‹ Lettres et négociations de Philippe de Commines (volume 5)Chapitre 2 sur 21 · I LETTRES ET NEGOCIATIONS · texte numérisé non relu

I LETTRES ET NEGOCIATIONS

Louis XI, lorsqu'elle fut réduite à tolérer une réunion des princes du sang, jaloux de son autorité et bien résolus à la partager avec elle, s'ils consentaient à ne pas l'en dépouiller complètement. Dans cette assemblée, qui se tint à Amboise et qui se prolongea pendant quelques semaines, le duc d'Orléans fut nommé lieutenant-général de l'Ile de France, de la Champagne, du Vermandois, du Beauvoisis et d'autres pays contigus. Commines fut l'un des signataires de cette ordonnance l. Il était, dit-il lui-même, « aussi privé « du duc d'Orléans que nulle autre personne 2. » Il s'attachait à lui parce qu'il le croyait appelé à triompher d'Anne de Beaujeu et parce qu'il espérait avoir sa part dans ses succès.

Anne de Beaujeu avait formé un conseil de douze personnes, chargées de vaquer avec elle aux soins du gouvernement du royaume. Trois nouveaux membres y entrèrent : c'étaient le sire de Saint-Vallier, de la maison de Poitiers ; Geoffroi de Pompadour, évêque de Périgueux, et le seigneur d'Argenton 3. Nous croyons ne pas nous tromper en attribuant à l'influence du duc d'Orléans l'adjonction de ces trois noms. En même temps, des lettres royales du 2 octobre 1483 confirmaient Commines dans ses fonctions de sénéchal de Poitou, et au mois de novembre de cette année, on lui confia une ambassade vers le duc de Bretagne et la

1 Recueil des ordonn., t. XIX, p. 152 (9 octobre 1483). Le nom de Commines se lit au bas d'une autre ordonnance flu 24 octobre. IIUL, p. 159.

2 Mém., t. II, p. 596.

3 Je estoie de ce conseil, qui avait esté lors créé tant par les prouches parents du roy cme par les trois estats du royaulme. Mém., t. II, p. 294.

charge de recevoir sur son passage l'hommage des cités au nouveau roi, notamment celui de la ville de Niort, dont les échevins se rendirent au devant de lui jusqu'à Saint- Maixent1. Commines, à son retour, suivit le jeune roi à Cléry, près du tombeau de son ancien maître le roi Louis XI, et il est cité comme témoin dans les lettres royales du 5 décembre 1483 où Charles VIII renonce pour dix années à la juridiction du Parlement sur la Flandre, en faisant un pompeux éloge de ce pays « fréquenté de marchands étran- « gers plus que nul pays qui soit deçà la mer océane 2. »

Commines, associant son nom à des actes qui formaient un éclatant retour vers une ère de franchises et de libertés, n'exerçait son influence sur le duc d'Orléans que pour chercher à effacer, par des réformes utiles et par la popularité qu'elles ne manqueraient point de recueillir, le souvenir des impitoyables rigueurs du dernier règne.

On aurait tort de s'étonner si Commines , serviteur trop complaisant de Louis XI, parle « de ce royaulme tant foullé « et oppressé en mainte sorte3. » Il ira bien plus loin , car il fera peser la responsabilité des hontes et des crimes sur les ministres comme sur les rois : ce qu'il dit des grands princes soumis à l'information que les pleurs et les gémissements des victimes poursuivent devant le Juge suprême, il le répète des grands gouverneurs, et c'est en parlant des uns et des autres qu'il se demande « quelles sont les causes « pour quoy ils n'ont considération de la puissance divine

1 Notice de M. de la Fontenelle, p. 43.

2 Godefroy, Hist. de Charles VIII, pp. 393 et 395; Recueil des ordonn. XIX, p. 215. On retrouve le nom de Commines au bas d'une autre ordonnance du 8 décembre.

3 Mém., t. II, p. 144.

« et de sa justice1. » Il cherchait à faire oublier, en feignant de l'oublier lui-même, à quelle tyrannie s'étaient associés les conseillers de Louis XI ; et il ne songeait qu'à parer de couleurs brillantes la voie qu'il ouvrait aux conseillers de Charles VIII, appelés à être désormais les bienfaiteurs du peuple.

Quel sera le remède à un état de choses où une volonté absolue , multipliant les supplices et les tailles , a absorbé à la fois les droits et les ressources de la nation ? Il faut le chercher dans une réunion solennelle de ses représentants librement élus , où se feront entendre ses aspirations et ses vœux2. Aussi Commines ne saurait assez insister sur l'utilité et la légitimité de la tenue d'états-généraux, et il va jusqu'à dire que ceux qui s'y opposent, commettent un crime envers Dieu, le roi et la chose publique 3.

La convocation des états- généraux en 148-1 doit, à notre avis, être attribuée à Commines, dont le duc d'Orléans suivait les conseils 4 ; et lorsque cette célèbre assemblée se

* Mem., t. II, p. 147.

2 Une seule fois, Louis XI avait réuni les états-généraux , et ce qui s'y passa, l'engagea sans doute de ne plus le faire. Néanmoins, il avait désigné lui-même ceux qui y siégeraient, espérant bien « qu'ils ne contrediroient pas à son vouloir. » Mém., t. I, p. 211.

Les archives de Tournay offrent sur cette assemblée des états-généraux des détails fort intéressants.

3 Mém., t. II, p. 143.

* Dans une lettre du 12 mars 1483, adressée au duc de Bourbon, le duc d'Orléans rappelle que c'est de lui qu'émanent les requêtes présentées au roi pour la réunion des états-généraux. Preuves de l'Histoire de Charles VIII, p. 399. Le duc d'Orléans s'exprime plus explicitement encore dans son manifeste du 17 janvier 1484 (v. st.) Godkfhoy, p. 46G. Les ducs de Bourbon et de Bretagne s'étaient joints au duc d'Orléans.

DE COMMIMES. 5

réunit à Tours au mois de janvier, on vit le duc d'Orléans, toujours guidé, croyons-nous, par Commines, se faire honneur de prendre part à ses délibérations. Le duc de Bourbon , que le duc d'Orléans appelait « son bon père l , » y siégeait aussi et amenait avec lui le sire de Culant , qui votait avec les membres du conseil, quoiqu'il n'en fît point partie 2. Des relations intimes s'étaient établies entre Commines, le sire de Culant et l'évêque de Périgueux.

Les états-généraux s'empressèrent de ratifier le choix des quinze membres du conseil. Pour activer leurs travaux, ils s'étaient divisés en sections, mais elles étaient loin d'être égales les unes aux autres en crédit et en autorité. Une influence prépondérante était acquise à la section de Paris 3, et c'était là que Commines avait choisi sa place avec un autre transfuge, le sire de Crèvecœur4. Commines avait été frappé du rôle que la capitale était appelée à remplir dans les destinées de la France \ Si Charles VII n'avait pas désespéré de la monarchie, même à Bourges, Louis XI, au contraire, déclarait que perdre Paris, c'était perdre la couronne 6. Dominer à Paris, d'après Commines qu'animait la même-pensée, c'était gouverner le royaume.

Quelles étaient les idées que Commines cherchait à faire prévaloir ? Quel était son plan de gouvernement? Las d'une

1 Godefroy, Hist. de Charles VIII, p. 399.

2 Journal de Jean Masselin.

3 La section de Paris comprenait l'Orléanais, le Nivernais, la Champagne, la Picardie, etc., c'est-à-dire le coeur et toute la puissance de la France.

* Journal de Jean Masselin, p. 223.

5 Voyez Mém., t. I, p. 74.

tyrannie qu'il avait connue de plus près et d'abus dont il avait pu sonder tous les désordres , il s'était pris à rêver une situation nouvelle où la nation , associée aux droits de la royauté, eût aussi partagé la responsabilité de ses devoirs, et où, de plus, le talent et l'habileté n'eussent point été le jouet du caprice d'un seul. Après avoir été le ministre de la volonté la plus absolue qu'on eût jamais rencontrée, il était arrivé à vouloir fonder ce que, de notre temps, on a appelé le gouvernement parlementaire ou constitutionnel : épisode vraiment intéressant d'une carrière si active et si agitée.

Commines, en formant ces projets pour la France, se souvenait à la fois de la Flandre, de l'Angleterre et de l'Italie. Bien qu'il ne ressentît, comme Louis XI, qu'un profond mépris pour les représentants des communes flamandes, « qui n'estoient, dit-il, que bestes et gens de ville la plusce part \ » il admirait leurs lois et leurs usages, leur activité, leur industrie et ce patriotisme même qui avait déjoué ses propres ruses. Parlant des provinces gouvernées par Philippe le Bon , il déclare que c'étaient « terres de pro- « mission, » parce que le duc y taillait peu ses sujets 8.

Il avait aussi trouvé en Angleterre le modèle d'institutions restées inébranlables au milieu des révolutions qui ensanglantaient le trône. En Angleterre, observe-t-il , le roi ne peut aborder aucune grande entreprise « sans assem- « bler son parlement (qui vault autant à dire comme les « trois estats), qui est chose très-juste et saincte; et en « sont les roys plus fors et mieulx servis , quant ainsi le

» Mém.,t. II, p. 112.

* Mém., t. I, p. 19.

i t'ont en semblables matières. Selon mon advis, entre « toutes les seigneuries du monde, où la chose publicque « est mieulx traitée, où règne moins de violence sur le « peuple, c'est Angleterre l. »

Enfin, Florence lui avait offert « une auctorité doulce « et amyable, et telle que estoit nécessaire à une ville de « liberté. » Ce qui l'avait conduit à cette remarquable conclusion : que le vrai caractère de la sagesse politique, c'était « de gouverner modérément une grande autorité 2. »

Deux points préoccupaient surtout Commines : la levée de l'impôt librement consenti par les états-généraux, et la formation d'une armée régulière qui eût fait participer la nation à ce qui touchait son honneur, aussi bien qu'à ce qui intéressait sa prospérité.

Commines n'hésite pas à affirmer que le roi ne peut lever aucun impôt sans le consentement des états -généraux. « Y a-t-il roy, ne seigneur sur terre, qui ait povoir de « mettre ung denier sus ses subjects , sans octroy et con- « sentement de ceulx qui le doibvent payer, sinon par « tyrannie ou violence? Nostre roy est le seigneur du « monde qui moins a cause de user de ce mot : « J'ay privi- « lége de lever sur mes subjects ce qui me plaist, » car luy, « ne aultre ne l'a. Est-ce que le roy doibt alléguer privi- « lége de povoir prendre à son plaisir, sur subjects qui si « libérallement luy donnent? Ne seroit-il plus juste envers « Dieu et le monde de lever par ceste forme que par vou- « lente désordonnée?3 » Si Mahomet II, à sa mort, regretta

1 Mém., t. II, p. 142.

2 Mem., t. II, p. 338.

3 Mém., t. II, pp. 141, 145.

un impôt qu'il venait d'établir : « regardez que doibt faire « ung prince crestien qui n'a auctorité fondée en raison de « riens imposer sans le congié de son peuple. » Lever des tailles, « c'est grant tyrannie l. »

Charles VII, dans de graves circonstances, fut le premier qui imposa des tailles à son plaisir, sans le consentement des états-généraux : « il chargea fort son âme et celle « de ses successeurs et mit une cruelle playe sur son « royaulme, qui longuement saignera2. «C'est cette plaie qu'il faut guérir, mais il faut aussi que la nation soit consultée sur les guerres que l'on entreprendra, et que désormais l'organisation militaire repose sur l'intervention de ceux qui ont à défendre ou l'honneur ou la sécurité du pays.

Commines pose le principe : « Si vous dis que les roys en « sont trop plus fors quant ils entreprendent la guerre du « conseil de leurs subjects et en sont plus craints de leurs « ennemys3. «Puis il en déduit les conséquences et demande qu'il y ait une armée, soumise à une sévère discipline, régulièrement payée tous les deux mois 4, force protectrice et amie, et non plus nourrie de spoliations et de violences 5.

Commines avait vu le duc de Bourgogne réunir une milice fixe qui était toujours prête à prendre les armes et que tous les mois l'on passait en revue. On les appelait « les mesna- « giers. » Charles le Hardi les congédia, trouvant qu'il lui

« Mém., t. II, p. 389.

~ 2 Mém., t. II, p. 225.

3 Mém., t. II, p. 141.

» Mém., t. II, p. 140.

5 On reprochait à Bertrand du Guesclin d'avoir établi au profit des gens d'armes l'usage de prendre sans payer.

coûtaient trop cher ! ; mais il reconnut bientôt « le dom- « mage qu'il avoit eu de n'avoir des gens d'armes prests « comme avoit le roy 2. » De son côté, Louis XI désorganisa son armée, parce qu'il se défiait de ses sujets : il licencia les francs archers pour n'enrôler que des Suisses que le nouveau roi se hâta de renvoyer dans leurs montagnes. Il fallait rendre au premier devoir que tout homme a à remplir vis-à-vis de son pays, un caractère national.

Puis se succédaient dans l'esprit de Commines d'autres préoccupations non moins élevées, non moins importantes : l'unité de la législation, la réforme de la monnaie, la liberté du commerce. Ces grandes et fécondes idées allaient bientôt être soumises à une assemblée des mandataires de la nation, telle que la France n'en avait jamais vue, telle qu'elle ne devait la retrouver que quatre siècles plus tard, pour fermer le deuil de la monarchie et ouvrir la carrière des révolutions.

Les états-généraux, dont la première séance eut lieu le 15 janvier 1484, comprirent leur mission ainsi que Commines l'avait définie, et même en en exagérant l'étendue.

Le premier orateur qui était un clerc, affirma que la personne du roi et la disposition du gouvernement étaient placées dans les mains des états3; mais personne n'alla aussi loin que le seigneur de la Roche, ancien serviteur de la maison de Bourgogne comme Commines4. « L'Etat, disait-il,

1 Mém., t. I, p. 213. « Il aymoit mieulx les estrangiers que ses « subjects dont il povoit finer assez et de bons amys » . Mém., t. II, p. 5.

2 Mém., t. I, p. 227.

3 Res magna in vestris manibus posita est : régis personna et dispositio regni. Journal de Masselin, p. 66.

* Philippe Pot, seigneur de la Roche-Nolay, avait été élu en 1461

« est la chose du peuple : c'est le peuple qui est souverain. « Comment des flatteurs attribueraient-ils la souveraineté « au prince qui n'existe que par le peuple? Ceux qui gou- « vernent sans le consentement du peuple, sont des tyrans « et des usurpateurs du bien d' autrui. Puisqu'il est «once stant qu'en ce moment le roi ne peut disposer de la chose « publique, il faut qu'elle revienne au peuple, donateur pri- « mitif, et qu'il la reprenne comme sienne, puisque c'est sur « lui que retombent toujours les fautes du gouvernement. » Étrange langage chez un chevalier qui siégeait aux états comme délégué de cette province de Bourgogne, perfidement enlevée à la petite-fille du prince qui avait donné au sire de la Roche le collier de la Toison d'or ! Jean Masselin, qui recueillit ce discours et qui constate qu'il fut entendu avec une grande faveur, était lui-même un ancien clerc de Louis XI, qui avait dressé le procès-verbal de l'assemblée d'Orléans où l'on avait voulu imposer le schisme au clergé. Les rois et les peuples trouvent dans les âmes basses et vénales les mêmes adulateurs.

