GUICHARDIN
Illustrissime et excellentissime seigneur,
Hier à huit heures, j'ai reçu vos lettres ainsi que celles qui étaient adressées au roi Très-Chrétien, à monseigneur de Gyé et à monseigneur d'Argenton, afin que je me rendisse près de Sadite Majesté et desdits seigneurs, pour remplir la mission que vous m'aviez confiée. Sa Majesté était à Chieri ; mais je ne pus rien faire parce qu'il ne m'est pas permis de quitter le capitaine qui m'accompagne sans cesse , et j'en chargeai Manfred , qui m'a rapporté de la part de Sa Majesté que vous connaîtriez sa réponse par une lettre qu elle venait de vous écrire, qu'elle attendrait que Votre Excellence l'ait reçue et qu'en ce moment il n'y avait pas lieu d'en faire une autre, J'ai reçu la réponse de monseigneur de Gyé que je vous envoie ci-incluse. Quant à monseigneur d'Argenton, il a répondu que dans trois jours il se rendrait de votre côté et que par ce motif il n'avait pas autre chose à dire. Cependant, après un court intervalle, il raconta à Manfred que le roi avait écrit à Venise et qu'il croyait que c'était à la suggestion de ses rivaux1. La lettre signée : Philippe, est de monseigneur d'Argenton. Tandis que Manfred se trouvait à Chieri pour s'entretenir avec Sadite Majesté, il y eut de nouveau des paroles injurieuses prononcées contre nos seigneurs par leurs ennemis, qui disaient que nous avions trompé Sadite Majesté et que nous lui avions fait jeter trois cent mille francs aux Allemands, etc., et quelques-uns disaient avoir appris d'une personne d'autorité auprès de Votre Excellence, que vous feriez semblant de permettre aux Français de s'armer à Gènes, mais qu'en réalité vous étiez d'intelligence avec les patrons des navires qui ne faisaient rien et laissaient passer le temps en leur faisant perdre leur argent. D'autres disaient que le roi attendait votre réponse quant aux navires qui ont naguère été armés à Gènes pour le roi do Naples et qui étaient déjà partis quand les lettres de défense parurent. En vérité, Votre Excellence esi fortemenl censurée
1 Commines voulait prohablerm nt désigner le cardinal de Saint- .Malo et le comte de Ligny.
dans cette cour, mais elle ne doit point s'en préoccuper, car le roi, comme je l'entends, reste ferme dans la bonne opinion qu'il a d'elle, et les choses qui se disent, ne sont que propos de courtisans. Ce matin je me suis mis en route et je précéderai toujours le roi d'une journée au moins, puisque Votre Excellence ne m'a pas donné d'autres charges. Je pense que le roi partira demain matin pour continuer son voyage et aller fort loin. On dit généralement qu'il demeurera du côté de Lyon ou en Provence tout cet hiver avec ses hommes d'armes.
Je me recommande humblement à Votre Excellence. Turin, le 20 octobre 1495.
De Votre Altesse illustrissime
Le serviteur, Le comte François Sforza '.
L'opinion du cardinal de Saint-Malo triomphait, et, ce qui sans doute affligea vivement Commines, ce fut à lui que Charles VIII donna l'ordre de se rendre immédiatement aux bords de l'Adriatique pour entamer avec les Vénitiens une négociation qui devait inévitablement mécontenter le duc de Milan.
Commines parle peu dans ses Mémoires de cette seconde ambassade à Venise. Il se borne à remarquer qu'il fut reçu à Venise avec les égards dûs à son rang, mais avec moins d'honneur qu'à son premier voyage 2. Il retrouva le vieux doge Barbarigo et lui exposa le désir du roi de France de voir la seigneurie de Venise retirer tout appui au roi Ferdinand d'Aragon. Barbarigo lui promit de consulter le grand conseil, et la seigneurie, pour mieux attester la gravité des circonstances et de la résolution qu'elle allait prendre ,
' Archives de Milan.
