‹ Lettres et négociations de Philippe de Commines, pub. avec un commentaire historique et biographiqueChapitre 14 sur 19 · ÎÙ-L LETTRES ET NEGOCIATIONS · texte numérisé non relu

ÎÙ-L LETTRES ET NEGOCIATIONS

Six jours après , Commines adressa une autre lettre à la reine. Il y confirmait tout ce qu'il lui avait déjà écrit, insistait sur les bons offices de Georges d'Amboise, annonçait que le roi songeait à appeler près de lui Geoffroi de Pompadour et se félicitait d'avoir trouvé un nouvel appui dans la duchesse d'Angoulême, mère de l'héritier présomptif de la couronne, qui fut, depuis, François Ier. Néanmoins le roi éprouvait quelque défiance, quelque suspicion. On lui disait qu'il serait trompé , s'il écoutait Commines et madame de Beaumont. Il songeait même à demander quelque promesse ou quelque serment au seigneur d'Argenton, et celui-ci, qui ne s'en était jamais montré avare, se fût bien gardé d'hésiter à ce sujet, car il espérait que le roi l'aimerait plus que personne.

Tout ceci est nettement indiqué dans la lettre où Commines mentionne également l'ambassade du comte deNevers en Flandre et les efforts de l'amiral de France pour allumer la guerre ;

Madame, tant et sj très-humblement comme je puis, me recommande à votre bonne grâce.

Madame, puis poy de jours, vous ay escript mon arrivée, et comme le roy m'avoit fait bonne chère et fort parlé à moy, et a fait, chacun jour, depuis mais lettres escriptes, parolles générolles, et à chascune fois m'a parlé de vous et longuement ; mais je n'y suis allé que unne foys le jour et en la compaingnie de monseigneur le léguât L

Il y a environ quatre jours, madame, que je demandé à monseigneur le léguât s'il ne valloit pas myeulx que je m'en allasse en attendant votre venue, puisque mon fait estoit remis là et se qu'il lui sembloit que je devois dire au roy à mon partement, et me dist que je attendisse jusques sur le partement du roy et que ne. dist. sinon que le merciais de ce qu'il lui avoit pieu que vinse

icy et que pour ee.ste heure ne lui voullois faire requeste de aultre chose, et que s'il luy plesoit m'emploier en aucune chose en son service, que de millicur ceur que jamais je m'y emploirois, et puis que à vostre venue il vous en parlera et s'y emploira de toute sa puissance. Ency je suiveray son conseil, car quant je vouldrays faire autrement, je parderois tantost tout. Sine d'amytié il me monstre et de privées paroles assez, et m'a parlé ennuyt de faire venir monsieur du Puy, et ung autre foys le m'avoit dit, et dit que le dit du Puy est bien de mes amis. Je ne se s'il vouldroit quelque serment ou promesse de moy, car en quelque susepecion l"avoit-on mis au commencement, disant que s'il s'y fioit, que mademoiselle de Beaumont ' et moy à la fin luy nuirions envers vous et le tromperions.

Madame d'Angoulème, madame, a porté fort bonnes parolles, disant qu'il me vouldroit céans, avec ung bon et gros appoinctement, pour ce qu'il est grand faute de gens. Je entens bien à son parler, qu'il faut bien qu'il s'ayde de quelqu'un, et croy qu'il seroit plus content de mcy que d'aultre, sy défience ne l'en guarde, mais qu'il vous plaise l'ayder.

Je vous supplie, madame, qu'il vous plaise m'eseripre une bonne lettre, que je lui puisse monstrer ou faire monstrer sy j'estois partyd'ycy.

Le roy envoie monsieur de Nevers et l'évesque de Paris vers le roy de Castille pour ses resors * et aucunes appellacions, et cela le prend fort à ceur et à grands aprests de parolles. Monsieur l'amiral tient le roy de près et fit ung tel 5 visage, quant il me vit rester en votre chambre à Paris, quant il m'y trouva.

Le roy, madame, fut ung poy mal disposé puis poy de jours, et vis monseigneur le léguât en peur; mais l'endemain il n'y parut.- Il me semble, madame, que ferez bien d'abrégier votre véage. Il n'est point de nouvelles qu'il aille enNormendie. On dit, je ne se

1 Jeanne rie Chambes , femme de Jean de Polignac, seigneur de

Beaumont.

2 Les ressorts du parlement de Paris en Flandre.

3 Var.: bel.

s'il est vray, que ledit amiral egrit fort contre se conté de Flandre. S'il y avait brouillis et guerre, son amyrauté en vaudroit XX mille francs par an davantage. Les semblables diférens de seux pour coy ils vont, ay-je veu toute ma vie, et toujours s'opèrent en parlant *.

Je loue Dieu, madame, de ce que l'afère du maresal prend train à votre honneur et plésir : il a ycy ung homme, mes nul ne parla à ly, que j'aie veu. Le roy loue vos mariages -, se m'a-t-on dit. Priant à Notre Seigneur, madame, qn'il vous doinst bonne vie et longue et accomplissement de tous vos désirs.

A Tours, se XXIIIe 3.

Je vous supplie, madame, rompre ses lettres.

De la main de votre très-humble et très-obéissant sujet et serviteur,

COMMYNES

A la roy ne ma souveraine dame *.

A ces lettres de Commines, il faut joindre d'autres lettres signées d'un nom qui se retrouve sans cesse dans son histoire, celles que Jacques de Beaune écrivait au même moment à une dame d'honneur de la reine Anne.

Jacques de Beaune mandait le 10 juillet 1505 :

Monseigneur d'Argenton a fait la révérance au roy, et l'a présenté monseigneur le légat, et lui a fait le roy bonne chière, et dîne avec mondit seigneur.

1 Cette phrase est à peu près illisible.

* D'après M. de laPilorgerie, ceci se rapportait notamment au projet de mariage du roi d'Espagne et de Germaine de Foix.

