‹ Lettres et négociations de Philippe de Commines (volume 5)Chapitre 13 sur 21 · DERNIERES ANNEES DU REGNE DE CHARLES VIII · texte numérisé non relu

DERNIERES ANNEES DU REGNE DE CHARLES VIII

Commines, bien que son rôle fût moins important et plus effacé, ne cessait pas de s'occuper activement des affaires d'Italie.

Vis-à-vis des Vénitiens, il avait une revanche à prendre et peu de reconnaissance à satisfaire. Lorsque Charles VIII se réconcilia avec le Saint-Siège, ce fut lui qui introduisit près du roi le messager secret du pape Alexandre VI qui était fort hostile à la république de Venise l.

Vis-à-vis du duc de Milan, il ressentait d'autres rancunes plus vives, plus profondes. Il appuyait tous les projets dirigés contre lui, même ceux des condottieri italiens qu'il espérait voir « faire grans choses 2 » pour renverser Ludovic qui continuait à agir sous la triple influence de la tromperie, de la malveillance et de la peur 3.

Lorsqu'on forma le projet de nouvelles expéditions en Italie, Commines, n'écoutant que ses haines, ne montra plus cet esprit de résistance qui l'avait honoré au milieu de tant ■ d'imprudentes résolutions. Voyant s'incliner la fortune de Charles VIII et s'élever celle du duc d'Orléans, il ne songeait plus à contester l'opinion d'un prince qui était devenu

1 Mem., t. II, p. 587.

1 Mém.t t. II, p. 566.

* Mcm., t. II, p. 558.

par la mort du dauphin (autre prophétie de Savonarola) l'héritier présomptif du trône. Deux fois on décida dans le conseil du roi que le duc d'Orléans réunirait une armée à Asti, et Commines vota dans ce sens comme tous ses collègues; mais le duc d'Orléans ne voulait pas quitter la France, et si à Asti il se souvenait de Valentine Yisconti, il se rappelait à plus forte raison à Paris que l'époux de Valentine était l'un des fils du roi Charles V et lui avait transmis de ce chef des droits qu'il allait bientôt revendiquer.

Un instant, il fut question d'une alliance intime entre le roi de France et le roi de Naples, Ferdinand d'Aragon, pour se partager l'Italie. « Toute ceste ouverture » à l'avis de Commines et d'après ce qu'il apprit depuis « n'estoit que « dissimulation. » Telle était, ajoute-t-il « la pratique d'Es- « pagne. » Il assista au conseil où l'on délibéra sur ce point et il était sans doute l'un de ceux qui pensaient qu'il fallait «joindre ceste practique de plus près *. » Peut-être fut-ce grâce à son influence qu'on chargea de cette mission, le seigneur du Bouchage « homme bien saige » et comme lui ancien ministre de Louis XI.

Commines ne restait dévoué qu'aux Florentins, et il faut bien le dire, en défendant leurs intérêts, il servait aussi les siens engloutis dans le naufrage des Médicis et vainement disputés jusqu'alors aux orages des révolutions qui se succédaientaux bords de l'Arno. Il n'avait jamais cessé de réclamer près de la République pour qu'elle fit servir au paiement de ses créances le produit de la confiscation des biens de Pierre de Médicis. 11 avait insisté sur ce point lors de son passage à Florence avant la bataille de Fornoue, et on l'avait

vu alors flatter dans ce but les Nerli qui étaient les auteurs de la ruine des Médicis l. Rentré en France, il réitéra ses réclamations, et le 10 juin 1497, les dix de la Balie écrivaient à leurs ambassadeurs :

Les syndics des Médicis, Lorenzo Tornabuoni et Galéas Sassetti ont comparu devant nous ; nous leur avons nettement déclaré qu'il faut de toute manière qu'ils s'occupent de la créance de monseigneur d'Argenton et qu'on ne manque pas d'y aviser le plus tôt possible. Ils ont concerté entre eux un arrangement dont ils donneront avis à Cosme Sassetti pour qu'il le soumette à monseigneur d'Argenton : quant à nous, nous prendrons soin qu'il soit satisfait le plus promptement possible ».

Ils ajoutent quelques jours après :

Pour l'affaire de monseigneur d'Argenton, nous tâcherons de vous répondre une autre fois et d'y donner la meilleure solution que nous pourrons 3.

Ils reviennent sur ce point dans une lettre du 31 août :

Si monseigneur d'Argenton se plaint, il n'écoute pas la raison à notre égard ; car, comme vous l'avez vu par notre lettre précédente, la difficulté des temps et la gêne de ceux qui doivent fournir l'argent, engendrent plus d'un obstacle, mais en réalité on ne veut pas lui manquer, et vous pouvez le rassurer *.

Le 14 septembre, ils écrivent eux-mêmes au seigneur d'Argenton :

Monseigneur, nous nous recommandons à votre bonne grâce et nous vous faisons savoir que nous n'avons jamais oublié com.-

* Mém., t. II, p. 358.

! Archives de Florence.