Ce fut un étrange spectacle que celui qu'offrirent les étatsgénéraux de Tours. Tandis que les victimes de Louis XI énuméraient leurs lamentables souffrances , d'anciens conseillers de ce même Louis XI , confondus dans cette assemblée avec les députés des communes , parlaient de liberté et de limitation de l'autorité royale. Lorsque les enfants du duc de Nemours présentèrent un si triste récit de la

chevalier de la Toison d'or. Au chapitre du mois d'avril 1478, il est déjà cité comme ayant trahi la maison de Bourgogne. Les seigneurs de la Roche et de Commines se trouvaient ensemble à la cour de Charles VIII, le 5 mars 1484. Ordom., t. XIX, p. 280.

DE GOMMINES. 11

mort de leur père, qu'ils furent interrompus par les sanglots des assistants, Commines put se rappeler qu'il s'était enrichi de ses dépouilles. Lorsque l'avocat de la maison d'Armagnac, déroulant le tableau des tortures infligées par les geôliers et les bourreaux, s'écriait, en terminant : Profil Dei hominumque Jldem , adliuc M sceleralissimi non modo spirant et mmmt, sed eliam divitiis et honoribus fruuntur! Commines siégeait à côté de Philippe l'Huilier et d'Olivier le Roux , les plus infâmes de ces geôliers et de ces bourreaux, devenus les démagogues du lendemain, et nous ne savons quelle impression secrète de joie et de vengeance traversa son âme, lorsqu'on abandonna à la vindicte populaire ses rivaux qui lui avaient enlevé les dernières caresses de Louis XI, Olivier le Diable, qu'on pendit, et Doyac, dont on coupa les oreilles. Le duc d'Orléans recueillit les dépouilles d'Olivier le Diable, et Commines, dans ses Mémoires, crut être assez généreux en ne mentionnant pas son honteux châtiment.

Tels étaient les bizarres et émouvants auspices sous lesquels s'inaugurait ce régime nouveau qui devait avoir, disait-on, un code politique spécial, ce qu'aujourd'hui nous appellerions une Constitution.

Les opinions de Commines se retrouvent presque toutes dans les vœux exprimés par les états-généraux.

En ce qui touche les dépenses du roi et de l'État, si le domaine ne suffit point, il sera mis sur le pays des impositions modérées autres que les tailles, dont le nom est odieux au peuple. Les tailles et gabelles seront abolies.

S'il arrive quelque guerre, les gens des trois états subviendront à la nécessité du roi et du royaume.

En ce qui concerne l'administration de la justice, il faut que les juges soient choisis par le roi sur la présentation des cours souveraines; qu'ils soient inamovibles, mais responsables en cas de forfaiture ; que les procédures soient abrégées et simplifiées ; qu'on ne prononce plus par défaut la peine de la confiscation; que l'on ne puisse saisir les instruments de travail 1.

En ce qui touche le fait des marchandises, il faut qu'il soit loisible à tout marchand de circuler dans le royaume et hors du royaume franchement et librement; que tous acquits et péages soient supprimés ; qu'il y ait une bonne monnaie; qu'on répare les routes et les ponts.

Enfin, en ce qui se rapporte aux deux points spécialement développés par Commines, l'impôt et l'armée, on évalua la force de l'armée permanente à deux mille cinq cents lances et à six mille hommes d'infanterie, et l'on accorda un impôt annuel de quinze cent mille livres 2.

Il faut ajouter que les états-généraux décidèrent que le duc d'Orléans présiderait le conseil , et cette résolution paraît avoir engagé la régente à faire quitter brusquement au jeune roi la ville de Tours, dont l'air, disait-on, ne lui convenait point (8 mars). L'absence du roi entraîna la séparation des états-généraux.

Dès ce moment, Anne de Beaujeu allait lutter avec une prudence et une énergie dont l'histoire lui a tenu compte, contre le parti des princes du sang.

Il est douteux que Commines se soit pleinement félicité

1 II faut, dit Commines, « traicter les subjects en grant doulceur et en bonne justice. » Me'm., t. II, p. 3.

* Preuves de l'Histoire de Charles VIII, p. 339. Voyez aussi le Journal de Jean Masselin.

de cette première tentative de gouvernement parlementaire. Il n'avait pas réussi à établir son influence sur ces bases chancelantes et agitées, et néanmoins, pour atteindre ce but, il avait démenti son passé, condamné sa conduite, désavoué tout ce qu'il avait fait et tout ce qu'il avait approuvé. Il n'avait pas même osé s'opposer à une ordonnance rendue presqu'aussitôt après la mort de Louis XI, où l'on avait déclaré qu'il y avait lieu de réviser « les « grandes aliénations induement faictes du dommaine royal « à plusieurs gens lais qui les tiennent par les dons qu'ils en « ont obtenus par leurs grans importunités et autrement1. »

Cette ordonnance appelait contre le seigneur d'Argenton d'anciennes et redoutables revendications.

A peine Louis XI avait-il rendu le dernier soupir, que la maison de la Trémoïlle provoqua une enquête sur l'intention qu'elle assurait avoir été manifestée par le roi mourant, de révoquer une inique spoliation.

Le 9 septembre 1483, Antoine de Jarrye déposait en ces termes, au château d'Amboise, devant le lieutenant de Touraine :

« Noble homme, Antoine de Jarrye, dict et deppose, par son

« serment, que le jeudi 28 août dernier passé 2 , environ l'heure

« de trois heures après midi, lui estant ou ehastel de Montils-

« lez-Tours, en la chambre en laquelle le feu roy Loys estoit

« malade, après son réveil de dormir, demanda ledict feu roy à

« un des gens de sa chambre si Estienne de Vez, bailli de Meaux,

« estoit là ; et lors ledict Estienne, qui estoit dans ladicte

« chambre, se présenta devant ledict seigneur, et incontinent

« que ledict seigneur l'eust apperceu, lui dict les paroles qui

1 Recueil des ordo.m., t. XIX, p. 140 (22 septembre 1483). * Deux jours avant la mort de Louis XI.

« s'ensuivent : Estienne, dictes à monsieur le Dauphin que j'ai « tenu la viconté de Thouars, que j'ai baillée au seigneur de Brésil suyre \ en laquelle je n'ai aucun droit, mais appartient aux « enfants de la Trémoïllc ; et dietes-lui que je lui prie qu'il la « leur rende et le plus tost qu'il pourra, car j'en sens ma con- « science chargée; et si je estoye en prospérité, je la leur baille- « roye, aussi Tallemont, que j'ai baillé au seigneur d'Argenton. « Je lui ai promis deux mille livres de rente ; il est estranger, « est un honneste chevalier et homme de bien, et m'a bien « servi. Pour cej je vous prie, dictes à monsieur le Dauphin « qu'il m'en acquitte et qu'il lui baille les dictes deux mille livres « de rente, car je vueil que Talmont lui soit rendu. Je lui laisse « assez pour me acquitter ; ce ne monte pas grant chose, et est « tout ce que dont je en tiens plus ma conscience chargée 2. »

La même déposition fut faite par Etienne de Vesc, bailli de Meaux, et par Jacques Coctier, premier président de la chambre des comptes.

Antoine de Jarrye était écuyer de Pierre de Beaujeu, beau-frère et tuteur du jeune roi, et on ne peut passer sous silence qu'Anne de Beaujeu, aussi « sage» que le roi son père, avait reçu de la maison de la Trémoïlle, comme prix de son intervention, une somme de dix-sept mille livres 3. Ajoutons

1 On ne rencontre aucune donation faite par Louis XI du château de Thouars. C'était Bressuire qui s'en était emparé à la mort de Louis d'Amboise, mais il n'avait agi qu'au nom du roi, et Commines paraît avoir seul étendu son autorité à Thouars. Du reste, dans le procès qui va s'engager, les revendications dirigées contre Commines porteront aussi bien sur Thouars que sur Talmont et les terres voisines.

- 31cm., t. III, pr. p. 81.

5 Anne de Beaujeu avait élevé des prétentions sur la terre de Thouars. Le 5 décembre 1483, elle y renonce pour 17,000 écus d'or payés par les La Trémoïlle. Le 10 mai 1484, elle donne quittance de

qu'Etienne de Vesc, ancien valet de chambre de Louis XI, devait atteindre à une haute fortune sous Charles VIII, qui lui donna un duché dans le royaume de Naples; mais Commines lui garda toujours rancune de sa déposition au château d'Amboise : c'était « un homme de petit estât et qui « de nulle chose n'avoit eu expérience1.» Quant à Coctier, il est aisé de reconnaître dans le premier président de la cour des comptes, le médecin à qui Louis XI donnait dix mille écus par mois afin qu'il lui allongeât la vie, et qui lui adressait d'outrageuses et rudes paroles 2.

Le 19 septembre 1483, Charles VIII ordonnait de mettre les La Trémoïlle en possession de la vicomte de Thouars et de la principauté de Talmont, « pour en jouir « à titre de provision 3. » Mais Commines forma aussitôt opposition à l'entérinement des lettres royales. Dès le 2 octobre , il fit exposer au grand conseil « qu'il estoit « question de grant chose, et que par arrest de parle- « ment, la vicomte, terre et seigneurie de Thouars avoit « esté adjugée au roy, et la dite vicomte unie et joincte à « la couronne de France , et que , pour déduire les dites « choses, le dit de Commynes n'avoit peu trouver de con- « seil en ceste ville d'Amboise4. » Huit jours après, il demanda un délai, attendu, répétait-il, « qu'il n'avoit pu « recouvrer de conseil en ceste dite ville d'Amboise pour « communiquer sa matière 5. »

10,000 écus payés à compte et de plus d'un diamant en bague. (Archives de Thouars.)

1 Mcm., t. II, p. 329.

* Mém., t. II, pp. 227, 228, 258, 2G3, 3G4.

■ Mcm., pr. t. II, p. 83.

4 Archives de Thouars.

5 Archives de Thouars.

Un long et honteux procès s'engageait au moment même où Commines siégeait parmi les quinze conseillers du nouveau roi aux états-généraux de Tours. L'avocat de la maison de la Trémoïlle soutenait que Philippe de Commines connaissait parfaitement l'acte par lequel le roi Charles VII avait approuvé le mariage de Pierre de Bretagne et de Françoise d'Amboise, et qu'il avait aidé à le faire disparaître. Si Commines comptait sur le silence des témoins qui avaient tous juré, entre les mains de Louis XI, de ne rien révéler, son espoir fut promptement déçu. L'archevêque de Tours, Élie de Bourdeille, qui, au lit de mort de Louis XI, lui avait rappelé la spoliation des La Trémoïlle, déclara, le 8 octobre 1483, relever de leurs serments tous ceux qui pouvaient éclairer la justice l.

L'enquête s'ouvre dans les derniers jours de janvier.

Jacques de Beaumont, seigneur de Bressuire, dépose qu'il a été chargé par Louis XI, ainsi que Commines, d'aller rechercher au château de Thouars les lettres qui pouvaient servir au procès contre les La Trémoïlle. Il ajoute qu'il tenait dans ses mains les lettres de Charles VII, lorsque Commines les lui arracha et les lança au feu , en disant : « Le roy veult que ces lettres-cy soient jetées au feu. » Jean Chambon les en retira, et le seigneur de Bressuire les porta au roi ; Commines l'accompagnait et dit : « Sire, vecy « monsieur de Bressuire qui a des lettres qui ne servent « pas bien à nostre matière. » Louis XI les prit et les livra aux flammes, en ajoutant : « Je ne les brusle pas, c'est le « feu; » mais aussitôt après, il fit jurer à tous ceux qui étaient présents qu'ils ne révéleraient rien de ce qu'ils

1 Mém., t. III, pr. p. 95.

avaient vu. « Jean Chambon, ajoutait le roy, a cuidé nous « tromper, moi et le seigneur d'Argenton. »

Le seigneur de Bressuire observe « qu'il scet bien que le « seigneur d'Argenton a eu grant auctorité et a esté fort « en la grasce du feu roy1. »

Un autre témoin, Richard Estivalle, procureur de la vicomte de Thouars, dépose que feu le roi Louis XI « lui « déclaira les services que le dit de Commynes lui avoit faits « pendant qu'il estoit avec le duc Charles de Bourgogne, « et que pour ce le voloit récompenser. » Il apporta au roi les lettres de restitution émanées de Charles VII et reçut l'ordre de les remettre à Commines, mais il ne voulut pas le faire, parce qu'il n'avait pas de décharge, et ce fut le roi lui-même « qui les bailla en garde au dict de Commynes, « qui les print et receut. » Il a vu aussi « le feu roy Loys « prendre la lettre relative au mariage de Françoise d'Am- « boise, et la jetta ou fit jetter au feu par le dict de Comte mynes, n'est recors lequel des deux 2. »

Voici enfin en quels termes dépose Jean Chambon, qui a retiré les lettres du feu :

Honorable homme et saige , maistre Jehan Chambon , conseiller et maistre des requestes ordinaires de Thostel du roy, aagé de soixante ans, dit que, visitant les lettres de Thouars, quant messire Philippe de Commynes ouyt dire à qui il deppose et à autres qui les visitèrent, qu'il y en avoit une de la restitution de Thalemont , et l'autre de la permission de mariage, iceluy de Commynes les prit et les jetta au feu. Et lors il qui deppose, dit que c'estoit très-mal faict, et se leva hastivement

« Mém., t. III, pr. p. 103.

2 Mém., t. III, pr. p. 110.

commines. — n. 2

et les retira dudict feu ; et dit qu'il ne voudroit point estre présent à telles choses, mais conseilla que l'on les portast devers le roy. Et ne set depuis que devindrent les dictes lettres, sinon qu'il ouyt depuis dire aux dessusdicts que ledit feu roy les avoit jettées au feu. Et est bien recors que, certain temps après, ledict feu seigneur luy dit, ainsi que dessus a dit, que lesdictes lettres n'estoient en ciel, ny en terre ; et, en disant cela, luy monstra le feu qui estoit en la chambre, en se sousriant; et adoncques luy feit faire le serment de non révéler ledict cas, comme il avoit fait faire aux autres- dessusdicts. Dit outre que, deux ans après, le procès dudict Thalemont durant, ledict feu seigneur feit venir il qui deppose, et luy dit qu'il falloit qu'il allast à Paris poursuivre ledict procès audict parlement ; et disoit ledict feu seigneur que il se esbahissoit comme il duroit tant. Et il qui deppose, luy feit responce qu'il y avoit beaucoup de difficultés audict procès, car lesdicts de la Trémoïlle mettoient en faict que les lettres de restitution estoient audict Thouars, en la puissance dudict feu roy Loys, et par ainsi n'en povoient riens monstrer, mais ils trou veroient bien gens qui en depposeroient qu'ils avoient veu les dictes lettres. Et aussi dit il qui deppose, audict feu roy, ces mots ou semblables : « Sire, vous savez bien comme il va des dictes « lettres , et la conscience y gist. » Et lors ledict feu roy Loys demanda à il qui deppose, s'il n'avoit point parlé au sieur de Cran, entendant qu'il l'eust suborné ou fait dire les paroles dessusdictes ; et il qui parle , luy respondit que non , mais le disoit pour soy acquitter envers luy. Et lors il qui deppose, luy supplia que , attendu qu'il avoit son imagination sus luy, que il ne l'envoyast point à Paris. Et alors ledict seigneur luy jura et affirma que il n'avoit point d'ymagination sus luy, en lui disant que, au regart de ce qui avoit esté faict desdictes lettres, il ne lui en devoit challoir *.

