DB COMMINES. XA'A
tous vos soins. Il espère qu en agissant de la sorte, les choses prendront une bonne tournure. Enfin, il doit aller ce matin remercier la seigneurie, de la part du roi, pour les honneurs qa^on lui a rendus et pour les bonnes intentions dont on a fait preuve envers 8a Migesté. En réalité, dit-il, il n'y a rien d^important à faire avec ceux d'ici *.
Une nouvelle ambassade du roi de Naples était arrivée â Venise, et on lit à ce sujet dans une lettre écrite au camp français dans les premiers jours de novembre :
Monseigneur d' Argenton, qui est ambassadeur à Venise pour le roj, lui fit hjer assavoir qu'il estoit venu une autre ambassade du roj Alphonse devers la seigneurie, requérant icelle, en grant humilité, comme le roj les tenoit comme ses pères, et que, à ce besoing» le voulsist secourir, et qu^il ne pourroit plus supporter les frais. On n'a point respondu, mais ils dévoient continuer en leurs propos qu'ils ont été tousjours alliés de la maison de France et qu'ils ne se veuUent point se mesler de leurs différents *.
Un mois ne s'était pas écoulé depuis que Gommines avait passé à Pavie , lorsque l'ambassadeur vénitien à Milan annonça la mort du jeune Galéas et Tavénemeut de son oncle Ludovic. Ces lettres furent montrées à Gommines. Les Vénitiens s'indignaient du crime et des fruits qu'il portait : ils demandèrent au seigneur d'Argenton si le roi de France ne prendrait point contre l'usurpateur le parti de Torphelin délaissé à qui l'avenir ne réservait que le silence et l'oubli du cloître, a Gombien que la chose fust a raisonnable, je leur mis en doute, rapporte Gommines, « veu Tafifaire que le roy avoit dudict Ludovic *. »
* Archives de Florence; Dbsjardins, t. I, p.. 528.
* Campagne etbfdUtins de la grande armée d*Italiey par M. dr i.a
PnX>RGERIR, p. 80.
» Mém., t. II, p. 344.
Un antre drame allait s'accomplir aux bords de TÂrDO : Pierre de Mëdicis , suivant trop docilement les conseils de Gommines, s*était rendu aux frontières de TÉtat de Florence au devant de Charles YIII pour faire acte d'humble soumission, mais cette démarche lui coûta le pouvoir, et ce fut à grand peine qu'il sauva sa vie, abandonnant au pillage ses trésors et ses richesses de tout genre '.
Gommines apprit par l'ambassadeur florentin que Fortune avait couru sus à Pierre de Mëdicis et qu'il avait perdu honneur et biens. Ces nouvelles l'afBigèrent , car il avait connu son père , et il ajoute que si Pierre de Mëdicis eût voulu le croire, « il ne lui fust point ainsy mésadvenu. » Il avait, en effet, reçu d'Etienne de Vesc et de Briçonnet l'autorisation « d'appoinctier avec luy. ' » Gommines eût-il agi par pure amitié ? N'eût-il pas retiré quelque avantage personnel de cet appointement ? Il se garde bien de nous le dire ; mais il rapporte que Pierre de Mëdicis lui répondit « comme par moquerie » par le moyen de Pierre Gapponi , à qui il garde rancune dans ses Mémoires. La grande faute de Pierre de Mëdicis avait été de mal choisir son heure pour « appoinctier. »
Paul Antoine Soderini, qui instruisait de tout ceci Gommines avant d'en faire part aux magistrats vénitiens, parlait la veille de Pierre de Mëdicis comme de son seigneur naturel; le lendemain, il se déclara son ennemi. Soderini, dit Gommines, c< estoit des saiges hommes qui fussent en « Italie *. »
* Pratique se meut à Florence... Afém,^ t. II, p. 349. « Mém,, t. II, p. 358.
' Mém.y t. II, p. 359.
Soderini fut presque aussitôt rappelé à Florence : il montra à Gommines Tordre auquel il allait obéir, et le quitta pour rentrer dans sa patrie.
Pierre de Mëdicis chercha un asile à Venise. Laissons parler Gommines :
« Deux jours après, vint ledict Pierre en pourpoinct ou « avec la robbe d'un yarlet ; et en grant doubte le recourent « à Venise, tant craignoient à desplaire au roy. Toutesfois « ils ne le povoient reffuser par raison et dësiroient bien « sentir de moy qne le roy en disoit; et demeura deux « jours hors la ville. Je dësiroye à luy ayder et n'avoye eu « nulle lettre du roy contre luy ; et dis que je croyoye sa « fuyte avoir esté par craincte du peuple et non point par « celle du roy. Ainsi il vint, et Tallay veoir le lendemain a qu'il eut parlé à la seigneurie, qui le feirent bien logier « et luy feirent trës-grant honneur. . . Quant je le vois, il « me sembla bien qu'il n'estoit point homme pour res- « pondre. Il me compta au long sa fortune, et à mon povoir « le reconfortay. Ung peu m'a fallu parler de ce Pierre de « Médicis, qui estoit grant chose, veu son estât et aucto- « rite; car soixante ans avoit duré ceste auctorité, si « grande que plus ne povoit ^ »
Gommines croyait la puissance des Médicis à jamais détruite ' : il ne prévoyait pas qu'un siècle ne s'écoulerait point sans que les petites-âlles de Laurent le Magnifique vinssent s'asseoir sur le trône de France.
Il est intéressant de comparer au récit de Gommines la lettre suivante de Taddeo Vicomercati au duc de Milan :
* Mém., t. II, p. 360.
* Il sembla que ceste lignée vint à faiUir. Mém.^ t. Il, p. 338.
Gouniis.— II. 40
- Monseigaetir, cette nuit est arriTé ici le magnifique Pierre de Médicis avec trente & quarante personnes, et il s'est logé dans l'hôtel decertains banquiers-gentilshommes, delà maison des Lippomano. Monseigneur d'Argenten , comme il me l'a fait savoir, lui a fait visite ce matin chez lesdits gentilshommes, où il l'a trouvé en petit pourpoint, tel que ledit Pierre est parti de Florence, à ce qu'il lui a raconte. Un envoyé de monseigneur de Bresse était venu à sa rencontre avec des lettres du roi, par lesquelles il l'engageait à s'arrêter à Bologne, les événements qui se sont accomplis étant arrivés contre la volonté ot au vif déplaisir du roi , aussi bien que de Votre Excellence. Le roi l'exhortait à ne pas perdre courage et annonçait qu'il enverrait promptement quelqu'un vers lui. Ensuite monseigneur d'Argenton me communiqua quelques lettres du cardinal de Gurck ', qui lui fait connaître que Sa Sfùntete l'a désigné en qualité de légat auprès de Sa Majesté Très<^hrétienne pour négocier la paix et l'accord entre Sa Sainteté et Sa Mtgeste ; qui l'engage à bien fortifier cette seigneurie dans son refus de prêter assistance au roi Alphonse, et qui le prévient ensuite que ladite seigneurie doit avoir fait dire au Souverain-Pontife qu'eUe veut secourir le roi Alphonse, au reteur de la belle saison. Monseigneur d'Argenten me demanda mon avis sur ce point, pour savoir s'il j avait lieu de faire quelque observation à cette seigneurie. Je lui dis qu'on parle de diverses façons et qu'on dit beaucoup de paroles creuses sans fondement; qu'il me parait que la seigneurie est tellement assurée et certaine des bonnes dispositions de Sa Miy'esté Très-Chrétienne qu'elle peut se reposer sur elle avec une juste confiance ; que néanmoins monseigneur d' Argentan était trop sage, qu'il voyait et comprenait trop bien les affaires pour que j'eusse rien à lui conseiller. Enfin il m'annonça le voyage de Sa M^esté Tréa-Chrétienne à Florence où elle a dû entrer hier, et en dernier lieu il me cliargea de l'excuser auprès de Votre Excellence, s'il no lui donne pas de ses nouvelles,
* Raymond Perrault, évêqne de aurrk,crdë cardinal en 1493.
mais comme il me tient jour par jour au courant de ce qu'il apprend du côté du roi et d'aiUeurs, il pense que je le supplée auprès de vous. Il me pria instamment de le recommander à vous de la manière la plus expresse. Ayant répondu à tout comme il convenait, j'ajoutai que je ferais tout ce qu'il m'avait demandé, quoique ce fût chose bien superflue de le recommander, Sa Seigneurie se recommandant amplement par elle-même. Je me rappelle toiyours à vos bonnes grâces.
Venise, le 18 novembre 1494.
Taddeus Vicomercatus *.
Si Commines déplora la ruine de Pierre de Médicis , ce fut surtout parce que ses intérêts privés en souffrirent. Il avait confié des sommes importantes à leur banque de Lyon. Un autre créancier se trouvait à Florence. C'était un maître d'hôtel chargé de préparer le logement du roi, qui pilla le palais de Pierre de Médicis, « disant que sa « banqne de Lyon lui de voit graut somme d'argent *. » Ce maître d'hôtel ne partagea point avec Commines.
Ce fut dans un entretien à Venise que Pierre de Médicis raconta à Commines que le duc de Milan, cet allié des Français sur lequel on fondait tant d'espérances, ne songeait qu'à les rejeter au delà des Alpes ^. Ludovic Sforza prétendait en savoir la façon ^, à ce qu'il avait écrit à Pien-e de Médicis et à ce qu'il écrivit aussi à la république de Venise : le but auquel il tendait, avait été atteint le jour où 5'était accomplie son usurpation.
Commines ne se montre pas dans ses Mémoires plus
* Mém.,t. Il, p. 361.
> Mém., t. II, p. 412.
* Mém., i, II, p. 412.
afflige des malheurs de Pierre de Médicis que de ceux de Gico Simonetta. Il rapporte que les ambassadeurs français qui avaient obtenu de lui plus qu'il n'eût dû leur accorder, le racontaient ce en se raillant et se mocquant de luy ^ »
Charles VIII entra en vainqueur à Florence , mais de peur de mécontenter les Florentins, il n'osa pas y rappeler Pierre de Médicis , dont la ruine n'avait été causée que par sa condescendance vis-à-vis des Français.
Lorsque Florence , comme Pise, eut reçu les bannières fleurdelisées, les Vénitiens s'émurent : ils ne riaient plus et commençaient à avoir peur. Dès ce moment se multiplièrent les longs conseils et les mystérieuses ambassades qu'inspirait une pensée hostile prête à se révéler d'après les circonstances et les événements. Déjà Venise se livre à des armements que justifie la prudence, mais dont elle cache le but.
Le 27 novembre, Gommines écrit au duc de Milan :
Monseignem*, si très-humblement comme je puis, me recommande à vostre bonne grâce. Vostre embassadeur vous escript des bruys qui courent par ceste ville et du préparatif qu'ils font tant par mer que par terre pour Testé qui vient. Ils m'ont dit puiis six jours et à ung secrétaire que le roy m'a voit icy envoyé, comment ils faisoient armer pour eulx garder du Turc ; et s'ils ne font venir nuls estrangiers, je croy qu'ils n'ont intention sinon d'eux bien garder, car ils sont en soubson grand.
On ne sauroit dire meilleures paroUes que toui^'ours me disent du roy et m'asseurent de ne riens faire contre luy. Mais depuis qu'il est entré à Pise, ont sans cesse esté en ce conseil des Preguay, et comme sçait vostre dit embassadeur de qui je en aj plus entendu que par autres, le bruit court par les gens de la ville que
DE GOMMINES. 149
depuis que le roj est à Florenoe, qa*il leur a onU toute liberté et que es maisons où nos gens sont logiés, Ton fait des choses mal faictes touchant femmes ^ Mais je scay bien que tout cela se troavera mensonge et ne m'y arreste point. Ils disent aussi qu'on liève je ne scay quels deniers sur le peuple audit Florence, ceqae je ne croy pas bien, et ferez bien, monseigneur, de souvent adyertir le roy de ce qu'il aura à faire, car- ces choses de ceste Tille ne sont pas si bien entendues là comme tous les entendez.
