SUITE DE L EXPEDITION D ITALIE
Commines ne consacre que deux lignes à l'accueil que lui fit à Bologne Jean de Bentivoglio, dont le nom fut porté, peu d'années plus tard, par un négociateur qui, à son exemple, nous a laissé de précieux mémoires. Il mentionne plus brièvement encore son court séjour à Florence, où grandissait un jeune homme qui devait, comme Bentivoglio, s'illustrer dans l'histoire, mais qui est surtout resté célèbre parce qu'il développa, avec le même art que le seigneur d'Argenton, ce système d'habileté politique, de sagesse envieuse, de prudence perfide, qui, au xve siècle, fut commun à Louis XI et aux États d'Italie. Machiavel avait vingt-six ans. Il s'applaudissait des conquêtes des Français, si elles devaient avoir pour résultat l'humiliation des ennemis de Florence: il ne regrettait pas les Médicis, et, sans se préoccuper beaucoup du choix de la puissance qu'il encenserait, il se rangeait le premier parmi les adeptes complaisants de cette théorie qui place le bien dans l'utile, le droit dans la force, Dieu même dans le succès. Ce que Commines laisse entrevoir, Machiavel le proclame ; il se fait gloire de ce qu'avant lui on n'avouait qu'à peine ; il développe des idées qui ne sont peut-être pas les siennes, mais qui jamais n'ont été exposées avec tant d'éloquence
et tant d'audace. Commines connut-il Machiavel? L'instruisit-il par ses conseils? Le forma-t-il par ses leçons? Fut-ce alors que s'établit au centre de l'Italie cette école savante et astucieuse qui devait perpétuer le système de Commines. quand les victoires de Charles VIII seraient déjà oubliées ? Commines s'était à peine arrêté au berceau de Bentivoglio : il eut à Florence le loisir d'entretenir Machiavel , et put l'exhorter à quitter son professeur de lettres grecques pour se mêler activement aux agitations politiques.
Commines ne nous parle, du reste, que des rapports qu'il eut à Florence avec un prieur de Saint-Marc, plus puissant par sa parole et son austérité que les magistrats euxmêmes, car pour le peuple, peut-être aussi pour les Français, c'était un saint et un prophète. Commines interrogea Savonarola sur l'avenir qui lui paraissait si sombre. « Je « lui demandai, dit-il, si le roi pourrait passer sans péril « de sa personne, vu la grande assemblée que faisoient les « Vénitiens, de laquelle il savoit parler mieux que moi, qui « en venois1. » Savonarola répondit que Charles VIII aurait un combat à livrer, mais qu'il en sortirait à son honneur : ce que Commines appliqua plus tard à la rencontre de Fornoue. Mais Savonarola ajoutait aussi : « Si « Charles VIII ne remplit pas la mission que Dieu lui a « donnée, s'il n'empêche pas ses gens de piller, je vois sa « sentence déjà écrite au ciel 2. »
Commines eut de longues conférences avec les magistrats de Florence, sur les questions si ardentes qui étaient alors débattues, surtout sur celles dont dépendait la liberté
1 Mem., t. II, p. 438.
ou la sujétion des Pisans. Jamais elles n'avaient été si urgentes, si difficiles à résoudre, car elles étaient intimement liées à la retraite de l'armée et à la sûreté du roi. Commines apprit successivement que Charles VIII était sorti de Naples le 20 mai et qu'il avait traversé Rome où le Pape ne se trouvait plus. Le 13 juin , il quitta lui-même Florence pour aller rejoindre le roi à Sienne.
La seigneurie de Florence en informa aussitôt ses ambassadeurs :
Monseigneur d'Argenton est parti ce matin pour se rendre près du roi. Comme nous connaissons l'intérêt qu'il porte à nos affaires, nous en avons conféré avec lui. Il nous a promis de s'employer de son mieux en notre faveur. A l'occasion , vous pourrez réclamer son appui et vous aider de lui toutes les fois que vous jugerez qu'il peut vous être utile. Nous avons montré à Sa Seigneurie la lettre que nous avons reçue, et elle s'est engagée à mettre tout en œuvre pour y réussir ; vous l'en ferez ressouvenir d.
Commines amenait à sa suite de nombreux bagages que Thomas Spinelli s'était chargé de conduire , et on était à peine arrivé près de Lastra, quand une troupe de maraudeurs en enleva une partie. De là grand émoi à Florence. La seigneurie craignait que le seigneur d'Argenton ne se montrât irrité et ne lui retirât un appui dans lequel elle plaçait ses espérances sous Charles VIII aussi bien que sous Louis XI. Aussi écrivait-elle en toute hâte le 19 juin 1495 à ses ambassadeurs près du roi de France :
Nous apprenons à l'instant même (8 heures du soir), que
1 Cette lettre et celles qui suivent, sont tirées des Archives de Florence.
certaines voitures de monseigneur d'Argenton ont été attaquées en route par linéiques valets étrangers, du côté de Lastra. Les paysans ayant de suite fait sonner le tocsin, on a pu rejoindre les voleurs, et nous ne doutons pas que tout aura été retrouvé Dès que nous avons eu connaissance de cet. incident, nous avons dépêché de la cavalerie et des commissaires pour faire garder les passages afin de mettre la main sur les brigands et d'en faire \iw justice aussi sévère que le mérite leur crime. Nous vous laissons à penser quel déplaisir nous en avons ressenti, et nous ne nous tiendrons pour satisfaits que si nous atteignons le but que nous nous proposons. Il nous a paru opportun de^vous communiquer cet avis, pour que vous puissiez rassurer monseigneur d'Argenton quand le bruit en viendra jusque là, et lui dire que nous avons pris toutes les précautions pour recouvrer entièrement <•< qu'on a enlevé.
