AVENEMENT DE LOUIS XII
Le duc d'Orléans, agité par son ambition et sans cesse tnêlé à des intrigues, allait être exilé en Allemagne, lors* qu'il se trouva tout à coup appelé à monter sur le trône ^
Dès le lendemain, Gommines se présenta à Taudience du successeur de Charles VIII : c J'avoye, dit-il, esté aussi t privé de luy que nulle autre personne , et pour luy « avoye'esté en tous mes troubles et pertes : toutesfois pour « l'heure ne luy en souvint point fort *. »
Louis XII, comme le remarque fort bien le dernier édi* teur de Gommines ', avait perdu, en ceignant la couronne, la mémoire des services comme celle des injures '.C'étaient du reste des services bien anciens, que ceux de Gommines^ et depuis lors bien des dissentiments les avaient effacés. Néanmoins le nouveau roi déclara « qu'il vouloit tenir tout
* D'après Adrien de Bat, Louis XI, parrain de Louis XII, lui prédit la couronne dès le jour de sa naissance : Obiit Karolns, dux Aurelianensis, relinquens uxorem suam gravidam. Nato flUa, notas rex LndoTîcus eum levavit de sacro fonte, dicens possibile iUnm sceptra posse déferre.
' Mém.^ i. II, p. 596.
' Mademoiselle Dupont.
« hom me en son entier et estât ' . » Commines conserva Toffice de conseiller du roi. II assista à ce titre à la cérémonie du sacre à Reims et probablement aussi à Tentrée solennelle à Paris, le 2 juillet 1498. En effet, le 26 de ce mois, il figurait parmi les personnages qui siégèrent au conseil du roi, et il resta auprès de Louis XII pendant tout Thiver, car lorsque les Vénitiens envoyèrent, pour féliciter le nouveau roi , un ambassadeur extraordinaire, celui-ci, nommé Pietro Stella^ ne manqua pas d'aller saluer Commines, et nous remar^ quons l'analyse suivante d'une de ses lettres dans le Diario de Marine Sanuto : « Stella écrit que monseigneur d*Argenc( ton était aussi à la cour, et qu'il lui avait fait bonne « chère (bona ciera)^ qu'il se rappelait au souvenir de la « seigneurie, qu'il l'avait assuré avoir toujours parlé au roi c( Charles de la grande puissance de la seigneurie, et qu'il a tenait pour certain que le nouveau roi serait fort notre « ami *. »
L'Italie restait divisée et troublée. Au moment même où expirait Charles VIII, SavQnarola montait sur le bûcher* Commines ne sait s'il faut l'accuser ou le plaindre, si on a bien ou mal fait de le frapper. Un instant, il semble disposé à le croire inspiré par Dieu, puis il rejette ses révélations, en attribuant aux avis secrets d'un de ses amis qui siégeait au conseil, ses plus merveilleuses prophéties. Sa an fut terrible, il est vrai, et d'autant plus cruelle que sa vie. avait été la plus belle du monde. Mais ce qui semble toucher Commines davantage, c'est que la mort de Savonarola entraîne
* Mém., t. II, p. 596.
' Diarii de Sanuto, publiés par M. Rawdon Brown et cités par M. Baschet, DipL v/nit», p. 351 .
le pillage du monastère de Saint-Marc, et le banquier Nasi refuse de remplir ses engagements, puisque la bibliothèque des Médicis est tombée entre les mains de la seigneurie de Florence. Ce qui accroît de plus en plus les difficultés, c'est que des deux syndics des créances à charge des Médicis, l'un Gosme Sasseti meurt presque ruiné lui-même, l'autre Lorenzo Tomabuoni est impliqué dans un complot et mis à mort ^ . Commines se yit réduit à de nouvelles instances et à de nouvelles prières adressées à la seigneurie florentine :
Mes très-honnorés seigneurs, je me recommande humblement à votre bonne grâce. Je renvoie devers vous ce porteur apelé Jehannet de Sallet, qui autresfois a esté sept mois à Florence à la poursuite de ce que me doit Pierre de Médecins, les héritiers de feu Lorens Toumebonne et ceulx de feu François Sazet, tant à cause de leur maison, vielle que neufve, à Ljon, vous suppliant que me vueiUez faire meilleure justice, que ne m'a esté faicte le temps passé, et que je me sente que ce nouveau gouvernement ait plus congnoissance de la longue et continuelle amour que je vous aj portée et porte, que ceulx qui j ont esté puis trois ans en çà. Aucuns particuliers m'ont escript que vous m'avez ordonné quatre mille ducats en déduction du principal et que le bancq de Nasj m'en de voit respondre, mais ledit bancq ne Ta voullu faire, vers lequel j'aj envoie. La despence des poursuites a esté grande, et si me firent les serviteurs dudit bancq de Médecins grand tort en ung appointements que plusieurs à Florence entendent bien, dont ma esté plusieurs fois prommis de par vous de m'en rescompenser. Aussi m'a falu emprumpter argent à grant interest, par défaut de celu j que me détiennent les dessus dits. Vous supplie vouloir avoir bon reguart à tout, et aussi me faire la justice de Pelgrin Lorin de deux mille six cents livres qu'il me robba, et s'il vous plaist m'emplojer en chose qui soit
* Bbnoist, Lettres de Commynei, 2* partie, p. 9.
2ÔC LETTRES BT NÉGOCIATIONS
en ma {Niisaazice, me trouvArefi toi^oar» prast à yous faire wer^ vice. Priante Dieu» meg trèg^honnorég seigneur»» qu*il tous doint racomplissement de tout ce q^ue tous désirez. Eacript à Paris le XX^ jour de juillet.
Votre humble serviteur, Philippe de ComrrKBs ^
Commiiies n'obtint rien, et près de trois années s'étaient écoulées, lorsqu'il écrivait de nouveau :
Mes ti^'bonnoFés seigneurs, je me recommande à votre bonne grâce, tant comme je puis. Après avoir veu une responce qu'il vous a pko fiure à vos ambassadeurs monseigneur de Vol-* terre et messire Luc d'Albioe, touchant l'argent qu^O m'est des par cenix de Médicis, aj esté délibéré de vous envoyer cest homme d'église nommé monsieur Jehan de la Font, pour vous remonstrer la perte qui se mect de tant attendre mon aident, et la despenee que j'ay eu en le pourchassant, sans la perte d'ung bien bon serviteur qui est mort à la poursuite, et si vous prie avoir oongnoissanœ que je n'ay jamais voulu pourchasser chose qui fût en riens à votre préjudice, ne dommaige, comme ont fait et font d'autres en semblable cas, mais au contraire aj serché et procuré de toute ma puissance de Vous pover faire service, comme plusieurs d'entre vous savent, par quoj vous sup-* plje de me vouloir faire payer, comme autrefois m'avez escript par é^x lettres, tant du principal que des despens ; car il est bien À votre puissance et en les biens dudit de Médicis, et si sont encore soubs vous et en votre subjection, ceulx qui m'estojent obligés comme luy : priant Dieu, mes très-honnorés seigneurs, qu'il vous doint ce que désirez.
A Paris, ce dimanche de Quasimodo.
Votre humble serviteur, Philippe de Commtnbs '.
* Benoist, Lettres de Communes, 2« partie, p. 9 (20 juillet 1499).
• Brnoist, Lettres de Communes, 2* partie, p. 1 1 (1502).
Commines avait quitte la coUr ^ . Il avait eU à se plaindre du maréchal de Gjë et luttait contre lui, d'accord avec lA reine) et il y a lieu de croire qlië cette fois encore il s'engagea dans quelque intrigue qui amena une autre disgrâce.
Depuis plusieurs années, il ne possédait plus le comté dé Dreux « qui avait été racheté en 1498 par le comte de Nevers *, et il se voyait de nouveau menacé dans la possession du domaine d'Argenton. L'héritier des Chabot, issus de Brunissent d'Argenton , invoquait un document qui remontait au règne de Charles VIL Sous Louis XI, Commines, si peu délicat en matière de titres, avait été assez puissant pour faire condamner son adversaire à la prison comme convaincu d'avoir falsifié les lettres qu'il produisait ' ; mais cette fois, leur authenticité n'était plus contestée.