Plaise TOUS, monseigneur, tousjours me commander rostre bon plaisir pour Tacomplir à mon poYoir, en priant à Dieu, monseigneur, qu'il vous doint bonne yie et longue et tout ce que tous désirez.
Ëscript à Venise le XXVIP jour de novembre.
Vostre très-humble et obéissant serviteur,
Philippe de Cob(hynes.
 mon tris-redaubté êHffneur, fmmteiçneur h dne de MUUm *.
Aa mois de décembre 1494, Milan et Venise « bran- « loieiit , » selon l'expression de Commines ^ ; mais grâce à rinfluence d]a seigneur d'Ârgenton, la défection était sans cesse ajournée, et Thabile ambassadeur, profitant de ces heureux résultats, voyait son crédit s'accroître auprès de Charles VIII. Le roi lui adressait le bulletin quotidien de ses étapes et de ses succès ^, et le 28 décembre 1494, le Sénat de Venise écrivait aux ambassadeurs qu'il avait envoyés au camp français ;
Nous avons appris par une source sûre que Sa Msijesté Très-
" Cf. Mém., t. II, p. 347.
* Document communiqué par M. Charavay. Il en existe une traduc^ tion aux archlyeB de Milan.
* Mém., t. II, p. 370.
Chrétienne tient présentement en plus grand crédit et en plus d'estime que personne, monseigneur Philippe et le maréchal de Gié, et que monseigneur de Saint-Malo et monseigneur du Bouchage ne sont pas aussi en faveur que de coutume. Uillastrissime seigneurie recommande à Votre Magnificence de lui donner à cet égard des informations précises et complètes *.
Cependant, les luttes politiques devenaient d'autant plus vives, qu'elles se mêlaient à de nombreuses rivalités et à d'ardentes jalousies. Le roi des Romains, à qui l'on avait persuadé que Charles VIII voulait ceindre à la fois à Rome la couronne des empereurs d'Orient et celle des empereurs d'Occident, s'alarma et résolut d'envoyer l'évêque de Trente à Venise. Il y vint un autre ambassadeur du roi d'Espagne qui craignait de voir les Français porter leurs drapeaux en Sardaigne et en Sicile. En même temps, l'envoyé de Naples multipliait ses démarches *. « Toujours praticquer, dit Commines, c'est la coustume d'Italie ^. »
Commines, plein du désir de tout savoir, entretenait de fréquentes relations même avec les ambassadeurs ennemis qui résidaient à Venise ; et c'était de la bouche des envoyés du Pape et du roi Alphonse qu'il avait appris les préparatifs qui se faisaient pour combattre les Français à Viterbe ou pour faire débarquer les Espagnols à Reggio *. Il voyait aussi fréquemment l'ambassadeur de Bajazet II,
* Archives du Sénat de Venise.
' Il y avoit ambassade de Naples, les suppliant tous les jours et leur ofifrant ce qu'ils vouldroient, et confessoit le roy Alphonse a?oir failly vers eulx et leur remonstroit le péril que ce leur seroit si le roy Tenait au dessus de son entreprînse. Afém.^ t. II, p. 412.
« Mèm., t. II, p. 370.
* Mém., t. II, pp. 363 et 427.
DE GOMMINES. 151
bien qu'en ce moment même Charles VIII invoquât si haut sa résolution de combattre les Infidèles.
Taddeo Vicomercati écrivait le 7 janvier 1495 au duc de Milan :
Illustrissime et excellentissime seigneur,
^ambassadeur d'Espagne est retourné ce matin à la seigneurie, mandé par elle, si je suis bien informé. Je ne sais encore ce qu'il vient pratiquer ici, sinon quMl est chargé, entre autres choses, par le roi son maître, d^engager la seigneurie à ne pas envoyer cette année ses galères en Barbarie, parce que les Maares lui importent peu dans ses embarras actuels. Monseigneur d'Argenton, d'après ce qu'il m'a fait dire ce soir, a eu ai^jourd'hui un entretien d'une bonne heure avec cet ambassadeur, et il n'a rien pu en obtenir, sinon l'assertion formelle qu'on verrait de grandes choses en Italie au printemps et que le roi son maître n'aurait jamais cru que Sa Majesté Très- Chrétienne dût venir en ce pays. Ce sont les mêmes expressions dont se servit hier avec moi un fils dudit ambassadeur, qui assistait à la messe avec le prince, à cause de la solennité de l'Epiphanie, et il ajouta que le roi d'Espagne paraissait fort mécontent de l'arrivée des Français en Italie *.
Les magistrats de Venise continuaient à montrer à Commines quelques-unes des lettres qu'ils recevaient, ou les lui faisaient lire par un de leurs secrétaires ^. Néanmoins son influence déclinait , et on allait jusqu'à lui insinuer qu'il ferait bien de ne pas prolonger son séjour à Venise. Taddeo Vicomercati le rapporte d'après l'aveu de Commines ; voici ce qu'il mande, à ce sujet, au duc Ludovic :
* Archives de Milan (trad.).
• Mém., t. II, p. 364.
Illufltrisaime et exoellantiaôine seigneur,
Monseigneur d*Argenton m*a fait savoir aigourd'hui que dans un entretien avec Tun de ceux qui se trouvent actuellement dans le conseil de la seigneurie, celui-ci, rengageant adroitement à s'en aller dUci, lui a dit spontanément, mais en termes qui semblaient toutefois lui avoir été suggérés par d'autres, qu'il vaudrait mieux qu'il se rendit auprès de Sa Majesté Très- Chrétienne pour Taider de ses conseils et lui persuader de faire la paix, mais il lui répondit qu'il ne s'éloignerait qu'avec le congé du roi ou par Tordre formel de la République. Il me demanda si je croyais que ces paroles lui eussent été dites de la part de la seigneurie pour le faire partir, aân qu'elle fût plus à l'aise pour pratiquer quelque chose avec les ambassadeurs du roi des Romains qu'on attend, et avec l'ambassadeur d'Espagne, qui est arrivé. Je sais que Sa Msgesté Très-Chrétienne ne lui a écrit, depuis qu'il est ici, qu'une ou deux fois, comme monseigneur d'Argenton me l'a dit lui-même à plusieurs reprises, en se plaignant du gouvernement du roi, qui devrait, dans l'intérêt de l'expédition, en communiquer jour par jour les progrès à la seigneurie par l'intermédiaire de monseigneur d'Argenton, qui du moins n'aurait pas l'air d'être sans mission; car on doit savoir combien il importe de tenir la seigneurie au courant de tout. A diverses reprises, en plusieurs circonstances, ces gentilshommes lui ont dit qu'ils ne comprenaient pas dans quel but l'ambassadeur de France était venu à Venise, puisqu'il ne leur faisait jamais la moindre communication et n'écrivait jamais à son roi ce qui se passe ici. Je lui répondis que son interlocuteur avait peut-être été de bonne foi et qu'il ne fallait pas chercher à son discours un sens qu'il n'avait peut-être pas ; que lors même que le conseil de retourner auprès du roi viendrait de la seigneurie , ce n'était pas pour ^ le motif que monseigneur d'Argenton lui prétait, mais pour un autre, car son séjour n'empêcherait pas la seigneurie de négocier et d'entamer de nouvelles pratiques avec les autres
amluissadeiirs, si telle était aon intention, ni de s^oocuper des questions relatives à oes affaires. U m'approuya et me dit qu'il avait des motifs pour supposer que ce langage lui a été tenu parce qu^il réside ici sans utilité, puisque le roi son maître ne communique rien à la seigneurie par son entremise et encore moins par les ambassadeurs vénitiens, à qui il a peu parlé depuis leur arrivée, ce qui n*est pas favorable à ses desseins ; et blâmant le gouvernement du roi, il ajouta que si le roi savait le trouble que la seigneurie peut jeter dans ses entreprises, il en ferait plus de cas qu'il ne le fait, et se tiendrait avec celle-ci dans d'autres termes. Je répliquai que certes il avait raison, et que sachant la position du roi il devrait en avertir Sa Migesté et le gouvernement. Il répondit quMl avait écrit et insisté et qu'il n'avait point encore obtenu de réponse ; qu'il avait envoyé des messagers en poste et n'avait pu avoir de nouvelles, ni rien connidtre de ce qui intéresse l'expédition ; qu'il ne voulait plus écrire, puisque ses conseils étaient pris en mauvaise part, et il ajouta que Votre Excellence sait bien comment tout se passe à la cour, n termina en disant que si les efforts du roi sont heureux et couronnés de succès, l'honneur en revient plutôt à la Providence qu'à l'habileté de son gouvernement *. J'ai cru ne pas devoir vous cacher cet entretien pour que vous en fassiez l'usage que votre haute sagesse vous suggérera. Je compi^is d'ailleurs que monseigneur d'Argenton serait bien aise que vous puissiez engager le roi à entretenir des relations plus amicales avec cette seigneurie. Je me recommande toujours à Votre Altesse.
Venise, 11 janvier 1495.
Votre humble serviteur,
Taddeus Vicomercatus *.
Si Charles VIII eût été arrêté dans sa marche, une ligue
* Commines a exprimé la môme pensée dans ses Mémoires.
* Archives de Milan (trad.).
eût ëtë aussitôt conclue contre lui : « J*en estoye bien (c asseurë, » ditCommiues ^ *
Un grand événement allait consolider pour quelque temps encore la position diplomatique de Commines. Le 31 décembre 1494, Charles VIII était entré à Rome, et le 15 janvier, le Pape avait signé un traité de paix et d'amitié.
Taddeo Vicomercati écrit au duc de Milan :
Illustrissime et excellentissime seigneur.
Le bruit s'étant répandu dans ce pays, depuis hier soir, que le révérend vice-chancelier avait quitté Rome avec quelques cardinaux pour se rendre auprès de Votre Excellence, et le public faisant à ce sujet toutes sortes de gloâes et de commentaires selon son habitude , je me suis rendu atyourd'hui chez monseigneur d'Argenton et j'ai touché aussi un mot de ces rumeurs. Sa Seigneurie, sans me répondre, me mit sous les yeux une lettre de monseigneur de Beaumont, écrite à Renne le 16, qui lui annonce que le roi est d'accord avec le Pape ; qu'il laisse le fort Saint- Ange entre les mains de celui-ci, mais que Sa Sainteté abandonne au roi toutes les autres forteresses de rÉglise; que le seigneur Ascagne ' est parti de Rome, ne se fiant pas trop à la parole du Pape. On lui donne quelques autres nouvelles insignifiantes. Il m'entretint ensuite des nombreuses raisons qui ont pu amener le roi à faire cet accord, qui ne satisfait pas tout le monde ; il en conclut que je pouvais me tranquilliser et qu'on ne ferait contre le seigneur Ascagne rien qui pût motiver chez vous le moindre mécontentement, car vous savez bien, disait-il, que Sa Msgesté n*est pas ingrate et vous ne pouvez croire sérieusement qu'on entreprenne rien de fâcheux contre ledit révérendissime seigneur. Il parla ensuite du caractère du roi et
* i//m.,t. II,p. 372.
* Le cardinal 'vice-chancelier Ascanio Sforza, dont Taddeo Vicomercati parle au commencement de cette lettre.