Le même jour, la seigneurie de Florence adressait la lettre suivante à Jean de Bentivoglio :
Quelques voitures de monseigneur d'Argenton qui est parti d'ici pour rejoindre Sa Majesté Très-Chrétienne, ont été attaquées en route par des valets étrangers, à sept milles d'ici environ. D'après nos informations , lès brigands doivent avoir pris la route de votre pays et ils se dirigent vers Bologne. Nous venons en conséquence prier Votre Seigneurie de vouloir bien, dans cette circonstance, qui nous intéresse vivement, à cause du respect que nous portons à monseigneur d'Argenton, faire toutes les diligences nécessaires pour retenir les susdits bagages et pour mettre la main sur les brigands. Ce faisant, Votre Seigneurie nous obligera au delà de toute expression, et nous lui en garderons une profonde reconnaissance, avec le ferme propos d'agir de même vis-à-vis d'elle, si quelque occasion s'en présentait.
Le lendemain , la seigneurie de Florence mandait de nouveau à ses ambassadeurs au camp français :
Nous vous avons informés hier soir de l'accident survenu aux équipages de monseigneur d'Argenton et des mesures que nous avions immédiatement prises : elles ont eu pour résultat que les bagages ont été recouvrés; nous ne croyons pas qu'il y manque rien. Quelques-uns des coupables ont été pris et ils subiront le châtiment de leur crime : on est à la poursuite des autres, et ils tomberont probablement en notre pouvoir. Il nous a paru bon de vous communiquer ces détails, pour que vous en fassiez tel usage que vous trouverez convenable. Les susdits bagages sont à Lastra en lieu sûr, et nous les enverrons sous bonne escorte le plus tôt que nous le pourrons.
Les Dix de la Balie ajoutaient dans une autre lettre aux mêmes ambassadeurs :
Nous vous écrivons ce matin quelques lignes, pour vous donner avis que les bagages de monseigneur d'Argenton sont entièrement recouvrés ; on les a depuis expédiés, sous la conduite d'un massier chargé de les conduire en sûreté. En réalité, nous n'avons pas trouvé la chose aussi grave qu'on le rapportait hier soir. Thomas Spinelli, qui accompagnait ces bagages par ordre de monseigneur d'Argenton, est fort bien instruit de tout et pourra vous dire comment les choses se sont passées.
Charles VIII fit bon accueil à Commines et l'admit dans son intimité. Il lui dépeignit les péripéties de son expédition; il lui rapporta comment, dans un moment de dénuement et de disette , il avait vu s'ouvrir les portes de Bracciano 1 : il est probable que ce fut aussi le roi qui raconta à Commines qu'à deux reprises on amena les canons pour assaillir le château Saint-Ange, mais que chaque fois il s'y opposa 2.
1 Mém., t. II, p. 365.
• Mém., t. II, p. 385.
En d'autres moments, le roi, trompé par la folle présomption de ses courtisans, plaisantait son ambassadeur sur ses craintes et lui demandait en riant si les Vénitiens n'enverraient pas au-devant de l'armée française, pour faire acte d'obéissance et de soumission. Commines répondit en mettant sous les yeux du roi le rôle des estradiotes et des mercenaires recrutés par les Vénitiens, document important qu'il avait réussi à obtenir, grâce à son habileté; mais les jeunes gens qui entouraient le roi, croyaient peu à ce que disait le seigneur d'Argenton, et ce fut en vain qu'il supplia Charles VIII de hâter sa marche pour rentrer en France.
Commines exposa aussi les griefs des Florentins. Il soutint qu'il fallait leur abandonner les Pisans et accepter les ducats et les hommes d'armes qu'ils offraient ; néanmoins l'avis du comte de Ligny l'emporta sur le sien, qui fut écarté « non pour raison, mais pour pitié des Pisans1. »
Lorsqu'on mit en délibération s'il fallait occuper Sienne, Commines insista de nouveau pour que le roi « tirât à son « chemin, » au lieu de s'arrêter « â ces folles offres d'une « cité qui se gouverne plus follement que ville d'Italie. » Cette fois, chacun était de son opinion, mais on n'en fit rien : l'on amusa le roi six ou sept jours en lui montrant les dames de Sienne, et une garnison française y fut laissée au grand mécontentement des Florentins 2.
Commines était chargé près de Charles VIII, non-seulement du soin de défendre les intérêts de Florence, mais
1 Mém., t. II, pp. 431 et 44(1.
- Mém , t. II, ]). 430.