Ces revendications se poursuivaient et laissaient â Commines peu de repos. Cependant il semblait aimei' à multiplier lui-même des démêlés judiciaires qtie tout autre se fût efibrcé de fuir, et il soulevait comme â plaisir d'autres contestations non moins fâcheuses que celles qu'il avait déjà traversées. Le seigneur de la Rochejacque* lin invoquait dans l'église de Voulgeton certains privilèges seigneuriaux attestés par le placement de ses armoiries sur les fenêtres. Commines n'hésita pas â en faire briser les vitraux, autre façon de détruire les titres qui le gênaient. L'un de ses successeurs à la sénéchaussée de Poitiers le
* Il siégea la dernière fois au conseil, le 26 juillet 1498. Mém.; Introd. de W^ Dapont, p. cxx.
* Acte du l*'' ami 1497 (t. st.) aux archÎTes des Basses-Pjrénées. Ce docament vient d'âtre pnblië par M. Rahlenbeck.
* i/m., Introd. de M"« Dupont, p. cxxvii.
OOBMUIIS. — II. 17
258 LETTRES ET NEOOCIATIONS
condamna le 20 mars 1603 aux dépens, dommages et intérêts K
Dans un autre procès du môme genre, relatif à Tëglise de Boësse, le sire de Sanzaj s'appuyait sur Texistence des monuments funèbres de sa famille. Cette fois encore, Gommines voulut fiEdre dkparaître ces preuves et alla jusqu'à porter la main sur des tombeaux. De là, de nouvelles sentences prononcées contre lui '.
En même temps, Commines menait une autre affaire bien plus importante, bien plus sérieuse, sur laquelle une pleine lumière n*a point encore été répandue. Nous savons combien Commines avait toujours été mêlé à toutes les intrigues dont la Bretagne était le théâtre ', ot cette fois il songeait à y intervenir dans un intérêt direct et personnel, en laissant à l'avenir le soin de faire grandir et de développer ce qu'il semait. Après avoir , plus que personne peut-être, contribué à l'union de la Bretagne à la monarchie française, il était arrivé à se demander si ce pacte, déjà presque rompui à la mort de Charles VIII, se maintiendrait après le règne de Louis XII. Au xrv* siècle, une princesse flamande avait groupé autour d'elle les barons bretons. Aurait-on reproché à l'un d'eux, appelé à recueillir l'héritage d'Anne de Bretagne, de s'être allié à la fille d'un chevalier né dans la patrie de la comtesse de Montfort?
En 1494, Commines se trouvait à Vienne quand Charles VIII se fit remettre, moyennant certaines indem-
* Mém.^, t. I, Introd. de M"« Dupont, p. cxxviii.
* Mém., t. I, Introd. de M^^* Dupont, p. cxxix.
' Cefit par erreur que, dans le volume précédent, p. 161, j*ai attribué à Louis XI le don d'un collier d'ordre envoyé à Commines. Ce colL'er était celui de THermine et lui était adressé par le duc de Bretagne.
DE C0MMINE5I. 2^1
hitës pécimiaires, la renonciatioii de tous les droits qu* Alain d'Âlbret potiTait avoir au duché de Bretagne, du chef de son aïeul qui avait épouse Françoise de Bretagne, petitefille de Charles de Blois ; mais Françoise de Bretagne avait un frère, Charles de Breta^e^ baron d'Avaugoiir, dont la fille unique avait épousé le seigneur de Boussac. En 1501 , Jean de Brosse , seigneur de Boussac , avait reçu défense de porter les armes et le nom de Bretagne. Cependant il était mort, laissant à son fils aîné nommé René, des prétentions qu'il n'avait jamais abdiquées. Par une étrange contradiction^ les successeurs de Philippe de Valois tenaient le duché de Bretagne d'Anne, qui descendait du comte de Montfort, et ne voyaient que des usurpations ambitieuses dans les réclamations des représentants de Charles de Blois.
Quoiqu'il en fût, le contrat de mariage d'Anne de Bretagne et de Louis XII portait que si la reine n'avait pas d'enftmts, le duché de Bretagne retournerait à ses plus proches parents, c'est-à-dire aux Brosse-Boussac. Anne n'avait qu'une seule fille, qui pouvait mourir, et lors même qu'elle vivrait, rien n'était plus aisé que de s'appuyer tôt ou tard contre elle sur l'arrêt rendu par la cour des pairs a Conflans en 1341» qui avait adjugé la Bretagne à Charles de Blois et à ses descendants '. D'ailleurs de vifs symptômes de mécontentement se manifestaient parmi les Bretons, et ils regrettaient déjà l'indépendance dont ils avaient joui pendant plusieurs siècles.
* La généalogie de la maison de Commine^» conserva à Tournar, mentionne avec loin qae la fille de Philippe : « fut mariée au conte dn * Pentièire, droit héritier de la conté de Blois et de la ducé de Bi^t taigne* t
Tout porte à croire que Commines, dans le vaste horizon que lui ouvrait sa perspicacité, caressa rérentualité qui tôt ou tard pouvait placer sur les épaules de sa fille le manteau d'hermine des duchesses de Bretagne. René de Boussac« inconstant, léger, prodigue, se livrait à des dépenses inconsidérées. Commines lui prêta à diverses reprises de Targentf jusqu'à ce que de son débiteur il fît son gendre, en lui donnant, comme dot de sa fille, les créances mêmes qu'il pou^ vait revendiquer contre lui.
Ce fut au mois d'août 1504, que Jeanne de Commines, fille unique du seigneur d'Argenton, épousa René de Brosse» comte de Penthièvre. Dans le contrat, Commines s'engageait à faire célébrer les noces à ses frais, « à vestir et ce accoustrer honnestement et honorablement sa fille, » et de plus à lui donner dix-huit mille écus d'or ; mais les deux tiers de cette somme représentaient les avances faites par Commines pour dégager une partie des domaines du comte de Penthièvre. Pour le surplus, on lui remettait des perles, des rubis, des diamants à la façon de Gênes, une fleur de lis, donnée peut-être par Louis XI, un parement d'or de mille quarante-sept écus, un balai qui seul en valait plus de mille, et enfin certaines menues choses d'argent; mais il était convenu que s'il se trouvait « que ces pierreries ne fussent « bonnes et loyales, » Commines serait tenu « de les faire « valoir à la discrétion de gens de bien, eux congnoissans (c en pierreries. » Il en résultait que Commines avait constitué, sans bourse délier, une dot magnifique, telle que la dame de Beaujeu n'en avait pas obtenue de son père, le roi Louis XI *.
' Mém.,i. III, pr. p. IGI.
Sur ces entrefaites, l'Italie avait tu s'accomplir un mémorable évëneroentqui dut produire une vive sensation chez le seigneur d'Ârgentou. Une expédition conduite par Louis XII ayait passé les Alpes, et sous les remparts mdmes de la forteresse de Novare, témoins de ses anciens revers, Ludovic Sforza était tombé entre ses mains. Le duc de Milan, traité avec une impitoyable rigueur, avait été conduit au château de Loches où Gommines avait passé deux mois. Moins heureux que lui, il allait languir dix années dans les souffrances de la captivité et devait rendre le dernier soupir dans les fers.
Louis XII, pour exercer une action plus puissante dans les affaires d'Italie, traitait avec l'empereur Maximilien et avec son fils Philippe ; mais ces négociations furent aussi souvent rompues que reprises, et en 1505, le bruit se répandit que la France allait porter la guerre en Flandre, en prenant pour prétexte ce droit de ressort du parlement de Paris auquel Charles VIII avait renoncé pour un terme de dix années, dans des lettres royales où Gommines figurait comme témoin ^
A cette nouvelle, le seigneur d'Argenton se souvint qu'en d'autres circonstances semblables, il avait offert d'excellents conseils. Gette fois, Olivier le Diable n'était plus là pour les combattre, et il crut le moment propice pour reparaître à la cour. Il devait y trouver son ancien ami Georges d'Amboise, qui y résidait comme légat du Pape ; il comptait aussi sur l'influence de sa belle-sœur, la dame de Beaumont '. Il se
' Voyez plas haut, p. 3.