DE OOMMINES. 155
de son gouvemement. Je rassurai que rien au inonde ne pourrait faire départir Votre Excellence de son respect et de ses bonnes dispositions envers Sa Majesté Très-Chrétienne; que je ne voyais aucune raison pour ne pas prendre en sérieuse considération les affaires de la seigneurie; que toutefois je n'étais pas sans quelque inquiétude, surtout au sujet des rumeurs qui circulent, la seigneurie nMgnorant pas combien elles sont fondées, pour des motifs qu'elle connaît mieux que moi. Il répliqua qu'il avait été nécessaire pour bien des raisons que le roi s'entendît avec le Souverain-Pontife et qu'il n'y avait rien à craindre pour le seigneur Ascagne ; que tout se calmerait et qa'il ne fallait pas en douter le moins du monde, quoi que le public pût dire. Je passai, comme de coutume, plus d'une heure à entretenir Sa Seigneurie de ces questions et d'autres encore. Au moment où j'allais me retirer, arriva Julien de Médicis avec trois ou quatre personnes. Je le laissai avec monseigneur d'Argenton.
Venise, 21 janvier 1495.
Votre humble serviteur,
TaDDEUS ViCOMEROATUfi.
A cette lettre était joint le post-scriptum suivant :
Votre Excellence, qui a suivi les événements jour par jour, a toigours pu s'apercevoir que ceux d'ici ne voyaient qu'avec déplaisir les succès de Sa Mîgesté Très-Chrétienne et sa présence en Italie. Néanmoins, on m'a, ce matin, communiqué l'accord de Sa Majesté et du Pape, avec de telles démonstrations qu'on eût dit qu'ils en ressentaient intérieurement une grande joie ; c'est probablement une feinte pour cacher quelque projet. Je fus mandé en hâte et tard; qui aurait cru que la seigneurie fût levée à cette heure? Le prince, avant d'aborder un autre sujet, me dit qu'on venait de recevoir à l'instant la nouvelle dont il allait me faire part. La même communication fut faite à monseigneur d'Argenton, chez lequel l'ambassadeur
du roi Alphonfle était allé an peu auparayant. UaprèfiHlxner il y eut consdil des Preg^, et le soir le bruit se répandit^ tant par les lettres privées des marchands que par les propos des gentilshommes, que monseigneur le vioe-chancelier quittait Rome avec Lonate, pour se rendre à Milan, et que les cardinaux Colonna et Savelli partaient aussi, ne se trouvant plus en sûreté à Rome.
Même date que ci-dessus.
Je me recommande toujours à vos bonnes grâces, Taddbus Vicomercatus *.
Nous avons vu Commînes insister près du duc de Milan pour qu'il obtînt que Charles VIII ménageât davantage la république de Venise. Ludovic déféra à sa prière, et le roi de France en tint compte dans une certaine mesure, comme nous l'apprend une autre lettre de Taddeo Vicomercati :
Illustrissime et excellentissime seigneur,
La lettre de Votre Excellence, du 20, ne réclame point de réponse, sinon que j*ai fait savoir à monseigneur d'Argenton que Votre Excellence a invité Sa Majesté Très-Chrétienne à user, par son entremise, de termes plus affables envers cette illustre seigneurie. Après avoir remercié Votre Altesse de cette démarche, il témoigna qu'il en avait déjà retiré quelque satisfaction et qu'il en avait bien vu l'effet, ayant reçu, comme vous le savez, des lettres du roi Très-Chrétien qui contiennent les articles du traité de Sa Majesté avec le Souverain-Pontife, et d'autres lettres de monseigneur de Saint-Malo... Je me recommande aux bonnes grâces de Votre Excellence.
Venise, 25 janvier 1495.
Votre humble serviteur, Taddeus Vicdmercatus*.
* Archives de Milan (trad.).
' Archives de Milan (trad.).
A cette lettre succéda celle que nous allons reproduire et qui est également adressée au duc de Milan :
niustrissime et exceUentissime seigneur,
Monseigneur d'Argenton a reçu les articles du traité conclu entre le Pape et le roi Très-Chrétien, comme j'en informai Votre Excellence par une lettre du 23. D les a communiqués immédiatement à la seigneurie et lui en a laissé copie ; quand on les lui eut rendus, il me les fit montrer, après s'être en personne présenté chez moi. Ainsi que je l'ai fait savoir à Votre Excellence, ils sont en tout et pour tout semblables à ceux que Votre Excellence m'a chargé de communiquer à cette seigneurie, sauf que les siens sont rédigés en français. Je me recommande toi^jours à yos bonnes grâces.
Venise, 27 janvier 1495.
Votre humble serviteur, Taddbus Vicomercatus *.
Cependant , tandis que le roi traitait à Rome , on voyait se réveiller aux bords de 1* Arno les vieilles discordes de Pise et de Florence, que les Français n'avaient pu apaiser.
Commines en fut vivement afi9igé, comme on peut en juger par cette lettre de Taddeo Vicomercati au duc de Milan :
Illustrissime et exceUentissime seigneur.
Ce matin, de bonne heure, monseigneur d'Argenton ût mander mon chancelier et lui dit qu'il avait à m*apprendre les grands troubles qui avaient éclaté à Florence. La veille au soir, vers une heure de la nuit, igouta-t-il, étaient venus chez lui quelques Florentins, tant des amis de Pierre de Médicis que de ses ennemis, et, lui montrant des lettres de Florence, ils loi annoncèrent que les citoyens de cette ville s'étaient soude Milan (trad.).
levés ; qu'ils ayaient fait venir plus de dix mille cuirasses et d'autres armes , prétendant recouvrer ce que les Français leur avaient enlevé ; qu'ils avaient déjà fait marcher du monde pour assiéger Pise et s'étaient emparés de quelques châteaux des Pîsans, et que les Génois avaient envoyé quatre cents hommes à Pise ; que les Florentins, n'ayant jusqu'à présent obtenu du roi que de belles paroles, relativement à la restitution de leurs domaines, s'étaient résolus à les reprendre de force. Sur quoi monseigneur d'Argenton avait fait observer à ses visiteurs que les Florentins avaient grand tort dé recourir à de semblables moyens et que ce n'était rien moins que s'insurger contre le roi ; qu'ils ne pouvaient se plaindre de Sa M^'esté , sachant bien que Pierre de Médicis ne lui avait donné lesdites terres que par leur charge, aûn qu'il les gardât pour sa sécurité pendant Texpédition dans le royaume de Naples ; que s'ils entreprenaient quoi que ce soit contre cette convention, les Français, qui étaient à Pise et à Livoume, se tourneraient immédiatement contre eux, et bien qu'ils fussent peu nombreux, ils leur feraient une guerre plus rude qu'ils ne le croyaient ; que le roi lui-même n'y pourrait obvier, puisque Sa Majesté a été constamment préoccupée d^ intérêts plus graves, et que dès lors il n'y a pas lieu de s'étonner qu'ils n'aient obtenu jusqu'à présent que de belles paroles. Lesdits marchands reconnurent eux-mêmes que les Florentins devaient rester dans les termes de leur convention s'ils ne voulaient pas chercher leur malheur. Monseigneur d'Argenton se montre fort contrarié de ces mouvements, dans la crainte qu'ils n'entravent l'expédition de Naples. Il a répété à mon chancelier que lesdits marchands lui avaient appris que les Florentins députaient en ce moment un ambassadeur auprès de cette seigneurie. Mon chancelier lui répondit qu'il n'avait absolument rien ouï dire de ces soulèvements et lui promit de me rapporter le tout; et comme monseigneur d'Argenton écrivait en ce moment à l'ambassadeur français qui réside à Florence, il dit de lui-même qu'il l'entretenait de ses affaires privées et non de ces événements. Il
DE GOMMINES. 159
est vrai que les marchands florentins ont ramassé dans ce pays toutes les cuirasses quMls ont pu trouver; la chose m'a été affirmée par des marchands milanais, qui leur en avaient vendu une bonne quantité, dont la plupart n'avaient plus vu le jour depuis longtemps, et lesdits Milanais riaient beaucoup de ce méchant marché. Je me recommande toujours à vos bonnes grâces.
Venise, le dernier jour de janvier 1495.
Votre humble serviteur, Taddeus Vioombrcatus*.
Les affaires privéesi auxquelles Gommines faisait allusion à propos des lettres qu*il adressait à Florence, concernaient ce qu'il avait à réclamer des dépôts confiés autrefois par lui à la banque des Médicis. D'autres contrariétés lui étaient réservées à Milan , ou les marchands qui avaient avancé de l'argent au roi, invoquaient sa caution personnelle pour être payés sans retard. t
Le 12 janvier 1495, le duc de Milan écrivait à Commines :
Monseigneur, depuis la fln du mois de septembre dernier est expiré le délai où devaient Are restitués et payés les trente mille écus pour lesquels plusieurs seigneurs de la cour (et notamment Votre Seigneurie pour quatre mille écus) se sont engagés vis-à-vis de Jean de Beoleo, de François Magiolino et de François de Rome, nos marchands, qui vous ont aidés, grâce à notre intervention, et qui se plaignent de ce que cette somme ne leur est pas restituée, car ils en ont besoin pour leurs opérations. C'est pourquoi je prie instamment Votre Seigneurie de faire payer sa part dans cette créance parce que, si elle ne le
* Archives de Milan (trad.).
faisait point, nos marchands poursuivraient ^n justice Texécu* tion de rengagement qu'ils ont de tous et des autres seigneurs, et quelque regret que nous en eussions à cause de Famour que nous portons à Votre Seigneurie, nous ne pourrions honnêtement les en empêcher *,
Gommines répondit en ces termes à Ludovic Sforza :
Monseigneur, si très-humblement comme je puis, me recommande à vostre bonne grâce. J'ay receu une lettre qu'il vous a pieu m'eseripre, faisant mention de quatre mille ducats dont je suis respondant à aucuns marchans de MiUan, aân que les paiasse avant qu'ils ne procédassent selon l'obligation contre moj et autres obligés envers eulx pour trente mille ducats.
Monseigneur, je sçaj bien que, avant partir de Vienne, je fuB requis avec d'autres pour respondre pour cinquante mille ducats, et pluseurs en y eut qui refusèrent de le faire , et à l'eure le conte Carie dist qu'il se mettroit pour la plus part, si les autres qui en estoient requis ne se vouloient mettre, et qu*il ne s'en falloit point soulcier, et s'y mist pour vingt mille, et voyant cela et que monseigneur de Sainct-Malo et monseigneur le séneschal s'y mettoient, je m'y mis aussi, espérant qu'ils en savoient bien l'issue.
Monseigneur, je en escripts à ceulx qui y sont obligés, combien que je croy que leur en avei escript. Touteffois les affaires du roy sont encores bien troublées, et a besoing de vostre faveur et amytié plus que jamais. Je ne veulx point nyer, ny mettre en doubte la debte, mais bien vous supplier de tenir la main que je ne feusse point tost pressé et que premiers on s'adressast à ceulx qui pevent le plus pour les faire paier.
Plaise vous, monseigneur, tousjours me commander vostre bon plaisir pour lacomplir à mon povoir. En priant à Dieu,
* Archives de Milan (trad.).
DE COMMUNES. lt>l
monseigneur, qu*il vous doint bonne vk et lôn^e et tout ce que voas désirez^
Escript à Venise^ le IIII* jour de férrier.
S'il est vraj ce qu'on dit, le l^ape monstre qu'il est hoitime de mauvaise foj.
Vostre très-hulnbie et très^béissant serviteur,
Philippe de Commynes.