COMMINES. — II. j \
aussi d'une mission du duc de Ferrare, car ce prince écrivait le 21 juin à Antoine de Costabili :
Messer Antonio, depuis votre départ d'ici jusqu'à ce jour, nous avons reçu en plusieurs fois six lettres, datées du 11, 14, 15, 16 et 18 de ce mois, par lesquelles vous nous avez longuement raconté votre arrivée à Florence et puis à la cour, l'audience que vous avez eue de Sa Majesté et vos entretiens avec monseigneur d'Argenton et d'autres seigneurs. Comme vous avez vu, par une lettre que nous vous avons adressée, que vous devez prendre congé et revenir ici, nous n'avons rien à vous mander, sinon que nous vous remercions et nous vous louons de tous les renseignements que vous nous avez communiqués et de tout ce que vous avez dit et fait. Vous avez, à notre avis ,, agi en tout avec sagesse et en bon ambassadeur ; mais, avant de partir, vous remercierez de notre part monseigneur d'Argenton de la faveur qu'il vous a accordée, ainsi que de ses bonnes intentions et de sa bonne volonté à notre égard, en lui donnant -l'assurance du grand amour et de l'affection que nous portons à Sa Seigneurie. Vous tiendrez aussi le même langage, dans les meilleurs termes qu'il vous paraîtra convenir, à monseigneur de la Trémoïlle et aux autres seigneurs vis-àvis de qui vous jugerez devoir le faire x.
Le duc de Ferrare avait pour gendre le duc de Milan : nous le verrons s'interposer près de lui pour qu'on laissât les Français sortir paisiblement de l'Italie. Il écrivit luimême à Commines, le 2 juillet :
Excellent et magnifique seigneur,
Messer Antonio de Costabili, que nous avions envoyé vers Sa Majesté Très-Chrétienne en qualité de notre ambassadeur, pour les négociations que vous connaissez, nous a fait connaître,
* Archives de Modène.
à son retour, la manière gracieuse avec laquelle Sa dite Majesté a daigné l'accueillir et la bienveillance que vous lui avez témoignée vous-même. Il nous a rendu compte de tout ce qui s'était dit et fait relativement aux affaires dont nous l'avions chargé; nous avons pris en considération les aimables paroles que Sa Majesté lui a adressées en dernier lieu et l'espérance que Votre Seigneurie conserve encore de faire réussir cette négociation. Nous remercierons d'abord Votre Seigneurie de la bienveillance dont elle a usé envers notre dit ambassadeur, de l'introduction et de la faveur quelle lui a ménagées auprès du roi Très-Chrétien, à l'occasion de^cette négociation, et aussi de vos excellentes dispositions à notre égard. Comme nous désirions beaucoup, en vérité , que cette négociation eût une issue favorable, principalement dans l'intérêt de Sa dite Majesté, afin qu'elle pût passer sans s'exposer aux hasards de la fortune, et aussi afin que le sérénissime duc de Milan, notre gendre, ne fût inquiété en rien, nous avons fort regretté que cette issue favorable ne se soit pas produite ; mais nous tenons à ce que Votre Seigneurie sache, et nous la prions de vouloir le faire connaître au roi, que, de notre côté, nous avons fait tout ce qu'il était possible de faire, et nous avons mis toute la diligence nécessaire pour amener cette conclusion. D'autres n'ayant pas jusqu'ici jugé à propos d'intervenir dans ces négociations, nous ne pouvons pas faire davantage, et nous sommes certain que Sa Majesté nous en excusera ; elle a pu voir la bonne volonté que nous y avons mise, et Votre Seigneurie pourra lui dire qu'ayant bien examiné la dernière réponse de Sa Majesté, ainsi que les paroles bienveillantes de Votre Seigneurie, nous avons de rechef écrit à Milan et rappelé au duc ce qui nous a paru opportun à propos de la négociation, et si nous en recevions une réponse favorable , nous vous en préviendrions de suite. Nous ne vous ferons pas faute de diligence et de zèle dans cette affaire. Il nous reste à prier Votre Seigneurie de vouloir nous recommander aux bonnes grâces du roi et lui faire comprendre combien nous sommes attachés à
Sa Majesté, combien sont grands notre confiance en elle et notre désir de la servir. Elle peut, en un mot, disposer de nous , de notre Etat et de notre fortune comme de son bien propre, et nous nous mettons également à la disposition de Votre Seigneurie là où il lui plaira de nous employer !.
Cependant, les Français avaient quitté Sienne. Ils s'avançaient vers l'Arno. Arrivés près d'Emboli, dans un endroit où s'élève le célèbre oratoire de Notre-Dame de Ripa, ils rencontrèrent deux routes conduisant l'une vers Florence, l'autre vers Pise. Commines insista probablement une'dernière fois pour que les Français se dirigeassent en amis et en alliés vers Florence; mais lorsque le parti contraire eut été adopté, il entra dans l'oratoire voisin et y fit un vœu à Notre-Dame de Ripa, afin que, grâce à sa protection, il ne fût pas victime de tant d'imprudence et pût rentrer sain et sauf en France : c'est ainsi, du moins, que nous expliquons sa dévotion à Notre-Dame de Ripa, qu'il choisit pour patronne de sa dernière demeure.