' Jean de Polignac, eeigoeur de Randan et de Beaumont, avait épousé Jeanne de Chambes, eœur d'Hélène de Chambes, feiqme fie Commjnee.
rendit doDc &u Plessià-les^Tours (lieu pld]id6 souvenirs pour lui), et y trouva un puissant médiateur sur lequel il n'avait point compté et qui cherchait, en protégeant Commines, à se réconcilier avec la reine. CTetait, selon toute probabi-* lité, le maréchal de Rieux, ancien tuteur d*Anne de Bretagne et depuis quelque temps Tobjet de son mauvais vouloir qu'il s'efforçait de calmer. On avait promis d'avance a Gommines que le roi lui ferait bon accueil. En effet « Louis XII lui parla trois fois et alla jusqu'à lui dire que ses bonnes dispositions à son égard, dues d'abord aux instances de l'évêque du Puy, Geoffroi de Pompadour (autre compilée de Commines dans les troubles de la minorité de Charles VIII), remontaient à son séjour à Lyon , c'est-à-dire à plusieurs mois. Tout dépendait néanmoins d*Anne de Bretagne qui, en ce moment, voyageait dans ses États héréditaires, et ce fut à cette princesse, qui lui avait sans cesse été favorable, que Commines écrivit le 17 juillet 1505 :
Madame , tant et sy très-humblement comme je puis, me recommandé à vostre bonne grâce. Madame, tost après vostre partement de Blois, fus parler à monseigneur lé légat, à Beaureguart, et ne vous osso nommer celluy qui en a esté moyen, pour ce que je le doubte à vostre malle grâce, et plusieurs fois en a envoyé devers moy, et dès le premier coup le vous eusse fait savoir, mays je ne cuydois point que la chose avint, pour ce que je désirois savoir s'il me feroit bonne chère ou mauvesse avant aller. Toutesfoys, madame, il me tint les mlUieurs termes du monde et la millieure. parolle et bien longue. Après plusieurs parolles, ly pryé que peusse. veoir le roy. Il me dist qu'il luy en parleroit, et pour ceste heure ne se peut l^ire, comme il me manda, et me remyt à Tours ; je manday à celluy qui avoit esté cause de mon aller audict Beauregnart, que, sans estre seur de YPoir le r<^, je n'y rois point volentiers, Enoy la chose est
deiDoaré quinie jours, qu'il m'a renvoyé UDg homme, que je viaae et que le roj me feroit bonne chère : se qu'il a fait, madame, et tenu bien longues paroUes, par trojs fojrs, et hier, de TOUS, longtemps, au propos du petit cheval qu*il me fit mon-, ter, sur lequel entrez voullentiers aux villes, comme il me dit, et me semble, madame, qu'il désire bien vostre retour.
Madame, se commencement de bien me vient pour Tonneur de vous, et est bien en vostre puissance d'en faire bonne jssue, et, Bj propos ne change, veut me mestre en lieu où je pourrojs faire service, mais, sans ce que vous y aidissez et que l'eussez agréable, il ne s'j vouldroit point employer. Par quoy tout est remis à vostre venue, et.croj que jusques-là retourneré sens moy, et combien que me soye trouvé longue espace avecque le roy, où il y avoit poy de gens, et qu'il parloit à moy, n'ay en riens voulu parler de mes afaires, et croy que pour ce coup n en parleré point. Il m'a conté, madame, comme monsieur duPuy ' ly parla de moy à Lyon, et que, sy je en eusse escript à monsieur du Puy, qu'il m'eust fait bonne response. Et sy sa pensée est comme sa paroUe, madame, se que je croy, je m'en doy contenter, mais le tout dépent de vous, madame, car s'il cuydoit que n'y eusez nulle afecsion, combien qu'il ayt bien afaire de compaignie, sy doubté-je que je demourois sus moy à faire mes vignes.
Madame, madame d'Angoulesme * et monsieur son fils sont îcy pour ces choses de Savoye, comme je croy, car il en est venu des gens.
Plaise vous toujours, madame, me commander vostre bon plésir pour l'acomplir à mon povoir, en priant Dieu, madame, qn'il vous doint bonne vie et longue et tout se que vous désirez.
A Tours, ce XVII* jour de juillet.
Vostre très-humble et très-obéissant suget et serviteur,
CoifMTNBS.
 la rayne ma touioerainê dame *.
' Geoffroi de Pompadoar, évéque du Paj.
* Louise de Savoie, mère de François I*''.
» J^/m., t. III, pr. p. 172.
Six jours .£^prèa, Commines adressa une autre lettre à la reine. Il y confirmait tout ce qu'il lui avait déjà écrit, insistait sur les bons offices de Georges d*Amboise, annonçait que le roi songeait à appeler près de lui Geofiroi de Pompadour et se félicitait d'avoir trouvé un nouvel appui dans la duchesse d*Angouléaie, mère de Théritier présomptif de la couronpe, qui fut, depuis, François P^ Néanmoins le roi éprouvait quelque défiance, quelque suspicion. On lui disait qu*il serait trompé , s*il écoutait Commines et madame de Beaumont. Il songeait même à demander quelque promesse ou quelque serment au seigneur d'Argenton, et celui-ci, qui ne s*en était jamais montré avare, se fût bien gardé d'hésiter à ce sujet, car il espérait que le roi l'aimerait plus que personne.
Tout ceci est nettement indiqué dans la lettre où Commines mentionne également Tambassade du comte deNevers en Flandre et les efforts de l'amiral de France pour allumer la guerre ;
Madame, t^nt et sy très-humblement comme je puis, me recommande à votre bonne grâce.
Madame, puis poy de jours, vous ay escript mon arrivée, et comme le roy m'avoit fait bonne chère et fort parlé à moy, et a fait, chacun jour, depuis mais lettres escriptes, parolles généroUes, et à chascune fois m'a parlé de vous et longuement ; mais je n'y suis allé que unne foys le jour et en la compaingnie de monseigneur le léguât.
Il y a environ quatre jours, madame, que je demandé à monseigneur le léguât s'il ne valloit pas myeulx que je m'en allasse en attendant votre venue, puisque mon fait estoit remis là et se qu'il lui sembloit que je devois dire au roy à mon partement, et ine dist que je attendisse jusques sur le partement du roy et que f^e dist sinon que le merciais de ce qu^il lui ayoit pieu que vinse
DE GOMMINES. 265
icj et que pour ceste heure ne lui vouilois faire requeste de aultre chose, et que s*il luj plesoit m'emploier en aucune chose en son service, que de millieur ceur que jamais je m'j emploirois, et puis que à vostre venue il vous en parlera et s'y emploira de toute sa puissance. Encj je suiveraj son conseil, car quant je vouldravs faire autrement, je parderois tantost tout. Sine d'amjtié il me monstre et de privées paroles assez, et m'a parlé ennujt de faire venir monsieur du Puj, et ung autre fojs le m'avoit dit, et dit que le dit du Puy est bien de mes amis. Je ne se s'il vouldroit quelque serment ou promesse de moj, car en quelque susepecion Tavoit-on mis au commencement, disant que s'il s'y fioit, que mademoiselle de Beaumont * et moj à la fin luj nuirions envers vous et le tromperions.
Madame d'Ângouléme, madame, a porté fort bonnes paroUes, disant qu'il me vouldroit céans, avec ung bon et gros appoinctement, pour ce qu'il est grand faute de gens. Je entens bien à son parler, qu'il faut bien qu'il s'ayde de quelqu'un, et croy qu'il seroit plus content de moy que d'aultre, sy déâence ne l'en guarde, mais qu'il vous plaise Tayder,
Je vous supplie, madame, qu'il vous plaise m'escripre une bonne lettre, que je lui puisse monstrer ou faire monstrer sy j'estois partyd'ycy.
Le roy envoie monsieur de Nevers et Tévesque de Paris vers le roy de Castille pour ses resors ' et aucunes appellacions, et cela le prend fort à oeur et à grands aprests de paroUes. Monsieur Tamiral tient le roy de près et ât ung tel * visage, quant il me vit rester en votre chambre à Paris, quant il m'y trouva.
Le roy, madame, fut ungpoy mal disposé puis poy de jours, et vis monseigneur le léguât en peur; mais l'endemain il n'y parut. Il me semble, madame, que ferez bien d'abrégier votre véage. Il n'est point de nouvelles qu'il aille en Normendie. On dit, je ne se
' Jeanne deChambes, femme de Jean de Polignac, sejgnear de Beanmont.
* Les ressorts dii parlement de Paris en Flandre. » Var.: bel.
bII est vraj, que ledit amiral egrit fort contre se conté de Flandre. S'il y avait brooillis et guerre, son amjrauté en vaudroit XX mille francs par an davantage. Les semblables diférens de seux pour ooj ils vont, aj-je veu toute ma vie, et toigours s'opèrent en parlant ^
Je loue Dieu, madame, de ce que Fafère du maresal prend train à votre honneur et plésir : il a ycj ung homme, mes nul ne paria à Ij, que j'aie veu. Le roy loue vos mariages ', se mVt-on dit. Priant à Notre Seigneur, madame, qu'il vous doinst bonne vie et longue et accomplissement de tous vos désirs.
A Tours, se XXIIP ».
Je vous supplie, madame, rompre ses lettres.
De la main de votre très-humble et très-obéissant sujet et aerviteur,
COMMTNBS.