Le 20 février, le Parlement a ordonné à Commines de produire ses moyens de défense. Trois jours après, il invoque

1 Mém., t. I, Introd. p. LXIV.

la garantie expresse mentionnée dans la donation qui lui a été faite, et déclare appeler en cause le procureur général du roi ; mais la valeur de cette garantie est évidemment bien affaiblie depuis que Charles VIII a succédé à Louis XI. Le Parlement l'autorise toutefois « à amener « son garant, si bon lui semble1, » mais il maintient le jour de la citation.

Commines , mécontent et inquiet , songea-t-il à cette époque a rentrer dans sa patrie et à se réconcilier avec Maximilien? Quelques traces de cette intention sont arrivées jusqu'à nous. Alain d'Albret, qui avait siégé avec Commines dans le conseil de Charles VIII, l'avait associé, comme l'avait fait naguère -le prince de Tarente, à l'espoir d'une couronne (c'était celle du royaume de Navarre promise à son fils). Commines prêtait de l'argent qui, le jour du succès, eût produit de notables bénéfices, et en même temps le sire d'Albret, héritier de la maison de Châtillon, cédait les terres d'Avesnes et de Landrecies à Commines, qui voulait y bâtir un château et qui fût devenu de plein droit l'un des pairs du comté de Hainaut2. Cependant, il était douteux que cette transmission pût s'effectuer régu-

1 Archives du château de Thouars (23 février 1484).

2 Le prix des seigneuries d'Avesnes et de Landrecies fut fixé à vingtcinq mille écus d'or, et afin que le contrat ne laissât rien à désirer sous le rapport de la forme, on le fit dresser le 7 avril 1483 (v. st.) par un tabellion impérial qu'on appela de Cambray. Cet acte a été publié par M. Rahlenbeck, Messager des sciences historiques, 1867 p. 219. Le 25 août 1485, Commines était à Montsoreau, lorsqu'il chargea Regnault du Noyer et Olivier de Vendel de payer cinq mille écus qu'il devait encore au sire d'Albret. Quelques mois plus tard, Philippe de Commines prêta mille livres au sire d'Albret. Archives des Basses-Pyréne'es. — Alain d'Albret, bisayeul de Henri IV, avait épousé Françoise de Bretagne, arrière-petite-fille de saint Charles de Blois.

lièrement, et dès le lendemain du jour où Alain d'Albret s'y était engagé , Commines réclama de lui un nouvel acte où il promit d'assurer au seigneur d'Argenton, à défaut des domaines d'Avesnes et de Landrecies, le comté de Dreux, en se réservant toutefois le droit de rachat pendant dix années l.

Le comté de Dreux avait appartenu, comme Talmont, à la maison d'Amboise, mais dès 1473, Louis de Belleville, petit-fils de Charles VI et d'Odette de Champdivers, l'avait reçu du roi en échange de la baronnie de Montaigu 2. Commines avait été présent à cette convention, et s'était épris, paraît-il, de la richesse de ce domaine que défendait un vieux château.

Depuis qu'Anne de Beaujeu avait quitté Tours, son parti s'organisait avec vigueur sous l'impulsion de son énergique volonté , et Commines comprit que le procès soulevé devant le Parlement allait prendre une gravité contre laquelle ses efforts seraient impuissants. Les circonstances devenaient de moins en moins favorables : il s'agissait d'attendre qu'elles se fussent améliorées et de. retarder le plus possible la marche des débats judiciaires.

Commines a écrit quelque part que dans les procès, « il « faut avoir bonne cause, despendre largement et compter « sur la longueur du temps pour avoir raison3. » Comme il n'avait pas bonne cause, il cherchait d'autant plus à tout obtenir par « longueur de temps. »

* Acte du 8 avril 1483 (v. st.) Archives des Basses-Pyrénées.

2 Commines avait été l'un des témoins de cet acte. — On voit par une lettre de Louis XI au seigneur de Bressuire qu'il tenait beaucoup à ce château de Montaigu où ses gens dévoient entrer sans bruit, ayant chacun une bonne arbalète. (Brantôme).

3 Mém., t. II, p. 137.

Cependant, les héritiers de la Trémoïlle poursuivent la revendication avec autant de zèle et d'activité que Commines apporte de lenteur et de mauvais vouloir à s'y soumettre. Ils déclarent le 22 juin qu'ils entendent invoquer, « en tant que mestier est et servir leur pourroit, les enques- « tes ou examens faits en ceste matière, tant touchant la « dite voulenté et déclaration du feu roy que le brùlement « des lettres et tiltres desdits demandeurs \ »

Le moment est venu où Commines lui-même ne pourra plus échapper à ces enquêtes et à cet examen.

Le 19 juillet 1484, il comparaît devant les commissaires du Parlement.

Du lundi xixe jour de juillet 1484, pardevant messieurs J. d'Armes, P. des Plantes, J. Bouchart et J. Pelieu. Messieurs dessus nommés ont fait venir pardevant eux messire Philippes de Commynes, chevalier, seigneur d'Argenton , lequel, après serment par lui fait sur les saints évangiles de Dieu de dire vérité, a esté interrogié s'il eut jamais charge, de par le feu roy Loys, d'aller au chasteau de Thouars veoir des lettres estans en icelui, et en quelle compagnie il y fut. Dit que, sept ou huit ans a ou environ , le feu roy Loys envoya il qui parle en la compagnie de maistre Jehan Chamhon, Loys Tindo, le seigneur de Bressuyre, maistre Richart Estivalle et Régnant du Noyer, audict chasteau de Thouars, pour scavoir et veoir s'il y avoit aucunes lettres servans au procès qui estoit lors entre les cnfans du seigneur de la Trémoïlle et ledict feu roy, touchant les terres du feu viconte de Thouars, auquel lieu de Thouars leur furent monstrées plusieurs lettres par le seigneur de Bressuyre et autres, qui en avoient la garde, lesquelles furent mises sur une table audict chasteau.

Interrogié se lui qui parle et les dessusdicts, entre autres lettres, virent pour lors deux lettres du feu roy Charles, l'une

1 Archives de Thouars.

de la restitution faite par ledict feu roy Charles audict feu Loys, viconte de Thouars, de la seigneurie de Tallemont et Chasteau- Gaultier, et l'autre lettre dudict feu roy Charles, par laquelle il donne eongié audict feu Loys. viconte d'Amboise, de marier sa fille à Pierre Monseigneur, fils du duc Jehan de Bretaigne : dit que, pour le présent, il n'a pas bonne souvenance d'avoir lors veu lesdictes lettres, et requiert délay d'y penser, afin qu'il en puisse mieux dire la vérité.

Dit, par le serment qu'il a fait, que le délay qu'il demande, il ne le demande pour éviter d'en dire la vérité , mais est seulement pour y penser, pour en sçavoir plus seurement parler ; et, pour toute souvenance qu'il ait pour le présent, dit que audict chasteau de Thouars furent regardées plusieurs lettres, et les aucunes par eux emportées, mais ne scet depposer, comme dit a, pour le présent, se lesdictes lettres faisoient mention de ladicte restitution et eongié de mariage, et requiert de rechief délay, s'il plaist à la court, d'y povoir penser, afin d'en respondre plus certainement, et jusqu'ad ce que le roy soit en Touraine, ou autre Tel délay qu'il plaira à la court lui donner *.

Dix j<»ur.s après, Commines est rappelé devant les commissaires du Parlement , qui lui ordonnent de répondre péremptoirement par oui ou par non :

Àlessire Philippe de Comrnynes, chevalier, seigneur d'Ai.-'iii",i. lequel, après serment par lui l'ait de dire vérité, lui a este remonstré par mesdicts seigneurs qu'ils eut fait leur rapport à la court du délay qu'il leur a\oil demandé de respondre de la matière dont ils l'interrogièreut le dix-neuf de ce présent mois, et ijue, tout considéré, par ladicte couct a esté appointé qu'il respondra, de ce qu'il scet de ladicte matière, aliirniative ou négative, ainsi qu'il seaura parler. Et, ce fait, a esté interrogié se, entre les lettres qui furent trouvées audict lieu de Thouars , furent point trouvées certaines lettres de restitution faite à mon-

1 Mém., t. III, pr. p. 119.

sieur Lojs d'Amboise, lors viconte de Thouars, par le feu roy Charles VII, de l'an 1437, signées A. leBeuf, par laquelle ledict feu roy le restituoit à la seigneurie de Tallemont et de Chasteau- Gaultier, réservée à icelui feu roy Charles par autre restitution par lui faite audict Loys d'Amboise, l'an 1434.

Dit que, trois mois a ou environ, et après le renvoi fait par les gens du grant conseil du principal de la matière en la court de parlement, touchant les terres dudict feu viconte de Thouars, maistre Regnault du Noyer dit à lui qui parle, qu'il falloit envoyer à Paris les titres que lui qui parle, pourroit avoir touchant ladicte matière; et, pour a faire, envoya, lui qui parle, à Montsoreau quérir les lettres et titres qu'il avoit touchant ladicte matière, lesquelles lui furent apportées en un coffre en la ville de Tours, et les visita ledict du Noyer, et rapporta à il qui parle que, entre les lettres estans audict coffre, il avoit trouvé unes lettres faisans mention de la restitution faite par ledict feu roy Charles audict feu viconte de Thouars, desdictes terres de Tallemont et de Chasteau-Gaultier ; lesquelles ledict qui parle, veit et ne les leut pas au long, mais les fit coppier par l'un de ses clercs ; et n'estoient icelles lettres de restitution vérifiées, ne expédiées parla court de parlement, ne la chambre des comptes, ne en forme telle qu'il appartient, ainsi qu'il fut dit à il qui parle par son conseil ; et a par devers lui lesdictes lettres, et sont lcsdictes lettres de celles qui furent trouvées audict Thouars et apportées devers ledict feu roy Loys, ou dit an 1476, qui les bailla à il qui parle. Dit, sur ce interrogié, que audict lieu de Thouars, ou dit an 1476, furent trouvées aussi unes lettres closes dudict feu roy Charles, signées Charles et Burdelot, faisant mention de la provision faite audict feu viconte de Thouars par ledict feu roy Charles, de marier sa fille à feu Pierre, fils de feu Jehan duc de Bretaigne, lesquelles furent portées dès lors audict feu roy Loys ; et, peu de temps après, icelui feu roy Luvs, estant à Thouars, manda venir par devers lui maistre J. Burdelot, chanoine de Saint-Martin, trésorier de l'église .de Nevers, auquel, en la présence de il qui parle, icelui Burdelot, interro-

gié par serment par ledict feu roy s'il avoit escript, signé et expédié lesdictes lettres, respondit que jamais il ne les avait cscriptes, ne signées.

Interrogié se lesdictes lettres furent monstrées par ledict feu roy audict Burdelot, ou se ledict feu roy l'interrogia seulement, comme dit est, sans monstrer lesdictes lettres à icelui Burdelot, dit qu'il n'a en mémoire pour le présent.

Interrogié se, audict lieu de Thouars , après que lesdictes lettres furent trouvées, elles furent jettées au feu, et, se elles y furent jettées, par qui et qui les retira du feu, dit qu'il n'a point esté présent que audict lieu de Thouars lesdictes lettres ayent esté jettées au feu, et qu'il a bien mémoire qu'il n'y avoit point de feu en la chambre en laquelle il veit lesdictes lettres audict Thouars, et depuis ne les veit jusqu'à ce qu'elles furent apportées et baillées audict feu roy au lieu de Cande, auquel lieu, après que ledict feu roy les eust vues, il les jetta au feu, présens lui qui parie, le seigneur de Bressuyre, maistre Jehan Chambon et autres dont il n'a mémoire.

Interrogié à quelle requeste lesdictes lettres furent jettées au feu par ledict feu roy, et mesmement se de se faire il fut requis par il qui parle, dit que non, et que le roy le fit de soy-mesme, sans prières de lui, ne d'autres ; et, qui plus est, jamais il qui parle, ne demanda audict feu roy Loys lesdictes terres dont il est question ; mais les lui bailla sans demander, de soy-mesme, estant moins de plus grant somme dont il estoittenu envers lui, et les lui promit garantir envers tous et contre tous ; et n'eust point voulu ledict feu roy que s'il y eust eu aucunes doubtes es dictes terres, que il qui parle en eust esté adverti, pour crainte que il qui parle, ne se feust apperceu lesdictes terres n'estre pas seures, et que, par ce moyen, ledict qui parle, eust eu cause de s'en retourner dont il estoit venu, et de laisser ledict feu roy; et autre chose n'en scet1.

Une citation à comparaître devant le Parlement suivit de près ces interrogatoires; elle fut renouvelée le 2 août.

1 Mem., t. III, pr. p. 125.

Dix jours après , Commines demande de nouveau « à estre « reçu à sommer garans. » On l'y autorise une seconde fois, mais en lui intimant de se défendre au principal. Autres moyens dilatoires. Le seigneur d'Argenton cherche, porte un mémoire de Louis de la Trémoïlle « à rendre illu- « soires lesdits arrests et appoinctemens audit suppliant, « et que fin ne puisse estre mise audit procès pour ce qu'il « est possesseur des terres audit suppliant, qui sont et « furent le vray dot et héritaige de la mère d'icellui sup- « pliant, où le feu roy, que Dieu absolve, n'avoit tiltre cou- « louré, ne autre, ains eust et ait ordonné pour la des- « charge de sa conscience les terres que tient ledit de « Commynes estre rendues audit suppliant. » Quel droit pouvait-il donc alléguer? Il ne pouvait produire aucun autre titre qu'un don de Louis XI révoqué par lui-même. Il parlait de garantie , mais en matière de donation, « de « raison ne chéit garant1. » Ce n'était point par de semblables arguments qu'on pouvait retarder la restitution d'un revenu de quatre à cinq mille livres, dont les légitimes propriétaires étaient privés depuis quatorze ou quinze ans.

Le 30 août , l'avocat des La Trémoïlle dépose la supplique qui suit :

« Messieurs du Parlement,

« Supplie humblement Loys, seigneur de la Trémoïlle, viconte « de Thouars, comme par ordonnance de la dite cour et à la « requeste du dit suppliant et du procureur général du roy, « messire Phelippes de Commines, chevalier, et Regnault du « Noyer aient esté interrogés sur certaines charges à eulx « imposées, estant dedans la dite court, et considéré que le dit « suppliant a grant intérest de veoir leurs confessions, il vous

1 Archives de Thouars.

« plaise ordonner icelles luy estera monstrées et commimi- « quées *. »

Dès le lendemain, opposition de Commines. Son avocat • Piédefer soutient « qu'il n'avoit jour, ne terme sur ladite « requeste, et néantmoins offroit et estoit content que si « ledit de la Trémoïlle vouloit prendre droit par icelles « confessions, qu'elles lui feussent communiquées; autrece ment, dit qu'elles ne lui doivent estre communiquées. » Etrange prétention qui, en portant l'interrogatoire de la partie intéressée à la hauteur d'un serment décisoire, eût remis le sort de ce procès entre les mains de celui contre lequel il était dirigé.

Cependant, Commines conservait ses fonctions de membre du conseil. Il s'en éloigna, paraît-il, aux mois de juillet et d'août, lors de ses interrogatoires.

