‹ Lettres et négociations de Philippe de Commines (volume 5)Chapitre 3 sur 21 · GK LETTRES ET NEGOCIATIONS · texte numérisé non relu

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mations vis-à vis des banquiers florentins. Il écrivait, le 5 août 1 489, à Laurent de Médicis :

Scgncur Lorens, je me recommande à vous, tant comme je puis. Je vous avois escript touchant Thomas Portunary ', II mois a ; mes vous n'avez pas eu les lettres, comme m'a mandé mon homme. T rès-vollentiers j'usse atendu en m'asurant ma dette. Messer Aserito s'est mis à en nier une partie et à me volloir frauder de XIIIP escus. Je vous prie avoir tousjours la matière pour recommandé. Mon homme est encore à Millan. Je ne se s'il apointeront : à moy ne tiendra. S'il est pès avec le roy des Romains, son fet en amendera. J'ay veu lettres de Franconfort du XXe du mois pasé d'un de nous emhasadeurs , qui asure l'avoir veu jurer, et à ste propre heure ay eu lettres de court, qui n'en l'ont nulle mension. Sy ency est, vous le sarez avant avoir ste lettre. Je ne se si en Bertangnc l'aseteront ; il sont beaucoup gens mal d'acort.

Co.sme Saset vous ara de tout escript, lequel s'est très-exactement conduit comme j'ay entendu, et a bonne renommée des gens qui le connoissent. Là où je verois faute en vos serviteurs, je vous le manderois, car ency le m'avez-vous autresfois escript. Je ne les ay pas tousjours trouvés tous sages ; mes à mou avis il me craignoient plus que homme de desà.

J'ay eu en ma grant nésessité à fère de III cent escus, estant en la prison ; mes gens n'osoient emprunter de lieu qui vint à connoissance et presoient les vostres pour les fournir ; il mirent XV jours pour en fournir II cent. Au saillir, vollus avoir trois ou IIII mille escus sur sertain argent, dont il me sont respondant pour monseigneur du Dosage. Xonostant que en ay escript souvent, n'ay peu tirer que III mille francs, que j'ay reccu puis, VIII jours son, et en a duré la poursuite IIII mois.

1 Thomas Portinari avait été à Bruges le chef de la nation de Florence et le banquier des Médicis : il avait été élevé au rang de conseiller des ducs de Bourgogne.

DE COMMINËS. 69

Je se bien que n'ont pas tousjours argent, mes y veoient mon besoing, et qui me fasoit pis, je doutois que ste dissimulacion ne se fist à l'apétit de ceux qui me veullent mal , car partout mes biens estoient embrouilliés. Toutefois je vous prie que pour cest heure n'en facez nul samblant, car je ne désire la malle grâce de nul. Je n'ay eu le vis à nul de vous serviteurs, non plus que à l'autre, mes seulement à vous, où j'ay plus d'espérance que en nulle autre personne qui vive. Je vous prie que en escrivant à vous gens à Lion, dites seullemeut se mot, que en ce qui me touchera, qu'il y soient dilligents, et tousjours me pardonner que si ardiment vous escrips, et vous prie ne leur en mander autre chose, car tousjours trouve Fransois Sasset, mon amy.

Le roi et Madame ', puis peu de jours, me donnent espérance de mes affères et aux prélats prins cant et moy ont donné liberté d'aller partout et restitué les pensions de leurs frers. De ces choses n'ay jusques icy fet nulle poursuite, mes en attenderay leur plesir; mes les presse des biens que m'ont ostés et fet perdre, car d'autre estât, ni office, n'ay nulle envie.

Segneur Lorens, je vous suplie avoir pour recommandé une matière dont n'a guères vous ay escript, qui s'adrose à Rome, et me commandez vostre plesir, et vous me trouverez prest à y obéir, priant à Dieu, segneur Lorens, qui vous doinst tout se que vous désirez.

A Dreux, le Ve d'aust, de la main de

Plus que tout vostre,

COMMYNES *

Cependant un compte modifié par de nombreuses reserves avait été signé à Dreux, tel que Commines l'avait écrit de sa propre main :

Nous, Lorens de Médicis et Fransois Sasset, compaignons à

1 Madame de Beaujeu.

2 Lettre autographe, qui peut donner une idée de l'ortographe du seigneur d'Arg^ntnn. Benoist, Lettres de Comynes, p. 18.