5 Les mots : juillet 1505, se trouvent dans la copie reproduite par M. de la, Pilorgerie.

* Le document original, publié par M"e Dupont, Mém., t. III, pr. p. 175, et par M. de la Pilorgerie, p. 466, appartient à M. de Chambry, qui a eu l'obligeance de nous en adresser une nouvelle transcription.

Il ajoutait le lendemain :

L'amiral est iey, qui se tient près et est toujours après toutes reformations à faire, se il peult, un monde nouveau. Monseigneur le légat le tient de près, mieulx qu'il ne âst jamais. Ledit seigneur escript à ladite dame, j'ay fait retarder la poste d'ung jour pour faire escripre madame d'Angolesme qui arriva ce soir. J'ai veu monsieur d'Argentonsejourd'hui au Plessis, à qui j'ai parlé. Quelqu'un m'a dit qu'il fust l'autre jour bien deux heures avecques le roy en devis et à bon visaige '.

Cependant, la paix fut maintenue. « Le roy de Castille, « dit Wielant, ne demandoit point la guerre en France... « Il fut conseillé de faire faire par son procureur-général, « secrètement et à part, protestations pertinentes et à perce pétuelle mémoire, et icelles faites et enregistrées, manda « à ses députés accorder les points et articles projetés par

1 Bibliothèque de Nantes. — Ces lettres sont adressées à mademoiselle Michelle de Saubonne. J'en dois l'obligeante communication à M. de la Pilorgerie, qui se propose de les publier. J'emprunte à la même source une autre lettre de Jacques de Beaune, du 26 juillet 1505, qui offre des détails intéressants sur les intrigues qui divisaient Louis XII et Anne de Bretagne :

a Mademoiselle, j'escrips à la royne que je vous ay advertie de a quelques propos pour lui dire ; c'est du fait de Flandres. Il y a un « personnaige par dessà qui dit qu'il a grand crédit avecques la royne « et se vente bien de savoir de ses principaulx affaires. Il escript sou- « vent , à ce que j'entens , et par le paige , vous en apercevrez bien a par ce que verrez. C'est celuy dont l'on avoit soubson sus vous et « dont nous parlasmes en ceste maison. Vous ferez bien d'entendre ■. de son intencion par ces lettres", et vous prie que prenez garde i si en riens l'on touche île moy. Je m'en suis aperçu en quelque « endroit. Vous y ferez comme vous vouldriez que fisse pour vous i et dont avez seurté, et ne le vous e.scrips sans cause. »

« les gens du roy de France 1 . » Louis XI avait fait de même lorsqu'il invitait les députés flamands à assister à l'enregistrement du traité d'Arras par le Parlement qui venait d'être saisi des réserves secrètes qui l'annulaient. Commines n'eût point eu le droit de blâmer ces procédés qui semblaient de bonne mise à son ancien maître.

Trois ans après , le bruit d'une invasion des Français dans les Pays-Bas se répandit de nouveau , et le prince de Castille déclara qu'en cas de guerre avec Louis XII, il transporterait au prince de Chimay les terres de Renescure et d'Ugies , appartenant à Philippe de Commines , seigneur d'Argenton 2. Le prince de Castille, devenu l'empereur Charles-Quint, oublia sans doute cette sentence qu'il avait prononcée dans sa jeunesse contre l'historien dont le livre faisait, à ce que rapporte De Thou , la méditation de ses veilles.

Commines était en effet rentré en faveur près de Louis XII, car, le 30 décembre 1505, le roi le nomma son chambellan ordinaire, « considérant et ayant égard aux « grans, vertueux, louables et très-recommandables ser- « vices que nostre amé et féal conseiller Philippe de Com-

1 Corp. chron. Flandriae, t. IV, p. 179. — J'aurais dû rappeler dans le volume précédent, que le 18 juin 1480, Maximilien , devenu l'allié d'Edouard IV contre Louis XI, fit ajourner Philippe de Commines et d'autres transfuges qu'il appelait. « nos vassaulx et subjects, t qui jadis soulloient estre serviteurs de deffuncts nos très-chiers sei- « gneurs, ayeul et père, les ducs Philippe et Charles, que Dieu « absoille ! » Deux mois leur étaient accordés pour se présenter : personne ne comparut (Archives de Lille).

* Bull, de la commission royale d'histoire, lre série, t. XI, p. 204 (26 avril 1509).

« mynes, seigneur d'Argenton, a faits à nos prédécesseurs « roys de France, en plus grans charges et estats que a eus « d'eulx près et à l'entour de leurs personnes et autrement « que à nous consécutivement depuis nostre advénement « à la couronne, où il s'est tousjours si vertueusement et « loyaument acquitté, qu'il en est digne de singulière « louenge et recommandation l.

Au mois de mai 1506, le bruit se répandit qu'il serait envoyé comme ambassadeur vers les Électeurs de l'Empire2.

Nous savons qu'au mois de mai 1507, il accompagna Louis XII à Milan, et ce fut de cette ville qu'il adressa la lettre suivante à la seigneurie de Florence :

Mes très-honnorés et doutés seigneurs, je me recommande humblement à votre bonne grâce. Je envoyé se porteur devers vous, pour savoir sy vos consciences ne vous jugeront jamais que vous me devez faire raison de ce que me devoyt Pierre de Médicis, dont vous en avez prins les biens, et aussi pour vous supplier de me faire briefve justice d'un appelle Pelegrin Lorin. Et si vous ne me vouliez faire la raison, qu'il vous plaise y faire contraindre les héritiers de feu François Sasset, qui sont obligés. Du tout vous advertira plus au long ledit porteur, vous priant tousjours me commender vostre bon plésir et je mecteray payne de lacomplir. Priant à Dieu, mes très-honnorés et doutés sei-

imp. de Paris, fonds Gaignières, 763, f° 90. (Document signalé par M. de Beauconrt.) Il paraît que Commines reçut en même temps nne pension de mille livres tournois, assignée sur la généralité de Languedoc. On a conservé une quittance qu'il donna le '^Omai 1506.