Toutes les espérances de Commines s'étaient évanouies. Déjà quelques hommes d'armes français s'étaient joints aux Pisans pour enlever le château de Librafatta aux Florentins, et ceux-ci traitaient en ennemis les Français aussi bien que les Pisans.
Charles VIII, sans traverser Florence, s'était dirigé vers Pise. Ce fut là qu'il convoqua son conseil pour statuer sur les rivalités des Florentins et des Pisans. Commines maintenait toujours qu'il fallait replacer les Pisans sous la domination de Florence, mais un grand nombre de seigneurs français, prenant pitié de la désolation des Pisans, accu-
1 Archives de Moriène.
saient ceux qui tenaient ce langage, de s'être laissé gagner par l'or des Florentins. Charles VIII, hésitant et ébranlé, ne prit , cette fois encore , aucune résolution , et les Dix de la Balie adressèrent à Commines une nouvelle lettre pour lui recommander les intérêts de la seigneurie de Florence :
Connaissant par une longue expérience l'amour et l'affection que Votre Seigneurie a toujours témoignés envers cette ville et envers ceux de notre nation, nous prenons la confiance de lui adresser la présente lettre, par Thomas Spinelli, notre trèscher concitoyen, que Votre Seigneurie connaît fort hien, et nous la prions de vouloir s'employer en notre faveur auprès de Sa Majesté Très-Chrétienne et des seigneurs de sa cour, de la manière quelle jugera la plus convenahle à nos intérêts, spécialement en ce qui touche le règlement de nos affaires; car Sa Majesté, se trouvant à Lucques, a promis à nos ambassadeurs de s'en occuper sans faute et sans retard dès qu'elle serait à Asti ou dans quelque lieu voisin '. Nous prions instamment Votre Seigneurie de vouloir solliciter cette solution de manière qu'elle sorte son effet, selon la confiance que nous avons en Votre Seigneurie. Nos seigneurs ont de plus répondu ces jours derniers à quelques lettres de Sa Majesté ; nous avons remis une copie de leur réponse à Thomas Spinelli, pour la communiquer à Votre Seigneurie , qui saura ainsi que Sa Majesté exigeait que nous suspendions les hostilités contre les Pisans, promettant d'en exiger autant de ceux-ci, ce que nous étions contents de faire par égard pour Sa Majesté, et jusqu'ici nous avons empêché nos gens de faire aucune démonstration contre les Pisans. Nonobstant cela, à peine Sa Majesté eutelle quitté leur ville, que les dits Pisans, avec les Français qui sont restés à Pise (quelques-uns même en qualité de parlementaires), se remirent à battre le pays dans tous les sens, le pillant et le ravageant , brisant les prisons et saccageant tout
1 Voyez la lettre de Charles VIII à la seigneurie de Florence , du 23 juin 1495. Desjardiks, p. 621.
sur leur passage, de telle sorte que, pour sauver notre honneur et assurer la sécurité des nôtres, nous avons été forcés de leur permettre d'user de représailles. Nous croyons devoir porter ces faits à la connaissance de Votre Seigneurie, afin que si Ton venait à les rapporter d'une autre manière, elle puisse nous justifier et défendre notre cause en toute vérité.
Nous avons chargé Thomas Spinelli, pendant qu'il sera à la cour, de poursuivre et de surveiller nos intérêts jusqu'à l'arrivée de messeigneurs Guido-Antonio Vespucci et Neri Capponi, que nous venons d'accréditer comme ambassadeurs auprès de Sa Majesté Très-Chrétienne, pour l'expédition de nos affaires. Nous prions Votre Seigneurie d'accorder une pleine foi à tout ce que lui exposera ledit Thomas Spinelli, que nous lui recommandons en toute circonstance, comme notre très- cher concitoyen.
A monseigneur d'Argenton '.
Cependant, de graves événements s'accomplissaient au nord de l'Italie. Le duc d'Orléans, au lieu d'employer à forfier Asti, les renforts que le duc de Bourbon lui envoyait à la prière de Commines 2, les avait conduits dans le Milanais pour commencer la guerre contre Ludovic, et cédant à «une « pratique friande 3, » il s'était emparé de Novare où il se vit bientôt assiégé à son tour par des forces supérieures aux siennes.