Au mois d'août, il s'était rendu en Champagne, nous ne savons pour quel motif secret, et ce fut de là qu'il écrivit au bailli de Chartres, au sujet d'un de ses serviteurs qui avait été arrêté :

Monsieur le bailly, j'ay entendu qu'Antoine Percane, ung de mes serviteurs, lequel estoit prisonnier détenu au chastel de Chaumont , d'où avoit requis qu'il fût eslargi , pour estre innocent du faict qui luy avoit esté imputé par aulcuns ses hayneulx, comme a esté bien recongneu depuis, ne voyant adriver son eslargissement, a brisé ses dictes prisons et s'en est enfouy. Toutesvoyes a esté depuis prins au corps et mené prisonnier en prison de vostre baillage , qui me faict vous prier, attendant qu'il soit faict droict sur sa dicte affaire, dont veulx appeller au roy, voulloir tant faire qu'il ne soit mollesté en ses corps et biens, estant prest de donner caution pour luy,

1 Archives de Thouars (30 août 1484).

s'il est bçsoing cfieelle. Et à Dieu prierai, monsieur le bailly. que vous doint ce que plus désirez.

Escript de Rheims, ce mercredi après la Sainct-Berthélemy.

Le tout vostre,

COMMYNES

A monsieur le bailli/ de Chartres l .

Au mois d'octobre, Comraines siégea de nouveau au conseil, et il y prit la parole dans les derniers jours de décembre 1484, lorsque Charles VIII somma Maximilien de cesser la guerre contre les états de Flandre et d'évacuer Termonde. Secrètement préoccupé de son projet de se retirer en Hainaut, il demanda qu'on invitât en même temps Maximilien à lui faire restituer par Baudouin de Lannoy, l'un des principaux chefs de son armée, les terres d'Ugies et de Siply, confisquées, en 1472, par le duc de Bourgogne 2.

Charles VIII, favorable aux communes flamandes, confirma leurs privilèges. Le nom de Commines se lit au bas des lettres royales qui ratifient les franchises accordées par Marie de Bourgogne à la ville de Douay3. Cette fois-, bien moins encore qu'au mois de septembre 1483, il n'osa s'abstenir de figurer comme témoin dans une ordonnance du 27 décembre, où Charles VIII renouvela la révocation de nombreuses aliénations du domaine royal faites par Louis XI4.

Ce fut vers cette époque et dans les derniers temps de son séjour à la cour, que Commines entendit le comte de Richemont lui raconter que, depuis l'âge de cinq ans, il

1 Collection de M. Labouchère.

- Mém., t. III, pr. p. 192.

3 Recueil des ordonn., t. XIX, p. 442 (octobre 1484).

* Godefroy, Hist. de Charles VIII, p. 463.

avait été constamment fugitif ou prisonnier ' . Le comte de Richemont était venu réclamer l'appui de Charles VIII , et bientôt après, vainqueur à Bosworth, il ceignit la couronne: autre souvenir qui, dans la mémoire de Commines, s'ajouta à la sanglante légende des révolutions anglaises.

A partir du 27 décembre 1484, Commines ne paraît plus à la cour, qui réside alors à Montargis. S'est-il rendu à Paris? On ne le sait. Il ne se montre point : il attend avec prudence le résultat d'une importante manifestation.

Dans les premiers jours du mois suivant, le duc d'Orléans, qui croyait, comme Commines, que la capitale parlait plus haut que la France, accourut à Paris, et nous retrouverons les inspirations du seigneur d'Argenton dans les lettres que le duc d'Orléans adressa au roi le 14 janvier :

Mon très-redoubté et souverain seigneur,

Je me recommande à vostre bonne grâce tant et si humblement que je puis. Mon très-redoubté seigneur, vous avez précédemment eu cognoissance que ce qui fust conclu par vous en la présence des seigneurs de vostre sang et des estas de vostre royaulme, n'a point esté gardé, et n'avez usé de l'auctorité, laquelle vous appartient, en vostre conseil, ne en la distribution de vos biens : pour quoy est besoing, pour le bien de vous et ilf vostre royaulme, qu'il vous plaise venir en vostre ville de Paris, en vostre franc et libéral arbitre, en vous ostant hors du pooir d'aultruy, et de quoy vous supplie si humblement que je puis ; car ce nie seroit dure chose à porter et à pluiseurs vos parens, subgets et serviteurs et aultres notables gens de vostre royaulme, que vostre personne fust et demourast en la subjection de madame de Beaujeu, vostre sœur, laquelle, soubs umbre d'une coustume qu'elle dist estre en aucuns lieux particuliers

1 Mém., t. II, p. 158. Accessit omnium régis procerum incredibilis in eum affectio. Bern. Aindr., Vita Henr. VII, p. 25.

de vostre royaulme que une fille eagie de douze ans poeult tenir tenir en bail son frère jusque en eage de vingt ans, et sur ce regard, vous veult tenir en bail et avoir le gouvernement de vous et de vostre royaulme; et pour parvenir à son intention, a gaigniet la pluspart de vos capitaines et gens de vostre garde, tellement que nuls ne se peult sécurement tenir autour de vostre personne pour vous servir, s'il n'est de ses intelligences. Et pour ce que pour riens ne voudroye souffrir, ne endurer que vostre personne fust en telle subjection contre l'ordonnance des roys vos prédécesseurs et contre la délibération de vos estas, où j'estoys présent, je désiroys bien que madame de Beaujeu, vostre sœur, et ceulx qui sont avoecques elle adhérans à son intention, voulsissent avoir plus de regard au bien de vous et de vostre royaulme que à leur voulenté , et vous souffrir venir entre vos subgets de vostre bonne ville de Paris à vostre liberté, et là mander les trois estas de vostre royaulme et les seigneurs de vostre sang pour adviser choses qui seront bonnes pour le bien de vostre personne, et vous garder de celles qui pourroient nuyre ou appetier vostre auctorité, et donner ordre aux affaires de vostre dit royaulme. Car, en ce faisant, je ne me vouldroye porter envers eulx, sinon en toute amitié ; mais quand ils vouldroient vous contraindre et tenir en subjection telle que ne puissiez aler et venir à vostre plaisir et liberté, ainsi qu'il vous plaira, je suis délibéré, tant pour la léaulté que je vous dois, comme vostre subget et parent, qui aussi suis tenus à vous aimer pour privaulté et biens que m'avez fait, d'employer mon corps et mes biens et tous mes parens et amis, et vous tirer et mettre hors de ceste subjection : si feront le plus de vos bons subgès et serviteurs, car il n'est riens que plus je désire que de vous veoir obéyr comme roy et maistre, et avoir gens autour de vous à vostre plaisir et non pas à l'appétit d'aultruy, aussi de veoir vostre royaulme gouverné et conduit par aultre ordre et justice qu'il n'est. Pour ce, mon très-redoubté et souverain seigneur , s'ils sont refusans de se condescendre au bien de vous et de vostre royaulme, vous aurez, s'il vous plaist,

aggréable ce que par nous sera fait et pourehacié en ceste matière, laquelle, à l'ayde de Dieu et de vos bons parens, subgès et serviteurs, j'ay intention de mener au bout, de vous mettre en vostre auctorité et honneur tel que devez. Mon trèsredoubté et souverain seigneur, je prie le benoît fils de Dieu qu'il vous doje très-bonne vie et accomplissement de vos trèsliauls et très-nobles désirs.

Escript à Paris, le XIIIP de janvier l.

Quatre jours après > le duc d'Orléans se rendit lui-même au sein du Parlement, et y fit lire, par son chancelier, les lettres suivantes :

Très-chiers et espéciaulx amis,

Après le décès du feu roy et que le royaulme est escheu es mains du roy qui à présent est, nous, avec nos très-chiers et amés cousins, les ducs de Bretaigne et de Bourbon, suppliammes et requisîmes au roy que son plaisir fust pour le bien de luy et de son royaulme, faire assambler les trois estas, afin de mettre ordre et police pour le temps advenir, ayant regard aux foules et charges que depuis aucun tamps en eà avoient portées les estas du royaulme, tant gens d'église, gens nobles et ie povre peuple. Et combien que aucuns le voussissent bien empeschier, toutesfois fu persisté tellement contre eulx que les dits estas furent accordés par le roy, à laquelle assamblée des dits estas, nous, cognoissans pluiseurs persuasions et menaces estre faites par aucuns qui désiroient avoir le roy et le royaulme entre mains, envoyasmes devers les dits estats leur remonstrer que pour nulles inductions, ne menaces ils ne devoyent craindre, ne laissier à délibérer et conclure tout ce que sçaroient et cognoistroient estre au bien et honneur du roy et à l'utilité de sa personne et de son royaulme et au soulaigement de son povre peuple, sans avoir regard, ne partialité à nulluy,

1 Ms. 134 de la Bibl. de l'Université de Gand, 1" 185.

et que en ce les porterions et soutiendrions , à quoi les dits estats se condescendirent comme bons et léaulx subgets. Et délibérèrent que le roy debvoit user totalment de l'auctorité appartenant à un roy, pour les grans biens et vertus qu'ils cogneurent en sa personne, et qu'il attaingnoit l'eage de quatorze ans, et dès lors en avant il pooit et debvoit commander toutes choses , ainsi qu'il seroit advisé par les seigneurs de son sang et de ceulx de son conseil, et qu'il feust par luy conclu en la présence des seigneurs et estas de son royaulme. Aussi furent faites pluiseurs aultres belles ordonnances et conclusions, tant pour la justice, pour gens d'église comme pour nobles, et pour la diminution des tailles et soulagement du povre peuple, lesquelles ordonnances et conclusions ont esté très-mal gardées, voire qui est plus , toutes corrompues, car n'a point donné la pluspart de ses offices par l'oppinion des seigneurs de son sang et de son conseil, et n'a usé de son auctorité comme roy doibt faire, mais tout à le voulenté de madame de Beaujeu sa sœur, laquelle, soubs umbre de coustume qu'elle dist estre en aucuns lieux particuliers du royaulme que une sœur eagie de douze ans poeult tenir son frère en bail jusques à l'eage de vingt ans , et à ceste occasion voeult tenir en bail le gouvernement, le roy et le royaulme, et pour plus parvenir à son intention a gaigniet la pluspart des cappitaines et aucuns des gens de ses gardes et print serment d'eulx, combien que jamais ne fust de coustume que aultruy eust le auctorité, ne le commandement sur eulx sinon le roy seulement, et tellement en use que ceulx qui doibvent et désirent servir et conseiller le roy, craignent de soy trouver en sa maison pour les dangiers de lors personnes, congnoissans exploix et démonstrances qui là se sont consommés et jusques à mettre hors d'avoecques luy les serviteurs qui lui avoient estes bailliés par le roy son père et par la royne sa mère et contre sa voulenté et deffence. Avoecques ce, en procédant contre la pramatique sanction et les libertés de l'église de France, par quoi tout l'argent de ce royaulme pourroit estre porté à court de Rome, distribuent aussi les

finances du roy à leurs serviteurs propres, à gens estraingniers et incogneus, pour les gaingnier, qui n'ont pas l'amour du roy, ne ne peuvent servir de riens au bien de luy, ne du royaulme, et ont mis les deniers tant en arrière qu'il est deu de l'année passée trois ou quatre cens mille francs oultre et par dessus les trois cens mille francs qui furent accordés par les estas pour l'advénement et sacre du roy. Et pour continuer l'outrageuse despense et sans cose voellent imposer et croître les tailles de ceste présente année, de pareille ou plus grant somme, qui seroit onze cent mille francs oultre et pardessus ce que par les estas avoit esté accordé, qui seroit chose importable au povre peuple; et jà ont commenchiet à y besoingner, car en aucuns lieux, tierres, etc., ils ont décheu le povre peuple en le faisant payer cinq quartiers pour quatre, car les- tailles soloient commenchier au premier jour de janvier, et le premier quartier et paiement se faisoit au dernier jour de mars ; et de présent il les fait commenchier au premier jour d'octobre qui estoit de l'année passée, et font faire le payement premier au dernier jour de décembre, qui sont choses déraisonnables et fort estraignes, dont nous sommes si très-desplaisans que plus ne poons : si sont pluiseurs des seigneurs du sang et aultres notables gens du royaulme, principalment pour l'amour que avons et debvons au roy et au bien de sa personne, lequel n'est pas en sa liberté, mais en grant subjection, aussi pour le bien du royaulme et du povre peuple qui seroit par ce moyen en voye de venir en totale destruction et désolation, se provision n'y estoit mise ou donnée ; car les tailles et aultres exactions qui soloient estre si grandes et excessives, seroient en brief tamps pires et plus grandes que jamais. Et à ceste cose, voiant la subjection en quoy le roy mon souverain seigneur est déceu par madame de Beaujeu sa sœur et par ses adhérens, laquelle voelt tout faire et gouverner, aussi la désolation et destruction qui pourroit venir par son gouvernement, la persécution de l'église, la perturbation de justice, le grant contempnement aussi que elle et ses adhérens font des belles et

notables conclusions des dits estas, cognoissans non pooir y remédier seul et que n'estions en seurté de nostre personne en leur compaignie, nous nos sommes retirés en ceste bonne ville de Paris qui est la ville cappital du royaulme, fontaine de justice et de bon conseil , et depuis nostre portement avons communiquiet et fait communiquier à pluiseurs des seigneurs du sang et aultres notables du royaulme les choses qui estoient à faire pour le bien du roy et du royaulme, lesquels avons trouvé très-desplaisans de veoir et cognoistre le roy en telle subjection et les maulx qui sont esmeulx et poevent ensievir par faulte de bon gouvernement, et par le conseil d'eulx avons envoyet devers le roy pour luy remonstrer les choses dessus dites et lui supplyer et requerre que luy plaise soy trouver en sa ville de Paris en son franc et libéral arbitre, et là, par l'advis et délibération des seigneurs de son sang, de sa court de parlement et aultres notables hommes, mander les estas de son royaulme pour prendre conclusion de la forme et manière comment il se gouvernera touchant sa personne , aussi pour adviser comment seront conduis les affaires de son royaulme et oster les désordres et abus qui y sont. Et quant au dit gouvernement de sa personne, nous ne le désirons, ne prétendons à avoir, mais sommes délibérés de nous eslongier, pourveu que les aultres qui le tiennent à présent en subjection, se recullent, auxquels nous en avons rescript, afin qu'ils aient regard plus au bien de luy que à leur voulenté particulière. De toutes lesquelles choses, cognoissans que tousjours avez esté bons et léaulx au roy et à la roy ne, vous voulons bien advertir et faire sç-avoir que l'intention de pluiseurs des seigneurs du sang et notables hommes du royaulme et la nostre est, si madame de Bcaujeu et ses adhérens sont reffusans de mettre le roy en son franc et libéral arbitre, de servir le roy et le délivrer et mettre hors de la subjection et détention -où il est, et de le remettre avoecques bonne ayde de ses aultres bons et léaulx subgets en son franc et libéral arbitre, et le faire joi'r et user des auctorités et prééminences royaulx en ensievanl

M LKTTRES ET NEGOCIATIONS

la conclusion et délibération des dits estas. Encores nous vous prions de tout nostre cœur que veulliés adhérer à vous acquitter comme bons et loyaulx subgets pour le bien de sa personne, laquelle , eomme vous pouvez eognoistre , est traictiée à son grant déshonneur, et aussi pour éviter les grans maulx qui, par ce moyen, se pourroient ensievir, se provision n'y estoit mise, dont vous porteriez vostre part. Et au regard de nous, nous avons lionne espérance de remonstrer au roy le devoir en quoy vous serez mis, ensamble le service que vous luy aurez lait en mettant paine de vostre pooir de le mettre en liberté, et de nostre part nous vous porterons, favoriserons et soustenrons contre tous aultres qui vouldront nuire aux adhérans à nostre bonne intention, et emploierons au besoing corps et biens, et ne debvez ajouter foy, ne croire le contraire par lettre que on fâche signer au roy durant le tamps qu'il est et sera tenu en la subjection où il est; car vous sçavez que on luy pourra légièrement faire signer ou dire et escripre par forche ou aultrement pluiseurs choses qui seront contre son honneur et prouifit et sans ce qu'il soit venu, ne viengne à sa cognoissance. Très-chier et espéciaulx amis, Nostre-Sire vous ait en sa sainte garde.