A mon três-redaubté êHffneuTj monseigneur le duc de Millau *»
Voici quels étalent lés eténements auxquels faisait allUsioti la dernière phrase de la lettre de Commines. Le cardinal de Valence, César Borgia, avait été remis par le Pape comme otage entre les mains du roi de France. Il s'échappa du camp français à Velletri, au moment même où les ambassadeurs du roi d'Espagne déclaraient à Charles Y III que le traité de Barcelone était rompu. Commines se hâta de communiquer ces importantes nouvelles à l'ambassadeur milanais qui en fit part en ces termes à Ludovic Sforza :
Illustrissime et excellentissime seigneur^
L'iUustrissime seigneurie a fait connaître ce scir à monâei-^ gneur d'Argenton, par un de ses chanceliers, qu*on a reçu de Rome, par lettres du 2 et du 8, Tavis que le Pape avait manifesté un vif mécontentement de ce que le cardinal de Valence avait quitté Velletri, et qu'il avait fait chercher avec soin où U s*était retiré pour le faire revenir, puisqu'il doit j avoir des ambassadeurs délégués près de Sa Migesté Trés-Chrétienne aux termes des articles approuvés par Sa Sainteté et afin de témoigner au roi sa ferme intention de respecter les dits articles^ On lyoute que malgré le refus du châtelain de Civita-^'ecchiade rendre cette
^ Document communiqué par M. Charavay.
COMIIIIES. — II. ii
forteresse à Sa Mcgesié, elle n*en était pas moins passée entre les mains de Sadite Migesté Très-Chrétienne. On dit aussi qn il n'était pas vrai que les ambassadeurs d'Espagne eussent protesté contre le roi de France et menacé de lui déclarer la guerre, mais qu'il était exact qu'à Velletri ils lui avaient parlé en termes très-vifs pour le détourner de son entreprise. Monseigneur d'Argenton, qui s^était montré fort mécontent que le Pape se fût prononcé contre le roi, n'eût pas plus tôt reçu ces nouvelles qu'il me les fit communiquer avec allégresse, disant qu'il ne pouvait croire que les sérénissimes rois d'Espagne voulussent attirer la foudre sur eux, en rompant avec la couronne de France. Je me recommande de nouveau à vos bonnes grâces.
Venise, le 6 février 1495.
Votre humble serviteur,
Taddeus Vicomercatus '.
Gommines avait acquis, en ce moment, la conviction que Venise était d'accord avec le roi d'Espagne dans l'hostilité qui se manifestait contre la France. Pensa-t-il que l'on pou-^ vait prévenir l'explosion de ce mauvais vouloir par quelque tentative hardie , et qu'en présence des rassemblements de troupes vénitiennes dans la Polésine de Rovigo, il était licite de diriger un coup de main contre la cité même de Venise ? Nous n'oserions résoudre cette question , et nous nous bornerons à rapporter les faits.
Le corps d'armée confié au sire d'Aubignj, de la maison de Stuart, qui formait l'avant-garde, avait été, dès le début de la campagne, gêné par une partie de son artillerie trop pesante pour faire la guerre au milieu des montagnes. Il avait fallu la laisser à Gastro-Oano, et un envoyé spécial fut chargé de demander qu'on pût , à travers le territoire de
* Archives de Milan (trad.).
Venise, la transporter à Rayenne pour Fembarquer et la renvoyer en France. De là un grand émoi parmi les Vénitiens si prompts à s*inquiéter.
Le Sénat s'assembla, et on lui proposa la résolution suivante :
Il est décidé que noire sérénissime prinise répondra dans les termes que sa sagesse loi suggérera, en présence de monseigneur d'Argcnton , à Tenvoyé de Sa Msgesté Très-Chrétienne, sur la communication que celui-ci a souinise au Conseil, touchant le transport par mer de certaines pièces d'artillerie qui se trouvent à Castro-Cano et qu'on veut embarquer à Ravenne en destination du royaume, en ce sens :
Que nous avons remontré audit envoyé la difficulté d'embarquer ladite artillerie à Ravenne, à canse du défaut de port, et en même temps pour le danger qui pourrait s'en suivre* Néanmoins, si ledit envoyé trouve bon d'insister, noud sommes contents q[it'il le fasse avec notre permission et licence, sous cette condition que, pour des motifs raisonnables, ladite artillerie ne soit ni embarqaée, ni transportée sur nos bâtiments, et qu'il n'en résulte aucune charge pour notre territoire, sans utilité pour Sa Mi^esté Très-Chxétienne i lequel point sera justifié par nôtre susdit sérénissime prince, en employant les ai^uments les plus efficaces qui conviennent à la matière.
Lorsqu'on passa au vote t il y eut cent dil-sept suffrages contre, soixante-trois pour, et treize suffrages douteux : la résolution fut donc rejetëe.
Cent trente-une voix se prononcèrent pour :
Que la présente matière fût résolue le soir même et que tout membre de ce collège fût tenu de donner son opinion, à eine, par chaque abstention, d'une amende de cinq Cents ducats, exigibles par les avocats de la Commune, sans autre avis.
Trente-huit seulement demandèrent :
Que la présente affaire fût tgouraée au lendemain et que le Conseil fût convoqué de nouveau pour en délibérer.
Quarante-six émettent le vœu :
Qu'il soit répondu à Tenvoyé susdit en ce sens : Que nous avons remontré audit envoyé la difficulté d'embarquer ladite artillerie à Ravenne, à cause du défaut de port, et également pour le danger qui pourrait s'en suivre ; néanmoins, que si ledit envojé insiste, nous sommes contents qu'il puisse le faire avec notre autorisation et notre Ucence ; mais en même temps qu'il soit entendu que, par le moyen le plus prudent et le plus secret qu'il sera possible, le prince et le collège devront proposer et persuader audit envoyé d'employer quelque bâtiment étranger pour transporter ladite artillerie, et que le prince et le collège susdits prendront toutes les mesures convenables pour y parvenir.
Soixante-huit voix contre soixante dix-huit opinent :
Qn*il sera répondu audit envoyé en cette forme : Que nous avons remontré audit envoyé la difficulté d'embarquer ladite artillerie à Ravenne, à cause du défaut de port, et également pour le danger qui pourait s'en suivre; néanmoins, que si l'envoyé insiste, nous sommes contents qu^il puisse le faire avec notre permission et notre licence ; mais en même temps il sera entendu que si, cette réponse ayant été faite, ledit envoyé sollicite la faveur d'obtenir des bâtiments pour le transport de ladite artillerie , il lui sera répondu qu'il |iit à se pourvoir lui-même des bâtiments appartenant à des particuliers qui lui conviendront le mieux.
Enfin cent soixante-treize voix contre six déclarent : Qu'il sera répondu audit envoyé eu cette forme : Que nous
avons remontré audit envoyé la difflcalté d'embarquer la()ite artillerie à Ravenne, à cause du défaut de port, et également pour le danger qui pofirrait s*en suivre ; néanmoins, que si Fenvojé insiste, nous sommes contents qu'il puisse le faire avec notre permission et notre licence, sous cette condition : que, pour des motifs très-raisonnables, ladite artillerie ne sera ni embarquée, ni transportée dans le royaume sur nos bâtiments, et qa*il ne pourra résulter de ce transport aucun tort pour notre autorité, sans utilité pour le roi Très^hrétien : ce qui sera justifié par le sérénissime prince, en employant tous les arguments qui conviennent à la matière '.
Dans le midi de l'Italie , les armes françaises restaient victorieuses ; Gaete et Capoue étaient conquises, et les bannières flenrdelysées s'approchaient de Naples. Taddeo Vicomercati écrit au duc de Milan :
Illustrissime et excellentissime seigneur,
Ce soir, au sortir d'une fête que la seigneurie donne chaque année à pareil jour, j'étais allé me promener en barque sur le canal avec monseigneur d*Argenton, quand nous fûmes rejoints par un secrétaire de la seigneurie qui, en ma présence, ât connaître à monseigneur d*Argenton que la seigneurie avait reçu des lettres du 19, lui annonçant Tentrée de Sa Migesté à Capoue, où les habitants Pavaient accueillie avec toute sorte d'honneurs et de réjouissances. Aversa lui a fait offrir d'ouvrir ses portes et de se soumettre ; le territoire de Gaëte avait aussi été occupé et la citadelle de cette ville était sur le point de capituler. Il lui remit ensuite une lettre de monseigneur Pérou de Baschi , informant monseigneur d'Argenton des heureux succès de Sa Majesté Très-Chrétienne, de la prise de Capoue par son armée et de Tarrivée du comte de Pitigliano et de monseigneur Jean-Jacques Trivulce près de Sa Migesté. Monseigneur Péron pense que le
' Archives do Sénat de Venise (trad.).
I£i6 LETTRES ET NEGOCIATIONS
roi Ferdinand loi-même viendra en personne au-devant de Sa Mfgesté; il annonce Tarrivée à^vai trompette du seigneur Virginie Ursino, qui venait lui demander un sauf-conduit pour que 1^ dit Ursino pAt se rendre auprès d'elle. Il termine en disfiQt qu'il espère qu'on sera à Naples dans quelques jours. £n rentrant che^s moi, je trouvai un autre secrétaire de la seigneurie qui me fit )e même message , me donnant avis de rentrée du roi 4 Capoue et de la soumission d'Aversa et de Gaëte i Sa Mi^esté, Je me recommande toigours à vos bonnes grâces. Venise, le 26 février 1495,
Votre humble serviteur, Tapdeus Vicomercatus *.
Sur ces entrefaites, les Français marchaient toujours. Le 22 février 1495, Charles VIII occupa Maples. « Tout, (( dit Commines, se mit à faire bonne chière et joustes (€ et fastes, et entrèrent ep tant de gloire, qu'il ne « sembloit point aux nostres que les Italiens fussent « hommes ^. » Puis on joua en présence du roi des pièces satyriqnes où Ton tournait en dérision non-seulement le roi d'Espagne et le roi des Romains , mais aussi le Pape et le doge de Venise '.
La nouvelle de la prise de Naples arriva le 2 mars à Venise, comme nous l'apprend cette lettre de Taddeo Vicemercati au duc de Milan 3
J'ai coirimuniqué ce matin à la seigneurie la harangue que vous ^ adressée monseigneur de la Volte, ambassadeur du roi Très-
* Archives dç Milan.
* Mém., t. II, p. 397.
^ Et fact^ BQQt coram rege Francî» per suoa tragedis» et comedis» de Papa, Rpmanoram et Hispani» regibns ac Venetorupi iUustris- •imis ducibos, coUusorie et more gallico deriaorio. Relation anon^ ^Pv^ ^^e rhistoire de Charles VIII^ éd. Godefroy, p. 715.)
DE OOMMINËS. 167
ÇhiétiAu, et la réponse que tous Loi «tez faite, ainai que vous m'en chargiez par votre lettre du 25. Je loi donnai également lecture de Tavis de la prise de Naples par Sa Migesté Très-Chrétienne, comme vous meFavez prescrit par une autre lettre du 27. Le plus âgé des conseillers, en Tabsence du prince retenu par une légère indisposition, remercia Votre Excellence de sa bienveillante communication, en me disant qu'eux aussi avaient reçu oe matin même Tavis de l'entrée du roi Très-Chrétien à Naples et du retour du roi Ferdinand au château de TŒuf , tandis que ceux du Château-Neuf bombardent la ville de Naples, et les Français le Château-Neuf lui-même. J'ai fait la même communication à monseigneur d'Argenton qui a témoigné la plus grande satisfaction de vos bonnes dispositions envers son maître en me répondant que Sa Migesté est obligée à Votre Excellence et qu'il sait bi^i ce que vous avez écrit à diverses reprises au roi et à quelqu'un placé près de lui, que vous chargiez de lui communiquer vos lettres : il me remercia ensuite de ma communication et m'apprit qu'à l'instant même un chancelier de la seigneurie lui apportait des lettres de Naples, où le roi lui annonce son entrée au fort de Capoue avec sa garde et lui fait part de l'espérance qu*il a de voir prochainement tout le royaume pacifié ; en même temps il lui envoie une seconde lettre contenant la même chose, que monseigneur d'Ai^enton présentera demain à la seigneurie.