Lorsque Charles VIII arriva à Sarzana, on mit en délibération, dans le conseil où se trouvait Commines, s'il fallait envoyer des hommes d'armes à Gênes. Il fut conclu par tous « que on n'y entendroit point » et néanmoins on fit le con-
1 Archives de Florence.
2 Mém., t. II, p. 442.
3 Mc'm., t. II, p. 443. Le duc d'Orléans raconta lui-même cette pratique à Commines. Mém., t. II, p. 451.
traire de ce qui avait été résolu. « Et fut le premier coup, « dit Commines, que je ouys parler que l'on creust qu'il y « deubst avoir bataille. Je me esbahis comment il estoit « possible que ung si jeune roy n'avoit quelques bons servi- « teurs qui luy osassent avoir dict le péril en quoy il se « mettoit. De moy il me sembloit qu'il ne me croyoit point « du tout l. »
Ainsi l'armée française s'affaiblissait de plus en plus à mesure qu'elle était exposée davantage à être assaillie dans un pays rempli de montagnes et de défilés. Lorsqu'elle arriva au pied des Apennins, elle ne comptait pas dix mille combattants, et les confédérés, au nombre de trente à quarante mille, se préparaient à la combattre sous les ordres du marquis de Mantoue, qui avait établi son camp près de Fornoue.
Le danger auquel on était exposé, se révéla à tous les yeux. « La crainte, dit Commines, commençoit à venir aux « plus saiges 2. » Charles VIII qui n'était pas loin de regretter d'avoir repoussé les conseils de Commines, exprima le désir de l'envoyer vers les Vénitiens, en le faisant accompagner d'un officier qui eût apprécié le nombre des confédérés. Commines jugeait la chose fort périlleuse. Néanmoins, sur les instances de Guillaume Briçonnet, qu'on n'appelait plus que le cardinal de Saint-Malo, Commines adressa un message à l'un des provéditeurs vénitiens attachés à l'armée, qui était, par une chance fort heureuse, celui qu'à son départ de Venise il avait vu à Padoue 3 ; il lui
1 Mém.t t. II, pp. 445 et 446.
- Mém., t. II, p. 463.
3 Les provéditeurs, dit Commines (t. II, p. 410), accompaignent les capitaines et les conseillent.
rappelait ce qui s'était alors passé entre eux et faisait demander un sauf-conduit. Il reçut pour réponse que l'agression du duc d'Orléans avait suspendu les pouvoirs donnés pour traiter de la paix, mais que l'on conviendrait du lieu et de l'heure d'une entrevue. Cette réponse arriva le dimanche soir. « Nul ne l'estima de ceux qui avoient le crédit, dit « Commines. Je craignoye à trop entreprendre et que on le « tinst à couardise, si j'en pressoye trop ; et laissay ainsi la « chose pour ce soir, combien que j'eusse voulentiers aydé « à tirer le roy et sa compaignie de là, si j'eusse peu, sans « péril \ » Vers minuit, le cardinal de Saint-Malo, dont la tente était voisine de celle de Commines, vint lui annoncer que le roi était décidé à se porter en avant : ce qui parut si imprudent au seigneur d'Argenton qu'il ne vit dans ce projet que la pensée isolée du cardinal Briçonnet, et il eût été convenable que le roi « eust assemblé les plus sages hommes « et capitaines pour se conseillier d'ung tel affaire 2. » C'était d'ailleurs rompre brusquement la négociation qu'on avait chargé Commines d'entamer : « Et me despleut bien, « dit-il, qu'il falloit prendre ce train; mais mes affaires « avoient esté tels au commencement du règne de ce roy, « que je n'osoye fort m'entremeltre, affin de ne point faire « ennemys de ceulx à qui il donnoit auctorité 3. »
Il était à peine sept heures du matin quand Charles VIII monta à cheval, tout rayonnant, malgré sa petite taille, de l'ardeur du combat et de l'enivrement du triomphe : ce qui rappela à Commines les paroles prophétiques de Savonarola. Aussi, lorsqu'il entendit le roi lui dire qu'il le chargeait
1 Mém., t. II, p. 464.
2 Mém., t. II, p. 464.
3 Mém., t. II, p. 464.
d'aller avec le cardinal de Saint-Malo négocier avec les ennemis, il ne put s'empêcher de lui répondre : « Sire, je « le ferai volontiers, mais je ne vis jamais deux si grosses « compagnies si près l'une de l'autre, qui se départissent « sans combattre l. »
Commines écrivit, sur l'ordre du roi, une seconde lettre aux provéditeurs vénitiens. Il y rappelait sa pacifique ambassade de Venise et s'offrait de nouveau comme médiateur, répétant que le roi ne voulait de mal à personne et ne demandait qu'à poursuivre sa retraite 2.
Les provéditeurs, l'un d'eux surtout, se montraient disposés à traiter avec les Français, mais les capitaines de l'armée confédérée voulaient combattre. Tout à coup le canon se fit entendre, et Commines qui venait de dire au cardinal de Saint-Malo qu'il n'était plus temps « de s'arau- « ser 3, » rejoignit Charles VIII assez tôt pour se placer au milieu des pensionnaires de la maison du roi qu'il avait commandés en 1478 à Dijon. Il chargea avec eux les escadrons italiens du marquis de Mantoue. Le soir il trouva le roi dans une métairie remplie de blessés, et l'entendit raconter son péril : il lui prêta même son manteau, puis il se coucha dans une vigne, après avoir soupe d'un morceau de pain noir.