Escript à Paris, le XVIIe jour de janvier.

Le duc d'Orléans, de Millau et de Yallois,

Lots *.

Le 25 janvier 1484 (y. st.), le comte de Dunois écrivait de Paris à l'amiral de Bourbon pour l'engager à venir rejoindre Monsieur (il désignait en ces termes le duc d'Orléans), qui était « en bonne volonté de mettre le roy en

1 Ms. 434 de la Bibliothèque de l'université de Gand, f° 184. — Une analyse de ce document a été publiée par Godkfroy, Hisl. de Charles VIII, p. '2GG : il est assez important pour être reproduit intégralement.

« estât que les gens de bien puissent avoir loy de parler « pour son bien et le servir \ »

La tentative du duc d'Orléans ne réussit pas. Le Parlement, loin d'accéder à son désir de s'emparer du gouvernement, envoya vers Charles VIII des députés parmi lesquels se trouvait Martin de Bellefaye, et peu de jours après, tandis que le duc d'Orléans regagnait la Touraine, le jeune roi rentra à Paris, où son premier soin fut de se rendre au sein du Parlement pour en accroître les prérogatives. Commines eut l'audace d'assister à cette séance ; et ce fut peutêtre le même jour que le duc de Lorraine « ayda à le chas- « ser de la court avec rudes et folles parolles 2. » Le duc de Lorraine s'était allié intimement par des lettres du 29 septembre 1484 avec le seigneur de Beaujeu 3. Il reprochait de plus à Commines de s'être opposé à ses prétentions sur le comté de Provence. Commines comprit qu'il n'était ni sûr, ni honorable pour lui de prolonger son séjour à Paris 4, et il se retira dans le domaine de sa femme à Montsoreau, afin d'être plus près des princes confédérés qui se fortifiaient aux bords de la Loire.

Tout semblait annoncer une insurrection prochaine. Tandis qu'une prise d'armes s'organisait en Guyenne et en Bretagne, des mécontents se réunissaient depuis Auxerre

1 Documents français à la Bibl. inij). de Saint-Pétersbourg .

* Mém., t. II, p. 299. Le duc d'Orléans déclarait aussi que tous ses griefs s'adressaient non au roi, mais au duc de Lorraine. Godefroy. Hist. Je Charles Y III, p. 450.

3 Godefroy, Histoire de Charles VIII, p. 451.

4 Le nom de Commines se trouve pour la dernière fois cité dans une ordonnance du mois de février 1 184 (v. st.). Recueil <Us Ord-OHH., t. XIX, p. 472.

jusqu'à Soissons pour passer l'Oise et marcher vers Paris. Commines avait-il, l'année précédente, aidé à préparer ces complots par son voyage en Champagne?

Le 16 septembre 1485, Charles VIII écrit au Parlement qu'il a résolu de procéder contre le duc d'Orléans et ses complices « par adjournements et prises de corps. » Peu de jours après, le 28 du même mois, une ordonnance royale priva Commines de la dignité de sénéchal de Poitou; elle était conçue en ces termes :

Charles, par la grâce de Dieu, roy de France, à tous ceulx qui ces présentes lettres verront, salut. Comme il soit ainsi que présentement aucuns princes et seigneurs de nostre royaulme se soient eslevés et mis en armes contre nous, à la grant charge, foule et oppression de nos subjects, pour quoy, après ce que nous avons esté deuement informés que Philippes de Commynes, chevalier, séneschal de Poictou, avoit et a, dès longtemps a, conseillé, favorisé et porté, conseille, porte et favorise à rencontre de nous les dicts princes et seigneurs à nous rebelles et désobéissans, et leur donne tout l'ayde et faveur qu'il peut, nous l'avons deschargé dudict estât et office, et d'icelluy avons pourveu nostre amé et féal conseiller et chambellan Yvon du Fou, chevalier, grant veneur de France; et pour ce que, de tout temps et d'ancienneté, ceulx qui ont tenu ledict estât et office de nostre séneschal de Poictou, ont eu de par nous la garde et cappitainerie du chastel de nostre ville de Poictiers, que pareillement a tenu et, tient ledict de Commynes, nous avons été conseillés, par l'advis des princes et seigneurs de nostre sang et gens de nostre conseil, de l'en descharger et d'en pourvoir aucun notable personnaige à nous seur et féable.

Donné à Orléans, le quinziesme septembre, fan de grâce mil quatre cens quatre-vingt et cinq, et de nostre règne le troisiesme * .

1 MAn., t. III, pr. p. 128.

DE COMMJNES. 37

On ordonna en même temps à Cornmines de changer le capitaine qu'il avait chargé de la garde du château de Talmont. Cornmines répondait le 6 novembre au roi :

Sire, j'ay receu vostres lettres qu'il vous a pieu m'escripre avecques une information contre celluy qui est au chasteau de Tallemond, par lesquelles il vous plaist me mander que incontinent je l'oste et que je vous mande le nom de celluy que j'y mettrai : ce que je feray à toute diligence, et a nom celluy que je y enverray, Régné de Poillé , qui est d'auprès d'Argenton et a femme et plusieurs enfants.

Sire, celluy qui estoit à Tallemont, a nom Régné de Pelvoisin et est fils de messire Mathurin de Pelvoisin, et dès que je fus premièrement arrivé devers vous, vous le me baillastes, et lui et son père sont bien hérités au pays de Poitou, et croy que le père et le fils vouldroient loyalement servir. Mais celluy qui les a chargés, estoit à Tallemond à la morte paye et contrefist mon signe pour cuider avoir argent du receveur dudict lieu, et encontinent le dict Régné le fist mettre en prison, et les officiers procédèrent contre luy comme l'on fait en tel cas ; et pour ce que je savois qu'il estoit serviteur dudict Régné et pour lui faire plaisir, je mandai incontinent qu'on le laissât aller, nonobstant qu'un homme m'étoit venu dire qu'il avoit envoyé devers monseigneur de la Trémoïlle pour lui offrir de le mettre de nuit dedans la place. Il ne m'en challist , pour ce que je voyois que quant il seroit dehors , qu'il ne me poroit nuyre ; et pour vengeance de cette prison, il se alla adresser aux gens de monseigneur de Carey, à la Chèze-le-Visconte, afin qu'il lui aidast à mettre cecy en avant, et aussy le premier qui déposa en ce procès contre ledict Régné, est le lieutenant dudict lieu de la Chèze.

Sire, la place vous sera tousjours bien gardée, et vous en sera rendu bon compte au plaisir de Dieu, auquel je prie, sire, qu'il vous doint bonne vie et longue et accomplissement de ce que désirez.

Escript à Montsoreau, le VIe jour de novembre.

Votre très-humble et très-obéissant serviteur, Philippes de Commynes '.

René de Pouillé, zélé serviteur de Commines, garda, paraît-il, avec un courageux dévouement, le château de Talmont, malgré le roi et malgré le Parlement.

Les discordes intérieures devenaient de jour en jour plus menaçantes 2. Au mois de février 1486, Dunois écrivait au

1 Documents français à Saint-Pétersbourg , vol. 71, n° 65.

s On avait habilement répandu lebruit que Charles VIII n'était qu'un enfant supposé. « On Ta tenu, porte une note écrite au commencement « du XVIe siècle, et y avoit apparence, pour fils supposé du consente- « ment du roi et, de la reine pour servir à oster les prétentions de a Charles, frère du roi, et aussi on dit que le dit Charles estoit fils

.'.'un boulanger d'Amboise. Je l'ay ainsi appris de feu messire

Kenaut de Beaune , archevesque de Bourges et puis de Sens, qui i en avoit des mémoires escrits à la main de ce temps-là. » Renaud de Beaune était le petit-fils du marchand de Tours chez qui furent déposés les fonds de Commines. Son beau-frère, Robert Briçonnet, avait, connue archevêque de Reims, sacré Charles MIL

Du Haillau, qui était par sa mère, parenl de Tristan l'Ermite, dit à ce sujet :

Au mesme temps (l'470), oasquit Charles fils du roy, et despuis

roy et nommé Charles huïctiesme. Plusieurs ont eu opinion qu'il « eust esté snpposé, autres qu'il estoit bien fils .lu roy, mais non de « la royne sa femme, qui estoit Charlotte 'h; Sa\oye, et laquelle ledit ■r roi son mary n'aimoit guerres; mais que pour assopir les troubles « esmeus par son frère, il lit ceste supposition, laquelle nous avons i plus amplement descrite en l'histoire dudit roy, et non encores « imprimée. La naissance de eest enfant (si tant est qu'il fust vray fils « du roy), affoiblit l'espérance des princes et luy eutla le cœur. » De L'csUil ri succès des affaires deFrance, Liv. II, p. 157, (éd. de 1607).

Pieire Landais avoua dans son procès qu'il avait été porté par quelques grands à contester la légitimité de Charles VIII. Lenglet désigne le duc d'Orléans.

gouverneur d'Auxerre que le moment était venu pour tous les mécontents de « tirer aux champs » et de se diriger en armes vers Paris où les rejoindrait le duc d'Orléans l.

Restait le soin de trouver ce qu'on a appelé dans tous les temps le nerf de la guerre.

Le seigneur du Bouchage avait remis en 1478 dix mille écus d'or au soleil à la banque lyonnaise des Médicis et des Sasseti, et depuis lors il avait grossi cette somme par de nouveaux versements 2. Ce fut sur ce dépôt, paraît-il, qu'on préleva les fonds dont on avait le plus urgent besoin , et le seigneur du Bouchage se porta caution vis-à-vis de la banque des Médicis et des Sasseti à Lyon, d'une somme de quatre mille écus d'or, qui devait être remise à Tours, non pas entre les mains de Commines, qui ne s'y trouvait pas, mais probablement dans l'hôtel qu'il y possédait comme les autres favoris de Louis XI. Ce prêt se fait « sur cela que « vous savés, » écrit mystérieusement Cosme Sasseti au seigneur du Bouchage :

Monseigneur, je me recommande humblement à vostre bonne grâce. Plaise vous savoir que monseigneur d'Argenton m'a escript, einsy que verres par ces lettres que je vous envoie dedens ces présentes entercloses, que je vous mande de par luy que vostre plaisir soit de lui faire prester, à Tours, la somme de IIIIm escus d'or, sur cela que vous savés ; car le doit à ung homme de bien à quy point ne vouldroit faillir : et m'a requis ledit seigneur d'Argenton de m'obliger à vous de ladicte somme, en cas que aultrement ne le veuilles bailler, ce que je suis bien content de faire. Pour tant, monseigneur, sy avés intencion de besognier , m'envoierés , par ce présent pourteur , les lettres

1 Godekkoy, Hist. de Charles VIII, p. 507. Cf. p. 576..

2 Molim, Doc. di stor. ital., t. I, p. 13.

adressant à celui qui le doit desborser, et cornant je dis, je m'obligeray de restituer ladicte somme à vostre vouloir , ensemble, sy riens voulés que faire puisse, pour l'acomplir de très-bon cuer, à l'aide de Dieu, au quiel je prie, mon très-honnoré seigneur, que vous doint bonne vie et longue.

Escript à Lyon, ce XXVe jour de décembre, de la main de

Vostre humble serviteur, Cosme Sasset.

A monseigneur du Bouchage , mon très-honoré seigneur ' .

Commines feignit devoir mille écus au marquis de Saluées, et le seigneur du Bouchage promit d'en tenir compte personnellement. Le marquis de Saluées, seigneur à peu près indépendant entre la Savoie et le Daupliiné, espérait accroître sa puissance en entrant dans la coalition dirigée contre la royauté2. D'autres liens le rapprochaient de Commines. A son exemple, il cultivait les lettres, et bien qu'il eût traduit l'Art de chevalerie d'après Végèce, il plaçait comme Commines, la première condition des succès dans les ruses et dans les combinaisons de la politique.

Le seigneur du Bouchage écrivait à Cosme Sasseti en termes déguisés mais fort affables, car comme le dit Commines, pour les seigneurs aussi bien que pour les princes, il est utile « de tenir bons termes aux marchans : on ne « sçait à quelle heure on en peut avoir besoing, car quelce quefois peu d'argent faict grand service 3. »

Voici en quels termes était conçue une des lettres d'Im-

1 Mém., t. III, pr. p. 193.

4 Louis , marquis de Saluées, avait épousé Jeanne de Montferrat, sœur de la duchesse de Savoie. Il mourut en 1504. Mém., t. II, p. 338.

bert de Batarnay plus connu dans l'histoire sous le nom de seigneur du Bouchage :

Seigneur Cosme, je me recommande à vous tant comme je puis. J'ay receu les lettres que m'avez escriptes, par lesquelles me mandez que avez baillé environ mil escus à monseigneur le marquis de Salluces, que monsieur d'Argenton luy debvoit. Je vous prie que teniez quicte mondict seigneur d'Argenton de ladicte somme de mil escus, et je vous en tiendray compte.

Au surplus, je vous prie que luy veilliez assurer pour moy et luy respondre de la somme de six cens vingt-cinq escus, en quoy je luy suis tenu, en cas que monseigneur le marquis ne retire la terre et seigneurie d'Ampton avant le terme qui est dit et mis es contracts passés entre mondict seigneur le marquis et monsieur d'Argenton ; car, cas advenant qu'il retira st ladicte terre , je ne serois tenu luy baillier lesdicts six cens vingt-cinq escus, ains en demoureroye quicte. Aussi, en cas qu'il ne la retire, le terme passé, si vous plaist, Faseurez de les lui bailler incontinent le terme eschu. Et au surplus, s'aucune chose vous plaist que pour vous faire puisse, mandez-le moy, et je le feray de très-bon cueur, aidant Nostre-Seigneur, auquel je prie, seigneur Cosme, vous donner ce que désirez.

Escript au boys de Vincennes, le XXVe jour d'avril, l'an mil quatre cens quatre-vingt et six.

Le tout vostre, Ymbert de Batarnay1.