Venise, le 2 mars 1495.
Taddeus Vicomercatus *.
Lorsque les Vénitiens apprirent cette importante nouvelle, ils s'empressèrent de faire appeler Commines et de la lui annoncer, « monstrans en estre joyeux. » Ils ajoutaient toutefois que le château n'était pas conquis et qu'il 8*y trouvait une forte garnison. Commines comprit aisément « qu'ils avoîent bonne et seure espérance » que le
Chàteau-Neuf , où s'était enferme le marqnis de Pesoaire, ne partagerait pas le sort de la ville. On sut bientôt que le château était tombé au pouvoir des Français. Cette fois encore, ils flrent chercher Cûm^lines. Ils étaient au nombre de cinquante ou soixante dans le palais du doge, accablés de tristesse , la tôte baissée et cachée entre leurs mains, fi plus esbahis et plus espoventés x> que les sénateurs romains après la journée de Cannes. Personne ne s'adressait, soit de la parole, soit du regard, à l'ambassadeur français qui les regardait « â gr^tnt merveille. t> Seul, le doge ne paraissait pas troublé : il raconta ce qu'il venait d'apprendre, et le fit avec un air de satisfaction. Cet homme de bien, si sage, si aimable, méritait l'éloge qu'en fait Oom^ mines : a Nul en la compaignie ne se savoit faindre si bien « que Inj ^ » Commines , de son côté , , multiplia les offres et les assurances pour calmer les Vénitiens et « les ester de ce souspeçon. »
A Milan copime à Venise, cette nouvelle produisit une sensation profonde, et le duc Ludovic écrivit lui-même à Commines :
Nous avons récemment fait connaître à Votre Seigneurie que nous avions remarqué avec quelque tristesse que le roi Trèsr Chrétien ne nous avait pas annoncé la reddition de Naples. Nous sommes cepends^t de ceux q[ul ne céderions à personne au monde Thonneiir de prendre la plus grande part à ses succès et à sa prospérité, et partout où il a été et où il sera nécessaire d'aider Sa Majesté, elle peut compter que personne ne Ta fait et ne le fera de meilleur cœur que nous. C^est raffection singulière que nous partons à Sa Majesté, qui nous engageait à vous écrire com> bien nous aurions souhaité qu'elle nous donnât dans sa prospé-»
« Afcm„i. II, p. 418.
DE GOMMINES. 169
rité.quelque marque d'une sjmpathie, sur laquelle nous n'osions plus compter après le silence qu'elle gardait à notre égard. Main^ tenant que les lettres de Sa Majesté, dont la copie est jointe à celle^^i, nous ont été remises par monseigneur de la Yolte, non-seulement nous en avons éprouvé une extrême joie parce qu^ileût été impossible de nous écrire avec plus d amour, mais encore nous regardons comme un devoir d'en faire part à Votre Seigneurie, afin qu'eUe sache qu'autant nous avons ressenti de déplaisir ces jours derniers parce qu'on ne nous annonçait pas ce grand événement, autant nous éprouvons atgourd'hui d'aUégresse et de bonheur, en voyant Sa Majesté nous témoigner par ses lettres si affables qu'elle répond à notre affection et qu'elle Tapprécie telle qu'elle est, en se montrant persuadée que personne au monde ne se réjouit plus que nous de sa prospérité ^
Au moment même où le duc de Milan se livrait à ces emphatiques et fallacieuses protestations, il envoyait à Venise Tévêque de Côme, Antoine Trivulce, et Francesco- Bernardino Yisconti , et alors commencèrent secrètement et pendant la nuit ces conférences d'où devait sortir la ligue contre la France. Commines en fut instruit. Habile dans l'art de corrompre, « il avoit bons moyens d'estre adverty. » Il savait que l'ambassadeur espagnol avait passé déguisé à Milan et que Ludovic Sforza « conduisoit x> les Allemands, Aussi se fait-il honneur de sa perspicacité : « Geulx de Mila lan me vindrent veoir , dit-il , et m'apportèrent lettre de « leur maistre, et me dirent que leur venue estoit parce « que les Vénissiens avoient envoyé deux ambassadeurs à la « ville de Millan ; mais cecy estoit mensonge et tromperie « et toute déception, car tout cela estoit assemblé pour
' Airhivep de Milan (4 mars 1495).
cc« faire ligue contre le roy. Après me demandèrent si je « ne sçavoje point que estoit venu faire cest ambassadeur « d'Espaigne et celluy du roi des Rommains, affin qu'ils en « peussent advertir leur maistre. Pour ces raisons et ce voyant la ligue si approchée, ne voulus plus faire de c< l'ignorant, et respondis audict ambassadeur de Millan <c que, puisqu'ils me tenoient termes si estranges, je a vouloye monstrer que le roy ne vouloit point perdre « l'amytië du duc de Millan , s'il povoit remédier ; et moy, « comme serviteur, m'en vouloye acquiter et excuser des c< mauvais rapports que on en pourroit avoir faicts audict (c duc leur maistre , que je croyoye estre mal informé; et « qu'il debvoit bien penser , avant que perdre la recon- « gnoissance de tel service comme il avoit faict au roy, a que nos rbys de France ne furent jamais ingrats, et que, <c pour quelque parolle qui povoit avoir esté dicte , ne se ce debvoit point despartir l'amour de deux , qui tant estoit ce séante à chascune desdictes parties , et les prioye qu'ils ce me voulsissent dire leurs doléances, pour en advertir le ce roy avant qu'ils feissent aultre. Ils me jurèrent tous et ce feirent grans sermens qu'ils n'en avoient nul vouloir : ce toutesfois ils mentoient et estoient venus pour traicter ce ladicte ligue ^ »
C'est sous l'influence de ce sentiment et de cette émotion que Gommines adressa au duc de Milan l'une des plus belles lettres qu'il nous ait laissées :
Monseigneur, si très-humblement comme je puis, me recommande à vostre bonne grâce. J'ay receu deux lettres de vous, dont humblement vous mercie et répute à grant honneur dé
< Mém,, t. II, p. 414.
qaoy il Yoas plaist m'esoripre les choses qu'il vous semble où le Toj faalt reoongnoistre envers vous Tamour que tous luj avez portée et que lui portez, et suis très-jojeulx, monseigneur, de quoj TOUS le prenez à eueur; car ce me semble vraj signe d'amour, et vous dj bien, monseigneur, que si mon poToir estoit grant envers le dit seigneur, que je mettroje peine dé amender la faolte si elle y estoit, et m'en suis acquicté d*en escripre ; mais comme autreffois vous aj dit et vous Pavez congneu, ceste erreur ne procédoit point de luy , et la lettre que maintenant vous a escripte, est du jour ou du lendemain qu'il entra à Napples, et en aj de ceste date, mais les chevaucheurs ne sont point fort diligens, comme vous saura bien dire monseigneur de la Yaulte.
Le roj a eu deux de ses prédeéesseurs roys de France qui n'ont point esté ingras vers leurs amys de qui ils avoient receu plaisir. Le roj Charles son grant père estant en très-* grant nécessité des Anglois et en doubte du roy Alphons le Premier, allyé des dis Anglois, comme sa maison a esté de tout temps, luy requist ne luy vouloir faire aucun dommaige en Languedoc, ce qu'il povoit bien faire, car il estoit lors en Oathelongne, mais le dit roys Alphons luy fit gracieuse response, disant que, veu l'affaire en quoy il estoit, qu'il n'entreprendroit riens contre luy. Ceste responce garda le dit roy Charles, qui jamais depuis pour prospérité qu'il eust, ne voulut en son nom prester l'oreille à faire riens contre le dit roy Alphons.
Le feu roy Loys, à qui Dieu pardoint, voyant l'amour que luy monstra le feu duc de Millan Francisque^ vostre père, tant de luy envoyer gens d'armes à son affaire et d'un bon conseil qu'il luy donna, l'a aymé toute sa vie et tenu en aussi grant révérence comme s'il eust esté son père, et enoores le recongneut envers le feu duc Gualéace vostre frère en quelque temps que est passé, pour quoy conclus, monseigneur, que tous les plaisirs dessus dis ensemble ne sont point à comparer à ceulx que vous avez fais au roy de présent, et ay espérance qu'il ne
Touldra point estre mains recongnoissant enyers vous que ses prédécesseurs ont esté devers les dessus dis seigneurs , et si aura plus affaire de vous pour luy aider à garder le royaume de Napples, quant il en sera partj, qu^il n*a eu à le conquérir.
Plaise vous, monseigneur, toujours me commander vostre bon plaisir pour Tacomplir à mon povoir, en priant à Dieu, monseigneur, qu'il vous doint bonne vie et longue et tout ce que vous désirez.
Escript à Venise le ix* jour de mars 1495.
Vostre très-humble et très-obéissant serviteur, Philippe de Commtnes.
Je ne vous escrips riens des nouvelles d'icj pour ce que messeigneurs les ambassadeurs que vous j avez, vous adver^ tissent de tout*.
Commines jugea utile de répéter aux Vénitiens ce qu'il venait de dire aux ambassadeurs du duc de Milan : c Le
« lendemain, continue-t-il , allay à la seigneurie leur parler
c de ceste ligue et dire ce qu'il me sembloit servir au cas ;
c et entre aultres choses, je leur dis que en l'allyance qu'ils
€ avoient avec le roy et qu'ils avoient eue avec le feu roy
c Loys son père, ils ne povoient soustenir les ennemys
c l'ung de l'aultre , et qu'ils ne povoient faire ceste ligue
€ dont l'on parloit, que ce ne fust aller contre leur pro-
c messe. Ils me feirent retirer ; et puis quant je revins, me
« dit le duc que je ne debvois point croire tout ce que l'on
c disoit par la dicte ville, car chacun y estoit eu liberté et
f povoit chascun dire ce qu'il vouloit : toutefois, qu'ils
* British Muséum, fonds Égerton, 19Ô3, f> 1. Cette lettre a été publiée par M. Charavay dans V Amateur d'autographes du 16 avril 1-865, et il en existe une traduction italienne aux archives de Milan.
• n^avoient jamais pensé faire ligue contre le roy, ne jamais «( ou; parler ; mais, au contraire, qu*ils'désiroient faire ligue c entre le roy et ces aultres deux roys et toute l'Italie, c et qu'elle fust contre ledict Turc, et disoient encores f qu'ils ne feroient riens de nouveau, que je n'eusse resc ponce du roy ou que le temps de l'avoir ne fust passe ; « et me monstroient plus honneur qu'à ceux de Millan ^ » Quatre mois s'étaient écoulés au milieu de ces intrigues qui avaient toutes pour but de se concilier l'alliance des Vénitiens. Les ambassadeurs milanais, allemands, espagnols ne cessaient de réitérer leurs communications. Commines, de son côté, faisait le mieux qu'il pouvait *, mais sa tache devenait de jour en jour plus laborieuse et plus accablante. Ne pouvant plus compter sur Tenvoyé milanais, il avait à lutter ouvertement contre deux autres ambassadeurs* L'un était celui du roi de Naples qui offrait aux Vénitiens tout ce qu'ils voudraient, et qui ne cessait de leur représenter le péril qui existerait pour eux si le roi réussissait dans son entreprise. L'autre était celui de Bajazet, allié au Pape contre la France. Commines rapporte qu'il le vit plusieurs fois ', et nous parle avec grande estime des empereurs des Ottomans, surtout du plus illustre d'entre eux, de Mahomet II qui était à la fois sage et vaillant et peut-être plus sage que vaillant, car, de même que le roi Louis XI , a il usoit plus de sens et de cautelle que < de vaillance, ne hardyesse ^. i Aussi ce Turc , qui ressemblait fort au roi Très-Chrétien , pouvait-il être placé à
* Mém.,t.lhp.4\5.