3fém., t. III, p. 179.

* Et dist-on que le dit roy envolera monseigneur d'Argenton vers les princes électeurs de l'Empire (Lettre de Courteville, 24 mai 1506). Le Glay, Nég. dipl. entre la France et V Autriche, t. I, p. 142.

gneurs, qui vous doint bonne vye et longue et accomplissement de tout se que vous désirez.

A Millan, ce 11° jour de juing.

Votre très-humble serviteur, Philippe de Commynes *.

A cette époque , Florence était gouvernée par Pierre Soderini, avec lequel Coramines avait traité en 1494, avant l'expédition de Charles VIII en Italie. Soderini avait pour secrétaire Machiavel , qui avait atteint toute la force de l'âge et du talent. Ce fut sans doute Machiavel (fort influent à cette époque, car il réglait à la fois et l'organisation militaire et le gouvernement intérieur) qui répondit à Commines. Combien ne faut-il pas regretter ces lettres échangées entre les deux maîtres de la science politique au xve siècle, qui l'un et l'autre ont fondé une école perpétuée jusqu'à nos jours! Il n'est pas toutefois impossible de suppléer à cette lacune , et l'on peut affirmer que les dépêches de Florence continuaient à alléguer à la fois les malheurs de la situation et la mauvaise foi des Français, qui promettaient toujours de restituer Pise et qui ne tenaient jamais leur engagement.

Après une résistance dont un ardent patriotisme avait prolongé les péripéties, les Pisans ouvrirent enfin leurs portes le 8 juin 1509. Louis XII les avait abandonnés, mais en se faisant payer sa neutralité par les Florentins, et nous ne savons si Commines pouvait s'appuyer avec succès sur cette conduite odieuse et avare, quand, le 27 novembre 1509, il écrivit de nouveau à la seigneurie de Florence :

' Archives de Florence.

Mes très-honnorés et doubtés seigneurs, je me recommande très-humblement à votre bonne grâce. Vous sçavez assez quantes prossuytes je ay faictes pour estre paie de ceulx de Médicis et que tout homme l'est, excepté moy, et toutesfois il me sembloit que j'avoie bien desservy l'estre des premiers, et ay tousjours esté bon amy de vous marchans estans en France et ailleurs, où je les ay trouvés. Ladite prossuyte m'a esté de grande despence, et on m'a tousjours remis quant vous auriez recouvert Pise, ce qui est adArenu, Dieu mercy, et ne croy point nulle personne hors Florence qui en ait esté plus joyeulx que moi. J'espoirois que la raison m'en fust faicte à Florence, sans qu'il fust besoing que je y envoyasse, car messer Néry Capponi avoit prins la charge de moy, d'en faire la prossuyte, mais despuis ladite prinse, je n'en ay ouy nulles nouvelles : pour quoy envoyé ce porteur appelle Pierre Boismart, natif de Tours, pour en faire les diligences, telles qu'il voira estre à faire, et vous prie, mes très-honnorés et doubtés seigneurs, qu'il vous plaise, tant de ma debte que des despens que j'ay mis à la prossuyte, m'en vouloir faire paier, sans ce que je soie plus abusé, comme j'ay esté jusques icy. Priant à Dieu, mes très-honnorés et doubtés seigneurs, qui vous doint bonne vie et longue et l'accomplissement de tout ce que vous désirez.

A Orléans, le XXVIIe jour de novembre, l'an mil cincq cens

et neuf.

Votre très-humble serviteur,

Philippes de Commynes.

A mes très-honnorés et doubtés seigneurs, messeigneurs tenant la seigneurie à Florence *.

Commines insista dans une autre lettre portant la date du 22 mars 1510 :

Mes très-honnorés et doubtés seigneurs, je me recommande très-humblement à votre bonne grâce. J'ay ung serviteur à

1 Archives de Florence.

Florence, à la poursuicte de ce que me debvoit feu Pierre de Médicis. Il ma tousjours esté mandé et escript que je seroye payé quant Pise seroit recouverte, et ai-je espérance que ainsi se fera, veu qu'estes hors de vos grans affaires, et que mondit serviteur aura quelque bonne expédiction et aurez mémoire que tousjours vous ay esté bon serviteur et seray pour le temps advenir, vous priant, mes très-honnorés et doubtés seigneurs, qu'il vous plaise que à ceste fois la raison me soit faicte, et tousjours me commander vostre plaisir pour l'accomplir à mon pouvoir. En priant à Dieu, mes très-honnorés seigneurs, qu'il vous doint bonne vie et longue et accomplissement de tout ce que vous désirez. A Paris, ce XXIIe jour de mars.

Vostre très-humble serviteur, Phiijppes de Commynes.

A mes très-honnorés et doubtés seigneurs, messeigneurs de la seigneurie de Florence * .

Nous compléterons la série de ces infructueuses réclamations par la lettre suivante :

Haulx et puissans et mes très-honnorés seigneurs, très-humblement à vostre bonne grâce me recommande. Je renvoyé devers vos seigneuries Pierre Boismart, lequel en ceste saison passée y a fait long séjour, comme paravant luy avoient fait pluissieurs aultres de mes serviteurs, à la poursuicte de ce que m? doivent ceulx de Médicis, lesquels tousjours sont retournés sans riens faire, avec quelque peu d'espérance. J'ay esté informé que pour l'euvre présante les choses estoient assez disposées pour me faire la raison, dont je vous supplie, autant qu'il m'est possible, et de vouloir avoir mémoire des services passés et que telles poursuictes ne se font point sans grant despance, et me commander vos bons plaisirs pour l'acomplir à mon povoir. Priant à Dieu.

1 Archives de Florence.

haulx et puissans et mes très-honnorés seigneurs , qu'il vous doint bonne vie et longue et acomplissement de tout ce que désirez.

A Argenton, le XXVe jour d'aoust 1511.

