‹ Lettres et négociations de Philippe de Commines, pub. avec un commentaire historique et biographiqueChapitre 10 sur 19 · G LETTRES ET NÉGOCIATIONS · texte numérisé non relu

G LETTRES ET NÉGOCIATIONS

tions et nos remerciements de la communication qu'il nous a faite, en vous servant des termes qui vous paraîtront les plus convenables. Vous lui expliquerez la cause de votre voyage qui a été amené uniquement par les paroles dont, à ce qu'il nous a écrit, s'est servi le seigneur d'Argenton , et qui a pour but de vous entretenir avec lui comme il en a témoigné le désir; et si le seigneur Constantin vous procure le moyen de rencontrer monseigneur d'Argenton, lorsque vous serez avec lui, vous le saluerez en notre nom et vous le remercierez de l'affection qu'il témoigne à notre égard ; vous lui ferez connaître que le seul motif de votre voyage est de vous entretenir avec lui , comme il en a exprimé le désir, et vous lui ferez entendre que nous aimerons aussi toujours ceux qui se montrent de bonne volonté vis-à-vis de nous, et que naturellement nous sommes porté à la paix avec tout le monde, mais surtout avec ceux que nous avons de tout temps le plus aimés. A ce sujet, vous chercherez à apprendre s'il agit avec sincérité, vérité et loyauté, et vous nous ferez savoir s'il compte venir ici avec vous, ou bien nous écrire dans le cas où il préférerait que vous restassiez là secrètement; et vous aurez soin d'user de tels moyens qui ne vous engagent en rien jusqu'à ce que vous ayez reçu une nouvelle lettre de nous '.

Commines, dans ses Mémoires, a soin de passer sous silence ce que son initiative avait d'irrégulier et de mystérieux ; il ne parle même point des ouvertures qu'il fît faire au duc de Milan et se borne à raconter qu'il était depuis trois jours à Casai, lorsqu'y arriva, par une heureuse et fortuite coïncidence, un maître d'hôtel du duc de Mantoue, capitaine général des Vénitiens, et que ce fut ainsi que s'ouvrirent les négociations. « Celluy-là et moy, dit-il, entrasmes

« en parolles d'appoincter les deux osts sans combatre...

« Je lui disoye que moy et luy, comme médiateurs, com-

1 Archives de Milan (tratl.).

« mencerions, s'il vouloit l. » Eu effet, il adressa des lettres dictées par la même pensée aux provéditeurs vénitiens. « Je « avo-ye occasion, ajoute-t-il, de continuer l'office de bon « médiateur, car ainsi l'avoye conclud au partir de « Venise 2. »

Commines, revenu près de Charles VIII, lui présenta un comte Boschetto, probablement le même condottiere qu'on l'avait accusé, quelques mois auparavant, de vouloir gagner* et qui, par sa double influence à Milan et à Ferrare, pouvait être utile aux Français. On examina de nouveau dans 3e conseil si, comme le demandait Commines, on accorderait un sauf-conduit aux envoyés de la Ligue. Les gens d'église, à ce que rapporte Commines, continuaient à vouloir la bataille où ils ne se fussent point trouvés 3. Quant à lui, il insista sur la faiblesse de l'armée, sur la famine dont elle était menacée, sur le devoir de tous de placer au-dessus d'intérêts particuliers l'intérêt général de la France. Le sauf-conduit fut accordé, l'opinion de Commines prévalut et le roi lui ordonna de se rendre au camp ennemi « car il ne « vouloit riens rompre 4. »

Des conférences s'ouvrirent. Elles eurent lieu près de Camerano et elles se continuèrent au camp des confédérés, où Commines se rendit avec le maréchal de Gyé et le seigneur de Piennes. Dès le premier jour, il obtint un résultat important, car il sauva la garnison de Novare. Les ambassadeurs milanais résumèrent cette importante convention dans les termes que nous allons reproduire :

1 Mém., t. II, pp. 512 et 514.

- Mém., t. II, p. 515.

3 Mém., t. II, p. 517.

4 Mém., t. II, p. 519.

Les ambassadeurs français, monseigneur le maréchal de Gyé, monseigneur de Piennes et monseigneur d'Argenton, ayant déclaré dès le début de leurs ouvertures, au nom de Sa Majesté Très-Chrétienne, qu'avant d'aborder les questions particulières ils avaient à demander qu'on laissât le duc d'Orléans sortir de Novare et se rendre auprès de Sa Majesté, on n'a pas voulu discuter l'évacuation de Novare avant d'en avoir parlé au duc, et monseigneur le duc de Milan a répondu qu'il entend traiter avec Sa Majesté et non avec le duc d'Orléans, qui lui a enlevé Novare avec ses gens et son argent.