* Mém., t. II, p. 417.
' Mém., t. II, p. 412.
* Ifém., t. II, p. 285.
174 LETÏKKS ET NÉGOCIATIONS
côte de lui, c parmi les plus grans hommes qui ayent < r^gné depuis cent ans ^ »
A cette partie du séjour de Commines à Venise et à sa lutte ayec Tambassadeur de Baja2et II , se rattachent des souvenirs qui méritent d*dtre recueillis. Depuis Corfou jus* qu*à Nègrepont, depuis Athènes jusqu'à Constantinoplci des milliers de chrétiens n'attendaient qu'un signal pour prendre les armes. Ils adressaient à Venise des messages qui passaient sotts les yeux de Commines, et Commines, à son tour, interrogeait les marchands qui connaissaient lé mieux les mers de la Orëce *. Noble page de la vie de Corn* mines qui, au milieu de tant de ténébreuses intrigues, servit du moins cette généreuse pensée de Taffranchissement de rOrient, que le xix* siècle est si lent à accomplir.
Le traité conclu à Rome le 15 janvier 1495 avait remis entre les mains de Charles VIII le frère de Baja2et, l'in'^ fortuné Zizim , dont on espérait un important appui dans l'expédition projetée contre les Infidèles. Malgré Venise qui venait de traiter avec les Turcs pour mieux surveiller les succès de Charles VIII, Commines préparait xu\ soulèvement en Macédoine < qui fut , dit-il , patrimoine d'Alexandre '. » Un Comnène vint s'aboucher avec lui et fut caché pendant plusieurs jours dans son palais. L'archevêque de Durazzo^ Albanais de naissance , se rendit aussi à Venise pour acheter des armes : Commines ne cessait de presser son départe lorsque les Vénitiens le firent arrêter. La fortune des Com-« nène ne devait plus se relever, et les efforts de Commines
• Afém,, t. II, p. 287.
* Mém., t. II, p. 400.
' Àfém., t. II, p. 291.
m COMMINES. 175
86 bornèrent à faire rendre- la liberté à rarcheyéqne de Doraiizo. Nous trouvons à ce sujet quelques lignes dans la correspondance des ambassadeurs milanais :
Illustrissime et ezcellentissime seigneur,
L'archevêque de Durazzo, qui se préparait à partir ces jours derniers pour se rendre dans le Levant, comme TaddAe en a informé Votre Excellence , a été relâché , grâce à Tappui , à riofluence et aux prières de monseigneur d'Argenton.
Venise, le 10 mars 1495.
Vos humbles serviteursi Ant. Trivulce, évéque, Franciscus-Bkrnardus Vicecomes
et Taddeus Vicomercatus *.
Il était évident à tous les yeux que la conquête française àKaples ne serait pas durable. Tout ce qui avait été fait, avait mécontenté la population, c Le roy ne pensoit qu'à • passer temps, et d'aultres à prendre et à prouffiter *. » Le moment approchait où une vaste confédération allait réunir toute Tltalie contre Tinvasion étrangère.
Commines eut soin d'adresser au roi le sombre et sincère tableau de la situation politique dans le nord de la péninsule, situation aggravée par les prétentions du duc d'Orléans, qui s'arrogeait sans hésiter, dans son château d'Asti, le titre de duc de Milan. Il insista pour que les Français se montrassent plus prudents et songeassent à consolider leurs victoires ; mais, comme il nous l'apprend, c il eut maigre < responce '. »
' ArchiTes de Milan (trad.).
* Mém., t. II, p. 426.
» .Ww., t. II, p. 417.
Le 30 mars 1495, Commines voyant que les circon-' stances devenaient de plus en plus graves, se rendit à la seigneurie, et demanda qu'on ajournât de quinze jours la conclusion de la ligue , afin qu'il eût le temps d'écrire de nouveau au roi et de recevoir sa réponse.
Il était trop tard. La ligue fut signée la nuit suivante < On appela Commines le lendemain matin de fort bonneheure^ et le doge lui laissa à peine le temps dé s'asseoir, avant de lui faire connaître la conclusion d'une étroite alliance entre le Pape, le roi des Romains, le roi d'Espagne, le duc de Milan et la République de Venise, pour la conservation de leurs États et la défense de Tltalie. Cette fois, les magistrats de Venise étaient joyeux et fiers, réunis en grand nombre et portant tous la tête haute. « J'avoye le cœur c serré » raconte Commines, et estoye en grant doubte de c la personne du roi et de toute sa compaignie^ » Puis quelques paroles furent échangées à part , en dehors de la communication ofScielle des Vénitiens. Commines se vante de s'être plu à leur dire (tant il les voyait soupçonneux, et préoccupés du soin de conserver le secret de leurs résolutions), que, dès la veille, il avait tout appris et tout écrit au roi. Ce qui paraît hors de contestation, c*est que Commines fut plus ému qu'il ne l'eût été, si un avis fidèle loi était déjà parvenu, et d'autre part, que les Vénitiens cherchèrent à le tranquilliser en lui disant < qu'il n'y avoit < riens contre le roy, mais pour se garder de luy '. > Ils ajoutaient qu'il ne voulait pas que le roi continuât à abuser tout le monde par ses paroles, car, au lieu de conquérir le
* Mém,, t. II, p. 417.
* Mém., t. Il, p. 420.
DE COMMIKES. 177
royaume de Naples et de combattre les Infidëles^l songeait à détruire les États de Milan et de Florence et à occuper ceoT de l'Église. Gommines répondit que les rois de France, loin d*enleyer quelque chose à TÉfflise, l'avaient toujours protégée , que d'ailleurs toutes les raisons qu'alléguaient les Vénitiens^ n'étaient pcHnt celles « qui les mouvoient» mais a qu'ils avoioit envie de troubler l'ItaUe et faire leur « prouffit. — Us prindrent cela ung peu à mal» ce me diet < l'on ^ » Néanmoins, au moment où Commines voulait se retirer, ils le firent rasseoir , et le doge lui demanda s'il ne voulait pas teir^ quelque ouverture de paix. Venise, viUe de marchands comme Florence, eût désiré atteindre le bnt qu'elle se proposait, plutôt en se montrant capable d'entreprendre la guerre qu'en la £Bdsant imprud^oiment.
Il 7 avait toutefois dans ce traité des clauses secrètes que le doge avait eu soin de passer sous silence. Venise s'engageait à favoriser de sa flotte le débarquement des Espagnols dans le royaume de Naples ; et le duc de Milan devait enlever Âsti aii duc d'Orléans, tandis que le roi des Romains envahirait la France par ses frontières de l'est et du nord.
Un historien vénitien, Pietro Bembo, rapporte ainsi la mémorable séance dont nous venons d'emprunter le récit aux Mémoires de Commines : « Quel que fài le nombre des « ambassadeurs et des citoyens qui prirent part aux négo- « dations, quelque fré(]|uentes qu'eussent été les délibé* « rations, la discrétion des sénateurs et des autres magis- « trats avait été si bien maintenue par l'ordre des Dix, que « Philippe de Commines , envoyé du roi Charles , qui tous
* Ifém., t. II, p. 422.
COJIVINES. -* 11. 13
178 LErrRES ET NEGOCIATIONS
« les jours se rendait à la seigneurie et voyait les autres « ambassadeurs, ne parvint toutefois à rien connaître. Cest « pourquoi, lorsqu'il fut appelé à la seigneurie le surlen- « demain du jour où le traite avait étë écrit, et lorsqu'il « apprit du doge la .conclusion de Falliance et le nom des <i alliés, il faillit perdre connaissance. Cependant , le doge « lui déclara que ce qu'ils avaient fait, c'était non pas pour « entreprendre la guerre contre qui que ce fût, mais pour « se défendre, s'ils étaient attaqués. Enfin, Commines « reprit peu à peu ses esprits : Quoi ! dit-iU mon souverain <c ne pourra rentrer en France? — Certes, il le pourra, «( reprit le doge, s'il veut y retourner en ami, et nous lui « viendrons en aide de tout ce qui nous appartient. — Après d cette r^nse, Commines s'éloigna, et quand, sortant de <( la seigneurie, il descendit l'escalier, il se tourna ver£ le « secrétaire du sénat qui l'accompagnait : « Je te prie, mon c( ami, lui dit-il, de me répéter le discours que m'a adresse le « doge; car j'ai tout oublié ^ » On sent dans la relation de Bembo l'orgueil du Vénitien qui triomphe de l'humiiian tion de l'ambassadeur français et se plaît à l'exagérer.
Après l'audience, Commines s'etant retiré chez lui, tous les ambassadeurs de la ligue se réunirai, et le seigneur d'Argenton aperçut l'envoyé de Naples qui avait revêtu une robe neuve et qui se montrait fort joyeux « et avoit cause. » L'après-midi, les ambassadeurs se promenèrent dans des barques ornées des écussons de leurs maîtres, où des ménétriers jouaient en signe d'allégresse. Ces barques pas* seront sous les fenêtres de Commines. Le soir, il y eut une grande illumination accompagnée de salves d'artillerie , et
^ P. Bkmbi, ffist. ven,^ p. 36.
CommiBes, cache dans une gondole couverte, alla, <x environ « dix heures de nuict » voir la feste (ce sont ses exprès*a sionfi), par espéclal devant la maison des ambassadeurs, « où se faisoient bancquets et grans chiëres ^ n
Cependant^ une filte bien plus solennelle encore était fixée au dimandie de Pâques Fleuries, qu'on appelle en Italie le dimanche de l'Olive (12 avril 1495). Ce jour-là, tous les ambassadeurs, portant à la main un rameau d'oliTier , se rendirent à la chapelle de Saint-Marc» en suivant une galerie tendue de tapisseries et érigée en leur honneur. Plusieurs, les Allemands surtout, portoient des robes de velours cramoisi données par la République. Peut-être les Allemands, vietcmeux dans leur intrigue, parurent-ils très-grands A Commines, mais Q se borne à remarquer avec ironie que les robes neuves qu'ils reçurent, étaient bien courtes. On rq^rësenta ensuite des myst&res et des personnages bien différents de ceux joués par les Français à Naples. Le premier rôle était rempli par l'Italie, flëre de trouver des défenseurs de sa liberté sur les rives du Danube comme au pied des montagnes de la Gastille.
Commines avait été invité par deux fois à cette fiSte ; on comprend qu'il s'en excusa. Ce qui ajoutait à son humiliation, c'est que les ambassadeurs de MUan et de Fer-* rare, qui lui avaient tenu compagnie pendant plusieurs mois, « faisoient contenance » de ne plus le connaître. Cependant Commines, dès le jour où il entendit que le Piq^, mettant un terme à de trop longues accusations, ayait &it écrire dans la ligue que son but était avant tout de réunir la chrétienté contre les Infidèles , résolut de cher^^
I8j0 LETTRES ET NÉGOCIATIONS
cher parmi les Infidèles l'allié da roi très-Chretien. L'ambassadeur turc à Venise avait reçu Tordre de s'éloigner : il Tint , pendant la nnit qui suiTit la fSte de rOlive, trouver Commines dans sa chambre, et passa quatre heures avec lui. « Il avoit, dit Commines, grant envie que son « maistre fust nostre amy ^ » Commines sans doute ne le désirait pas moins. Charles VIII était allé à Naples malgré le Pape, en reprochant au Pape de favoriser les lufidëles : il pouvait être utile qu'il en revint, encore malgré le Pape, mais, cette fois, secouru lui-même par les Infidèles *.