A la Toy%$ ma souMnUnê dame ^.
 ces lettres de Gommines, il faut joindre d'autres lettres signées d'un nom qui se retrouve sans cesse dans sou histoire, celles que Jacques de Beaune écrivait au même moment à une dame d*honneur de la reine Anne.
Jacques de Beaune mandait le 10 juillet 1505 :
Monseigneur d'Argenton a fait la révérance au roy, et Ta présenté monseigneur le légat, et lui a fait le roy bonne chière, et dîne avec mondit seigneur.
* Cette phrase est à peu près illisible.
' D'après M. de la Pilorgerie, ced se rapportait notamment au projet de mariage du roi d'Espagne et de Germaine de Poix.
' Les mots : j%ilUt 1505 , se trouvent dans la copie reproduite par M. de laPilorgerie.
* Le document original, publié par M'^* Dupont, Mém,^ t. III, pr. p. 175, et par M. de la Pilorgerie, p. 466, appartient à M. de Chambrj, qui a eu Tobligeance de nous en adresser une nouyelle transcription.
DE OOMMINES. 2e7
Il ajoutait le lendemain :
L'amiral est icy, qui se tient près et est toujours après toutes réformations à faire, se il peult, un monde nouveau. Monseigneur le légat le tient de près, mieulx qu il ne âst jamais. Ledit seigneur escript à ladite dame, j'aj fait retarder la poste d'ung jour pour faire escripre madame d'Angolesme qui arriva ce soir. J'ai veu monsieur d'Argenton se jourd'hui au Plessis, à qui j'ai parlé. Quelqu'un m'a dit qu'il fust Vautre jour bien deux heures avecques le roy en devis et à bon visaige *,
Cependant, la paix fut maintenue. « Le roy de Castille, « dit Wielant, ne demandoit point la guerre en France... « Il fut conseillé de faire faire par son procureur-général, « secrètement et à part, protestations pertinentes et à perce pétuelle mémoire, et icelles faites et enregistrées, manda (( à ses députés accorder les points et articles projetés par
* Bibliothèque de Nantes. — Ces lettres sont adressées à mademoiselle MicheUe de Saubonne. J en dois Tobligeante communication à M. de la Pilorgerie, qui se propose de les publier. J*emprunte à la même source une autre lettre de Jacques de Beaune, du 26 juiUet 1505, qui ofire des détails intéressants sur les intrigues qui divisaient Louis XII et Anne de Bretagne :
€ Mademoiselle, j*escrips à la royne que je vous ay advertie de
• quelques propos pour lui dire ; c'est du fait de Flandres. Il y a un t personnaige par dessà qui dit qn'il a grand crédit avecques la i*oyne I et se Tente bien de savoir de ses principaulx affaires. Il escript sout vent , à ce que j*entens , et par le paige , vous en apercevrez bien t par ce que verrez. G^est celuy dont Ton avoit soubson sus vous et « dont nous parlasmes en ceste maison. Vous ferez bien d'entendre
< de son intencion par ces lettres , et vous prie que prenez garde
• si en riens Ton touche de moy. Je m'en suis aperçu en quelque
< endroit. Vous y ferez comme vous vouMriez que fisse pour vous
• et dont avez seurté, et ne le vous esciips sans cause, i
€< les gens du roy de France ^ . » Louis XI avait fait de même lorsqu'il invitait les députés flamands à assister à Tenregistrement du traité d'Arras par le Parlement qui venait d'être saisi des réserves secrètes qui l'annulaient. Commines n'eût point eu le droit de blâmer ces procédés qui semblaient de bonne mise à son ancien maître.
Trois ans après, le bruit d'une invasion des Français dans les Pays-Bas se répandit de nouveau , et le prince de Castille déclara qu'en cas de guerre avec Louis XII, il transporterait au prince de Ghimay les terres de Renescure et d'Ugies , appartenant à Philippe de Commines , seigneur d'Argenton '. Le prince de Castille, devenu l'empereur Charles-Quint, oublia sans doute cette sentence qu'il avait prononcée dans sa jeunesse contre l'historien dont le livre faisait, à ce' que rapporte De Thou , la méditation de ses veilles.
Commines était en effet rentré en faveur près de Louis XII, car, le 30 décembre 1505, le roi le nomma son chambellan ordinaire, ce considérant et ayant égard aux <( grans, vertueux, louables et très-recommandables sercc vices que nostre amé et féal conseiller Philippe de Com-
• Corp. ckron. Flandriae, t. IV, p. 179. — J'aurais dû rappeler dans le yolatue précédent, qae le 18 juin 1480, Maximilien, devenu rallié d'Edouard IV contre Louis XI, fit ajourner Philippe de Commines et d'autres transfuges qu'il appelait « nos vassaulx et subjects, < qui jadis soulloient estre serviteurs de deffuncts nos très^hiers seit gneurs, ajeul et père, les ducs Philippe et Charles, que Dieu « absoille! • Deux mois leur étaient accordés pour se présenter : personne ne comparut (Archives de Lille).
' Bull' de la commission royale d'histoire, ï" série, t. XI, p. 204 (26 avril 1509).
a injmes, seigneur d*Argenton, a faits à nos prédécesseurs a roys de France, en plus grans charges et estats que a eus « d*eulx près et à Fentour de leurs personnes et autrement « que à nous consécutivement depuis nostre advénement « à la couronne, où il s*est tousjours si vertueusement et « loyaument acquitté, qu*il en est digne de singulière « louenge et recommandation * .
Au mois de mai 1506, le bruit se répandit qu'il serait envoyé comme ambassadeur vers les Électeurs de l'Empire*.
Nous savons qu'au mois de mai 1507, il accompagna Louis XII à Milan, et ce fut de cette ville qu'il adressa la lettre suivante à la seigneurie de Florence :
Mes très-honnorés et doutés seigneurs, je me recommande humblement à votre bonne grâce. Je envoyé se porteur devers vous, pour savoir sy vos consciences ne vous jugeront jamais que vous me devez faire raison de ce que me devoyt Pierre de Médicis, dont vous en avez prins les biens, et aussi pour vous supplier de me faire briefve justice d'un appelle Pelegrin Lorin. Et si vous ne me vouliez faire la raison, qu'il vous plaise y faire contraindre les héritiers de feu François Sasset, qui sont obligés. Du tout vous advertira plus au loog ledit porteur, vous priant toufijours me commender vostre bon plésir et je mecteray payne de Tacomplir. Priant à Dieu, mes très-honnorés et doutés sei-
* Bibl. imp. de Paris, fonds Gaignières, 763, f^ 90. (Document signalé par M. de Beaaooiu^.) Il paraît que Coounines reçut en même temps une pension de mille livres tournois, assignée sur la généralité de Languedoc. On a conservé une quittance qu'il donna le iifO mai 1506. J/;^».. t. III. p. 179.
* Et dist-on que le dit roj envolera monseigneur d'Argenton vers les princes électeurs de TEmpire (Lettre de Courteville, 24 mai 1506). Lr Glay, Néff. dipl. entre la France et r Autriche, t. I, p. 142.
gneura, qui tous doint bonne vye et longue et acomplissement de tout se que vous désirez* A Millau y ce II' jour de juing.
Votre très-humble serviteur, Phiuppe de Commtnbs *,
A cette ëpoque, Florence ëtait gouvernée par Pierre Soderini, avec lequel Commines avait traite en 1494, avant Texpëdition de Charles VIII en Italie. Soderini avait pour secrétaire Machiavel , qui avait atteint toute la force do rage et du talent. Ce fut sans doute Machiavel (fort influent à cette époque, car il réglait à la fois et l'organisation militaire et le gouvernement intérieiu*) qui répondit à Commines. Combien ne faut-il pas regretter ces lettres échangées entre les deux maîtres de la science politique au xv^ siècle, qui l'un et l'autre ont fondé une école perpétuée jusqu'à nos jours I II n'est pas toutefois impossible de suppléer à cette lacune , et l'on peut affirmer que les dépêches de Florence continuaient à alléguer à la fois les malheurs de la situation et la mauvaise foi des Français, qui promettaient toujours de restituer Pise et qui ne tenaient jamais leur engagement.
Après une résistance dont un ardent patriotisme avait prolongé les péripéties, les Pisans ouvrirent enfin leurs portes le 8 juin 1509. Louis XII les avait abandonnés, mais en se faisant payer sa neutralité par les Florentins, et nous ne savons si Commines pouvait s'appuyer avec succès sur cette conduite odieuse et avare, quand, le 27 novembre 1509, il écrivit de nouveau à la seigneurie de Florence :
* ArchÎTes de Florence.