1 Mém., t. II, pp. 323 et 530.
ordonna trois jours de prières publiques. Ce fut le 17 novembre 1495 que le grand conseil adopta le texte de sa réponse qui fut communiquée à Commines le surlendemain après quinze jours d'attente :
Magnifique ambassadeur, vu le respect que nous avons de tout temps porté à Sa Majesté Très-Chrétienne et à ses augustes prédécesseurs, nous nous sommes toujours fait un usage et comme une loi naturelle d'accueillir avec empressement et bonheur les envoyés de Sadite Majesté et les marques de sa bienveillance envers nous. Nous sommes d'autant plus heureux d'en agir ainsi avec Votre Excellence, que nous professons une affection et une estime toutes particulières pour ses vertus et ses insignes qualités, dont elle nous a donné tant de preuves. Le discours de Votre Excellence a pour objet et pour but de nous engager à répondre aux trois articles * qui nous ont été envoyés du camp du roi, et Votre Excellence nous a notifié qu'il nous avait été accordé un délai de deux mois pour préparer notre réponse. Dès ce moment toutefois, d'accord avec notre sénat et conformément à ce que nous avons déjà fait déclarer à Sa Majesté par nos délégués, nous dirons que, ni dans le passé, ni à l'heure présente, nous ne tenons être en guerre ou avoir rompu avec Sadite Majesté. Tout ce que nous avons fait jusqu'à ce jour, nous l'avons accompli pour ne pas manquera nos confédérés, offensés et provoqués par Sa Majesté elle-même : c'était, c'est encore un devoir que nous impose notre alliance, et une foule d'exemples ont attesté à l'univers entier que nous n'avons jamais failli à notre penchant naturel de respecter la parole que nous avions une fois donnée. Depuis longtemps déjà nous avons averti nosdits confédérés de la situation des affaires, mais nous n'avons point encore reçu leur réponse : nous n'avons donc point en ce moment les pleins pouvoirs nécessaires pour répliquer en détail aux trois articles qu'on nous propose , d'autant plus que nous
1 La première rédaction du traité conclu par Charles VIII avec lo duc de Milan, ne comprenait que trois articles.
voyons, actuellement encore, Sadite Majesté persister dans ses attaques contre le Souverain Pontife, chef de notre confédération, et contre l'Eglise, comme nous en avons reçu l'assurance du Saint-Père et comme le démontre d'ailleurs le résultat des mesures que nous voyons Sa Majesté prendre chaque jour. Si elle consentait à cesser entièrement ses hostilités envers nos confédérés, nous serions de notre côté tout prêts à revenir à l'affection et au respect que nous lui portions autrefois, car personne n'est animé envers Sa Majesté de sentiments meilleurs et plus respectueux que les nôtres. Voilà tout ce qu'il nous est possible de répondre quant à présent, car nous ne savons encore, comme nous venons de le dire, quelles sont les intentions de nos alliés. De jour en jour nous attendons de leurs nouvelles, et dès qu'elles nous seront parvenues, nous pourrons répondre d'une manière plus explicite. Cependant, pour ne pas manquer au dévouement que nous avons toujours professé envers Sa Majesté, et surtout parce que c'est Votre Excellence qui la représente ici, nous croyons qu'il est de notre devoir d'ajouter une réflexion. Les principaux monarques et potentats de la chrétienté se trouvant engagés dans les querelles et les discussions actuelles, dont les Infidèles prennent occasion pour s'animer et s'exciter à l'invasion de la république chrétienne, il serait nécessaire, et nous engageons Votre Excellence à s'y employer, que toutes ces querelles et ces discordes pussent s'apaiser sans l'emploi des armes et sans l'effusion du sang chrétien. La tâche si digne et si louable d'assurer une heureuse issue aux différends actuels n'est pas au-dessus des moyens et des ressources dont nous pouvons disposer. Quant à nous, nous nous offrons à y prêter notre intervention et notre concours actif, en assurant Sa Majesté que nous n'y épargnerions pas nos fatigues, si nous savions lui être agréables en cela, et que nous nous employerions de telle sorte que nous aurions lieu d'espérer de voir le tout réussir pour la plus grande satisfaction, 1^ plus grand honneur et la plus grande gloire de Sa Majesté *.