Enfin on répondit pour conclure, qu'afin d'être agréables au Roi Très-Chrétien, monseigneur le duc de Milan et monseigneur le marquis de Mantoue permettraient au duc d'Orléans de rejoindre Sa Majesté, à condition que si la paix n'avait pas lieu, ledit duc d'Orléans aurait, si tel était le bon plaisir du duc et du marquis de Mantoue, à revenir à Novare avec le même nombre de serviteurs qui l'auraient accompagné à sa sortie et point davantage. Le duc d'Orléans aura à fournir la liste de ses gens avant de sortir, et ils seront comptés par quelqu'un des nôtres.

Ledit ambassadeur ayant demandé des sûretés pendant le voyage dudit duc d'Orléans, pour sa sauvegarde, lesdits seigneurs ont consenti que le seigneur marquis se porterait à l'endroit de la première conférence des seigneurs français avec Sa Seigneurie, où se rendrait en même temps un desdits ambassadeurs français, et qu'il y resterait pour protéger le duc d'Orléans. Le duc de Milan enverra chercher par un des siens ledit duc d'Orléans à Novare, qui se rendra suivi d'un des ambassadeurs français et des gens désignés pour sa suite, jusqu'à l'endroit où se trouvera le marquis de Mantoue. Lorsque le duc d'Orléans y sera arrivé, le marquis retournera au camp avec les ambassadeurs français et ceux de nos gens qui les auront accompagnés; et le duc d'Orléans avec les siens ira rejoindre Sa Majesté *.

Ce qui contribua le plus à ce résultat inespéré, ce fut le

1 Archives »le Milan (20 septembre 1495).

bruit que le bailli de Dijon s'avançait vers Verceil, avec vingt raille Suisses recrutés à la hâte, pour délivrer la garnison de Novare, et le duc d'Orléans qui les attendait impatiemment, eût sans doute, quelques jours plus tard, refusé d'évacuer la forteresse qu'il avait conquise.

Cependant les souffrances des assiégés étaient devenues si vives qu'il était impossible de les prolonger. Un tiers était mort, surtout par la famine, car ils avaient été réduits à manger tous leurs chevaux. Beaucoup sortirent de Novare, firent quelques pas et expirèrent sur les routes sans pouvoir aller plus loin. Commines en vit plusieurs étendus dans une vigne et frappés d'épuisement. Il leur fit donner de la soupe : « J'en sauvay bien , dit-il , cinquante pour « un escu. » A Verceil, il en mourut encore un grand nombre dans les rues et jusque sur les fumiers de la ville l.

Ce triste spectacle confirma Commines dans sa profonde conviction qu'il était indispensable et urgent de conclure la paix.

Dès le 24 septembre, l'archevêque de Rouen 2, le maréchal de Gyé, le seigneur d'Argenton et le président de Paris avaient indiqué, comme bases du traité, les points suivants :

1° Remise de la citadelle de Gênes entre les mains du duc de Ferrare, qui s'engagera, pendant deux ans, à la délivrer aux Français si le duc de Milan leur contestait le droit d'y armer et désarmer. Engagement semblable pendant dix ans, des Anciens qui, dans la même hypothèse, se

1 Mém., t. II, p. 522. Voyez le récit de M. de la Pilorgerie, Campagne de Charles VIII, p. 382.

* Georges d'Amboise.

mettront en l'obéissance du roi; confirmation, pour le reste, du fief de Gênes au duc de Milan ; promesse par les ambassadeurs français, au nom du roi, que les armements qui se feront à Gênes, ne seront dirigés ni eontre les gouverneurs de cette ville, ni contre le duc de Milan ; mais les Génois fourniront aux Français les navires dont ils auront besoin ;

2° Engagement du duc de Milan et de la seigneurie de Venise de n'aider en aucune manière le roi Alphonse et le roi Ferdinand, de retirer les hommes d'armes qu'ils auraient pu leur prêter et d'abandonner tous les territoires du royaume de Naples qu'ils auraient occupés ;

3° Engagement du duc de Milan et de la seigneurie de Venise de publier un ban pour annoncer que quiconque prendrait les armes contre le roi Très-Chrétien ou pour envahir le royaume de Naples, serait puni; indemnités pour certaines personnes dont les noms seront indiqués x.