DE COMMIMES. 271
Mes très-honnorés et doubtés seigneurs, je me recommande très-humblement à votre bonne grâce. Vous sçavez assez quantes prossujtes je aj faictes pour estre paie de ceulx de Médicis et que tout homme Test, excepté moj, et toutesfois il me sembloit que j'ayoie bien desservyPestre des premiers, et ay tousjours esté bon am j de tous marchans estans en France et ailleurs, où je les ay trouvés. Ladite prossujte m*a esté de grande despence, et on m*a toutgours remis quant vous auriez recouvert Pise, ce qui est advenu, Dieu mercj, et ne croj point nulle personne hors Florence qui en ait esté plus jojeulx que moi. J*espoirois que la raison m'en fust faicte à Florence, sans qu^il fust besoing que je j envoyasse, car messer Nérj Capponi avoit prins la charge de moj, d'en faire la prossujte, mais despuis ladite prinse, je n'en sj ouy nulles nouvelles : pour quoy envoyé ce porteur appelle Pierre Boismart, natif de Tours, pour en faire les diligences, telles qu'il voira estre à faire, et vous prie, mes très-honnorés et doubtés seigneurs, qu'il vous plaise, tant de ma debte que des despens que j'ay mis à la prossuyte, m'en vouloir faire paier, sans ce que je soie plus abusé, comme j'ay esté jusques icy. Priant à Dieu, mes très-honnorés et doubtés seigneurs, qui vous doint bonne vie et longue et l'accomplissement de tout ce que vous désirez. .
A Orléans, le XXYII* jour de novembre. Pan mil cincq cens
et neuf.
Votre très-humble serviteur,
Philippbs db Commynes.
A mes três-hannarés et doubtés seigneurs, messeigneurs tenant la seigneurie à Florence ^
Commines insista dans une autre lettre portant la date du 22 mars 1510:
Mes très-honnorés et doubtés seigneurs, je me recommande très-humblement à votre bonne grâce. J'ay ung serviteur à
* Archives de Florence.
Florence» à la poursulcte de ce que me debvoit feu Pierre de Médicis» Il m'a tous^ours esté mandé et escript que je seroje payé quant Pise seroit recouverte, et ai-je espérance que ainsi se fera, veu qu'estes hors de vos grans affaires, et que mondit servi' teur aura quelque bonne expédiction et aurez mémoire que tousjours TOUS aj esté bon serviteur et seraj pour le temps advenir, vous priant, mes très-honnorés et doubtés seigneurs, qu'il vous plaise que à ceste fois la raison me soit faîcte, et tousijours me commander vostre plaisir pour Taccomplir à mon pouvoir. En priant à Dieu, mes très-honnorés seigneurs, qu'il vous doint bonne vie^t longue et accomplissement de tout ce que vous désirez. A Paris, ce XXIP jour de mars.
Vostre très-humble serviteur,
Philippes de Commynbs.
 mes trêS'-honMorA et doubtés seiçneuts, metieignewrz de la êeiçneurie de Florence '.
Nous compléterons la série de ces infructueuses réclamations par la lettre suivante :
Haulx et puissans et mes très-honnorés seigneurs^ très-humblement à i^ostre bonne grâce me recommande. Je renvojc devers vos seigneuries Pierre Boismart, lequel en ceste saisoA passée y a fait long séjour, comme paravant luj avoient fait pluissieurs aultres de mes serviteurs, àla poursuicte de ce que me doivent ceulx de Médicis, lesquels tousjours sont retournés sans riens faire, avec quelque peu d'espérance. J'ay esté informé que pour Teuvre présante les choses estoient assez disposées pour me faire la raison, dont je vous supplie, autant qu'il m^est possible, et de vouloir avoir mémoire des services passés et que teUes pour-* suictes ne se font point sans grant despance, et me commander vos bons plaisirs pour l'acomplir à mon povoir. Priant à Dieu*
* Archives de Florence.
haulx et puissans et mes très-honnôrés seigneurs, qu'il tous doint bonne yie et longue et acomplissement de tout ce que désirez.
A Argenton, le XXV* jour d'adust 1511.
Vostre très-humble serviteur, Phillipes db Commynes.
A Aaube et puissans et mes três-honnorés seigneurs de la seigneurie de Florence, à Florence ^
Commines avait de nouveau quitté la cour et pour ne plus y revenir. Des motifs que nous ignorons, l'en éloignèrent. Peut-être, alors qu'il écrivait que le roi, << si défiance (c ne le gardoit, seroit plus content de lui que d'autre, » espérait-il arriver au faite de la puissance en dominant tous ses envieux et tous sei^ jaloux ; peut-être ne se consola-t-il point de n'avoir réussi, même en voyant son ancien ami Geor-
ges d'Amboise devenir le premier ministre de Louis XII.
^ Archives de Florence.
coniNEs. — II. 18
XIÏ
Nous avons épuise les documents qui se rapportent à Commines. Trois mois après la dernière lettre qu'il adressa à la seigneurie de Florence, il termina sa carrière que des préoccupations de tout genre paraissent avoir troublée jusqu'au dernier jour. Le mois d'octobre avait été marqué par les événements les plus importants de sa vie , c'est-à-dire par les services rendus à Louis XI à Péronne, par la donation de ses grands domaines de Poitou et enfin par son ambassade à Venise : ce fat le 18 de ce mois qu'il mourut, en 1511 y au château d'Ârgenton.
Efibrcons-nous d'oublier les démêlés judiciaires dans lesquels Commines compromit son repos et son honneur ; éloignons même de notre mémoire la complaisance que récompensa Louis XI et l'habileté que reconnurent trop peu Charles VIII et Louis XII; et après avoir suivi d'année en année la marche des complications politiques dont le rapide mouvement entraîna Commines , faisons à ses derniers moments une sphère calme et silencieuse où notre jugement se recueille devant son tombeau. Signalons davantage ce qu'il y eut « de clère cognoissance \ » comme il le dit lui^
• AUm., t. II, p. 156.
DE COMMliNES. '275
méme^ dani^ son esprit, ce qu'il j eut de noble et d*élevé dans son culte pour la science , dans son admiration pour les arts, et puisque les lettres surtout ont fait vivre le nom de Commines, essayons, en terminant ce volume, de justifier rhommage qu'elles lui ont rendu.
Commines, dans les dernières années de sa vie , n*avait pas cessé de travailler à ses Mémoires ; il s'en était occupé activement à la fin du règne de Charles VIII ^; il les acheva pendant celui de Louis XII, et, sous Tinfluence d'une de ces idées communes à tous les vieillards, qui lés portent à rechercher bien loin en arrière les souvenirs les plus chers et les amitiés les plus solides , il les dédia à Angelo Cato, l'astrologue de Louis XI. En effet, pour tous les deux, Louis XI était « un maistre et un bienfaicteur ; » pour eux seuls peut-être, c'était « un prince digne de très-excellente a mémoire *. » Ce livre devait offrir l'apologie* de Louis XI, non pas une œuvre de vaine et mensongère flatterie, mais une appréciation pleine d'aperçus profonds, visant à l'impartialité dans un style simple qui porta Montaigne à y croire^ d'autant plus propre à voiler le fond des choses que la forme y paraît plus libre et plus sincère. Qui, mieux que Commines, pouvait parler de Louis XI, puisqu'il avait été sans cesse ce occupé en ses grans affaires » et qu'il avait <c faict « plus continuelle résidence avec luy que nul aultre? » Qui devait « en avoir meilleure souvenance » à cause « de ceâ « grans privaultés et biensfaicts sans jamais entrerompre c< jusques à la mort? » Il va jusqu'à déclarer, perdant de vue la cause de «. ces privaultés et biensfaits, » qu'il y est
• Mém,, t. II, pp. 300 et 583.