Il faut bien le reconnaître, cette victoire n'avait pas été décisive, et rien n'assurait à l'armée française qu'elle pourrait poursuivre sa retraite. « Le lendemain au matin, raconte « Commines, me délibéray de continuer encores nostre « praticque d'appoinctement, tousjours désirant le passage
1 Mém., t. II, p. 466.
- Mém., t. II, p. 467.
5 Mém., t. II, p. 471.
« du roy en seureté l. » Il envoya en effet un trompette chargé de proposer de nouvelles négociations. On lui fit parvenir un sauf-conduit pour parlementer à mi-chemin des deux armées. Bien que cela parût à Commines d'une exécution à peu près impossible, il ne fit aucune objection : « Je « ne vouloye, dit-il, riens rompre, ne faire difficile 2. »
On lit dans une lettre écrite du camp français le 7 juillet 1495, c'est-à-dire le lendemain de la bataille de Formoue :
« Le marquis de Mantoue et le comte de Galéas doivent ce « jourd'hui venir parler au roy pour trouver moyen de faire « quelque traictié de paix, et ont envoyé quérir leur sauf- « conduit pour y venir. Et sont ordonnés, pour les ouyr, « messeigneurs de Saint-Malo, mareschal de Gyé, Pyennes et « d'Argenton 3. »
Il avait été convenu que les plénipotentiaires des deux armées se rencontreraient sur les bords du Taro. Un orage en avait enflé les eaux, et les plénipotentiaires français estiez mant leurs personnes, » engageaient Commines à passer sans eux sur l'autre rive, « sans lui dire ce qu'il avoit à « faire, ne à dire 4. » Il franchit donc le Taro. « Il me sem- « bloit, rapporte-t-il, que si je ne faisoye rien, au moins je « m'acquiteroie vers ceulx qui estoient assamblés par mon « moyen. » Il leur déclara, en effet, que seul il ne pouvait faire aucune ouverture, et lorsqu'un héraut français vint lui annoncer qu'on l'autorisait « à ouvrir ce qu'il vou-
1 Mém., t. II, p. 484.
2 Mém., t. II, p. 485.
3 Lettre de Jacques de Thenray, publiée par M. de la Pilorgerie, Campagne de Charles VIII en Italie, p. 350.
* Mém., t. II, p. 486.
« droit, » il persista dans le même langage, et ne voulut rien faire en l'absence du cardinal de Saint-Malo et du maréchal de Gyé : « car ils savoient du vouloir du roy plus « que moy, tant pour en estre plus prochains que pour « avoir parlé à luy à l'oreille à nostre partement; mais de « son affaire présent j'en sçavoie autant que eulx pour « lors •. »
Commines , qui désirait fort la paix et qui comprenait sans doute qu'il était bon, en toute hypothèse, de gagner du temps en pourparlers, se montra très- gracieux vis-à-vis des confédérés, à tel point que le marquis de Mantoue lui ayant demandé si le roi l'aurait fait mettre à mort dans le cas où il se serait emparé de lui , Commines répondit que le roi lui eût fait, au contraire, s'il en eût été ainsi, le plus bienveillant accueil. La conférence se borna là, et Commines retourna près du roi.
Rien ne fut décidé dans le conseil qui s'assembla aussitôt. Charles VIII parla de nouveau à l'oreille du cardinal de Saint-Malo et chargea Commines de retourner près des confédérés pour entendre ce qu'ils auraient à dire. Or, comme le remarque Commines, c'était au roi de France qui avait provoqué cette conférence, qu'il appartenait de faire les premières propositions, et le cardinal eut soin d'ajouter qu'on ne pouvait rien conclure. « Je n'avoye « garde de riens conclure, ajoute Commines, car on ne « me disoit riens. » Cependant, espérant bien « ne rien « gaster » et devoir peut-être au hasard quelques paroles « de seurté, » il se dirigea de nouveau vers le Taro, mais déjà la nuit approchait et il rencontra un trompette
1 Mém., t. II, p. 486.
italien chargé de l'engager à ne pas aller plus loin, parce que le guet était confié à ces cruels Estradiotes qui coupaient les têtes de leurs ennemis et qui se faisaient payer chez les chrétiens le même salaire que chez les Infidèles.
A son retour, Commines remarqua « d'autres conseils en « l'oreille qui le firent doubter, » et lorsqu'un peu après minuit, il entra dans l'appartement du roi, il y trouva les chambellans en équipage de guerre, qui lui annoncèrent que le roi continuait son voyage et qu'on le laisserait en arrière pour tenir le parlement : « dont je m'excusay, ajoute Com- « mines, disant que je ne me vouloye point faire tuer à mon « escient et que je ne seroye point des derniers à cheval !, »
Une heure avant le jour, l'armée française se mit en marche ; à huit heures, les plénipotentiaires italiens attendaient inutilement sur la rive du Taro; à midi, ils ne savaient pas encore le départ des Français qui gagnaient les plaines de la Lombardie. Commines ajoute que si les confédérés ne poursuivirent pas les Français, ce fut parce que les provéditeurs vénitiens s'y opposèrent.