Vostre très-humble serviteur, Phillipes de Commynes.

A haulx et puissans et mes très-honnore's seigneurs de la seigneurie de Florence, à Florence * .

Commines avait de nouveau quitté la cour et pour ne plus y revenir. Des motifs que nous ignorons, l'en éloignèrent. Peut-être, alors qu'il écrivait que le roi, « si défiance « ne le gardoit, seroit plus content de lui que d'autre, » espérait-il arriver au faîte de la puissance en dominant tous ses envieux et tous ses jaloux ; peut-être ne se consola-t-il point de n'avoir réussi, même en voyant son ancien ami Georges d'Amboise devenir le premier ministre de Louis XII.

1 Archives de Florence.

Xlï

Nous avons épuisé les documents qui se rapportent à Commines. Trois mois après la dernière lettre qu'il adressa à la seigneurie de Florence, il termina sa carrière que des préoccupations de tout genre paraissent avoir troublée jusqu'au dernier jour. Le mois d'octobre avait été marqué par les événements les plus importants de sa vie, c'est-à-dire par les services rendus à Louis XI à Péronne, par la donation de ses grands domaines de Poitou et enfin par son ambassade à Venise : ce fut le 18 de ce mois qu'il mourut, en 1511, au château d'Argenton.

Efforçons- nous d'oublier les démêlés judiciaires dans lesquels Commines compromit son repos et son honneur ; éloignons même de notre mémoire la complaisance que récompensa Louis XI et l'habileté que reconnurent trop peu Charles VIII et Louis XII ; et après avoir suivi d'année en année la marche des complications politiques dont le rapide mouvement entraîna Commines , faisons à ses derniers moments une sphère calme et silencieuse où notre jugement se recueille devant son tombeau. Signalons davantage ce qu'il y eut « de clère cognoissance l, » comme il le dit lui-

1 Mém., t. 11, p. 156.

même, dans son esprit, ce qu'il y eut de noble et d'élevé dans son culte pour la science , dans son admiration pour les arts, et puisque les lettres surtout ont fait vivre le nom de Commines, essayons, en terminant ce volume, de justifier l'hommage qu'elles lui ont rendu.

Commines, dans les dernières années de sa vie , n'avait pas cessé de travailler à ses Mémoires ; il s'en était occupé activement à la fin du règne de Charles VIII *; il les acheva pendant celui de Louis XII, et, sous l'influence d'une de ces idées communes à tous les vieillards, qui les portent à rechercher bien loin en arrière les souvenirs les plus chers et les amitiés les plus solides , il les dédia à Angelo Cato, l'astrologue de Louis XI. En effet, pour tous les deux, Louis XI était « un maistre et un bienfaicteur ; » pour eux seuls peut-être, c'était « un prince digne de très-excellente « mémoire 2. » Ce livre devait offrir l'apologie de Louis XI, non pas une œuvre de vaine et mensongère flatterie, mais une appréciation pleine d'aperçus profonds, visant à l'impartialité dans un style simple qui porta Montaigne à y croire, d'autant plus propre à voiler le fond des choses que la forme y paraît plus libre et plus sincère. Qui, mieux que Commines, pouvait parler de Louis XI, puisqu'il avait été sans cesse « occupé en ses grans affaires » et qu'il avait « faict « plus continuelle résidence avec luy que nul aultre? » Qui devait « en avoir meilleure souvenance » à cause « de ces « grans privaultés et biensfaicts sans jamais entrerompre « jusques à la mort? » Il va jusqu'à déclarer, perdant de vue la cause de « ces privaultés et biensfaits, » qu'il y est

1 Mém., t. II, pp. 300 et 583.

1 Mém., 1. 1, pp. 1 et 2.

tenu « pour obligation d'honneur. » Il eût mieux fait de se borner à dire « que les pertes et douleurs receues depuis « son trespas savaient davantage rappelé à sa mémoire « les « grâces receues de luy ; » mais la postérité qui, sans chercher la vérité historique dans tous les chapitres des Mémoires, les étudie comme l'un des plus admirables traités de politique , a le droit de trouver Commines trop modeste quand il exprime à l'astrologue italien l'espoir qu'il mettra en latin sa prose française, si vive et si concise, et surtout, lorsque même dans la langue où il écrit, il proclame respectueusement la supériorité d'un de ses contemporains « qni sauroit mieulx parler que luy et le coucher en meil- « leur langage. » Ce contemporain, c'était un vieil ami, un serviteur non moins dévoué du même maître; c'était monsieur du Bouchage, à qui Louis XI recommandait, en 1475 : « d'estre plus malicieux que ses adversaires et de les « endormir de paroles l. »

Du reste , ces feuillets, offerts à Angelo Cato et soumis à la révision de monsieur du Bouchage, ne s'adressaient qu'à des gommes habiles comme eux. « Bestes, ne simples « gens ne s'amuseront point à lire ces mémoires ; mais « princes ou aultres gens de cour y trouveront de bons « advertissemens , à mon advis 2. » Que n'a-t-il été donné à Commines d'associer davantage à ces observations dictées par une longue expérience , la sanction des grandes règles morales, en dehors desquelles il n'est de place ni pour

1 Mém., éd. Lenglet, t. III, p. 381. Un historien du temps dit, en 1 arlant du seigneur du Bouchage et d'un discours qu'il prononça : Natura magis quam arte facundus. Godefrov, Hist. de Charles VIII. p. 381.

s Mém., t. I, p. 268.

DE OOMMWES. 277

l'autorité des rois , ni pour la liberté des peuples ! Que n'a-t-il servi et que n'a-t-il eu à glorifier un autre maître que Louis XI î Dignus A lexandris omnibus Me PMlippus, dit Juste-Lipse en parlant du seigneur d'Argenton.