1 Archives de Venise. Cette déclaration fut communiquée le même jour aux envoyés d'Allemagne, d'Espagne et de Bologne,
Venise offrait sa médiation afin de se rendre l'arbitre de ce grand différend, mais Commines, devenu trop hostile aux Vénitiens, interpréta leur réponse comme un refus formel d'accéder à toutes ses demandes l.
Cependant, après cette déclaration publique, Barbarigo, dans un entretien particulier avec Commines, lui fît d'autres propositions. Il engageait le roi de France à se contenter de la suzeraineté du royaume de Naples comme de celle de la cité de Gênes, réclamait pour Venise la possession des ports de la Pouille et offrait seulement à Charles VIII celui de Tarente, le plus éloigné de tous, sous le prétexte qu'il était le plus convenable pour que les Français commençassent de là une croisade à laquelle les Vénitiens s'associeraient volontiers. « C'estoit, dit Commines, une très-meschante « invention, car c'estoit celler les pensées 2. » Le seigneur d'Argenton se borna à répliquer qu'il rapporterait au roi la réponse qu'il avait reçue, et il se hâta de quitter Venise.
Cette infructueuse démarche près des Vénitiens ne devait-elle pas compromettre tout ce qu'on espérait de l'alliance du duc de Milan? Commines en était convaincu et devait l'éprouver lui-même. En traversant le Milanais, il s'arrêta au château de Vigevano. Le duc Ludovic, dirigeant une partie de chasse du côté où devait arriver l'envoyé de Charles VIII, alla au-devant de lui et lui fit donner un appartement où on l'entoura des plus grands honneurs ; mais tout se borna là. Commines n'obtint pas même l'audience qu'il avait sollicitée , et elle était fort
1 Mcm., t. II, p. 531.
* Mém., t. II, p. 53-2.
urgente, car il s'agissait du départ des navires qu'attendaient les Français de Naples et que le duc retenait à Gênes. Lorsque Commines parvint enfin à voir Ludovic, ses plaintes furent mal reçues. Le duc prétendit que le roi lui avait offert Sarzana et Pietra-Santa et n'avait jamais tenu son engagement, puis il ajouta avec une irritation très-marquée que s'il avait promis des navires, ce n'était point afin que les Français pussent s'y embarquer. Commines lui répondit qu'il trouvait l'excuse « bien maigre » et que si le duc lui prêtait une mule pour traverser les Alpes, il lui serait assez inutile de n'en avoir que la vue et de ne pouvoir s'en servir. Enfin, après une longue discussion, Commines, réveillant tour à tour l'ambition et les terreurs de son interlocuteur, lui montra Charles VIII prêt, soit à ressaisir l'épée pour le combattre, soit à lui abandonner une partie de ses conquêtes du royaume de Naples. Ludovic ne parut ni ému de ces menaces, ni séduit par ces promesses. Ce fut en vain que Commines, insistant sur ces points, lui exposa la part qu'il avait prise au traité de Verceil, lui offrit Tarente et Bari, lui fit entrevoir la haine perpétuelle du roi de France, et chercha de nouveau à l'exciter contre les Vénitiens dont il lui représentait la puissance comme dangereuse pour tous leurs voisins. Le duc de Milan se bornait à répondre à l'ambassadeur de Charles VIII « que avec le roy « ne povoit trouver nulle seureté, ne fiance '. »
Pendant le séjour que Commines fit à Vigevano , il put admirer fort à l'aise cette résidence qui est « la plus belle « demoure pour chasses et volleries en toutes sortes 2 ; »
* Mc'm., t. II, p. 451 .
mais il éprouva un autre sentiment en voyant les remparts élevés contre les Français aux bords du Tessin, peu de mois auparavant, alors que le duc d'Orléans n'avait su ni maintenir la paix, ni faire la guerre. Ce furent les chefs mêmes de l'armée milanaise qui montrèrent à Commines les positions dont le duc d'Orléans n'avait pas su profiter '.La veille il avait entendu dire à Milan que si le duc d'Orléans se fût approché de cette ville, on lui en eût ouvert les portes 2. Il y eut même un capitaine milanais qui reprocha tout haut aux Français de l'armée de Charles VIII de ne pas avoir tiré un meilleur parti de leur avantage le jour de la bataille de Fornoue 3.