L'armée française n'avait plus rien à craindre, mais ses souffrances n'étaient pas à leur terme. Commines , qui n'était pas, comme il l'observe, des plus malheureux, était réduit à porter lui-même dans ses bras le fourrage de son cheval, et pendant deux jours, il n'eut pour toute nourriture que du mauvais pain. C'était le plus pénible voyage qu'il eût fait de sa vie, et il en avait connu « de bien aspres » du temps du duc Charles de Bourgogne.
On arriva enfin à Asti, et on n'y apprit que des nouvelles inquiétantes. La position du duc d'Orléans, assiégé à
1 Mém^t.U, p, 488.
Novare, devenait de plus en plus critique. Commines, pour soutenir son courage, lui avait fait savoir que des négociations étaient entamées avec le duc de Milan, principalement par la médiation du duc de Ferrare, et que la duchesse douairière de Savoie interposait, dans ce but, son active médiation. «Je m'en mesloye aussi l, » dit Commines, et, en effet, les confédérés lui avaient envoyé un sauf-conduit, car ils ne désiraient pas moins, assure-t-il, le voir chargé du soin de ces négociations.
Cela était vrai peut-être pour le duc de Milan qui semblait convaincu que Charles VIII était peu favorable aux prétentions du duc d'Orléans, « qu'il ne désiroit point fort « de veoir si grant 2 » et qui savait bien que Commines ne les seconderait pas davantage. Quant aux Vénitiens, depuis l'ambassade de Commines à Venise et plus encore depuis la fallacieuse négociation des bords du Taro, ils éprouvaient un profond sentiment de méfiance.
Ce fut dans ces circonstances que le Sénat de Venise transmit à ses provéditeurs les instructions suivantes :
De quelque pratique que l'on use, soyez sur vos gardes à toute heure, jour et nuit, sans relâche, en tout ce qui se rapporte aux propositions qu'on vous fera, car nous connaissons assez les artifices et l'astuce accoutumée des Français. Pour arriver à ce qui concerne personnellement monseigneur d'Argenton, il vous a, dites-vous, demandé un sauf-conduit de quatre jours pour venir dans votre camp, accompagné de quarante cavaliers, afin de traiter d'un accord avec vous. Nous apprenons par la voie de Milan que ce sauf-conduit lui est déjà délivré. Aussi vous dirons-nous là dessus notre sentiment. Nous
1 Mém.yt, II, p. 501.
2 Mém., t. II, p. 493.
connaissons ledit seigneur d'Argenton pour un homme aussi habile et aussi sagaee que possible, ainsi que nous avons pu nous en convaincre pendant son séjour dans notre ville. Vous avez pu vous en faire vous-mêmes une idée par diverses ouvertures insidieuses qu'il vous a faites avant et après la rencontre des armées. Le nombre des cavaliers qu'il amène et sa liaison intime avec le duc d'Orléans, nous font tenir pour indubitable que sa visite ne peut avoir qu'une fin mauvaise et dangereuse et qu'elle cache quelque pernicieux dessein *. Nous aimerions mieux qu'on ne l'eût point reçu, mais la chose étant probablement faite à cette heure, nous vous recommandons que sous aucun prétexte vous ne le laissiez s'arrêter au milieu de notre armée, mais qu'il soit congédié immédiatement avec toute sa suite, de telle sorte que personne d'entre eux ne demeure en arrière : on les accompagnera de près afin qu'ils ne puissent s'entretenir, ni tenter aucune pratique avec qui que ce soit, et afin surtout que nul d'entre eux ne puisse pénétrer, ni envoyer de message à Novare, par quelque moyen que ce soit. Vous nous transmettrez en toute hâte le résumé des ouvertures qu'il aura pu vous faire, pour que nous puissions sur ce point vous exprimer notre avis et nos intentions. En attendant, pressez de plus en
1 Per descender ad la particularità de monsignor de Argenton, qualo ne scrivete haver rechiesto salvo conducto per zorni quattro de poter venir in questo campe- cum cavalli 40 per praticar qualche accordo, et per la via de Milano sentimo talo salvo conducto esser li stà concesso : etiam circa questo ve direrao el sentiraento nostro : cognoscendo la qualité de la persoua de dicto monsignor d'Argenton versutissima et sagacissima quanto exprimer se posse, com ben l'havemo cognossuto nel tempo le stado in questa nostra cita, et anche per diverse sue frau dolente rechieste a vuy facte, et avanti et dapoi el congresso de li exerciti, lo havette etiam vui possuto ben comprehender. Et similiter per el numéro di cavalli el mena cum si, et per la affectione incomparabile luy ha al signor duca de Orliens, nui teguimo indubitamente, che la venuta sua non possi esser nisi ad cativo et periculosissimo fine et cum qualche pernitiosa pensata.
plus le siège de Novare et veillez à ce que, par aucune voie, l'on ne puisse ravitailler cette ville '.