Comraines, plein de respect pour la science et cherchant sans cesse à s'instruire, s'était entouré de précieux manuscrits que le temps a dispersés. Il recherchait surtout ceux qui se rapportaient à l'histoire et qui enseignaient, selon lui, malgré la protestation des vertus isolées , la marche des temps à travers les mêmes hontes et les mêmes faiblesses. Il nous parle lui-même de ses lectures de Tite-Live \ dont on lui montra un manuscrit à Venise 2 et le tombean à Padoue 3. Il possédait un manuscrit de Valère-Maxime mis en français, en deux grands volumes ornés de ses armes, qui reposa longtemps à Paris à la Bibliothèque de l'abbaye de Sainte-Geneviève 4. Le British Muséum a recueilli aussi un manuscrit de Froissart, dont l'origine est la même5. A la Bibliothèque royale de La Haye (collection Meerman), on conserve le premier volume de la traduction de la Cité de Dieu, de saint Augustin , avec de grandes miniatures. Le second volume se trouve à la Bibliothèque de Nantes. L'un et l'autre portent également les insignes héraldiques de Commines 6.

1 Mém., t. II, p. 553.

* Dès 1470, Philelphe chargeait un de ses amis de lui acheter les Décades imprimées à Rome.

3 Mém., t. II, p. 441.

* Mém., t. I, introd., p. xix.

3 British Mus., Harley, 4379, 4380. Ces volumes, transcrits en Flandre, sont ornés d'intéressantes miniatures. Je me bornerai à mentionner ici celle qui représente la danse des sauvages où faillit périr Charles VI.

6 Note communiquée par M. Campbell, conservateur de la Bibliothèque royale à la Haye . t

En même temps que le seigneur d'Argenton étudiait sur la carte de l'Europe les mouvements d'armées et les changements de frontières, il suivait avec une intelligente curiosité les découvertes des navigateurs dans d'autres hémisphères. Il se faisait envoyer, en 1481, de Florence où vivait Améric Vespuce1, une mappemonde, dernière représentation du monde borné du moyen âge2, et dans une lettre écrite au mois d'avril 1491, il se félicitait de posséder une carte de la Guinée qu'il avait vainement demandée en Italie 3. Comme tous les esprits supérieurs, il avait le pressentiment des grandes choses qui allaient s'accomplir : on était arrivé à la veille du jour où le cap des Tempêtes serait franchi et où, du sein d'une mer inconnue, allait surgir le Nouveau-Monde.

A Venise, Commines visita la chapelle de Saint-Marc et prit plaisir à -voir les mosaïques aux couleurs variées qui résistent aux ravages des siècles 4. A Florence, il admira le pont de l'Arno 5 et le palais de Cosme de Médicis. « En son « cas, qui estoit de marchandise, estoit la plus grant maison « que je croy qui jamais ait esté au monde... C'est la plus « belle maison de citadin ou marchant que j'aye jamais veue, « la mieulx pourveue que de nul homme qui fust au monde « de son estât6. » Ce que ce palais renfermait, n'était pas

1 Commines avait eu de fréquentes relations avec la famille Vespucci, notamment avec Guido Vespucci qui, en 1478, l'accompagna à Rome, et avec Guido-Antbnio Vespucci qui en 1495 fut ambassadeur de la seigneurie de Florence près de Charles VIII.

- Tome I, p. 322.

3 Voyez ci-dessus, p. 79.

1 Mim.y t. II, p. 407.

s Mém., t. II, p. 355.

fi Mém., t. II, pp. 337 et 351.

moins précieux, car l'on y voyait des vases d'agathe, de superbes camayeux et trois mille médailles, les plus rares et les plus belles de l'Italie1. Laurent de Médicis en offrit quelques unes à Commines 2.

Il faut remarquer que le séjour de Commines en Italie avait développé chez lui la passion la plus vive et la plus éclairée des arts. Personne, plus que lui, n'applaudissait aux dépenses que fit le roi Charles VIII, après son expédition , pour élever en France de somptueux édifices imi-

1 Mém., t. II, p. 362. Commines fit frapper, comme seigneur d'Argenton, un fort joli jeton qui se trouve dans la collection de M. Fillon, à Fontenay, et qui a été publié par ses soins dans ses Études numismatiques, p. 96.

2 Mém., t. I, p. 332.

Dans le tome I, p. 144, j'ai reproduit une lettre du duc de Milan du 29 octobre 1476, où sont mentionnés d'autres présents offerts à Commines. Depuis la publication du premier volume, M. Osio a retrouvé aux archives de Milan, une lettre de la même datej adressée à l'ambassadeur François de Petrasancta, qui donne à ce sujet quelques détails, en insistant sur les services et sur l'influence du seigneur d'Argenton : « Ayant appris combien est grande l'affection que mon- « seigneur d'Argenton a toujours montrée et montre encore à l'égard a de notre personne et de nos affaires, nous nous sentons tenu de le « traiter avec une cordiale bienveillance comme un sincère et bon ami « (cum benivolentia, cordiale como vero et bono amico) ; et en signe de « bienveillance, nous lui envoyons une pièce de beau drap d'or cramoisi « qui contient trente-huit aunes et demie et de plus un collier d'or de « ducat de soixante-quinze anneaux. L'un et l'autre valent environ « mille écus. Nous voulons que vous les offriez de notre part et nous « espérons qu'il les acceptera d'aussi bon cœur que nous les lui don- « nons. Remerciez-le en termes convenables de l'affection qu'il nous « a montrée et priez-le de nous avoir toujours pour bien recommandé « près du roi Très-Cbrétien, dont nous sommes le sincère fils et ser- « viteur. Ce que nous lui offrons, ce n'est point comme présent, mais « en signe de bienveillance , et à l'avenir nous nous souviendrons * encore mieux de lui. »

tés de ceux qui avaient frappé ses regards dans sa marche conquérante. On avait cherché au-delà des Alpes des sculpteurs et des peintres pour présider à ces travaux , et en même temps se formaient des collections où l'on réunissait les chefs-d'œuvre de la France, de la Flandre et de l'Italie1. Les statues faisaient revivre pour Commines les gloires de l'antiquité ; le pinceau des peintres de Venise lui retraçait l'image des hommes les plus illustres de son temps, et il rapporte lui-même qu'il cherchait, en étudiant le portrait de Mahomet II, à retrouver dans ses traits l'expression « de son grant esprit 2. »