Après trois jours passés à Vigevano, Commines s'éloigna, et le duc qui l'avait reconduit à une lieue de son château, le voyant triste et abattu, « advisa une plus belle mensonge » et lui dit tout à coup qu'il voulait « lui monstrer ung tour « d'ami afin que le roy eust occasion de lui faire bonne « chière. » Il lui promit que dès le lendemain il ordonnerait de mettre les navires de Gênes à la disposition des Français et que du reste il lui écrirait de sa propre main pour lui en annoncer le départ, de telle sorte qu'il en serait instruit avant d'arriver à Lyon et pourrait le premier en faire part au roi 4.
Commines passa les Alpes, et il n'entendait aucune poste derrière lui qu'il ne crût voir arriver le courrier du duc de Milan. Il avait toutefois quelque doute, « congnoissant « l'homme 5. » Il s'arrêta un jour à Chambéry où le duc de
1 Mém., t. II, p. 352.
* Mém.,t, II, p. 451.
5 Mém., t. II, p. 482.
* Mém., t. II, pp. 535 et 536.
5 Mém., t. II, p. 536.
Savoie « lui fît grande ehière \ » puis il continua sa route vers Lyon où il arriva le 12 décembre 1 l!>."> : le courrier du duc Ludovic n'avait pas paru.
Cependant Commines avait conservé quelque espoir, et pour ne rien négliger, cinq jours après son retour à Lyon, il adressa au duc de Milan la lettre suivante :
Monseigneur, je me recommande très-humblement à votre bonne grâce. Quant' je suis arrivé ici, j'ai trouvé plusieurs lettres doubles quil vous a plu envoyer, dont les aucunes se adressoient à moy, et je ay largement communiqué avec le conte Francisco et votre secrétaire.
A nuyt a esté informé le roy du contenu de vos dernières lettres qui sont bonnes et saiges, et quant l'armée de Gênes fut partie, il n'y eust point eu défaulte que leur service n'eust esté bien reconnu. Jusques ici la compagnie a esté en doute que tout ne passe à Gênes par dissimulation et de votre consentement, et en ay veu plusieurs avertissements aujourduy, et luy coûte ladite armée bien chier.
Monseigneur, tout gît à l'expérience et que ceste armée parte tost. Le roy désire bien que vous ly soiez bon parent et amy, et n'a nul plésir de ouir parler du contraire ; et me semble que quand vous serez bien de ly, que vous vivrez en grant surté et, grant repost. Messire Téodore- et moy, avons de tout parlé au long à vosdits serviteurs, et désire ledit messire Téodore vous fere service, et moy de toute ma puissance, priant à Dieu, monseigneur, qu'il vous donne bonne vie et longue et tout ce que vous désirez.
Esûript à Lyon, le XVIIe jour de décembre.
Votre très-humble serviteur, Philippe de Commynes.
A mon très-redoubté seigneur monseigneur le duc de Milan1.
* Ment., t. II, p. 536.
* .l'ignore quel est ce messire Théodore.
* Archives de Milan.
Commines fit plus encore : il alla le lendemain trouver le comte François Sforza, que les Français avaient conduit avec eux à Lyon; il lui annonça que le roi de France envoyait un agent à Milan et le pressa d'appuyer ses efforts.