* Mém.f 1. 1, pp. 1 et 2.
tenu « pour obligation d'honneur. » Il eût mieux fait de se borner à dire « que les pertes et douleurs receues depuis (c son trespas )) avaient davantage rappelé à sa mémoire « les « grâces receues de luy ; » mais la postérité qui, sans chercher la vérité historique dans tous les chapitres des Mémoires, les étudie comme Tun des plus admirables traités de politique , a le droit de trouver Commines trop modeste quand il exprime à l'astrologue italien Fespoir qu'il mettra en latin sa prose française, si vive et si concise, et surtout, lorsque même dans la langue où il écrit, il proclame res^ pectueusement la supériorité d'un de ses contemporains (( qni sauroit mieulx parler que luy et le coucher en meilce leur langage. » Ce contemporain, c'était un vieil ami, un serviteur non moins dévoué du même maître ; c'était monsieur du Bouchage, à qui Louis XI recommandait, en 1475 : « d'estre plus malicieux que ses adversaires et de le» « endormir de paroles ^ »
Du reste , ces feuillets, offerts à Angelo Cato et soumis à la révision de monsieur du Bouchage, ne s'adressaient qu'à des hommes habiles comme eux. « Bestes, ne simples « gens ne s'amuseront point à lire ces mémoires ; mais ce princes ou aultres gens de cour y trouveront de bons « advertissemens , à mon advis *. y> Que n'a-t*il été donné à Commines d'associer davantage à ces observations dictées par une longue expérience , la sanction des grandes règles morales, en dehors desquelles il n*est de place ni pour
^ Mém., éd. Lenglet, t. III, p. 381. Un historien du temps dit, en ])arlant du seigneur du Bouchage et d*un discours qu'il prononça : Natura magis quam arte facundus. Gooefroy, EUt. de Charles VII Ir p. 381.
« Méw., t. l, p. 268.
Fautorité des rois , ni pour la liberté des peuples I Que n*a-t41 servi et que n'a-t-il eu à glorifier un autre maître que Louis XI ! Dignus Aleaandris omnibus hic PhUippus, dit Juste-Lipse en parlant du seigneur d'Argenton.
Commines, plein de respect pour la science et cherchant sans cesse à s'instruire , s'ëtidt entouré de précieux manuscrits que le temps a dispersés. Il recherchait surtout ceux qui se rapportident à l'histoire et qui enseignaient, selon lui, malgré la protestation des vertus isolées, la marche des temps à travers les mêmes hontes et les mêmes faiblesses. Il nous parle lui-même de ses lectures de Tite-Live S dont on lui montra un manuscrit à Venise ' et le tombeau à Padoue '. Il possédait un manuscrit de Valère-Maxime mis «n français, en deux grands volumes ornés de ses armes, qui reposa longtemps à Paris à la Bibliothèque de l'abbaye de Sainte-Geneviève ^ Le BrUish Muséum a recueilli aussi un manuscrit de Froissart, dont l'origine est la même'. A la Bibliothèque royale de La Haye (collection Meerman), on conserve le premier volume de la traduction de la Cité de Dieu, de> saint Augustin , avec de grandes miniatures. Le second volume se trouve à la Bibliothèque de Nantes. L'un et l'autre portent également les insignes héraldiques de Gommines *.
' Mém., t. II, p. 553.
* Dès 1470, Philelphe chargeait un de mb amis de lai acheter les Décades imprimées à Rome.
' ir<^.,t. II, p. 441.
^ Mém,^ t. I, introd., p. xix.
■ BritiskMui., Harley, 4379, 4380. Ces volâmes, transcrits en Flandre, sont ornés d'intéressantes miniatures. Je me bornerai à q^entionner ici ceUe qui représente la danse des sauvages où faillit périr Charles VI.
* Note communiquée par M. CampMl, conservateur de la Bibliothèque royale à la Haye.
En même temps que le seigneur d*Ârgenton étudiait sur la carte de l'Europe les mourements d*armëes et les chan* gements de frontières, il suivait avec une intelligente curiosité les découvertes des navigateurs dans d*auti*es hémi^ sphères. Il se faisait envoyer, en 1481, de Florence où vivait Amëric Vespuce*, une mappemonde, dernière représentation du monde borné du moyen âge', et dans une lettre écrite au mois d'avril 1491, il se félicitait de posséder une carte de la Guinée qu*il avait vainement demandée en Italie '. Comme tous les esprits supérieurs, il avait le pressentiment des grandes choses qui allaient s*accomplir : on était arrivé à la veille du jour où le cap des Tempêtes serait franchi et où, du sein d'une mer inconnue, allait surgir le Nouveau-Monde.
 Venise , Gommines visita la chapelle de Saint-Marc et prit plaisir à voir les mosaïques aux couleurs variées qui résistent aux ravages des siècles ^ A Florence, il admira le pont de l'Amo ' et le palais de Cosme de Médicis. ce En son <c cas, qui estoit de marchandise, estoit la plus grant maison « que je croy qui jamais ait esté au monde... C'est la plus <c belle maison de citadin ou marchant que j'aye jamais veue, « la mieulx pourveue que de nul homme qui fust au monde « de son estât *. » Ce que ce palais renfermait, n'était pas
* Gommines avait eu de fréquentes relations avec la famille Vesn pttcci, notamment avec Guido Vespucci qui, en 1478, raccompagna à Rome, et avec Guido- Antonio Vespucci qui en 1495 fut ambassadeur de la seigneurie de Florence près de Charles VIII.
• Tome 1, p. 3îi2.
• Voyez ci-dessus, p. 79. ■
* Mém., t. II, p. 407.
* Mém., t. II, p. 355.
• i/««., t. II, pp. 337et36l.
moias précieux, car l'on y voyait des vases d*agathe, de superbes camayeux et trois mille médailles, les plus rares et les plus belles de l'Italie ^ Laurent de Mëdicis en ofirit quelques unes à Gommines '.
Il faut remarquer que le séjour de Gommines en Italie avait développé chez lui la passion la plus vive et la plus éclairée des arts. Personne, plus que lui, n'applaudissait aux dépenses que fit le roi Gharles YIII, après son expé*dition , pour élever en France de somptueux édifices imi-
' Mém.f t. II, p. 362. Gommines fit frapper, comme seigneur d'Argentan, an fort joli jeton qui se trouve dans la collection de M. Fiilon, A Fontenay, et qui a ëtë publie par ses soins dans ses Etudes numismatiques, p. 96.
■ Mém., 1. 1, p. 332.
Dans le tome I, p. 144, j*ai reproduit une lettre du duc de Milan
4a 29 octobre 1476, où sont mentionnés d'autres présents offSerts à
Commines. Depuis la publication du premier volume, M. Osio a retrouTé
aox archiTes de Milan, une lettre de la même date, adressée à Tam-
bassadeur François de Petrasancta, qui donne à ce sujet quelques
détails, en insistant sur les services et sur Tinfluence du seigneur
d'Argenton : « Ayant appris combien est grande rafifection que mon-
t seigneur d*Argenton a totgours montrée et montre encore à Tégard
t de notre personne et de nos affaires, nous nous sentons tenu de le
t traiter avec une cordiale bienveillance comme un sincère et bon ami
€ {eum benivolefUia cordiale como vero et bano amico) ; et en signe de
t bienveiUance, nous lui envoyons une pièce de beau drap d*or cramoisi
c qui contient trente-huit aunes et demie et de plus an collier d*or de
€ ducat de soixante-quinze anneaux. L'un et l'autre valent environ
4 mille écus. Nous voulons que vous les offriez de notre part et nous
« espérons qu'il les acceptera d'aussi bon cœur que nous les lui don-
c nons. Remerdez-le en termes convenables de Taffection qu'il nous
f a montrée et priez-le de nous avoir toujours pour bien recommandé
f près du roi Très-Cbrétien , dont nous sommes le sincère fiU et ser-
« viteur. Ce que nous lui offirons, ce n'est point comme présent, mais
i en signe de bienveillance, et à ravenii* nous nous souviendrons
4 encore mieux de lui. »
tés de ceux qui avaient frappe ses regards dans sa marche conquérante. On avait cherché au-delà des Alpes des sculpteurs et des peinti*es pour présider a ces travaux , et en même temps se formaient des collections où V<m réunissait les chefs-d-œuvre de la France, de la Flandre et de ritalie ^ Ljds statues faisaient revivre pour Commines les gloires de l'antiquité ; le pinceau des peintres de Vez^ise loi retraçait l'image des hommes les plus illustres de son temps, et il rapporte lui-même qu'il cherchait, en étudiant le portrait de Mahomet II» à retrouver dans ses traits l'expression « de son grant esprit ^. »
Commines laissa dans ses domaines d'importants vestiges de ce goût des arts. Il réédifia le château d'Ârgenton et y dépensa,, à ce qui est relaté dans ses procès, des sommes énormes. Il reconstruisit aussi le château de ViUentras. Â Ghinon , il éleva une forte tour qui portait ses armoiries et que, longtemps après lui, on continua à appeler la tour d'Argenton. L'église de Saint-Étienne de Chinon, achevée en moins d'une année, était aussi son ouvrage. Ses vastes proportions et l'absence de piliers donnaient à son architecture un caractère aussi hardi qu'élégant, et le clocher n'était pas moins remarquable '.