Commines laissa dans ses domaines d'importants vestiges de ce goût des arts. Il réédifia le château d'Argenton et y dépensa, à ce qui est relaté dans ses procès, des sommes énormes. Il reconstruisit aussi le château de Villentras. A Chinon , il éleva une forte tour qui portait ses armoiries et que, longtemps après lui, on continua à appeler la tour d'Argenton. L'église de Saint-Etienne de Chinon, achevée en moins d'une année, était aussi son ouvrage. Ses vastes proportions et l'absence de piliers donnaient à son architecture un caractère aussi hardi qu'élégant, et le clocher n'était pas moins remarquable 3.

Au château de Dreux, un peintre, nommé Olivier Chiffelin, était appelé dès 1487, c'est-à-dire à une époque où l'opulence n'était pas rentrée dans la maison de Commines4;

1 Mém., t. il, p. 586.

2 Mém., t. II, p. 286.

3 Mém., préface de Mlle Dupont, p. 127.

* Après nous être beaucoup occupé des vastes domaines de Commines en France , nous eussions désiré de pouvoir donner quelques indications sur le nombre et l'importance de ceux qu'il possédait en Flandre et qui provenaient moins de son patrimoine que d'acquisitions qu'il

et son chapelain, Jean Pèlerin, est cité comme auteur d'un traité de Artificiali perspectiva l.

Enfin, il fit construire au couvent des Grands-Augustins à Paris, dans une chapelle consacrée à Notre-Dame de Ripa et entourée d'une grille d'airain habilement ciselée, un tombeau où il était représenté à genoux à côté de sa femme devant un autel imité des monuments d'Italie et quelque peu inspiré par le paganisme antique. Là un faisceau d'épis 2 laissait se dérouler, entre deux cornes d'abondance, la légende favorite du seigneur d'Argenton : Qui non laborat, non manducat 3.

La statue de Commines nous le montre d'une taille élevée et d'une noble figure, Tel nous le retrouvons dans les portraits

avait pu faire depuis le traité de Senlis. Lepippre rapporte qu'il vit aux archives de Lille, un rôle en velin, d'une extrême longueur, écrit en flamand , mais portant ce titre en français : « Ces briefs « appartiennent à messire Philippe de Commines, seigneur d'Ar- « genton. » Ce document n'a pu être retrouvé.

1 Crowe et Calvecastle, Les anciens peintres flamands , t. II, pp. 325, 329.

â La gerbe de blé, qui représente la moisson après le travail, c'està-dire le succès après la peine, paraît avoir été l'un des emblèmes préférés des courtisans de Louis XI. Le bâtard d'Armagnac, qui savait à peine écrire, avait adopté pour cimier une gerbe de blé, et pour tenants deux sirènes, allégorie qui eût mieux convenu au seigneur du Bouchage, et peut-être aussi à Commines. Dans l'écu de Commines, comme dans celui de ses ancêtres , le cimier est une tête de loup issant de flammes, la gueule béante : c'est le rapax lupus de Virgile. — Les sirènes du bâtard d'Armagnac offraient- elles une allusion quelque peu mythologique, mais consacrée par l'usage héraldique du temps, à l'illégitimité de sa naissance ? Tels étaient aussi , sous Louis XI , les tenants de l'écu du bâtard de Bourbon, autre ami de Commines.

3 Le dessin du tombeau de Commines se trouve dans Millin, Antiq., t. III, p. 41. On voyait aussi sur ce monument un globe et un choucabus avec ces mots : « Le monde n'est qu'abus. »

qu'on avait conservés de lui à Beauregard ' et au château de Bussi-Rabutin 2. Tel le représente aussi une précieuse esquisse au crayon rouge conservée dans un manuscrit d'Arras, où il figure à côté de Froissart , de Monstrelet et d'Olivier de la Marche.

Sleidan le dépeint de même : « Il estoit beau personnage « et de haute stature ; et sçavoit assez bien parler en ita- « lien, en allemand et en espagnol, mais surtout il parloit « bon francois , car il avoit diligemment leu et retenu « toutes sortes d'histoires escrites en francois et princi- « paiement des Romains. Il conversoit fort avec gens « d'estrange nation, désirant par ce moyen apprendre « d'eux ce qu'il ne sçavoit point; et d'autant qu'il avoit en « singulière recommandation de bien employer son temps, « on ne l'eust jamais trouvé oisif. Sa mémoire estoit inerte veilleuse , voir telle que souvent il dictoit en mesme « temps, à quatre qui écrivoient sous lui, choses diverses « et concernantes à l'Estat , avec telle promptitude et « facilité comme s'il n'eust devisé que d'une certaine « matière 3. » Le témoignage de Sleidan est précieux, puisqu'il déclare avoir connu un des anciens serviteurs de Commines, nommé Matthieu d'Arras 4.

Lorsqu'à la fin du xvine siècle, les cendres de Commines furent jetées au vent, on recueillit les débris de son cénotaphe. On s'efforçait alors, grâce à un premier et timide essai de réparation , de réunir dans un musée ce que l'on

1 Une copie du portrait conservé au château de Beauregard se trouve aujourd'hui au musée de Versailles.

* Delpech, Iconographie.