Le comte François Sforza écrivait le 18 décembre 1495 au duc de Milan :
Illustrissime et excellentissime seigneur,
Monseigneur d'Argenton vient de me faire mander sur-lechamp, et, accompagné de ma garde habituelle, sans laquelle je ne puis faire un pas, je me suis rendu chez lui. Il m'a dit , au nom de Sa Majesté, que Ghirinat qui doit aller remplacer là bas Regalt *, avait reçu Tordre de se mettre en route. Il me fit comprendre que Sa Majesté l'envoyait, bien éclairé sur les affaires de Votre Excellence et muni de toutes les instructions nécessaires pour négocier dans l'intérêt commun, et le roi lui avait donné l'ordre qu'on m'en fît part, afin que je connusse la qualité de ce personnage, qui se trouvait là avec ledit seigneur d'Argenton, et afin que je susse que du côté du roi on n'avait rien négligé pour correspondre aux bonnes dispositions que Votre ExceUence témoigne envers Sa Majesté. Il me semble assez habile, plus que les autres peut-être, et pour cela même je crois que Votre Seigneurie en retirera plus de satisfaction. Je répondis que Votre Excellence serait singulièrement charmée et satisfaite du choix et de l'arrivée d'un homme si distingué. Je n'ai rien de plus à vous mander, sinon que je me recommande toujours à Votre Excellence.
Lyon, 18 décembre 1495.
Votre humble serviteur, François Sforza *.
Le duc de Milan n'accueillit pas les propositions qui lui furent adressées, mais il écrivit à Commines pour qu'on
4 Ces noms paraissent inexactement reproduits. a Archives de Milan (trad.).
laissât son cousin à Lyon et qu'on ne le traitât pas avec trop de rigueur :
En ce qui touche le comte François, qui a été remis entre les mains de monseigneur de Miolans et emmené par lui à Vienne, nous écrivons à notre chancelier Tliomasino que vous lui direz ce que vous aurez appris dudit comte. Nous vous prions avec confiance de vous employer pour que ledit comte soit laissé à Lyon, où se trouve Sa Majesté, pour qu'il y soit bien traité, qu'on ne l'en éloigne pas et qu'on lui procure les moyens d'y rester sans trop d'ennui ou d'incommodité , en témoignant au moins ainsi que Sa Majesté n'a pas perdu tout souci de notre honneur et de notre dignité , et qu'elle n'a pas complètement oublié notre amour et notre affection envers elle.
Ait seigneur d'Argenton *.
Ainsi s'étaient évanouies les dernières espérances de Commines dans les résultats de l'entrevue de Vigevano et dans les promesses du duc de Milan. Les courtisans qui avaient blâmé la paix de Verceil, ne manquèrent pas de railler la crédulité de Commines « et de lui bien laver la teste, « comme on est accoustumé de faire aux cours des princes « en semblables cas, » et Commines laisse échapper de son esprit humilié cet aveu : « Bien estoie iré et marry 2. »
Le seigneur d'Argenton, pour se venger du duc de Milan, voulut engager Charles VIII à se rapprocher des Vénitiens dont il avait dit tant de mal à Vigevano. Il essaya de représenter ces mêmes propositions dans lesquelles il avait vu naguère un refus formel de négocier, comme dignes d'être discutées et acceptées. « C'estoit, dit-il, un bon appoincte-
* Archives de Milan (trail.).
• Mcm., t. II, p. 536.