5 Archives de Florence (1er juillet 14^7).

4 Archives de Florence.

bien vous vous êtes toujours employé en faveur de cette république et de cette nation : aussi en avons-nous une grande obligation à Votre Seigneurie. Si votre payement n'a pu être réglé aussitôt que nous l'aurions voulu, cela ne vient pas de ce qu'on faisait peu de cas de Votre Seigneurie, mais c'est à cause de la grande difficulté de trouver dans les biens de Pierre de Médicis l'argent nécessaire pour vous rembourser. Cette affaire a été remise aux soins de quelques agents que nous avons pressés de liquider votre créance : ce qu'ils ont fait de la manière qu'ils ont indiquée à notre ambassadeur, qui doit vous en rendre compte. Votre Seigneurie écrira ou enverra ici quelqu'un ou même une simple procuration , pour poursuivre l'affaire. De notre côté, nous aiderons et nous favoriserons de tout notre pouvoir les intérêts d'un seigneur qui est notre ami le plus cher et qui a si bien mérité de notre république '.

Quelques jours après, ils lui écrivent de nouveau :

Votre Seigneurie aura appris par notre ambassadeur, la résolution que les agents préposés aux biens des rebelles - ont prise concernant votre créance. Nous venons donc engager Votre Seigneurie à envoyer quelqu'un ou à charger qui bon vous semblera de retirer en votre nom les meubles ou les immeubles qui vous sont accordés en payement : on les délivrera à celui que vous aurez muni de vos pouvoirs à cet effet. Que Votre Seigneurie veuille bien croire que s'il y avait eu un moyen quelconque de la satisfaire et de la rembourser en argent comptant, nous l'aurions fait bien plus volontiers, en souvenir de la bienveillance que Votre Seigneurie nous a toujours témoignée. Néanmoins nous espérons que vous resterez finalement content et satisfait de nous, car nous connaissons la prudence et la sagesse de Votre

1 Corne di signore amico carissirao nostro et, lienmerito assai délia citta nostra. Archives de Florence.

* Les Médicis proscrits étaient considérés comme rebelles.

Seigneurie, et elle saura bien apprécier combien il est difficile de faire de l'argent là où il n'y en a pas de comptant ; et si elle a attendu quelque temps, elle reconnaîtra bien du moins que la faute en est, non pas à nous, mais à la nature même de l'affaire et à la triste situation du temps présent '.

Il n'est pas sans intérêt de faire connaître la solution proposée par la république de Florence. Les Dominicains de Saint-Marc avaient acheté trois mille écus d'or la bibliothèque des Médicis, et un banquier nommé Nasi, s'engagea en leur nom à en remettre le tiers en dix-huit mois au seigneur d'Argenton. Les beaux manuscrits qui sont encore aujourd'hui l'orgueil de Florence, avaient été acquis par les moines de Saint-Marc, selon le conseil de Savonarola, et ils devenaient ainsi un gage remis en quelque sorte entre les mains de l'illustre historien qui devait bientôt après raconter la mort de l'éloquent prieur de Saint-Marc 2.

Nous ne pouvons complètement passer sous silence d'autres contestations pécuniaires soulevées par Commines. Depuis plusieurs années, il réclamait du seigneur du Mesnil- Simon une indemnité considérable pour la vaisselle, les chaînes et les bagues que celui-ci avait saisies en 1487, lors de l'arrestation du seigneur d'Argenton à Amboise. Commines les évaluait à plus de trois mille écus en demandant à être cru sur serment; mais il n'avait obtenu en justice que deux mille livres. L'affaire ne devait se terminer que sous le règne de Louis XII par une transaction 3.

1 Archives de Florence (28 septembre 1497).

2 Voyez l'intéressante notice de M. Benoist sur les lettres de Commines conservées à Florence, 2e partie, p. 8.

r> Mém., t. III, pp. p. 158.

De 1490 à 1498, Commines ne quitta pas Charles VIII qui allait de Lyon à Moulins, de Moulins à Tours pour présider à des joutes « et ne pensoit à aultres choses V » Autour de lui tout était divisions et rivalités.

Cependant Charles VIII, avant que sa vie s'achevât, sentit s'éveiller en lui un sentiment plus profond des devoirs de la royauté. Il s'efforça d'imiter l'exemple des rois les plus vénérés. Il donnait, comme saint Louis, audience aux pauvres 2, et Commines l'y vit pendant deux heures écoutant tout le monde et veillant avec soin au maintien de la justice3. Huit jours après, Charles VIII, empoisonné, à ce que répétaient les rumeurs populaires, par une orange que lui avait envoyée Ludovic Sforza, expirait presque subitement sur un grabat dans une galerie ouverte. Commines se trouvait en ce moment au château d'Argenton. Il accourut aussitôt à Amboise, alla dire son oraison aux pieds des restes inanimés du roi, et passa ainsi cinq ou six heures en prières ou en méditations sur les vanités du monde. Cette fois encore, à ce triste spectacle, il put reconnaître « que c'est bien peu « de chose que ceste misérable vie qui tant nous donne de « peine pour les choses du monde, et que la puissance de « Dieu est bien grande, puisque les rois n'y peuvent résis- « ter non plus que les laboureurs 4. »

Charles VIII était un prince faible mais bon, et sa

• Mém.,t.\\, p. 567.

8 Charles VIII écrivit à la cour des comptes « pour savoir la forme « qu'ont tenue les roys à donner audience au pauvre peuple, et mesme « comme monsieur saint Loys y procédoit. » ("22 décembre 1497.) Godefroy , Histoire de Chéries VIII , pr. p. 745.

5 Mém., t. II, p. 588.

* Mém., t. II, p. 590.

mémoire fut entourée de larmes et de regrets : « Je croy, « dit Commines, que j'ay esté l'homme du monde à qui il a « plus faict de rudesse ; mais je ne lui en sceus jamais « mauvais gré l. »

• Mém.,t. II, p. 595.

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