Commines avait tracé des règles semblables sur les précautions à observer vis-à-vis des ambassadeurs, pour lesquels il y a « matière de suspection2. » Il avait lui-même écrit qu'en ce cas il fallait « tost despêcher et faire faire « bon guet. » Il ne pouvait pas se plaindre que l'on vît dans sa mission « des communications dangereuses 3. »
Quoi qu'il en fût, Commines ne profita pas du sauf-conduit qu'on lui avait adressé, et ce ne fut pas du côté des Vénitiens que vinrent les obstacles. « Comme les envieulx « sont entre gens de cour, » le cardinal Briçonnet s'opposa à ce que Commines fût investi d'une si haute mission 4, et celui-ci se vit réduit à y renoncer, comme il l'écrivait lui-même le 24 juillet au marquis deMantoue :
Monseigneur, je me recommande à votre bonne grâce tant comme je puis, J'ay receu le sauf-conduit qu'il vous a pieu m'envoier par ce porteur, votre trompette, lequel a esté veu par le roy en son conseil ; mais son plaisir n'a pas esté que j'allasse jusques en votre ost. Mais s'il vous plaist vous trouver ou envoïer quelques gens en une ville neutre, comme de madame de Savoye ou de madame la marquise, le roy y envoiera moy ou autres ; ou si vous aymez mieulx envoïer quelc'un jusques devers ledit seigneur, il envoieroit devers vous, en votre camp, et ceste voye là me sambleroit la meilleure. Il me despleut bien que je ne me peus trouver sur le bort de la rivière, comme j'avois dit,
1 Archives de Venise.
2 Mém., 1. 1, p. 264.
3 Mém., t. I, p. 82.
* Le cardinal rompit que je ne m'en meslasse point. Mém., t. II, p. 501.
le soir dont partismes le matin d'auprès de vous ; mais j'en feis mon excuse à votre autre trompette que vous eustes en ceste ville et lui dis davantage le désir que j'avois de servir en la pacification de ses différens aussy avant que ma puissance se peut estendre. Et s'il vous plaist m'emploïer en riens, me trouverez tousjours prest à vous faire service. Priant à Dieu, monseigneur, qu'il vous doint bonne vie et longue.
Escript en Ast, le XXIIir" jour de juillet.
Le roy vous respond ;ï vos lettres.
Votre humble serviteur, Phelippe de Commynes.
A mon très-honoré et dotiUé seigneur, monseigneur le marquis de Mantoue, gouverneur général des gens d'armes de la seigneurie de Venise *.
Cependant la mauvaise saison approchait, l'armée de Charles VIII et la garnison de Novare souffraient de plus en plus, et les choses en arrivèrent à ce point que Commines crut devoir exposer à Charles VIII toute la gravité de la situation. « Je m'aventuray, dit-il lui-même, de dire « au roy qu'il me sembloit qu'il vouloit mettre sa personne « et Estât en grand hasard pour peu d'occasion, qu'il ne « devoit point laisser à prendre quelque honneste appoinc- « tement pour ces paroles que on disoit qu'il ne debvoit « point commencer, et que s'il vouloit je le feroye bien parce 1er en sorte que l'honneur des deux costés y seroit bien « gardé 2. » Le roi renvoya Commines au cardinal de Saint- Malo qui voulait la guerre ; mais Commines, secondé par le seigneur de la Trémoïlle, insista, et le cardinal déclarant que c'était à lui qu'il appartenait, en sa qualité d'homme
1 Archives de Venise (trad.).
* Mém., t. II, p. 511.
DE GOMMINES. 223
d'église, d'ouvrir les négociations, il répondit qu'à défaut du cardinal, il les aborderait lui-même.
Tel est le récit de Commines ; mais de même qu'au commencement de la guerre il entretenait des relations avec les Florentins, à l'insu du roi, pour s'efforcer de l'arrêter dès son début, il y a tout lieu de croire que cette fois aussi, il adressa de son propre mouvement et sans y être autorisé, des communications secrètes afin de rétablir la paix qu'il considérait comme pouvant seule sauver le roi et les siens. Charles VIII venait de l'envoyer à Casai, où la marquise de Montferrat était morte, laissant après elle deux fils sur lesquels avait mis la main un de ses oncles, le grec Constantin, dont Commines à Venise avait voulu faire un roi de Macédoine. Bien que Constantin ne fût pas l'un des parents les plus proches des jeunes marquis de Montferrat, Commines déclara au nom de Charles VIII lui en remettre la tutelle, et d'autre part, il est permis de l'ajouter, Constantin, favorisé dans son ambition, s'engagea à seconder tous les projets de Commines : ce qu'il fit en adressant aussitôt aux Milanais et aux Vénitiens un message où il leur faisait part, avec toutes les réserves dictées par la prudence, du désir de négocier qu'avait exprimé le seigneur d'Argenton.
Le 12 septembre 1495, Ludovic Sforza remit les instructions suivantes à Jules Cattanei en le chargeant de se rendre à Casai :
Jules, ayant vu le post-scriptum inséré dans la lettre de l'illustre seigneur Constantin, dont vous connaissez le contenu, nous voulons que vous vous rendiez secrètement à Casai et que vous vous présentiez audit seigneur Constantin, de telle sorte que lui et son messager qui vous accompagnera, soient seuls instruits de votre arrivée. Vous lui offrirez d'abord nos saluta-
COMMINES. — 11. io