Au château de Dreux, un peintre, nommé Olivier Chiffelin, était appelé dès 1487, c'est-à-dire à une époque où l'opulence n'était pas rentrée dans la maison de Commines^;
* Mém., t. II, p. 586.
• Mém.y t. II, p. 286.
• Mém,, pi'ëface de M"« Dupont, p. 127.
* Après nous être beaucoup occupé des vastes domaines de Commines en France , nous eussions désire de pouvoir donner quelques indications sur le nombre et Timportance de ceux qu'il possédât en Flandre et qui provenaient moins de son patrimoine que d'acquisitions qu^il
et son chapelain, Jean Pëlerin, est cité comme auteur (Tun traité de Arti/ldali perspectwa ^
Enfin» il fit construire au couvent des Qrands-Âugustins  Paris, dans une chapelle consacrée à Notre-Dame de Ripa et entourée d^une grille d'airain habilement ciselée, un tombeau où il était représenté à genoux à côté de sa femme devant un -autel imité des monuments d'Italie et quelque peu inspiré par le paganisme antique. Là un faisceau d'épis ' laissait se dérouler, entre deux cornes d'abondance, la légende favorite du seigneur d'Argenton : Q«t non labarat, non manducat '.
La statue de (Tommines nous le montre d'une taille élevée et d'une noble figure. Tel nous le retrouvons dans les portraits
sTait pa faire depais le traite de Senlis. Lepippre rapporte qu'il vit anz archives de Lille, un rôle en Telin, d*ane extrême longueur, écrit en flamand, mais portant ce titre en français : t Ces briefs A appartiennent à messire Philippe de Gommines, seigneur d*Ar- « genton. » Ce document n*a pu être retrouvé.
* Crowe bt Calvbcastle, Les anciens peintres flamands , t. II, pp. 326, 329. ^
* La gerbe de blé, qui représente la moisson après le travail, o*està-dire le succès après la peine, paraît avoir été Tun des emblèmes préférés des courtisans de Louis XI. Le bâtard d'Armagnac, qui savait à peine écrire, avait adopté pour cimier une gerbe de blé, et pour tenants deux sirènes, allégorie qui eût mieux convenu au seigneur du Bouchage, et peut-être aussi à Commines. Dans l'éon de Commines, comme dans celui de ses ancêtres, le cimier est une tête de loup issant de flammes , la gueule béante : c'est le rapax lupus de Virgile. — Les sirènes du bâtard d 'Armagnac offraient -eUes une allusion quelque peu mythologique, mais consacrée par Tusage héraldique du temps, à rillégitimité de sa naissance? Tels étaient aussi, sous Louis XI, les tenants de Técu du bâtard de Bourbon, autre ami de Commines.
' Le dessin du tombeau de Commines se trouve dans Millin, Antiq», t. III, p. 41 . On voyait aussi sur ce monument un globe et un choi;pabus avec ces mots : t Le monde n'est qu'abus. »
qu'on avait conserves do lui i Beauregard ^ et au cfaàteau de Bussi-Rabutin *. Tel le représente aussi une précieuse esquisse au crayon rouge conservée dans un manuscrit d'Arras, où il figure à côté de Froissart , de Monstrelet et d'Olivier de la Marche.
Sleidan le dépeint de même : c II estoit beau personnage
< et de haute stature ; et sçavoit assez bien parler en itaff lien, en allemand et en espagnol, mais surtout il parloit € bon françois, car il avoit diligemment leu et retenu
< toutes sortes d'histoires escrites en françois et princi-
< paiement des Romains. Il conversoit fort avec gens c d'estrange nation, désirant par ce moyen apprendre c d'eux ce qu'il ne sçavoit point; et d'autant qu'il avoit en c singulière recommandation de bien employer son temps,
< on ne l'eust jamais trouvé oisif. Sa mémoire estoit mer- € veilleuse , voir telle que souvent il dictoit en mesme c temps, à quatre qui écrivoient sous lui, choses diverses c et concernantes à l'Estat , avec telle promptitude et € facilité comme s'il n'eust devisé que d'une certaine c matière '. » Le témoignage de Sleidan est précieux, puisqu'il déclare avoir connu un des anciens serviteurs de Commines, nommé Matthieu d'Ârras ^.
Lorsqu'à la fin du xviii' siècle, les cendres de Commines furent jetées au vent, on recueillit les débris de son cénotaphe. On s'efforçait alors, grâce à un premier et timide essai de réparation , de réunir dans un musée ce que l'on
* Une copie du portrait conservé an chAtean de Beanregard ae troave aujoard*hui aa musée de Yersailles.
* Dblpbch, Iconographie.
> Mém., éd. Lenglet, t. IV, pp. 2 et 122.
* Valère André dit également ; Forma fuit eleganii, siatura pro-' eera et heroica.
andt conserve des monuments renversés par des mains impies , et poar dissimuler ces dévastations, on en étayait les ruines sur d'autres ruines, et ce fut ainsi que Ton plaça la statue de Commines sur un bas relief de marbre blanc, détaché (étrange rapprochement) du mausolée de Georges d'Amboise qui, avant de devenir Tillustre ministre de Louis XII, avait été le complice des obscures intrigues du seigneur d'Ârgenton ; et par un hasard non moins bizarre, ce bas- relief représentait saint Georges combattant le dragon qui darde le poison ^ Trois siècles plus tôt, on eût va là une double allusion au duc de Bourgogne qu'avait trahi Commines ', et au monstre venimeux , pour parler comme Chasteliain, qu'il était allé servir.
C'est au monument de Commines, érigé dans l'église des Grands-Augustins, que se rapportent ces vers si connus de Ronsard :
LE PASSANT
Qaelle est cette déeaae empreinte en cette iToire, Qui se rompt les cheveux à pleines mains?
LB PRESTKB.
L'Histoire.
LB PASSANT
Et Tautre qai, d*an œil tristement despitë.
Lamente à ce tombeau ?
LE PRBSTKB.
La simple Yëritë.
LB PASSANT
Ne gist point mort ici le romain Tite-Live ?
LB PRBSTRB.
Non, mais an Bourguignon, dont la mémoire vive
* Peseripiion d% musée des monuments français, par Lbnoir, 1803, p. 165.
' On sait que Charles le Hardi jurait par saint Georges et le rér^rait comme son patron.
Surpasse ce Romain pour açaToir égaler La yéritë du fait avec le beau parler.
LE PASSANT
Dia-moi ce corps âovtè de tant de vertus dignes.
LB PRB8TRB.
Philippe tat son nom; son surnom de Gommines.
LE PASSANT
Fut-il présent au fait ou bien s'il Touit dire?
LE PRBSTRB.
Il fut présent au fait et n^a youIu descrire Sinon ce qu*il a veu ; ne pour duc, ne pour roy. Il n*a voulu trahir de Thistolre la foy.
LE PASSANT
De quel estât fut-il?
LE PRESTRE
De gouverner les princes, Et sage ambassadeur aux estranges provinces.
LE PASSANT
Pour avoir Joint la plume ensemble avec la lance, Qn^eut-il, prestre, dis-moi, pour toute récompense ?
LE PRESTRE
Âh I fière ingratitude ! il eut, contre raiBon, La haine de son maître et deux ans de prison.
LE PASSANT
Quels maistres avoit-il?