Commines rapporte dans ses Mémoires qu'avant la conclusion de la ligue, il avait eu soin d'engager le roi à commencer sa retraite, le duc d'Orléans à se fortifier à Asti contre les Milanais, le duc de Bourbon , lieutenant du roi en France, à envoyer des renforts au duc d'Orléans. Cela peut être vrai, mais il faut toutefois reconnaître que tous les documents où se retrouvent cette sollicitude et cette prudence, sont postérieurs à la ligue de Venise.
C'est à la seconde semaine du mois d'avril 1495 qu'appartient la lettre suivante adressée par Commines à Charles VIII :
Sire, je vous ai escrîpt puis deux jours, et deux fois par avant, depuis ceste ligue, par le chemin de Bologne. Ces gens icy ont eu peur que vous ne vinssiez droit à Rome, dès que vous s^an* riez ces nouvelles , qui est la cause pour quoj ils ont pensé y pourvoir ; et pour vous empescher' de n'entreprendre, ils font
* Mém., t. Il, p. 224.
' Le 13 mai, une «mbassade tarque se rendit à Naples près de Charles YIII. BuUetin de Vannée éTItalie, par M. dr la PiLoiteB- KIB, p. 281.
* Var. : vous garder. Texte de SaintrPëtersbourg.
tirer toutes leurs gaières en une petite ide plut près de Fouille que n*est Courfou, et me semble qu*il n*j doit avoir que soixante milles ; et j pourront estre assemblé» dMoj à trois semaines, et font leur compte que» si vous entreprenez rien, qu^ils mettront gens en Fouille. Voilà sur quoj ils fondoient ce réconfort qu'ils donroient à ces chasteaux * de Fouille, dont j'aj fait mention pur mes autres lettres. Des quatre galères qu'ils armoient en ceste ville, les trois sont parties ceste nuit, et leur provèditeur, qui est le frère de messire Hiérôme George ' ; ils ont eu lettres cer» taines, et j'en aj veu , de la perdition de deux gualéacas de Flandres et une nave, sans s'en estre échappé wX seul homme de huit cens.
A ce soir arriva ung courrier de marcheans, parti, le XXV de Tautre mois, de Bruges. Uïig marchand de Flandres et un Florentin m'ont monstre lettres ûdsant mention de Tallée de celui qui se dit duc d'York ' en Angleterre , s'il peut, et que pour ce, il en faisoit les apprêts * ; il ' est passé par Wormes, il n'y a que six jours, et dit que le roy des Romains 7 estoit et qu'il amassait force gens pour venir en Italie , et que par tout son chemin en venant, il n'a entendu * parler d'autre chose ; et à Disebourg on a fait monstre de environ VP hommes à cheval, es environs dudit lieu. Le nombre de ces gens se fait bien grand par les lettres arrivées icj ^, je le crois beaucoup moindre * ;
' Var. : à ces marchans. Pap. Fontette.
' Hieronimo Zorzi, ambassadeur en France.
* Peterkin Werbecque.
* Avant de quitter les Pays-Bas, Peterkin Werbeoqae s'était engagé, par an traité secret signé à Malines le 24 janvier 1494, à transmettre à Philippe le Beaa, s'il réussissait, tous ses droits aux couronnes de France et d* Angleterre. La veuve de Charles le Téméraire, Marguerite d'York, présida à oe traité : Werbecque n'était que son instrument.
' Le mot il s'applique au courrier.
* Var. : n'a ouy. Pap. Fontette.
' Var. : par les AUemans d'icy. Pap. Fontette.
* Var. : je le crois advancé maintenant. Pap. Fontette.
mais sa venue « je ne la mets en nui doubte, s'Q ne lui survient autre chose.
Geste sdgneurie * a fait dépesoher plusenrs grans ambassadeurs , messire Zacharini Contonna *, qui fut en France, et celuj que vous vistes vers Ast avecques le duc de Milan, au roj des Romains ; messire Francesco Capello, qui aussi fut en France, et ung autre, en Espagne : ils passeront par Languedoc. On leur peut dire qu'ils retournent qui voudra, sans autre rudesse, et vont pour se tenir ferme une pièce. Bs en ajoustent encore ' ung à oeluj qu*ils ont à Milan, et ung à Rome, qui Mt par tous les lieux de la ligue, deux. L'ambassadeur d*Bspagne m'a envoie veoir, qui est encore malade, aussi bien que moj, disant qu*il avoit lettres d'Espagne et que leur apprest estoit fort grant, mais qu*il n'estoit nouvelles qu'ils bougeassent, et conseille, comme déjà vous aj dit, sire, par deux fois ^.
Ung serviteur *que le due d'Urbin a en ceste ville, me vint hier veoir , et estoit venu pour accorder son maistre à ceste seigneurie, et m*a advertj qu^ils ne vouloient faire nulles* dépenses nouvelles, si vous ne vouliez faire autre chose; et 8*off^, si vous le voules, pour le partj qu'il estoit avec le roy Ferrand, Vous sçavez quels gens il a et sa situation; mais si vous aviez le seigneur de Pistoie ^ et luy, et les Florentins vos amis, vous tiendriez une barrière au travers de lltalie et d'une mer à l'autre. Et me desplaist , sire , de si longuement avoir escouté cette liberté de Pise, car vient au contraire en
* Var. : ceste sër^niiaiine. Pap. Fontetto.
* Zaccaria Contarini et Francisco Capello ftirent envoyés en France par les Vénitiens en 1492.
* Var. : Il 7 a d'autres envoies. Texte de Saiut^Pétersbourg.
^ Le texte de Saint-Pétersbourg porte : • Qtt'U n'estoit nouvelles f qn*ils bougesssent de oeste ville, comme içj à vous ay dit, sire, par t deux fois, i
' Var. : nng secrétaire. Pap. Fontette.
^ Var. : Aoltres.
T Var. Pestre; Peacaire?
eeste Italie, a esté matière de doubte ^ et semblera advis aux Florentins» à eeste heure» que la ligue leur portera ajde ; et leur fut hier icj offert i*j entrer» s*ils youloient ; ils disent que ce fut avec offres de leur rendre leurs places, mais je n*en suis pas certain.
Les menaces aperessent chascune heure» et ne se dit rien dé eeste ville ', sinon qu'ils ne vous youldroient point nuire au fait du royaume» mais vous ayder à retourner seurement chez ces gens de Milan. Je parle ung petit gros , mais ce sont eux ' qui ont la plus grande peur. Pour cent hommes qui viendront en Piémont, on dira icy cinq cens.
On fait grant apprest, sire» en eeste yUle, pour dimanche, et sera nouée eeste ligue en présence du duc et de tous les ambassadeurs qui en sont» retournans de la procession, lesquels tiendront chascun une palme à la main , et aussy à Milan et aux autres lieux de eeste ligue» selon le commandement * du Pape '.
Presque aussitôt après» Gommines adressa cette autre lettre au roi de France :
Sire, je vous aj escript deux fois de renc par Boulongne, pour ce que j'ay perdu la praticque de m'ajder des courriers de eeste
' Comminet avait écrit d*abord : < Et déplaUt fort, si n'est la peur de Pise» à tous ceux qui seroient au contraire en eeste Italie. •
' Yar. : Et ne dit nul de oeste Tille pis. Pap. Fontette.
' Le mot : ewo, rapproché du mot : «^ de la phrase suivante : paraît se rapporter aux Vénitiens et, d'autre part, on semble dire que les Vénitiens auraient va avec plaisir l'année de Charles VIII rentrer dans les Etats de leur allié» le duc de Milan. Il y a peat*dtre ici quelque lacune. Je lis dans la minute conservée à Saint-Pétersbourg, « Ces gens de Milan sont oeulx qui ont le plus peur; » et, en effet, c'étaient les Milanais qui avaient le plus à slnquiéter de la réunion des hommes d'armes français dans le Piémont.
^ Var. : de ce bon pape. Pap. Fontette.
> Minute à Saint-Pétersbourg, Bibl. imp. Doc. fr. LXXI, 116; Papiers Fontette, Bibl. imp. de Paris; Mém. de Gommines, éd. Dupont, t. m, pr. p. 413.
aeignearîe. Par la derrenière, faisois mention des gws que ceulx-oy et le duc de Miilan dévoient envoyer à Rome, lesquels commencèrent h jer à payer et à ûdre partir les chiefs des gens de pie et d'aucuns cheyaulx-légiers ; et pour ce qu'ils n'ont point leur nombre entier à beaueop près, ils s'en vont à dilligenoe à Rome les faire là. Et ont envoyé ceulx-cy cinquante mille ducats comptans ; je ne sçay si Millau en paye sa part, et les ont voulu faire payer par changes, mais ils n'ont trouvé nul qui en ait voulu prendre la charge. Au XX* de ce moys , doivent estre à Rome ceulx qui ont esté ordonnés par eulx pour la seurté du Pape, et envoyent des gens d'armes en bon nombre à Ravenne.
Le roy des Romains reçoit argent aussy icy, mais je ne sçay la somme ; mais je sçay bien qu'il en recevra largement , tant à cause de ceste ligue que de son mariaige, mais je suis bien certain qu'il en reçoit icy et en quelles mains il tombe, et Iny envoyé ung marchant aleman beaueop drap d'or et drap de soye pour estre à Pasques à Pisebourg ; mais ils persévèrent icy à dire qu'il sera à Trente audict jour, et croy, sire, pour certain, qu'il sera brief après en Italie, et en grant compagnie, et que l'intention des aucuns est qu'il yra le plus près de vous qu'il pourrast ; et sçay bien que ung ambassadeur a aigourd'uy dict que l'argent leur fauldra, ou qu'on verra qui aura du meilleur de vous deux. Vous avez tous deux des gens de bien : l'assemblée en seroit bien périlleuse ; et vous parle voulentiers clèrement de oecy, affln que tous deslibérez bien tout ce que vous avez à faire avant le besoing, et que vous ne mettiez point sa venue en doubte ; et si l'acord se povoit trouver, vous feriez bonne euvre.
Le médecin qui me pense, qui est de Flandres (monsieur de Citain le cognoist bien : il est aussi saige homme de son estât qu'il y en a point en Italie), il a pensé ung de ces Alemans iqy, et m'a dit, à cest après-disner, qu'ils luy ont dit que si vous ne touchiez à riens de l'Empire, ni ne reteniez de celuy de l'Eglise, que vous n'aurez point de débat ensemble. Je luy ay dit que vous ne pensastes onques usurper ne sur l'un, ne sur l'autre;
mais que par force ne vous feroit-Fon riens taire. Je le d j pour ce que croy quMl yous sera parlé de tontes ces restitutions. Il m'a dit aussj qu'il avoit entendu que le duc de Millau enyoyoit gens à Pise. Ung autre m*a dit que messire Gualéace * ou Fracasse * Tont au devant du roj des Romains, car ne doubtez point que de ce costé il sera faicte la diUigence telle comme à vous» sire, pour Tavancer.