3 Mém., éd. Lenglet, t. IV, pp. 2 et 122.

* Valère André dit également : Forma fuit eleganti, statura procera et heroica.

avait conservé des monuments renversés par des mains impies, et pour dissimuler ces dévastations, on en étayait les ruines sur d'autres ruines, et ce fut ainsi que l'on plaça la statue de Commines sur un bas relief de marbre blanc, détaché (étrange rapprochement) du mausolée de Georges d'Amboise qui , avant de devenir l'illustre ministre de Louis XII, avait été le complice des obscures intrigues du seigneur d'Argenton ; et par un hasard non moins bizarre, ce bas- relief représentait saint Georges combattant le dragon qui darde le poison l. Trois siècles plus tôt, on eût vu là une double allusion au duc de Bourgogne qu'avait trahi Commines 2, et au monstre venimeux , pour parler comme Chastellain, qu'il était allé servir.

C'est au monument de Commines, érigé dans l'église des Grands-Augustins, que se rapportent ces vers si connus de Ronsard :

LE PASSANT

Quelle est cette déesse empreinte en cette ivoire, Qui se rompt les cheveux à pleines mains?

LE PRESTKE.

L'Histoire.

LE PASSANT

Et l'autre qui, d'un œil tristement despité, Lamente à ce tombeau ?

LE PKESTKE.

La simple Vérité.

LE PASSANT

Ne gist point mort ici le romain Tite-Live ?

LE PRESTRE

Non, mais un Bourguignon, dont la mémoire vive

1 Description du musée des monuments français, par Lenoik, 1803, p. 165.

2 On sait que Charles le Hardi jurait par saint Georges et le révérait comme son patron.

Surpasse ce Romain pour sçavoir égaler La vérité du fait avec le beau parler.

LE PASSANT

Dis-moi ce corps doué de tant de vertus dignes.

LE PRESTRE

Philippe fut son nom; son surnom de Commines.

LE PASSANT

Fut-il présent au fait ou bien s'il l'ouit dire ?

LE PRESTRE

Il fut présent au fait et n'a voulu descrire Sinon ce qu'il a veu ; ne pour duc, ne pour roy, Il n'a voulu trahir de l'histoire la foy.

LE PASSANT

De quel estât fut-il?

LE PRESTRE

De gouverner les princes, Et sage ambassadeur aux estranges provinces.

LE PASSANT

Pour avoir joint la plume ensemble avec la lance, Qu'euf-il, prestre, dis-moi, pour toute récompense ?

LE PRESTRE

Ah ! fière ingratitude ! il eut, contre raison, La haine de son maître et deux ans de prison.

LE PASSANT

Quels maistres avoit-il?

LE PRESTRE

Philippes de Bourgogne, Le roy Charles huitième et Louis, ô vergogne ! Un duc et deux grands rois : sa vertu, toutefois, Ne se vit guerdonner, ni de ducs, ni de rois.

O toy, qui que tu sois, qui t'enquestes ainsi, Retourne en ta maison, et conte à tes fils comme Tu as veu le tombeau du premier gentilhomme Qui, d'un cœur vertueux, fit à la France voir Que c'est honneur de joindre aux armes le sçavoir

Dans la maison même de Commines et presqu'aussitôt après sa mort l, un panégyriste dont le nom est resté inconnu et ne saurait d'ailleurs être cité après celui de Ronsard, composa des vers emphatiques et obscurs mêlés de prose , consacrés à l'éloge du seigneur d'Argenton. Le manuscrit même qui fut offert à sa veuve, a été conservé, et nous l'avons reproduit à la première page de ce recueil, tel qu'il fut écrit et même avec quelques-unes des miniatures dont il est orné. Comme jadis dans les allégories de Froissart, c'est Cognoissance qui éveille X acteur, qui lui apprend quel deuil profond a causé la perte inopinée d'un bon maître et seigneur, et qui lui montre au milieu de ce séjour de deuil une douleur plus extrême que toutes les autres, celle de la veuve à qui ce panégyrique est dédié. La dolente (c'est Hélène de Chambes) parle la première. Elle se compare à Andromaque privée d'Hector. L'ami qu'elle a perdu, était plein de vertus et pur de tous vices. Son courage était tel que jamais il ne recula devant ses ennemis, pas plus à Montlhéry que dans cinq autres batailles dont la dernière fut Fornoue. Il était aussi sage que Salomon, aussi éloquent que Thaïes, aussi savant que Virgile, aussi prudent qu'Aristote. Dieu l'avait créé pour qu'il fût l'exemple du monde. C'est par vous, Prudence, Force, Justice et Tempérance, qu'il triomphait et marchait de succès en succès : à vous il appartiendra de louer ses hauts faits, et quand votre tâche sera achevée, après vous viendront Foi, Charité et Espérance, c'est-à-dire les vertus théologales succédant aux vertus cardinales. Et voyez

1 L'auteur du panégyrique serait-il aussi celui des miniatures? Serait-ce le chapelain Pèlerin, l'auteur du traité De Artificiali pictura ?

comment l'acteur , commensal reconnaissant du château d'Argenton, représente ces vertus sous l'influence de ses impressions et de ses souvenirs. Prudence tient d'une main le miroir où se reflètent les grandeurs et les misères, et de l'autre, elle arrête la roue de la Fortune : un trésor roule à ses pieds. Elle a soin de rappeler que l'homme illustre dont Louis XI se fit accompagner à Pecquigny, qui aima Florence et négocia avec Venise, passait pendant sa vie « pour prudent sur tous. » Justice a ses balances et son glaive, et si elle est un peu trop voilée, c'est qu'elle n'a pas toujours été l'amie de Commines : elle n'hésite pas, du reste, à le glorifier du crédit dont il jouissait près de Louis XI et vante la protection assurée dans ses domaines au pauvre comme au riche. Force a moins à revendiquer dans ses qualités, car, connaissant mieux que personne l'Italie, il eut pour adversaires des hommes qui ne cherchaient que « hutins. » La vertu de Commines, c'est bien plutôt la Tempérance ici représentée avec des traits grotesques, mais énergiques : elle porte des lunettes pour mieux voir, et un bâillon pour ne pas se compromettre par des discours imprudents ; elle s'est perchée sur l'aile d'un moulin pour tourner avec le vent, et elle porte sur le front l'horloge qui marque l'heure des revirements politiques. Tempérance a bien le droit de réclamer Commines pour sien. Jamais il ne manifestait ni émotion, ni joie, ni colère, et c'est ainsi qu'il se rendit si utile au roi Charles VIII, en amusant les Vénitiens « par son très-doulx parler. »

Moins d'intérêt se retrouve dans les discours de Foi, qui atteste la sincérité des serments de Commines, et sa loyauté, surtout vis-à-vis des marchands ; d'Espérance qui, en louant

sa science , compare ses pacifiques services à ceux de Roland et de Jeanne d'Arc ; de Charité qui exalte ses nombreuses aumônes aux monastères et aux hôpitaux :

Il estoit tendu A tout bien faire dès la sienne naissance.