En même temps s'engageait une correspondance mystérieuse où Commines attribuait les titres d'évêque2,de prévôt, de doyen, de chapelain, de compagnon, à ses principaux complices. Il serait difficile de déterminer aujourd'hui lesquelles de ces désignations doivent s'appliquer aux

1 Mém., t. III, pr. p. 190.

s L'évêqne est, je pense, le duc d'Orléans. La dignité la plus élevée lui revenait de droit. Le cousin n'est-il pas le duc de Bourbon ?

ducs d'Orléans, de Bourbon et de Bretagne, aux comtes d'Angoulème et de Dunois l, à Lescun , qui résidait en Guyenne 2, à Çoetman, alors gouverneur d'Auxerre; mais <>n ne saurait douter que le bénéfice engagé dans le procès auquel on fait sans cesse allusion, ne fût le-gouvernement même du royaume, prêt à être livré aux hasards de la guerre civile :

Le prévost a fait sçavoir au cousin qu'il envoyaU au compagnon pour l'advertir que luy, le secrétaire et le diacre, avec eux le chevecier, se délibéraienl de commencer un grand procès au chapelain et à son chapitre, délibérés de luy faire perdre tous ses bénéfices, car ils ont mil ou douze cens escus en or, et de monnoye tant que en voudront. Ledict prévost voudroit bien que le compagnon ne se adjoignît point avec le doyen et que ne se meslast de son procès ; ledict cousin n'a peur, mais que Ton aye de quoy fournir au procès , et que si Ton avoit de quoy y fournir, il seroit bien d'opinion que l'on le poursuivît; mais quand est de luy, il ne veut entrer en procès, qu'il ne voie bien les provisions de Rome bonnes. Et de la ligue du compagnon au doyen, ledict cousin ne s'en soucie point, mais que vous establissiez le procès en manière que tout soit bien. Ledict cousin m'a dit qu'il ne prise pas fort la ligue du doyen devers le prévost, car il s'est doubté que s'il y aloit, qu'il luy feroit renoncer à ses bénéfices, et si luy feroit par advanturc pis. Le chapelain ne sera que sage de garder de tomber au défaul

1 Dunois, dans sn correspondance, use aussi d'un langage énigmatique quand il parle du grand homme qui est au sergent des bois qui est pardelà. Godefroy, Histoire de Charles VIII, p. 508.

- Le 21 février (1487) le comte de Comminges (Lescun) écrivait au roi pour se plaindre des mauvais offices qu'on lui rendait et des soupçons qu'on répandait sur sa fidélité. Le 18 décembre 1487, il lui écrit de nouveau et déclare qu'il n'est ni Anglais, ni Espagnol, mais l>on Français. Documents français à Saint-Pétersboury.

là où il est, et y vaudroit mieux retirer au bénéfice du doyen. Le compagnon ne sera que sage de faire provisions de sens le plus qu'il pourra, aussi de monnoye, et de bien garder le bénéfice et de s'en aller incontinent au doyen, s'il ne s'y est allé. Si le cousin a les titres nécessaires contre le compagnon, qui touchent le procès, il ne y doit point obéir, et que prenne garde de bien garder le prieuré contentieux. Le maistre n'a rien aux ordres, en manière que je croy que bientôt en sera au bout, en manière que le compagnon soit des principaux amis du doyen, car le prévost luy en donnera plus 'tost bénéfice, quand il verra qu'il ne pourra besoigner que pour son ami, et que le doyen et chapelain soient bien unis en leur procès, car le prévost ne demande que de appointer à l'une des parties. Ledict doyen et compagnon ne doivent aller là où est le diacre, pour chosse que l'on leur sache dire, car seroient arrestés pour ce que doivent à la banque; car je suis adverty que ne y auroit point de faute. Le clerc du doyen a perdu la recréance de sa chapelenie, mais si le doyen veut, il aura bonne cause au principal. Ledict compagnon doit tousjours tascher que les prévost et secrétaire soient ses amys. Aussi encore doit montrer qu'il est le leur; mais puisqu'il est appelant de l'official, s'il procède contre luy par authorité , en cette manière et en tous ses procès, que ledit compagnon face si bonne poursuite que le tout soit bien ; et si enfin n'est venu devers le doyen, faut faire de manière qu'il y vienne pour mettre à fin l'eschange du compagnon et du chantre, et faire en manière que le doyen soit tousjours pour ledict compagnon. Soyez si sage à la poursuite de votre procès que ne perdiez la recréance, car si le secrétaire la gagne, vous aurez bien à faire au principal; mais faites que le compagnon fasse tousjours savoir de ses volontés au prévost et secrétaire, ci advisés de rassambler desus le plus que pourrés, car soin

pour le recréant que le voroye, et le surplus en monnoye

la plus que verés '.

1 Documents français à Saint-Pétersbourg, vol. 71, n" 31. Lettre

autographe, non signée. Les dernières lignes sont à peu près illisibles.

Il LETTRES ET NEGOCIATIONS

Commines avait quitté la Touraine, où le parti des princes du sang n'avait osé se maintenir contre les forces de la régente, et après un court séjour en Poitou, où ses fonctions de sénéchal avaient cessé, il alla rejoindre le duc de Bourbon. Ce fut du village de Saint-Maurice, situé entre Poitiers et Usson, qu'il écrivit la lettre suivante au seigneur de Brosse :

Tout est prest icy, mais un des estats est en pratique. Tout

est bien, excepté moy à qui on tient bonnes paroles : nous

avons bien eu affaire à demesler le fait de céans. L'évesque

est allé à Bourges et n'y a eu remède; il a demandé mes

serviteurs, il n'y arrestera guères et est bien icy de ceste

compagnie; le chapelain et le chantre sont vers eux. Le com-

pagon ne partira encore d'icy, qui est homme de vertu et ses

gens aussy; je ne partiray encore d'icy que je ne voye plus

clair. De nostre bénéfice n'ay sceu que tout bien. Bertrand ' esi

allé au Dauphiné pour dix jours et sçait bien là où vous estes;

le principal chapelain du doyen se recommande à vous et le

compagnon et ses gens , et tous voudroient que ne fussiez

bougé; je voudrois le chapelain mieux qu'il n'est et pour

toujours. Et à Dieu, à demain.

De Saint-Morisse.

Le tout vostre.

En nostre appointement nul n'y a charge, ni honte; mais il n'est pas tel que nous l'eussions bien fait, si ce ne tussent aucuns de ceux que vous vistes.

A monsieur de Brosse -.

1 Je ne sais quel est ce personnage. Ici encore le nom est probablement faux.

2 Lettre entièrement écrite de la main de Commines, mais non signée. Documents /murais à Saint-Pétersbourg , vol. 71, n° 31.

DE GOMMINES. 4.r,

A la suite de l'adresse, la lettre porte ces mots : pour bailler au mestre de son liostel. Ont-ils été ajoutés parCommines et faut-il supposer qu'il avait voulu désigner ainsi le duc de Bretagne lui -même? Ce message assez périlleux fut-il, au contraire, décliné par celui qui devait le transmettre et qui l'aurait renvoyé au seigneur d'Argenton, en écrivant sur la lettre ces mots : pour bailler au mestre de son liostel? De ces deux hypothèses, la seconde paraît la plus vraisemblable, car elle est aisée à justifier. La lettre aurait été rapportée à Tours, où le seigneur d'Argenton ne se trouvait plus, on vient de le voir, avec l'ordre de la donner, en son absence, à son maître d'hôtel. Ce qui est certain, c'est que ce messager, qu'alarmaient sans doute les bruits répandus sur les motifs du départ du seigneur d'Argenton, n'osa entrer dans son hôtel et s'adressa à un passant pour le prier d'y remettre la lettre dont il était chargé.

Commines, disgracié et fugitif, abandonnait à ses adversaires le terrain judiciaire que jusqu'à ce moment il avait défendu pas à pas.

Dès le 9 mars 1486, le Parlement prescrivit le dépôt au greffe de toutes les confessions du seigneur d'Argenton *,et quelques jours après, le 22 mars, il lui ordonna de remettre Talmont et Chàteau-Gontier aux La Trémoïlle, et de leur restituer tous les revenus qu'il avait perçus 2; mais , lorsqu'un sergent se présenta au nom des La Trémoïlle pour prendre possession du château de Talmont, René de Pouillé lui en refusa l'accès 3.

i Archives de Thouars.

* Archives de Thouars.

3 Le dit appelant ne lui avoit voulu faire obéissance de la place ■!■

If, LETTRES ET NEGOCIATIONS

Le 10 juin 148(3, le roi, par des lettres patentes données à Troyes, ordonne que si le seigneur d'Argenton persiste à se refuser à la restitution du château de Talmont, il sera arrêté et que tous ses biens seront saisis. En même temps, le Parlement désigne un conseiller, nommé Jean Pellieu, pour veiller à l'exécution de son arrêt. Jean Pellieu évalua, avec une minutieuse exactitude, les revenus perçus par le seigneur d'Argenton à 11,693 livres 10 sous 9 deniers et deux tiers de denier, et chargea Pierre Guilloton, sergent aubaillage de Thouars, de se rendre à Argenton pour sommer Commines de s'incliner devant l'autorité de la justice. Cette citation attachée aux portes du château d'Argenton en fut aussitôt arrachée.

Je sergent susdit, le onzième jour du mois de juillet 1486, me transportay de la ville de Thouars en la ville d'Argenton, et quant fus audit lieu d'Argenton, me transportay jusques à la porte du chastel, en espoir d'entrer audit chasteau pour faire les commandemens cy-après à déclairer, aux personnes dudil de Commynes, seigneur dudit lieu, et de dame Hélène de Jambe, sa femme, dcmourant audil chasteau, auquel chasteau ne peu entrer parce que on me ferma les portes et la barrière d'iceluy, et pour ce, après ce que je fus deument informé que lesdits seigneur et dame d'Argenton faisoient et avoient ;'i coustume faire leur continuelle résidence audit chasteau d'Argenton et que ladite dame y estoit pour lors résidente, je, par une cédulle par mey atachée et délaissée à la porte dudit chasteau, feis commandement. . . et ainsi que m'en voulloye retour-

Thallemond, en laquelle il n'avoit peu entrer, nonobstant quelque commandement qu'il fist, pour les rébellions et les désobéissances que faisoit le dit appelant, René de Pouillé et autres ses serviteurs estons en en ladicte place. (Archives du château <U Thonars). 1 Archives de Thouars.

DE COMMINES. Al

ner, survint illec Hantoine Ledoux, soy-disant procureur dudit seigneur d'Argenton , qui icelle cédulle en ma présence osta de ladite porte et me déclaira que ledit seigneur d'Argenton. son maistre, estoit de longtemps appellans *.

A la suite de ce procès-verbal, Pierre Guilloton adressa au Parlement un rapport où il exposait qu'il s'était rendu en la ville d'Argenton, à quatre lieues de Thouars, « espé- « rans y trouver et appréhender en personne nobles per- « sonnes, messire Phelippe de Commines , chevalier, et « dame Hélène de Jambe , seigneur et dame dudit lieu, « avecques lesquieulx ne peu avoir seur accès de parler « aucunement, parce que le chasteau estoit clos et que « l'on ne m'en voulut faire aucune ouverture. » Le sergent attacha donc sa cédule « à la porte du chasteau du dit « lieu d'Argenton, ouquel estoit lors ladite dame Hélène « de Jambe, ainsi que de ce fut deuement informé. » Cette cédule portait qu'à défaut de paiement le dit. sergent « exposeroit et mettroit en vente lesdits chasteaux et « hostels par criée au plus offrant et dernier enchérisseur, « au plus prouchain jour de marché. » C'est ce qui eut lieu, en effet; la criée se fit à Bressuire et à Thouars. Personne ne mit ces biens à prix, et le procureur des La Trémoïlle déclara les prendre en paiement de sa créance, en se réservant de saisir d'autres biens si ceux-là étaient insuffisants, et, en effet, presqu'aussitôt après, on saisit la terre d'Argenton 2.

Cependant, le procureur de Commines était intervenu pour former un nouvel appel au Parlement. Il soutenait

1 Archives de Thouars.

2 Archives de Thouars.

que le seigneur d'Argenton n'avait rien à restituer parce qu'il avait dépensé à Talmont et à Chàteau-Gontbier plus de quinze mille livres, c'est-à-dire au delà des revenus qu'il avait perçus ; que l'on avait dans tous les cas commis une grave erreur en évaluant le revenu des domaines que l'on avait saisis ; que la forêt de Talmont valait annuellement de trois à quatre cents livres tournois, et qu'elle relevait non pas de la principauté de Talmont, mais de la seigneurie d'Olonne.

D'autre part, le procureur des La Trémoïlle niait tout ce qu'avançait le procureur de Commines. La forêt de Talmont ne relevait que de Talmont, mais lors même qu'il en eût été autrement, à quel titre Commines invoquait-il le lien féodal qui l'eût assujettie à la seigneurie d'Olonne? « Dient les dits intimés que de dire par le dit appellant « qu'il soit seigneur de la seigneurie d'Aulonne, n'y a « apparence; ains de la dite terre d'Aulonne, de Berrye et « autres terres jusques à deux ou trois milles tournois de « rente qui appartindrent à feu monseigneur le viconte de « Thouars, ayeul maternel des dits intimés, le dit appel- « lant en est usurpateur comme il estoit de la principaulté « de Thallemond, Bran, Brandois et Curzon \ »

Lorsque Commines tomba en disgrâce et fut réduit à s'éloigner de la cour, il invoqua lui-même ces circonstances pour obtenir de nouveaux délais. D'une part, il annonça l'intention de faire droit aux réclamations des La Trémoïlle; d'autre part, il représenta qu'il se trouvait dans l'impossibilité de se défendre. Rien de plus noble que la conduite du Parlement dans cette affaire. Quelque convaincu qu'il

1 Archives de Thouars.

fût de la déloyauté de Commines, il n'hésita pas à accueillir cette requête afin que ses décisions impartiales fussent rendues après un débat contradictoire : « Appoincté est, « sans préjudice de l'accord que on dit estre fait entre « les dites parties, qu'elles produiront ce qu'elles vouldront « dedans le premier jour de juin prochain, et se l'empes- « chement dudit de Commynes dure encore, il restera à « la court de pourvoir d'autre délay ' . »

Commines, retiré en Bourbonnais, adressait à Laurent de Médicis cette lettre qui fait allusion à ses relations financières avec les Sasseti :

Au seigneur Zaurens de Médicis.

Seigneur Laurens, je me recommande à vous tant comme je puis. J'escrips aucunes choses d'importance à Cosme Sasset, lesqueus il vous fera sçavoir. Je vous prie que à diligence m'en fassiez response et que m'en mandiez vostre avis ; car en l'estat que sont mes affères, j'ay bien bessoin de tel conseil que le vostre. Toutesfovs je ne suis point despourveu d'amis , et si vous me voulez emploier en riens, me trouverez tousjours vostre serviteur. Priant à Dieu, seigneur Laurens, qu'il vous doiui accomplir tout ce que vous dessirez.

A Molins, le IXe de may.

Le plus que tout vostre, Commynes 2.

Le duc de Bourbon, qui résidait a Moulins, était un prince faible qui se souvenait de ses intrigues de la ligue du Bien Public et qui écoutait en ce moment Commines pour le trahir quelques semaines plus tard.

1 Archives de Thouars.

2 Benoist, Lettres de Comynes, p. 10.

commines. — II. •

m LETTRES ET NEGOCIATIONS

Commines vit aussi à Moulins le duc de Lorraine qui avait contribué à le faire chasser de la cour, et qui l'avait quittée lui-même parce que Charles VIII plaçait en Italie ses propres prétentions au-dessus de celles de la maison d'Anjou. Commines dit en parlant du duc de Lorraine: « Il « me feit la plus grant chière du monde, soy doulant de « ceulx qui demoroient au gouvernement1. » Ceci n'était pas moins vrai du duc de Bourbon.