Lion, certefions que aujourd'huy, date de ces présentes, avoue conté avec monseigneur d'Argenton de plusieurs sommes de deniers, que avons eu affère ensamble juques aujourdui, et de tout sommes demoré d'acort, excepté de la somme de V mille escus qu'il nous demande pour le profit de deux ans finis de mois d'aust dernièrement passé, pour aucunes sommes d'argent que avons eu de ly en garde , comme estions acoustumé de fère le tams passé, se que ne ly avons point aloué, ne mis en conte, ains sommes demorés d'acort que sy ladite somme lui est dû ou non, s'en remest ledit seigneur à la discrésion, jugement et équité du dessus dit Lorens de Medisis, et en tesmoing de ce , avons sine ceste présente de notre main et marque acoustumé. A Dreux, le VIe de novembre, l'an IIIIX5C IX1.

C'était surtout contre les réserves énoncées par Cosme Sasseti que Commines protestait le plus vivement, comme nous l'apprend la lettre suivante de Laurent de Médicis.

Illustrissime seigneur, j'ai reçu par le même messager une lettre de Votre Seigneurie, et mon âme est pénétrée du regret d'apprendre l'état d'irritation où paraît vous avoir mis le dernier règlement de compte de Cosme Sassetti avec Votre Seigneurie. J'en serais bien plus désolé encore si je pouvais croire que Votre Seigneurie ait suspecté les sentiments de ma maison envers elle, à qui je suis si infiniment obligé à tant de titres que je serais l'homme le plus ingrat du monde si je m'acquittais envers elle autrement que je ne le dois, vu les immenses bienfaits que j'ai reçus de Votre Seigneurie dans la prospérité et dans les revers2.

1 Archives de Florence.

2 Anchora molto maggiormente me dolerià, se per questo inteudessi essere nata in quclla alcuna sinistra opinione dello servitù mio verso VostraSignoria, alla quale io sono tanto obligato per infiuiti respeçti, che mi pareria meritare il nome de linomo ingratissimo, se io pagassi al présente quella de altra moneta che io li debbo, per molti bonefioi l'Jcevuti da Yostra Signoria nelle adversité et prospérité mie.

Aussi, examinant à fond la conscience de mon devoir, je puis assurer Votre Seigneurie que ni moi, ni aucun des miens nous ne ferons jamais rien qui puisse l'indisposer à mon égard ou lui faire concevoir une mauvaise opinion de moi. Et si ce que Cosme Sassetti a dit touchant les intérêts de Votre Seigneurie, devait avoir ce funeste résultat, j'en serais affligé jusqu'au fond de l'âme, parce que ce serait contre toute vérité et contre mon intention intime. Je confesse bien, et Votre Seigneurie ne l'ignore pas , que depuis quelque temps notre maison de Lyon a essuyé des dommages et des pertes d'une si grande importance que vis-à-vis de ceux qui ont été ou qui seront encore mes clients, comme l'est Votre Seigneurie, il n'a pas été possible de se taire, de n'en point parler et de ne point s'en plaindre, comme l'a fait Cosme Sassetti : c'est là, peut-être, ce qui aura déplu à Votre Seigneurie ; mais elle peut être assurée que je n'ai, au fait, rien à discuter avec elle, soit à propos de ce qu'elle en écrit, soit pour tout autre motif, Votre Seigneurie pouvant disposer à son gré, non-seulement de toute la somme en contestation avec Cosme, mais de toute ma fortune, comme de la sienne propre. Que Votre Seigneurie veuille donc me croire, et que cette affaire se termine sans qu'il y ait le moindre nuage entre elle et moi, parce que je fais plus d'estime des bonnes grâces de Votre Seigneurie, * quelle que soit sa fortune, que de n'importe quelle somme d'argent2.

C'est à une autre lettre de Laurent de Médicis que Commines répond en ces termes :

Seigneur Lorens , non obstant toutes mes plaintes que je fesois à Cosme Saset, votre serviteur, des rigoreux termes que me tenoit votre meson de Lion , »y ay-je esté forcé par ses remonstrances de fère mon donmage et m'acorder a votre

1 In ogni sua fortuna.

2 Archives de Florence.

volloir et au sien. Ledit apointement est bien mègre pour moy , car sy j'avois afère d'argent durant ce terme, je n'en porois finer. Toutefois, ce que j'en ay fet, a esté pour demorer en votre bonne grâce, à laquelle je me recommande de toute ma puisance, et mes affères. Ledict apointement m'a esté gref ung petit, mes il m'a forcé. Des nouvelles de decbà, on dit que nous avons trois rois, nous voisins, qui nous menacent. Les II ont des affères et grans emprinses, pour coy croy que cest esté ne se fera point grant chose, pour Bretaigne et pour l'Escluse. En Flandre y poroit bien avoir débat, mes cella est bien d'autruy et ne grève point ce réaume. L'un seul de ces rois ne nous asaudra point; ossy n'y feroit point son profit. Pour ceste heure, ne se autre chose , sinon que tousjours suis prest à vous fère service : priant à Dieu , seigneur Lorens, qui vous doinst acomplir tout ce que vous désirez.