A ceste propre heure est venu devers moj le secrétaire prin* cipal de ceste seigneurie; car ce sont leurs messaiges, et est présent à toutes choses, et est celuj qui a hanté en France, dont j'aj parlé par autres lettres, et est bien saige homme ; et depuis qu'ils me signifièrent ceste ligue, ne suis bougé de mon logeis pour la âèvre^qui m'estoit prinse ung jour devant, laquelle j*aj encores, par quoy ils n'avoient riens sceu de mes nouvelles, nj moj des leurs ; et m'a dit qu'il me venoit viseter de par leduc, et m*a offert médecins et autres choses nécessaires , et après avoir parlé de ce propos une pièce, s est voulu départir. Quant il a veu que je ne luj disoye riens, il est entré à me dire qu'il se esbalssoit comme, Tautre jour, je m'estoje tant mescontenté, et que onques ceste seigneurie n'entendist riens faire contre TOUS, ny empescher à la possession du royaume qu'ils vous ont laissé prendre à vostre aise; mais que par sa foy, ils ont eu paoar et d'autres aussy. Je luy ay dit que le duc de Millau feignoit d'avoir ceste paour pour la leur faire plus grande, af&n de les fourrer en ce brouillis, qui sera plus grant qu'ils ne l'ont entendu et plus long. Il a dit que , sans nulle doubte , que en nuUe chose du monde ils ne vous feront empeschement, sauf que de leur pouvoir ils vouldroient sauver ce qui est d'Italie de vos mains, excepté le royaume, et que vous pouvez bien considérer, aux poursuites qu'ils ont eues, qu'ils vous pourroient bien faire pis s'ils vouloîent; mais qu'ils n'entendent avoir rien mué de ce qu'ils vous ont promis dès le commencement.
* Le comte de Gigazzo? Cf. Bull, de V armée A* Italie, par M. de la Piix>R6ERiB, pp. 322 et 350.
* Galëas de San-SeverinOi surnommé Fracazza.
Ub ont envoyé un grip * à leur oappitaine-général <, qui est en Ck)urfou, mander qu'il assemble là leurs galées soutilles ', qu'ils ont dehors, qui sont enyiron trente. Ce lieu est près de Fouille, et le dj pour s^en prendre garde pour ce que je vous diray après. Ils en ont encores quinze qulls yeuHlent faire partir, qui ne sont encores acheyées, commanceans toutes» et 7 besoignent en une mervelleuse dilligence, et, comme il y en a une preste, ils mettent ung cappitaine dessus et autres officiers vénitiens, et les envoyent içy près, en Ësclayonye et en Dalmatye, pour prendre le reste des gens , et fais mon compte que dedens huit jours elles seront toutes parties. II. y a trois hâves qu'ils font neuves, dont il y en a une fort grosse ; le bailly de Berry Ta veue. Ceulx-là iront aussy ; mais je fais mon compte qu'elles ne sauroient partir de troys sepmaines, et auront quarante-cinq gualées et quelques sept naves en tout; mais ils en peuvent bien âner là plus largement s'ils veulent, et de tout temps ils font là leurs assemblées, pour ce que c^est la saillie de leur gouffre.
Aucuns marchans de Fouille qui sont de Trane, qui sont en ceste ville, à qui il a esté prins de leurs biens, pour ce que Ton disoit qu'ils estoient absens, sont allés au duc, ennuyt , pour luy demander lettres de recommandation, car ils vouloient aller vers vostre vice-roy en Fouille *. Ils n'ont peu parler à luy ; mais il est saiUy ung secrétaire à qui ils ont dit leurs cas, lequel sur le champ a respondu qu'ils eussent patience trois ou quatre jours , et qu'ils pourroient bien veoir quelque autre chose qui leur plairoit. Et en ceste propre substance a ennuyt parlé l'ambassadeur du roy Alphons à ung petit vieillot qui est ici, dont autresfois ay escript à monseigneur le séneschaJ, et cela, sire, est la cause pour quoy j^envoye ceste lettre par homme exprès, vous suppliant, sire, me mander qu'il vous plaira que
* Le çrip est un naTire léger. Commines en parle dans ses Mémoires.
* Antonio Grimani.
' Ce mot a été probablement mal lu. Il faut, je crois : sous teilles, sous voiles.
* Gabriel d'Albret,
je ddviègne avant que le temps empire, et aussi à grant peine me sonffiriroient ioj ; car depuis Ponziesme du mois passé ne receu lettres de vous , et n*oubliez pas mon huille * que j'aj demandée, ou autre chose pour me tirer d^icy, si c^est vostre plaiflir.
Je ne scay, sire, s'il y a plus rien en PoaîHe qui tienne, car on parle d'Otraate et du chasteau de Brandis. Les guaUaces qui doivent apporter leurs stradiots, seront brief avecques leur eappitaine-général de leur retour, et m^a-l'en dist qu^ils les feront deschai^r en la terre de FÉglise. La perte de leurs deux gnaléaces de Flandres et de la nave garde beaucop de gens d'estre en ceste ville * : il y avoit quarante gentilshommes dessus'.
En même temps, Commines écrivait au cardinal de Saint- Halo :
Monseigneur, j*ay escrit au roj deux lettres et ceste-cj depuis la conclusion de cette ligue, et à vous une. Depuis que cette lettre au roy a esté faite, m'est venu voir ung qui sçait quelque chose, m*assurer sans doute de la venue du roy des Romains et que de grandes choses se vante Tambassadeur du roy d'Espagne dès qu'il sera en Flandres, lequel a eu lettres et dit que de Flandres sont arrivés gens en Sicile, comme luy a dit ledit ambassadeur. Je luy ay demandé s'il savoit combien receut le roy des Romains à ceste heure; il ne me l'a sceu dire , mais ce qui luy a esté promis là, c'est six-vingts mille ducats. Ung Vénitien mal content de cette ligne (mais veut montrer le contraire et l'on trouve qu'il y a aidé) a dit ce matin à l'ambassadeur du roy Alphonse et devant tesmoin : « A i ce point estoit grand chose à nous d'avoir fait ceste ligue, t
* Ce mot semble avoir été mal transcrit, et J'ignoro comment on peut le remplacer.
' Cette phrase parait incomplète.
' Hém,, t. m, pr. p. 408 (d'après les papiers Fontette). n
L*aatre a dit que ouy» maia elle leur estoit séante. Il loj a respondu : c Traistre, tout se perd en Italie si ce roy de France c eschappe, car s*il mouroit un de ces rojs ou le duc de Milan ou c que quelque brouille vînt en Alemagne, nous en serions mal. » Je ne dis rien, ne quoj, nj par espouvantement pour donner doute à nul, mais pour dire oe que c*est et afin qu'il avise à son faict et dilligence, et de ouïr chacun ne vous couste rien, et je dis moins de ce que me disent ceux qui savent bien le vouloir de leurs maîtres ou ce que feront. Il n'y a nul de ceux qui se sont déclarés, qui ne vous voulsist bien de tant obliger à luy que nous aider à retourner, nos bagues sauves, laissant le rojaume ; et ce que chacun vous en pourra dire, m!e8t dit icy, et ces offl'eslà se pourront hausser ou baisser selon que nous trouveront fors. Dieu vous veuille garder de cet inconvénient, mais si cela venoit, la manière de pratiquer seurement ce retour seroit plus seure avec ceux icy que aultres, pour la quantité grande de leurs navires et pour vous tous aider à repasser.
Je ne scaj si vous n*avez nul ambassadeur devers les Suisses, mais si vous avez à venir là où je crois, y devriez despendre quelque argent pour essayer à en fourrer une bande en le paya du duc de Milan, et encore qu'ils ne pussent pas faire grand chose, qu'ils meissent les feux, et semblablement vos gens qui seront du costé du Piedmont, s'ils n^ peuvent avoir intelligence, car je fais mon compte que tostilen viendra; il n'y a que cela au monde qui les espouvantast, car la crainte de la perte leur va devant toute chose. J^ay esté mal traité de nouvelles particulières, veu le lieu où j^estois. Le roy a grande chose en question et a bien besoin de choisir bon party. Pour cent hommes quil fera venir en Piedmont, il sera bruit de cinq cens. Vous savez bien, monsigneur* que si je m'en vais, que l'on le redira, et si ne sçay par où je puisse passer en seureté, car icy j'ay beaucoup parlé contre le duc de Milan, avant la conclusion de la ligue et le jour qu'elle me fut dicte, et y a eu maint débat parmi ces Vénitiens avant la conclusion ; mais puisquMls y sont, en tout et partout s'en voudroient montrer
les chefs, mais tnoins pénlleus contre la personne du roj, ni à le vouloir de tous points fouUer, que les autres ; mais je ne seray plus bon de rien à traiter ayec eux, veu la façon comme nous sommes départis. Si est service que je vous puisse faire, en le me faisant sçavoir, monseigneur, je le feray de bon cœur *.
D'autres lettres de Commines que nous ne possédons plus, furent envoyées au duc d'Orléans et au duc de Bourbon. André Thévet y fait peut-être allusion quand il dit dans son livre de la Vie des hommes illustres : « J'ai quel-* « ques lettres missives du seigneur d'Àrgenton , qui sont « fort nécessaires pour le discours d'une si célébrée entre- « prise*. » Il est à regretter qu'elles ne se retrouvent plus, et nous sommes réduits à citer les documents où elles sont mentionnées.
Le 14 avril le duc d'Orléans écrit au duc de Bourbon :
Monseigneur mon cousin, présentement et depuis ce matin que je vous ay escrit et dépesché la poste, ay eu un paquet de lettres de monseigneur d^Argenton estant à Venise, lesquelles il m'a fait sçavoir que les ouyre et voye et incontinent les vous envoyé en diligence, ce que je fais par ceste poste, et par icelles pourrez amplement voir et sçavoir du fait du roy en Italie, où, pour Dieuy monseigneur mon cousin, pourvoyer en tout extrême diligence, et principalement à m'envoyer gens à ce que je puisse garder les passages des montagnes pour avoir secours de France, afin d*éviter aux inconvéniens et sauver la personne
* Bibl, imp. de Saint-Péterhourg, Doc. fr., vol. 71, n* 118. Une partie de cette lettre a été publiée par M"« Dupont (Mém.y t. III, p. 416), comme adressée au seigneur de Beaigau.
' Ce ne sont pas les seuls documents que nous ayons à regretter. Commines correspondait avec Sébastien Badoer, ambassadeur vénitien à MUan (Romanin, Stor. docuwi» di Venezia, p. 57). Aucune de ces lettres n^est parvenue jusqu'à nous.
du roj, car je soie délibéré j employer ma personne et mes biens
sans rien y espargner.
Escrit d'Ast» très à la haste» ce quatorziesme jour d'avril» à
cinq heures du soir.
Vostre bon cousin.
Lots *.
Quelques jours après , le duc d'Orléans écrit de nouyeaa au duc de Bourbon :
Monsieur mon cousin, je suis très-fort esbahy, veu que par tant de fois vous ay escrit et qu'en cecj gist tout le fait et sal-r ration du roy, que autrement n'aj de vos nouvelles, attendu mesmement que la chose requiert grande et extresme diligence, comme pourrez voir par les lettres de monsieur d^Ai^nton & vous adressantes, lesquelles par ceste poste vous envoyé, et aussi le siège que d'heure en autre j'attends, où me sera impossible de résister, et seraj contraint de départir et abandonner les pas» sages, si autrement ne suis secouru. J'ai envoyé par plusieurs et diverses fois haster les nobles du Dauphiné, et vous avois escrit que de vostre part y voulussiez envoyer, dont n'ay eu aucune response. Toutesfois par lettres qu'ils m'ont cejourd'huy escrites, ils font la meilleure diligence que possible leur est, et se montrent en cecy bons et loyaux sujets et serviteurs du roy. Mes gens qui, ceste nuit, estoient allés dehors, ont trouvé près d*icj vingt-cinq hommes d'armes du seigneur Ludovic, lesquels ils ont rué jus et amenés tous prisonniers en ceste ville, et n'en est eschappé qu'un tout seul, dont vous ay bien voulu avertir, parce que je sçais qu'en serez très-joyeux, priant Dieu, monsieur mon cousin, qu'il vous doînt ce que vous désirez.
Escrit en Ast, le XXII* jour d'avril.
Vostre bon cousin,