Tous les plénipotentiaires se réunirent en une assemblée solennelle pour s'occuper du rétablissement de la paix. Le duc et la duchesse de Milan s'y rendirent, et comme Commines ne savait pas la langue de Tite-Live et parlait assez mal, à ce qu'il nous apprend, celle de Guichardin et de Machiavel, ce fut le président du parlement de Paris, Jean de Gannay, qui fut chargé de prononcer de doctes harangues en latin. Cependant la vivacité française éclatait souvent, et lorsque les envoyés de Charles VIII prenaient la parole tous à la fois, le duc de Milan ne manquait pas de dire : « Ho, « ung à ung 2. »

Toutefois, en dehors des discours latins du président de

1 Archives de Milan.

? Mém., t. II, p. 520.

Paris, il y avait des raisonnements qui persuadaient mieux Ludovic Sforza, qui probablement n'avait jamais étudié les écrivains de l'ancienne Rome. Ces arguments qui ne se produisaient point dans les séances publiques, mais qu'on faisait répéter tout bas par le comte Boschetto ou par d'autres, c'était au seigneur d'Argenton qu'il appartenait de les faire prévaloir. Il fallait avant tout séparer les confédérés et opposer les intérêts du duc de Milan à ceux de la seigneurie de Venise. Grâce à l'habileté de Commines, on y parvint, et une clause secrète porta que si les Vénitiens n'adhéraient pas au traité et si Charles VIII leur faisait la guerre avec l'aide de Ludovic, celui-ci garderait exclusivement toutes les conquêtes que les Français enlèveraient aux Vénitiens.

Tous les points auxquels tenaient les ambassadeurs français furent donc admis, et le 10 octobre 1495 fut signé un traité de paix et d'alliance entre le roi de France et le duc de Milan, où le seigneur d'Argenton figure à juste titre, au premier rang après le maréchal de Gyè, entre les plénipotentiaires de Charles VIII. Les Vénitiens n'y étaient point intervenus; mais on avait stipulé un délai de deux mois pour qu'ils pussent y adhérer *.'

Charles VIII, voulant consolider la paix qu'il venait de conclure avec le duc de Milan, lui fit offrir par Commines une entrevue ; mais Ludovic Sforza la repoussa, prétendant que déjà, à Pavie, au commencement de l'expédition, les Français avaient voulu s'emparer de sa personne, et qu'en ce moment le cardinal de Saint-Malo et le comte de Ligny

1 Godefroy, Hist. de Charles VIII, pr. p. 722; Recueildes ordonn., t. XX, p. 485; Campagne de Charles VIII, par M. pe la Pilokgekie,

tenaient encore des propos qui devaient l'engager à une grande prudence. Il alla jusqu'à dire qu'il ne se croirait en sûreté que si l'entrevue avait lieu sur un pont séparé par une forte barrière \

Le refus du duc de Milan, si blessant pour l'honneur français, irrita fort les conseillers de Charles VIII. Commines presque seul soutenait le parti de Ludovic Sforza et continuait à lui adresser des messages confidentiels simplement signés : PMlip])e; mais autour de lui la plupart des courtisans répétaient que c'était une grande faute que d'avoir traité avec un homme menteur et perfide comme Ludovic Sforza, au lieu de chercher avant tout à se rapprocher des Vénitiens. Peut-être reprochait-on à Commines d'avoir écouté à la fois ses intérêts en faveur de Milan et ses rancunes contre Venise.

Neuf jours après la conclusion du traité et au moment même où il rejetait l'entrevue proposée, Ludovic écrivait à l'un de ses cousins, François Sforza, comte de Santa-Flora, qui était retenu au camp français comme prisonnier ou plutôt comme otage ; il espérait qu'à la suite du traité de Verceil il serait mis en liberté et le chargeait d'un message pour le roi et pour le maréchal de Gyé et le seigneur d'Argenton. Malgré ces circonstances, François Sforza ne put s'éloigner du capitaine à la garde duquel il était confié et fut réduit à employer un intermédiaire dans une affaire qu'il eût mieux conduite si on avait montré quelque générosité à son égard. Tout en excusant le roi, il ne manqua point de rapporter dans sa réponse que les courtisans français insultaient tous les jours le duc de Milan :

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