A Amboise, le Ve de mars.

De la main du plus que tout vôtre, Commynes.

An seigneur Lorens de Médias *.

En même temps, Commines chargeait l'ambassadeur Laurent Spinelli de recommander le soin de ses intérêts aux chefs de la seigneurie de Florence.

Spinelli écrit le 25 mars 1490 à Laurent de Médicis :

Monseigneur d'Argenton m'a écrit une lettre et m'a fait parler par l'homme qu'il a envoyé ici, en me priant très-instamment de vous faire part de ses sentiments et de vous assurer qu'il se dit votre serviteur et ami ; il me prie aussi de vous engager à le traiter comme le mérite l'affection qu'il a toujours témoignée à Votre Magnificence. J'écris à ce sujet à Filippo de Cagliano. Pour le surplus, vous pourrez vous faire montrer ht lettre8.

1 Archives de Florence, •' Archives do Florence.

Commines n'en repoussait pas moins toutes les propositions d'arrangement qu'on lui adressait. Cosme Sasseti mandait à ce sujet à Laurent de Médicis :

J'ai bien des fois réclamé la lettre d'Argenton et votre avis sur la manière dont vous entendez qu'on le paye. Quant à lui, il ne veut s'accommoder en aucune façon de ce vous m'avez écrit à diverses reprises : il lui semble qu'on le traîne en longueur, et il fait des plaintes. Délibérez donc bien vite sur ce qu'il faut faire et répondez -moi1.

Comme si ces difficultés ne suffisaient point pour calmer l'activité de son esprit, Commines intentait en même temps un procès à André de Vivonne pour faire annuler les lettres royales qui lui avaient enlevé la sénéchaussée de Poitou. Nous retrouvons ici l'avocat Piédefer, mais la partie adverse lui répliquait assez rudement que le roi n'avait fait que pourvoir « à un cas insupportable et notoire, que Comte mines avoit esté convaincu d'avoir eu aucunes intelli- « gences, conspirations et factions avecques aucuns tenans « parti contraire au roy, qu'à ceste cause il ne povoit « exercer, ne tenir l'office de séneschal, signanter que le « danger estoit lors sur les marches dudict pais de « Poictou 2. »

Commines, expulsé de Talmont, menacé à Argenton, s'était retiré au château de Dreux, et là aussi il avait un procès à soutenir contre le seigneur d'Orval, qui contestait la validité de la vente consentie par Alain d'Albret.

1 Archives de Florence.

- Mc'm., t. III, pr. p. 152

C'était au monastère de Notre-Dame-la-Ronde , près de Dreux, qu'il avait déposé, comme une offrande qui rappelait sans doute quelque vœu formé dans ses heures d'angoisse et de péril, les chaînes qu'il avait portées à Loches l.

Un rayon de bonheur, bien différent de celui qu'on demande aux brûlantes déceptions de l'ambition politique, mais que donnent les joies paisibles et pures du foyer domestique, vint éclairer à Dreux la vie de Commines, après tant de souffrances et de cruels revers. Il avait eu déjà, probablement pendant son séjour à Montsoreau en 1485, un enfant qui mourut peu après. En 1490, Hélène de Chambes qui avait intercédé près du roi pour le faire sortir de sa cage de fer de Loches et qui paraît lui être restée fidèle et dévouée, le rendit père d'une fille qui devait vivre et transmettre le sang du seigneur d'Argenton à de royales générations.

Cependant le séjour de Dreux n'était pour Commines qu'un exil. Il n'aspirait qu'à revenir à la cour où il avait à recouvrer à la fois son influence et ses richesses.

1 Les anneaux des chaînes que portait Commines, étaient passés dans une côte de baleine, qui fut conservée avec soin. Elle fut exposée en 1863 au concours régionnal de Chartres et se trouve aujourd'hui au musée de cette ville. Commines, lors de sa délivrance, l'avait offerte en même temps que ses chaînes, au monastère de Notre-Dame-la- Ronde. (Note communiquée par M. Beautemps-Beaupré.)

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