« ment1. » Mais le duc d'Orléans et le cardinal de Saint-Malo combattirent son avis. Charles VIII qui y était favorable, ne montra aucune énergie pour le soutenir. Au demeurant, soit crainte de mécontenter ses conseillers, soit indolence naturelle, « le roy n'en feist nulle estime. Il estoit petit de « corps et peu entendu. Il entendoit à faire bonne chière et « jouster, et de nulle aultre chose ne luy challoit 2. »
Une autre question à laquelle s'intéressait vivement Commines, n'avait pas reçu une solution plus favorable. Deux jours après la signature du traité de Verceil, la seigneurie de Florence se plaignait de ce que les Français ne lui restituaient point, comme ils s'y étaient engagés, la citadelle de Pise et les forteresses voisines, et exprimait le vœu que le seigneur d'Argenton fût envoyé aux bords de l'Arno pour faire droit à tous les griefs et rétablir dans toute sa force l'alliance française confirmée en ce moment même à Trino. Voici en quels termes était conçue la lettre adressée le 12 octobre 1195 à Néri Capponi, ambassadeur florentin près de Charles VIII :
On nous assure que le roi et monseigneur de Ligny ont fait parvenir au capitaine de la citadelle de Pise et aux autres capitaines, des ordres qui ne seront pas plus respectés que les précédents ne l'ont été jusqu'ici. Il nous paraît donc nécessaire d'agir près de Sa Majesté Très-Chrétienne et par l'entremise de nos amis, pour que Sa Majesté envoie là bas quelque personnage de crédit, chargé de ses pouvoirs et muni de lettres et de mandements, écrits de bonne encre, du roi, du duc d'Orléans et de monseigneur de Lign\ , enjoignant que sans remise ni exception aucune, Pise, Petrasancta, Mutrone, Serzana et Serzanello nous soient exactement
1 Mém., t. II, p. 531.
* Mém.., t. II, p. 536*
restituées. Connaissant l'amour et la grande affection que monseigneur d'Argenton porte à notre cité, pour y avoir été autrefois et pour s'y être beaucoup employé en faveur de nos affaires, nous voudrions bien qu'on travaillât à lui faire donner cette mission, pourvu néanmoins qu'on fût bien assuré que ce choix ne serait pas vu de mauvais œil de l'autre côté et qu'on n'en prendrait point occasion pour nous contrarier et empêcher l'exécution desdites restitutions. Cela mérite d'être pris en sérieuse considération ; mais si rien ne s'y oppose, nous désirons qu'on mette en œuvre tous les moyens et toute la diligence possible pour le faire charger de cette mission , qu'il acceptera, croyons-nous, volontiers. Mais il faut que le roi lui donne des pouvoirs assez étendus pour que la restitution s'effectue sans remise. La chose presse, et il importe que monseigneur d'Argenton ou celui qu'on enverra, arrive avec la plus grande célérité possible, parce que nous désirons recouvrer nos possessions avant que Sa Majesté Très-Chrétienne quitte l'Italie pour retourner en France A.
Les réclamations multipliées de Florence furent peu écoutées. « Chacun sait, dit Machiavel, combien de fois les Flo- « rentins ont donné de l'argent à Charles VIII, afin qu'il « leur rendît la citadelle de Pise, ce qu'il n'exécuta jamais : a ce qui était une grande preuve de l'avarice et du peu « de bonne foi de ce prince 2. » En ce qui touchait le choix du seigneur d'Argenton, leurs vœux ne furent pas davantage pris en considération, et d'autres missions le conduisirent, nous l'avons déjà vu, en Lombardie et vers l'Adriatique.
Commines, en quittant Lyon, paraît avoir été envoyé dans l'un des ports de la Méditerranée où l'on embarquait
1 Archives de Florence (trad.).
1 Discours polit., 1. III, eh. xliii.
des hommes d'armes pour secourir les garnisons de Naples et de Gaëte ; il en vit revenir les Suisses qui rapportèrent toutes leurs enseignes, mais qui étaient si affaiblis par les privations et les fatigues qu'il fallut les porter hors des navires *.
Telle était la triste conclusion de la brillante et éphémère expédition de Charles VIII.
Certes, Commines s'était signalé en Italie par l'habileté de sa conduite et la sagesse de ses conseils. Pendant la première période de l'expédition, il avait retardé la formation de la ligue contre la France ; dans la seconde, il en avait conjuré les menaces et les périls. Cependant, il rentrait en France, amoindri dans sa réputation, abaissé dans son influence, et sans avoir pu faire triompher en Italie ni ses rancunes ni ses amitiés, car il avait été joué par ses rivaux les diplomates de Milan et de Venise, sans avoir rien pu faire pour ses anciens et fidèles clients, les Florentins.
1 Mém., t. II, p. 554 et 556.