Commines, aidé par son ami le sire de Culant, décida le duc de Bourbon à se rendre à Beauvais près du roi Charles VIII pour lui porter ses plaintes sur le gouvernement du royaume. Charles VIII, qui avait besoin du duc de Bourbon dans un moment où Maximilien prenait les armes, lui avait promis d'avoir égard à son conseil « de bien traiter les grands, bons et notables personnages « de son royaume 2, » et Commines avait pu croire que cette promesse le concernait directement. Néanmoins , comme il était sous le coup des lettres du 10 juin 1486, il eut besoin pour accompagner le duc de Bourbon d'un saufconduit qui lui fut accordé le 26 août de la même année :

De par le roy. Nos amés et féaulx, nostre oncle de Bourbon nous a fait prier que le seigneur d'Argenton, qui est avec luy, puisse venir, et il le puisse seurement amener par devers nous : ce que voulentiers luy avons octroyé. Et par ce ne luy donnez ou faictes donner aucun empeschement, car nous n'en serions

4 Mém., t. II, p. 299.

2 Godefroy, Histoire de Charles VIII, p. 531. On peut appliquer à Commines ce passage de ses mémoires: « Nulle mutation ne peut estreen ung royaulme qu'elle ne soit bien douloureuse pour la plupart, et combien que aucuns y gaignent, encores il y en a cent plus qui y perdent... Ce qui plaist à ung roy, desplaist à l'aultre. » Mém., t II, p. 583.

pas contens; et s'il y avoit cause de luy faire quelque arrest, nous sommes pour le faire obéyr et satisfaire à justice. Donné à Beauvais, le XXIIIP jour d'août.

Charles '.

Mais cela ne suffisait point à Commines. Il redoutait autant la justice royale que le roi lui-même, et il réclama de la cour du Parlement une ratification des lettres de sauf-conduit :

Veues par la court les lettres du roy, et veue aussi la requeste bailliée par le seigneur d'Argenton , par laquelle il requéroit que, attendu le contenu es dictes lettres, ne luy fust donné aucun empeschement à sa personne, la court le luy a octroyé et a commandé au greffier la réponsce à sa requeste, et qu'elle feust par ledict greffier signée -.

L'entrevue du roi et du duc de Bourbon fut sans résultat. « Le roy estant à Beauvais, à l'entrée du mois de sep- « tembre, l'an mille quatre cent quatre-vingt et six, mon- « seigneur de Bourbon, venant de son pays de Bourbou- « nais, arriva en cour, bien accompagné , et le roy envoya « des plus gens de bien de sa maison au devant de lui : « il avoit dans sa maison aucuns de ses serviteurs, qui « estoient fort grands mutins, dont le seigneur de Cillant « et le seigneur d'Argenton qui s'estoit retiré par devers « luy , estoient les principaux , qui avoient attiré plusieurs « jeunes gentilshommes à leur cordelle ; et, trois ou « quatre jours après que mondit seigneur de Bourbon « eut séjourné audit Beauvais, à la poursuite des dits

1 Mém., t. III, pr. p. 137.

* Mém., t. III, pr. p. 137.

« seigneurs de Culant et d'Argenton (je crois bien que « monseigneur d'Orléans, qui estoit aussy à Beauvais, « et ceux de sa bande n'y nuisoyent pas), mondit sei- « gneur de Bourbon feit un peu du courroussé, feignant « de n'estre point content de monseigneur et de madame « de Beaujeu, ny du seigneur de Graville et autres « qui gouvernoyent sous eux, en disant qu'ils estoient « cause de la guerre que le duc d'Autriche faisoit, et « du mescontentement qu'avoient les autres seigneurs du « sang. Il alléguoit qu'il estoit connestable, et qu'à luy « appartenoit l'exécution de la guerre, et qu'il s'en vouloit « aller en Picardie, pour résister à l'entreprise du dit duc « d'Autriche et y trouver quelque bon appointement. De « fait, il partit du dit Beauvais contre le gré du roy, pour « tirer en Picardie : il y eut à son départ des allées et « venues de la part de monseigneur et de madame de « Beaujeu, et autres grands personnages de la maison du « roy, par devers luy, pour interrompre son despart, mais « il n'y eut point de remède ; et il s'en alla au giste en la « Neuville-en-Hez, à quatre lieues de là. Auquel lieu sem- « blablement, dès le lendemain, il y eut des gens envoyés « de par le roy et mondit seigneur et dame de Beaujeu « pour le retarder ; mais toujours il faisoit du mauvais « cheval. Toutefois quelque chose qu'il fit, je crois qu'il « l'entendoit autrement, et qu'il avoit une secrète intelli- « gence avec mondit seignenr et madame de Beaujeu, qui « se menoit par aucun de ses serviteurs ; mais il vouloit « bien feindre d'estre un peu mescontent, pour contenter les « dits seigneurs de Culant et d'Argenton et autres qui « estoyent de leur bande, et par ce moyen il sçavoit tou-

« jours le faict et les intrigues de mondit seigneur « d'Orléans et de ceux de sa suite ' . »

Guillaume de Jaligny termine la page que nous venons de citer, par ces mots : « Quoy qu'il en soit, bientost après « les dicts seigneurs de Culant et d'Argenton furent mis « hors de la maison du duc de Bourbon. »

Voici les détails que Guillaume de Jaligny donne à ce sujet : « Le lendemain que le roy fut arrivé à Compiègne, « monseigneur de Bourbon se trouva avec monseigneur et « madame de Beaujeu, et se mirent à part eux en confé- « rence, et là eurent plusieurs paroles ensemble, chacun « faisant sa doléance et plainte, de ce qu'il luy sembloit que « l'un faisoit tort à l'autre ; mais, après plusieurs remons- « trances, ils délibérèrent d'estre bons frères et parens, « et d'avoit le faict du roy et du royaume sur toute chose « à cœur et en recommandation, et de s'employer à son « service comme ils y estoient tenus, sans avoir de partia- « lité pour quelque homme que ce fust, et là arrestèrent « entre eux de plus, que tous leurs serviteurs qui s'estoient « meslés, ou avoient volonté de mettre et nourrir quelque « dissension et division entre eux, qu'ils s'en defferoient « et ne leur donneraient plus de crédit auprès d'eux ; et, « à cet effet, pour ce que les dits seigneurs de Culant et « d'Argenton estoient notés estre des principaux, mondit « seigneur de Bourbon, dès lors, leur donna congé et les « esloigna de lui avec tous ceux qui estoient de leur intel- « ligence. Plusieurs gens de bien, qui aimoient le service « du roy, furent fort joyeux de voir les deux frères estre « ainsi bien ensemble, pour ce que les affaires du roy s'en

* Godefroy, Hist. de Charles VIII, p. 6.

« fortifioient toujours davantage ; mais d'autres, au con- « traire, qui eussent bien voulu voir des brouilleries dans « l'Estat, n'en estoient pas fort joyeux l. »

Commines n'en continua pas moins ses complots. Il avait, raconte Octavien de Saint-Gelais, formé le projet de s'emparer de la personne du roi de France. Tout au moins s'agissait-il d'une vaste prise d'armes contre la dame de Beaujeu.

Quels étaient les principaux complices du sire d'Argenton ? Par une coïncidence remarquable, il faut à la fois citer parmi eux un prince que l'histoire a inscrit au nombre des bons rois et un prélat qu'elle a également placé parmi les grands ministres. C'était le duc d'Orléans qui régna depuis sous le nom de Louis XII; c'était l'évêque de Montauban qui, sous le titre de cardinal d'Amboise, devait être l'illustre conseiller de ce même roi Louis XIï.

Nous ne savons si Commines revint près du roi, sur la foi des anciennes lettres de sauf-conduit, ou bien s'il essaya, ce qui paraît plus probable, de feindre une fausse soumission. Malgré sun habileté, il fut pris au piège : « Au mois a de janvier 1486 (v. st.), continue Guillaume de Jaligny, « le roy fut adverty que les évesques de Périgueux, sur- « nommé de Pompadour, et de Montauban, surnommé de « Chaumont, et les seigneurs d'Argenton e1 de Bucy, frère « dudit évesque de Montauban, avoient intelligence avec « monseigneur d'Orléans et monseigneur de Dunois, et « d'autres qui s'estoient retirés en Bretagne, et qu'ils leur « faisoient scavoir toutes nouvelles de cour. Mesme fut « trouvé un homme allanl d'Amboise (où ils estoient avec « le roy) en Bretagne, portant des lettres d'eux, et croie

' Godefkoy, Histoire de Charles VJ1J, p. 9.

« bien que le porteur desdites lettres lit .-uns main seavoir « son message afin d'estre trouvé chargé d'icelles lettres : « pour ce faict, le roy les fit un matin constituer prisonce niers, et à chacun d'eux bailla, des gardes et les fit « mettre en lieu seur ' . »

Nous ne possédons pas d'autres détails sur l'arrestation de Commines. Nous savons seulement que ce fut le sire du Mesnil-Simon qui mit la main sur lui en saisissant en même temps sa vaisselle et ses bijoux qui étaient d'une valeur considérable.

Dès que l'arrestation de Commines fut connue, un bourgeois de Tours qui avait été chargé de remettre à son maître d'hôtel la lettre écrite de Saint-Maurice, se présenta devant le chancelier de Bourbonnais et le général de Languedoc et la déposa entre leurs mains. 11 déclara qu'il l'avait reçue d'un homme inconnu et écrivit lui-même au verso les quelques lignes que nous allons reproduire :

Ces présentes me furent baillées par ung passant que je ne congnois, il y a environ huit mois, pour les bailler au maistre d'hbstel de monseigneur d'Argenton, depuis lequel temps je les a y gardées. Depuis que j'ay oy les nouvelles dudict d'Argenton, je les ay baillées à monsieur le chancelier de Bourbonoys, maistre Charles de la Vernade, et monsieur le général de Languedoc, pour en faire, pour le bien du roy, ce qu'ils verront bien estre.

Du jeudi XVe jour de février 1486.

Basquet '.

Les preuves de la trahison de Commines se multipliaient : il fut conduit au château de Loches 3.

1 Godefrot, Histoire de Charles VIII, p. 14.

- Documents français à Saint-Pe'tersbourg , vol. 71, w\ 31.

3 II est à remarquer que l'un des derniers actes où Commines eût

Peu de mois s'étaient écoulés depuis que, Louis XI étant mort, Olivier le Diable avait cessé d'être capitaine du château de Loches ; mais tout y retraçait encore les plus tristes souvenirs. Autour du donjon, un vaste terrain que la cognée avait dépouillé de ses chênes séculaires, rappelait une des bizarres fantaisies de Louis XI qui, ayant reçu un jour une fâcheuse nouvelle dans cette forêt, avait fait détruire les arbres qui, à ce qu'il croyait, lui avaient porté malheur1. Dans le donjon où avaient été enfermés le duc d'Alencon, Philippe de Savoie et tant d'autres victimes de sa tyrannie, se vivait encore une de ces cages de fer, basses et étroites, à double serrure, où le prisonnier, même sous les barreaux de fer qui l'entouraient, portait une lourde chaîne terminée par une sonnette de cuivre, afin que le moindre mouvement n'échappât point à l'attention des geôliers. Etrange et terrible exemple des vicissitudes de la fortune! Le ministre de Louis XI, conduit à Loches, fut enfermé dans la cage de fer inventée par son bon maître pour torturer les pensionnaires du barbier Olivier. Il rapporte lui-même « qu'il tasta de ces rigoureuses prisons 2. »

Ce fut probablement alors qu'il répéta, à ce que raconte Sleidan, ce verset du psalmiste qui s'appliquait si bien â sa situation présente : Veni in altitudincm maris et tempestas demersit me.

Commines put faire à Loches d'amères réflexions sur la

figuré comme témoin, était une charte en faveur de la collégiale de Notre-Dame au château de Loches. Recueillies ordonn., t. XIX, p. 367.

1 Louis XI in' gardait ni les habits, ni le cheval dont il se servait un jour de malheur ou de contrariété. Cabinet de Louis XI, Lkmilet, t. II, p. 246.

- Mém.% 1. 11, p. 265.

vanité de la puissance et de la grandeur, et la trace s'en est conservée dans ses Mémoires :

« Nostre vie, dit-il, est si brefve qu'elle ne suffist à avoir « de tant de choses expérience... Tout bien regardé, nostre « seulle espérance doibt estre en Dieu; car en cestui-là gist « toute nostre fermeté et toute bonté, qui en nulle chose « de ce monde ne se pourroit trouver, mais chascun de « nous la congnoist tard, et après ce que nous avons eu « besoing l. »

Supporta-t-il son malheur avec courage ? Sa prison retentit-elle de ses lamentations? « L'on dit que le plaindre « allège la douleur , » mais Connûmes qui fait cette observation en parlant de lui, ne l'applique qu'à ses maladies où il montrait moins de force et moins de patience que le roi Louis XI 2.

Il affirme du reste que les peines du corps sont bien moins grandes que celles de l'entendement, même dans le bonheur, même dans la prospérité, à plus forte raison pour ceux « qui sont des conditions de ceulx qui sont nommés au « livre de Boucasse... Les coups que Dieu donne sur les « grans, sont surtout les plus cruels et les plus pesans3. » Hélas! Commines venait lui-même ajouter un chapitre de plus au livre : De casibus tiromm illiistrùm.

Il est à penser toutefois que Commines ne fut pas traité avec une extrême rigueur. François de Pontbriant qui avait remplacé Olivier le Diable comme capitaine de Loches, ne lui était pas inconnu, car c'était ce même personnage qu'en

1 Mcm., t. I, pp. 113 et 156.

8 Mem., t. II, p. 256.

5 Mém., t, II, p. 584.

1 lxo i! avait si vivement recommande au duc de Milan '. Du reste, la détention de Commines ne se prolongea pas huit mois comme il le dit dans ses Mémoires 2, niais un peu pins de six mois, et l'on comprend que ce temps lui ait paru bien long.

•Un arrêt du parlement du 18 juin 1 187 ordonna (pie Commines serait conduit en la Conciergerie du Palais à Paris : il n'y arriva toutefois qu'après le 17 juillet, date de l'ordonnance suivante du conseil de la grand'chambre :

Veues par la court les lettres à elle escriptes par François de Pontbriant, capitaine de Loches, par lesquelles il a escript qu'il a amené à Corbeil, par l'ordonnance du roy, les évesques de Montaulban et de Périgueux, et qu'il amène à Paris le seigneur d' Argentan et six autres prisonniers, et tout considéré : ladicte cour a ordonné et ordonne que ledict seigneur d'Argenton sera mis prisonnier en la haulte chambre de la tour carrée de la oonsiergerie du Palais, gardé par deux huissiers de ladicte court qui luy feront sa despense. Et, au regart des autres six, ils seront misés prisons l'ai êtes nouvellement en ladicte consiergerie, séparément et le plus setiremenl que faire se pourra r'.

Lue autre ordonnance prescrivit les mesures de surveillance qu'il y avait lieu de prendre à l'égard du prisonnier, dont on redoutait l'évasion :

La court a permis que messire Philippe de Commines, chevalier, seigneur d'Argenton , à présent prisonnier en la tour carrée des haultes galleries de ce palais, puisse ovr messes en

1 Voyez tome I, p. 317. François de Pontbriant était fort dévoué à Charles VIII. II avait été pris par les partisans du duc d'Orléans au mois de septembre 1485. Histoire de Charles VIII, p. 492.

- Mém., t. II, p. 265.