LE PRESTRE
Philippes de Bourgogne, Le roy Charles huitième et Louis, 6 vergogne ! Un duc et deux grands rois : sa vertu, toutefois, Ne se vit guerdonner, ni de ducs, ni de rois.
toy, qui que tu sois , qui t'enquestes ainsi. Retourne en ta maison, et conte à tes fils comme Tu as veu le tombeau du premier gentilhomme Qui, d'un cœur vertueux, fit à la France voii* Que c'est honneur de joindre aux armes le sçavoir^
DE COMMINËS. 285
Dans la maison même de Commines et presqu'aussitôt après sa mort \ nn panégyriste dont le nom est resté inconnu et ne saurait d'ailleurs être cité après celui de Ronsard, composa des vers emphatiques et obscurs mêlés de prose, consacrés à l'éloge du seigneur d'Ârgenton. Le manuscrit même qui fut offert à sa yeuve, a été con* serve, et nous l'avons reproduit à la première page de ce recueil, tel qu'il fut écrit et même avec quelques-unes des miniatui*es dont il est orné. Gomme jadis dans les allégories de Froissart, c'est Cognoissance qui éveille l'â^/et^ry qui lui apprend quel deuil profond a causé la perte inopinée d'un bon maître et seigneur, et qui lui montre au milieu de ce séjour de deuil une douleur plus extrême que toutes les autres, celle de la veuve à qui ce panégyrique est dédié. La dolente (c'est Hélène de Chambes) parle la première. Elle se compare à Andromaque privée d'Hector. L'ami qu'elle a perdu , était plein de vertus et pur de tous vices. Son courage était tel que jamais il ne recula devant ses ennemis, pas plus à Montlhéry que dans cinq autres batailles dont la dernière fut Fornoue. Il était aussi sage que Salomon, aussi éloquent que Thaïes, aussi savant que Virgile, aussi prudent qu'Aristote. Dieu l'avait créé pour qu'il fût l'exemple du monde. C'est par vous. Prudence, Force, Justice et Tempérance, qu'il triomphait et marchait de succès en succès : à vous il appartiendra de louer ses hauts faits, et quand votre tâche sera achevée, après vous viendront Foi, Charité et Espérance, c'est-à-dire les vertus théologales succédant aux vertus cardmales. Et voyez
* L'auteur du panégyrique serait-il aussi celui des miniatures? Serait-ce le chapelain Pèlerin , Tantear du traité De Artificiali pietura?
comment Tacteur, commensal reconnaissant du château d*Ârgenton, représente ces vertus sous Tinfluence de ses impressions et de ses souvenirs. Prudence tient d'une main le miroir où se reflètent les grandeurs et les misères, et de Tautre, elle arrête la roue de la Fortune : un trésor rouie à ses pieds. Elle a soin de rappeler que Thomme illustre dont Louis XI se fit accompagner à Pecquigny, qui aima Florence et négocia avec Venise, passait pendant sa vie c pour prudent sur tous. » Justice a ses balances et son glaive, et si elle est un peu trop voilée, c'est qu'elle n'a pas toujours été l'amie de Gommines : elle n'hésite pas, du reste, à le glorifier du crédit dont il jouissait près de Louis XI et vante la protection assurée dans ses domaines au pauvre comme au riche. Force a moins à revendiquer dans ses qualités, car, connaissant mieux que personne l'Italie^ il eut pour adversaires des hommes qui ne cherchaient que c hutins. > La vertu de Gommines , c'est bien plutôt }a Tempérance ici représentée avec des traits grotesques, mais énergiques : elle porte des lunettes pour mieux voir, et un haillon pour ne pas se compromettre par des discours imprudents ; elle s'est perchée sur l'aile d'un moulin pour tourner avec le vent, et elle porte sur le front l'horloge qui marque l'heure des revirements politiques. Tempérance a bien le droit de réclamer Gommines pour sien. Jamais il ne manifestait ni émotion, ni joie, ni colère, et c'est ainsi qu'il se rendit si utile au roi Gharles YIII, eu amusant les Vénitiens « par son très-doulx parler. »
Moins d'intérêt se retrouve dans les discours de Foi, qui atteste la sincérité des serments de Gommines, et sa loyauté, surtout vis-à-vis des marchands ; d'Espérance qui, en louant
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sa science y compare ses pacifique^ services à ceux de Roland et de Jeanne d'Arc ; de Charitë qui exalte ses nom^ breuses aumônes aux monastères et aux hôpitaux :
II estoit tendu A tout bien faire dès la s^nne naissance.
La politique et la science avaient Tune et l'autre couronné Commines. La première se personnifie dans Mercure qui porte le caducée en tenant le doigt devant la bouche ; la seconde, dans le radieux Apollon. Elles félicitent successivement Conmiines d'avoir effacé Platon et Homère, Cicéron et Ovide. C'était lui qui savait faire entendre les plus sa^es avis dans les assemblées publiques et dans les conseils secrets ; ce fut lui aussi qui écrivit un livre où tout est complet, où tout est vrai, et qui se plaça ainsi le pre^ mier entre les grands historiens. Enfin, la France clôt le dialogue en louant le seigneur d'Ârgenton d'avoir contribué souvent à maintenir la paix et à empêcher l'élévation des tailles. Commines devait donc avoir sa place parmi les astres.
Hélas ! la dolente, oubliant Ândromaque, ne resta points parait-il, fidèle à cette poignante afiliction, car elle négligea de faire graver sur le mausolée de Commines Tinscription qu'il devait recevoir ; et, après elle, sa postérité associa à toutes les gloires qu'avaient chantées les poètes, les hontes qu'ils avaient passées sous silence.
Le gendre de Commines, René de Brosse, mécontent et toujours chargé de dettes, suivit l'exemple qui lui avait été donné. Il trahit la France et fut tué sous des drapeaux étrangers à la bataille de Pavie. Son fils ne rentra en grâce qu*à de flétrissantes conditions. Il devint, il est vrai, duc
d'ÉtampeSy mais ce titre ne devait qu'abriter le scandale des publiques amours de la maîtresse de François P'.
Plus tard, une petite-fille de Commines épousa Cësar de Vendôme , fils du roi Henri IV et de Gabrielle d'Estrëes ; cette fois, Tillëgitimite de la naissance n'affaiblit point l'influence du rang et de la gloire, et les généalogistes placent dans sa descendance directe les maisons royales de France, de Savoie, d'Espagne et de Portugal ^
Le nom de Commines, éteint avec lui, ne s'était pas, il est vrai, transmis à cette illustre postérité; mais il brillait de tout son éclat dans ses écrits qui étaient devenus, comme! il l'espérait, la leçon des rois et des princes.
Si l'on ne possède plus le manuscrit des Mémoil^s qui ne cessait d'être médité par Charles-Quint, on montre dil moins encore aujourd'hui l'exemplaire du roi de France Henri III * et celui de Diane de Poitiers ^.
Plusieurs des sénateurs de la cité de Saint-Marc qu'avait connus Commines, vivaient encore, quand, en 1544, parut à Venise une traduction italienne des Mémoires * .
Quatre ans après , en 1548 , Sleidan dédia sa traduction
* Il y eut réconciliation entre les deBcendants de Commines et cenx de Louis de La Trëmoille. Madeleine de Luxembourg , fille de François de Luxembourg et de Charlotte de Brosse , épousa Qeorges de la TrémoïUe , et un arrière-petit-fils de Philippe de Commines put ainsi porter paisiblement le titre de comte d^Olonne.
* Bibl. imp. de Paru, f. fr. 10,156.
* Bibl. imp. de Paru, f. fr. 1053.
* A Florence^ François Luchi offrit au grand-duc Ferdinand I^' une traduction des mémoires de Commines, pour qu'elle tînt place d'une autre peu correcte, dont Fauteur se nommait Nicolas. L'épftre dédicatoire de François Luchi porte la date du 1'** février 1593. (Note communiquée par M, Ruelens.)
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latine au duc de Sommerset, en rappelant combien Commines avait étë frappé de la grandeur et de la puissance de l'Angleterre. Vers cette époque, un étudiant de l'Université de Cambridge , nommé Thomas Danett , en ât une version anglaise qui comprend Thistoire de Charles VIII aussi bien que celle de Louis XI, et qui porte ce titre : The escellente historié ofPhiiUppe de Commifies, Ce manuscrit appartint à Leycester qui, au milieu des splendeurs de la cour d'Elisabeth, put y méditer la vanité des grandeurs humaines ^ Bn 1622, on adressait de Palerme au roi Philippe IV une traduction des Mémoires en espagnol. Jean Vitrian ^i publiait une autre d'abord à Anvers en 1643, puis à Madrid en 1662. La traduction portugaise qu'en fit Antoine de Menesès, est conservée aujourd'hui au British Muséum *. Depuis longtemps, les Mémoires de Oommines étaient lus et étudiés jusque dans les régions les plus septentrionales de l'Europe; car, en 1574, Hans Mogenson , évéque de Dronthdm, les traduisit en danois '.
Lorsque l'imprimerie introduisit un nouveau sytstkme de diffusion de plus en plus rapide des créations de Fes- {Hcit humain, les Mémoires de Commines se répandirent promptement, interprétés et commentés dans toutes les langues. Il serait trop long d'énumérer ici tous les travaux dont ils ont été l'objet depuis trois siècles, mais il n'en
* Renseignements communiqués par M. Hamiiton, Tun des conservateurs du BriUsh m%seum.
* Briiish m%8e%m^ fonds Egerton, 538.
' Des manuscrits de cette traduction se trouvent à la Bibliothèque royale de Stockholm, à la Bibliothèque royale et aux archives de Copenhague. (Note de M. Bruun, directeur de la Bibliothèque royale de Copenhague.)
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