La politique et la science avaient l'une et l'autre couronné Commines. La première se personnifie dans Mercure qui porte le caducée en tenant le doigt devant la bouche ; la seconde, dans le radieux Apollon. Elles félicitent successivement Commines d'avoir effacé Platon et Homère, Cicéron et Ovide. C'était lui qui savait faire entendre les plus sages avis dans les assemblées publiques et dans les conseils secrets ; ce fut lui aussi qui écrivit un livre où tout est complet, où tout est vrai, et qui se plaça ainsi le premier entre les grands historiens. Enfin, la France clôt le dialogue en louant le seigneur d'Argenton d'avoir contribué souvent à maintenir la paix et à empêcher l'élévation des tailles. Commines devait donc avoir sa place parmi les astres.

Hélas ! la dolente, oubliant Andromaque, ne resta point, paraît-il, fidèle à cette poignante affliction, car elle négligea de faire graver sur le mausolée de Commines l'inscription qu'il devait recevoir; et, après elle, sa postérité associa à toutes les gloires qu'avaient chantées les poètes, les hontes qu'ils avaient passées sous silence.

Le gendre de Commines, René de Brosse, mécontent et toujours chargé de dettes, suivit l'exemple qui lui avait été donné. Il trahit la France et fut tué sous des drapeaux étrangers à la bataille de Pavie. Son fils ne rentra en grâce qu'à de flétrissantes conditions. Il devint, il est vrai, duc

d'Étampes, mais ce titre ne devait qu'abriter le scandale des publiques amours de la maîtresse de François Ier.

Plus tard, une petite-fille de Commines épousa César de Vendôme , fils du roi Henri IV et de Gabrielle d'Estrées ; cette fois, l'illégitimité de la naissance n'affaiblit point l'influence du rang et de la gloire, et les généalogistes placent dans sa descendance directe les maisons royales de France, de Savoie, d'Espagne et de Portugal l.

Le nom de Commines, éteint avec lui, ne s'était pas, il est vrai, transmis à cette illustre postérité ; mais il brillait de tout son éclat dans ses écrits qui étaient devenus, comme il l'espérait, la leçon des rois et des princes.

Si l'on ne possède plus le manuscrit des Mémoires qui ne cessait d'être médité par Charles-Quint, on montre du moins encore aujourd'hui l'exemplaire du roi de France Henri III 2 et celui de Diane de Poitiers 3.

Plusieurs des sénateurs de la cité de Saint-Marc qu'avait connus Commines, vivaient encore, quand, en 1544, parut à Venise une traduction italienne des Mémoires 4 .

Quatre ans après , en 1548 , Sleidan dédia sa traduction

1 II y eut réconciliation entre les descendants de Commines et ceux de Louis de La Trémoïlle. Madeleine de Luxembourg, fille de François de Luxembourg et de Charlotte de Brosse , épousa Georges de la Trémoïlle , et un arrière-petit-fils de Philippe de Commines put ainsi porter paisiblement le titre de comte d'Olonne.

2 Bill. imp. de Paris, f. fr. 10,156.

3 Bibl. imp. de Paris, f. fr. 1053.

* A Florence, François Luchi offrit au grand-duc Ferdinand Ier une traduction des mémoires de Commines, pour qu'elle tînt place d'une autre peu correcte, dont l'auteur se nommait Nicolas. L'-épître dédicatoire de François Luchi porte la date du 1er février 1593. (Note communiquée par M. Ruelens )

latine au duc de Sommerset, en rappelant combien Coinmines avait été frappé de la grandeur et de la puissance de l'Angleterre. Vers cette époque, un étudiant de l'Université de Cambridge , nommé Thomas Danett , en fit une version anglaise qui comprend l'histoire de Charles VIII aussi bien que celle de Louis XI, et qui porte ce titre : The excellente historié of Phillippe de Commines. Ce manuscrit appartint à Leycester qui, au milieu des splendeurs de la cour d'Elisabeth, put y méditer la vanité des grandeurs humaines ! . En 1022, on adressait de Palerme au roi Philippe IV une traduction des Mémoires en espagnol. Jean Vitrian en publiait une autre d'abord à Anvers en 1643, puis à Madrid en 1652. La traduction portugaise qu'en fit Antoine de Menesès, est conservée aujourd'hui au British Muséum 2. Depuis longtemps, les Mémoires de Commines étaient lus et étudiés jusque dans les régions les plus septentrionales de l'Europe; car, en 1574, Hans Mogenson, évêque de Drontheim, les traduisit en danois 3.

Lorsque l'imprimerie introduisit un nouveau système de diffusion de plus en plus rapide des créations de l'esprit humain , les Mémoires de Commines se répandirent promptement, interprétés et commentés dans toutes les langues. Il serait trop long d'énumérer ici tous les travaux dont ils ont été l'objet depuis trois siècles, mais il n'en

1 Renseignements communiqués par M. Hamilton, l'un des conservateurs du British muséum.

- British muséum, fonds Egerton, 538.

5 Des manuscrits de cette traduction se trouvent à la Bibliothèque royale de Stockholm , à la Bibliothèque royale et aux archives de Copenhague. (Note de M. Bruun, directeur de la Bibliothèque royale de Copenhague.)

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