3 Mém., t. III, pr. p. 141.

sa prison, tous les jours à ses dépens, se bon lui semble; et a enjoinct ladicte court à Nicolas le Mercier et Jehan Bachelier, huissier en ladicte cour, qu'ils prengnent de jour en jour chapellain pour dire ladicte messe, et qu'ils ne laissent parler ledicl d'Argenton audict chapellain, ne autre, en quelque manière que ce soit; et qu'ils gardent bien et seurement ledict d'Argenton, tellement que aucun inconvénient n'en adviengne, sur leurs vies , et qu'ils facent mettre des crochets de fer aux huys desdictes galleries et facent murer les fenestres des galleries du eosté de la rivière.

Aujourd'hui Jehan Balay a mis par devers le greffe criminel de la court de céans certaine clef qu'il disoit estre de l'un des huys des galleries haultes de la Consiergerie, et a requis qu'il pleust à la court faire mettre des serrures ou fermetures auxdicts huys et autres de ladicte galleiïe *.

Le Parlement avait délégué Martin de Bellefaye pour interroger Commines « sur plusieurs mauvaises et damp- « nées entreprises, conspirations et machinations illicites « contre le roy et son auctorité, ainsi que sur plusieurs « lettres contrefaictes, avec les expositions d'icelles, infor- « mations et confessions B. » Martin de Bellefaye, arraché de son siège par l'ordre de Louis XI et livré à ses honteuses vengeances \ venait de rentrer au Parlement pour présider à une enquête qui embrassait et les périls du règne nouveau et les abus du règne précédent.

Luiuly XIIIe jour de juillet 1487, au Conseil de la granl chambre.

A esté i'aii venir messire Philippe de Commines, chevalier, seigneur d'Argenton, prisonnier en la tourcarréa de la consicr-

1 Mém., t. III, pr. p. 142.

■ Mém., t. III, pr. p. 140.

5 Recueil des ordonn., t. XIX, p. 338.

gerie de ce palais, auquel, après serment par lui faict de dire vérité, lui ont esté leues de mot à mot ses confessions autresfois faictes par devant aucun conseiller de ladicte court, ensemble la confrontation dudict d'Argentonet d'un nommé Georges, faicte par devant ledid conseiller, èsquelles confession et confrontation il a persévéré, sans y vouloir adjouter, ne diminuer, et icelles a dit contenir vérité*. Ce fait, a esté interrogué touchant certain article contenu en certaines lettres missives escriptes par le seigneurde la Forest; lequel d'Argenton, après lecture à lui faicte dudict article, a dit qu'il n'estoit véritable, et du contenu en icelluy n'en parla jà : mais audict seigneur de la Forest, et dit, sur ce interrogué, que sur ledict article ne s'en vouldroit audict de la Forest rapporter, pour ce qu'il gcet la prinse et détention de la personne de qui il parle, et pourroit avoir esté induit à charger ledit d'Argenton. Et à tant a esté renvoyé en sa prison '.

C'est tout ce que nous possédons des interrogatoires subis par Commines à Loches et à Paris. Il lui avait été à peu près impossible de trouver quelque avocat qui se ckargecàt de sa défense : il l'entreprit lui-même et plaida pendant deux heures. « Il insista fort, dit Sl'eidan, sur les travaux « et peines qu'il avoit soustenus pour le roy et le royaume, « combien le roi Louys s'estoit montré envers luy de bonne « volonté et libéralité, et qu'il n' avoit rien fait par ambition « ou avarice ; que s'il se fust voulu enrichir, il en avoit eu « autant grand moyen qu'homme de sa qualité et estât2. »

Le discours de Commines, à ce qu'assure Sleidan, fut fort éloquent, et il put dès ce moment obtenir quelques adoucissements dans les précautions dont on entourait sa captivité. Les fenêtres furent démurées ; quelques grilles disparurent,

1 Mém., t. III, pr. p. 143.

1 Mém., éd. Lenglet, t. IV, 2, p. 123.

et le prisonnier put voir et l'azur du ciel et les eaux de la Seine, chargées de nombreux bateaux qui en remontaient le cours.

Il est permis de croire que Commines, tranquillisé sur son sort, ne se borna pas, pendant sa captivité, à compter les navires qui arrivaient de Normandie 1, et que ces longues heures furent en partie employées à la rédaction de ses mémoires. Ils avaient été commencés, paraît-il, aussitôt après la mort de Louis XI 2. Iljes poursuivit dans le silence et dans la méditation de la captivité ; et cette fois encore, les enseignements du malheur rendirent les jugements de l'historien plus profonds et plus sages ; mais en comparant « les pertes et douleurs reçues depuis le trespas de « Louis XI » aux « grâces et privautés » dont il avait été comblé, il ne se sentit que plus porté à louer et à excuser le prince que, presque seul au milieu de ceux qui le maudissaient, il continuait à appeler « son bienfaicteur 3. »

Cependant, le procès des La Trémoïlle contre Commines, suspendu depuis le mois de février 1487 jusqu'au mois de mars 1488, avait, dès cette époque, occupé de nouveau le Parlement. Piédefer, avocat de Commines, réclama un autre ajournement, que combattit Michon, avocat des La Trémoïlle.

« Le délai étant passé, Piédefer, pour le défendeur, a dit « que la cause de son empeschement dure toujours et que « il ne scauroit faire son enqueste, car toutes les terres du « dit défendeur sont saisies, et si ne parle personne à lui, « par quoy impossible seroit de y besongner, et doit avoir

' Mém., t. I, p. 74.

- Mém., t. I, p. 156.

3 Mém., 1. 1, p. 4.

« délay de troys moys après sa délivrance. Michon dit que « ledit défendeur a des gens et procureurs assez instruis de « la matière et que la présence dudit défendeur n'y est « requise l . »

Huit mois après, Piédefer insistait encore : « Piédefer « pour Commynes a dit que il n'avoit charge, ne mémoires « pour ledit défendeur qui estoit empesché tant en sa perte sonne que en. ses biens, comme chacun scet, et estoient « ses terres saisies et n'eust sceu faire son ennueste2. »

Cependant de graves événements allaient s'accomplir. Le duc d'Orléans, le duc de Bretagne et le prince d'Orange avaient levé l'étendard de la rébellion , et c'était l'illustre héritier d'une maison longtemps spoliée, c'était Louis de la Trémoïlle qui commandait l'armée du roi. La guerre le ramenait dans ses domaines héréditaires. Le 19 mai 1488, il était à Thouars et écrivait que l'on craignait un débarquement des Anglais aux Sables d'Olonne 3. Le 30 juin il renforçait la garnison de Thouars '. Un mois après, la victoire de Saint-Aubin du Cormier couronne sa fidélité et son courage, et Anne de Beaujeu qui, dès le mois d'avril, a recommandé aux conseillers du Parlement « de vider le « procès touchant la visconté de Thouars en faveur de « son cousin de la Trémoïlle, lequel est continuellement « occupé au service du roi en ses plus grans affaires, » n'hésite pas, le 22 septembre, à donner, au nom du roi, des ordres formels pour qu'il en soit ainsi ■■.

1 Archives de Thouars.

* Archives de Thouars.

:' Document h français à Saint- Péter sbour g .

* Documents français à Saint-Pétersbourg . ■ Mt' ,,i., t. I, introd., p. XCV.

DE COMMIMES. '»:'>

L'un des plus savants éditeurs de Commines, Godefroy, rapporte que la restitution de la vicomte de Thouars fut le prix des services rendus par Louis de ia Trémoille à la bataille de Saint- Aubin, et Jean Bouchet ajoute, dans le panégyrique de son héros, que cette vicomte et d'autres terres, venant de la succession de sa mère, ne lui furent délivrées « non sans grandes mises et labeurs » , mais qu'il demeura enfin prince de Talmont et vicomte de Thouars.

En effet, Louis de la Trémoille, dans tout l'éclat de sa gloire, avait été réduit à présenter de nouvelles réclamations où il exposait qu'il avait dépensé vingt mille francs pour le service du roi et qu'il n'avait pu recouvrer l'héritage de ses ayeux l .

Si la défaite du duc d'Orléans, à la journée de Saint- Aubin-du-Cormier, servit mal les projets ambitieux de Commines, elle lui fut utile à un autre point de vue, car elle permit de ne plus redouter la faction à laquelle il avait apporté l'appui de ses intrigues. L'intervention du pape Innocent VIII en faveur des prélats arrêtés en même temps que lui , ne fut pas non plus sans influence sur l'heureuse issue des poursuites, dont était saisi le Parlement.

Laurent Spinelli écrivait, le 28 mars 1488, à Laurent de Médicis :

Vous aurez appris que les ambassadeurs du pape se sont tirés à leur honneur de leur harangue et que l'évèque en a été grandement loué. Le roi les a chargés de juger le procès de l'évèque de Montauban et de revenue de Périgueux , et ils sont disposés à le faire, pensant qu'ils seront absous. S'il eo

1 Documents français à Saint-Pétersbourg.

est ainsi, monseigneur d'Argenton peut avoir bon espoir pour lui1.

La procédure instruite contre Commines ne se termina qu'un an après : le 24 mars 1489, un arrêt du Parlement, que nous reproduirons , le condamna à dix ans d'exil dans un de ses domaines et à la confiscation du quart de ses biens.

Veues par la court les charges, informations et procès faicts à l'encontre de messire Philippe de Commynes, prisonnier au palais, à Paris, pour raison de ce qu'il estoit chargé d'avoir eu intelligence, adhésion et praticque par parolles, niessaiges, lettres de chiffre et autrement avec plusieurs rebelles et désobéissans subjects du roy, et d'autres crimes et maléfices, les confessions dudict de Commynes, faictes tant par devant aucuns commissaires, ordonnés par le roy que depuis en la court de céans, lesdictes lettres de chiffres, confrontation et autre- choses estans audict procès et tout considéré, dict a esté que ladicte court, pour réparation et pugnition desdicts cas, a condamné et condamne ledict de Commynes à estre relégué, jusques à dix ans prochainement venans, en une des maisons, terres et seign< -unes de luy ou de sa femme, telle qu'il plaira au roy lui ordonner, dontil ne partira durant ledict temps, et promettra et jurera ledict de Commynes que par lettres, messaiges, ne autrement il ne communicquera, ne praticquera avec aucuns qu'il saiche vouloir entreprendre aucune chose contre l'auctorité du roy et le bien du royaulme, et s'aucune chose il en scet, en advertira ou fera advertir le roy sur peine d'estre tenu et réputé crimineux de • •rime de lèse-majesté et comme tel pugny, et, néantmoins, de ce faire baillera bonne et suffisante caution, jusques à la somme da dix mil escus d'or. Et si a déclaré et déclare icelle court la quarte partie de tous les biens dudict de Commynes estre acquise

1 Archives de Florence.

e< confisquée au roy, et sans préjudice du droict prétendu par Jehan d'Orval en la conté de Dreux. Prononcé le vingt-quatriesme jour de mars, Tan mil quatre cens quatre-vingts huict '.

Nous ne savons si Commines prêta le serment de ne plus pratiquer. Du reste, la confiscation d'une partie de ses biens ne fut point exécutée, et la sentence même d'exil, comme nous le verrons bientôt, fut appliquée avec peu de rigueur.

Cependant, Commines était à peine rendu à la liberté, lorsque des sergents se rendirent à Argenton afin de poursuivre l'exécution des arrêts du Parlement qui avait, depuis longtemps, ordonné qu'on mît ce domaine aux enchères pour satisfaire à des amendes et à des indemnités judiciaires. Si Commines avait ' résisté du fond du Chàtelet, en défendant Talmont et Olonne avec une persévérante ténacité, il n'eût pas, à plus forte raison, laissé aisément échapper de ses mains l'héritage de sa femme, ce manoir d' Argenton dont les seigneurs avaient figuré avec gloire dans les chroniques de Froissart. Son habileté étant à bout, il n'hésita pas à recourir à la violence. Aidé de ses serviteurs, il repoussa par la force les sergents qui se présentèrent : de là, un nouvel ajournement devant le Parlement « sur peine de bannissement du royaume 2. »

Dix jours après, le Parlement déboutant Commines de tous ses moyens de défense, le condamna définitivement à restituer Talmont et Chàteau-Gonthier.

Commines continuait à alléguer des réparations considérables exécutées à Talmont et à Chàteau-Gonthier, pour

1 Mém.. t. III, pr. p. 146.

* Archives de Thouars.

COMMINFS. — II. ?;

contester les restitutions de revenus, qu'on lui demandait; mais il ne s'appuyait que sur de vagues affirmations, comme on peut le voir dans la requête suivante :

Supplie humblement Philippes de Commynes, chevalier, seigneur d'Argenton , comme commandement ayt esté fait au procureur dudit suppliant de baillier ses deffenses contre la déclaration des fruits de plusieurs années, des terres et seigneuries de Talemont et Chasteau-Gontier, à luy baillée par l'opinion de monseigneur de la Trémoïlle, et aussi de bailler par escript les réparations que icellui de Commynes a faictes es dits lieux, ce qui seroit impossible au procureur dudit suppliant, parce qu'il n'a mémoire, ne instruction pour ce faire, etc. '

En vain voudrait-on, ajoute Commines, consulter les receveurs pour évaluer les dépenses faites à Talmont et à Chàteau-Gonthier Celles qui y figurent : « ce sont menues « réparations ; mais il y en a de grandes qui ont esté faictes « par le dit de Commynes pour la fortification des dites « places et chasteaux, et qui ont cousté au dit de Commynes « plus de quinze mille livres tournois. »

En ce qui touche Argenton, la saisie est nulle quant au fond, parce que ce domaine appartient à sa femme et non à lui. La mise aux enchères ne l'est pas moins quant à la forme, car elle a eu lieu, non à Passe-Avant, à deux lieues d'Argenton, mais à Thouars, qui est bien plus loin. Elle aurait même dû se faire à Argenton, et l'on ne dit pas la vérité lorsqu'on soutient : « que au dit lieu d'Argenton non « erat justus accessus*. »

1 Archives dp Thouars.

■ Archives <!<• Thouars.

Les années 1-189, 1490 et 1191 se passèrent ainsi en interminables contestations. Enfin, deux arrêts , l'un du 31 août 1491, l'autre du 5 septembre suivant, ordonnèrent de nouvelles restitutions, celles des terres de Berrye, Olonne, Curzon, La Chaume, Bran et Brandois, et, de plus, le remboursement des revenus injustement perçus par Commines et le paiement des frais du procès, évalués ensemble à la somme de sept mille huit cent onze livres quatre sous sept deniers parsisis, et payables nonobstant toutes oppositions ou appellations quelconques.

Le 17 février 1492, Jacques Gardeteau , sergent de Thouars, se rend à Argenton, et là , il signifie à Antoine Ledoux, receveur du domaine d' Argenton, la saisie qui en est faite « pour convertir au paiement des sommes dont le « sire de Commines est refusant et en demeure. » Les biens sont mis aux enchères, et, le 14 mars, les héritiers de la Trémoïlle s'en rendent adjudicataires pour le montant de leur créance , qui est portée à la susdite somme de sept mille huit cent onze livres quatre sous sept deniers parisis. Cependant le sergent de Thouars, par incurie, avait perdu de vue que l'année était bissextile, et il en résulta que les délais fixés par le Parlement n'avaient pas été strictement observés. Il fallut annuler tout ce qui avait été fait et recourir à une nouvelle signification, mais lorsque le sergent retourna à Argenton, porteur de sa cédule, il n'y trouva plus Antoine Ledoux, « lors résidant à Paris pour « les affaires de monseigneur d'Argenton, son maistre '. » Commines, de son coté, poursuivait activement ses récla-

1 Archives de Thouars

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