III. — ORTHODOXIE
Edward Stillingfleet(l), évoque de Worcester, fut un des plus grands théologiens de l'Ëglise an- Ci) Edward Slillingfleet (1635— 1699), auteur des Origines sacrœ or a rational account ofthe Christian faith. Lond., 1663, in-û, r.ane des défenses les pluseslimées de la religion révélée, et du DisçQUfih invindicationof the doctrine of the Trinity^ etc. Lond.,
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glicane au xvii* siècle. Les déistes anglais, qui étaient nombreux et puissants, n'eurent pas d'adversaire plus redoutable. Et prenant un essor qui annonçait de grandes et précoces facultés, Stillingfleet , à Tâge de vingt-sept an§, composa un livre qui le mit à la tête du clergé d'Angleterre. On raconte à ce sujet que le jeune Stillingfleet s'étant présenté chez l'évéque Sanderson, et la similitude du nom ayant frappé «elui-ci, il lui demanda avec bonhomie s'il était parent du grand Stillingfleet, dont la défense de la foi faisait tant de bruit. A quoi le futur évêque de Worcester répondit modestement qu'il en était l'auteur. Le primat fut renversé.
Nous ne raconterons pas l'origine et les cir* constances de sa querelle avec John Locke.
Ce fut John Toland qui la provoqua par l'impudencedeson déisme (1). Comme Locke jouissa^ de la réputation d'être un grand philosophe^ il ne
1697. H ne faut pas confondre ce discours de Tévêque de Worcester avec celui de William Sherlock, qui avait paru à Londres en 1690. Vindication of the Doctrine of the Trinity and the son of God. Ce sont deux traités distincts. Voir sur SlillingOeet Dutens, T. V, 1A9, VI, 241, 263. Voir aussi les lettres i Burnet, V. 22*— Ô9» (1) John Toland est Tauteur du livre intitulé : « Christianity not mysterious >» que l'évéque de Worcester réfute avec une grande fol'ce dans sa vindication. On trouve dans les œuvres de Leibnii, édition Dutens, quelques pages de notes consacrées à rexâipeo de ce même livre. Des recherches nouvelles nous ont prouf^ que le
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put se refuser à entrer en lice avec le premier théologien de son temps et de son pays. On se battit à armes courtoises par-dessus la tète de Toland; et rien n'est à reprendre dans le ton général dés discussions.
Leibniz, rapporteur fidèlO; impartial, en rend compte avec une précision lumineuse dans un des manuscrits qu'on trouvera plus loin et qui ouvre la série de ceux que nous publions. En présence de cette remarquable analyse^ notre tâche est facile, et nous nous bornerons, après quelques mots sur la philosophie de Locke, à expliquer comment le mystère de la Trinité se trouvait intéressé dans la question, et pourquoi l'évéque de Worcester avait intitulé son livre, dont Leibniz analyse le dernier chapitre : Vindicaiion de la Trinité ^ nous réservant de justifier dans les conclusions la de* vise que nous avons adoptée : Orthodoxie.
Locke n'avait pas échappé à cette nécessité de son temps et de son pays, qui semble forcer tout philosophe à faire l'application de ses doctrines à
naturalisme panthëistique, dont Toland, tout en se séparant de Spinoza, paraissait vouloir propager le culte par son Pantheisticon seu forma celebrandœ sodalitatis Socratieœ^ avait surtout attiré l'attention de Leibniz. Nouvelle et bieb remarquable preuve de cette vigilance quMl exerçait d'Allemagne sur les progrès ou les manœuvres du panthéisme, de quelque côté qu'il vint à se produire, et aussi du lien étroit qui unit cette forme de sophistique à l'irréligion et même à l'athéisme.
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rËglise et à TËtat. Les tendances pratiques de son système devaient d'ailleurs l'amener naturellement aux questions politiques et religieuses. Et pour ne parler que des secondes, il écrivit, en effet, une dissertation sur les miracles et des lettres sur le christianisme raisonnable. L'épreuve n'était pas sans danger pour l'auteur d'une philosophie sensualiste. Il semble qu'il lui fût interdit de s'élever si haut et que les mots de Christianisme et de ' Raison dussent échapper à ses prises. Locke entreprend cependant de les définir, et"" il commence par les confondre. 11 fait de la Raison une révélation naturelle et de la Révélation une vérité raisonnable. Sans doute, dans un sens sublime et vrai, la Raf^on çst une sorte de révélation naturelle, en tant qu*éclairée d'en haut, tenant à Dieu par ses racines et retrouvant dans la substance de ses idées ridée de la substance divine, elle est l'image et le reflet de l'infini. Si Locke veut reconnaître avec Platon et saint Augustin une telle Raison comme le flambeau naturel qui éclaire tout homme venant en ce monde, nous serons avec Locke contre le sensualisme de tous les temps et de toutes les écoles, à commencer par la sienne. Mais est-ce bien là la pensée de Locke? En vérité, on a droit d'en douter. Cette Raison condamne Toland et tous les déistes qui veulent substituer un Christianisme sans mystères, Christianity not
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mysteriousy au Christianisme mystérieux et réel, que maintient Taccord de tous les grands docteurs et de tous les grands philosophes. Je sais bien que Locke désavoue Toland et les rationalistes anglais; qu'il se montre même également Tennemi des naturalistes ou alhées qui nient Dieu, et de ces enlhousiasles ou fanatiques dont le zèle dégénère en manie. Toutefois, dans sa défense de là religion révélée, le scepticisme a encore sa part ; et c'est en nous montrant la faiblesse de notre certitude qu il établit la^ foi, après avoir paru d'abord soumettre la révélation au libre examen de sa raison. On peut trouver à ces inconséquences une excuse dans la modération, d'autres diraient la faiblesse du caractère qui le retint sur le versant dujdoute et de Terreur.
Cette retenue naturelle d'un Anglais qui médite et qui éloigna toujours Locke des partis extrêmes en religion, il la porta dans ses investigations philosophiques, entreprises sans convictions arrêtées et poussées sans vigueur. On verra que Tévêque de Worcester, grand théologien, et des plus autorisés, lui reprochait de bannir la substance du monde raisonnable. Et, en effet, quoi de plus incertain et de plus vacillant que sa philosophie sur le point de la substance. Je n en veux pour preuve que la sceptique indifférence de Locke e^ les termes dans lesquels il en parle.
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Mais d'abord, et pour mieux mettre en scène le personnage, rappelons-nous un moment avec quel art, Leibniz, dans les Nouveaux essais, lui a donné pour second, Philalèlbe, ce bourgeois philosophe, qui ayant fini ses affaires à Londres, reprend le chemin d'Amsterdam, tout fier d'avoir entretenu, à Oates, chez milady Masham, le célèbre M. Locke. On ne saisit point assez la fine ironie que Leibniz a cachée dans la plupart de ses écrits. Locke, exilé avec le comte de Shaftesbury, avait passé le temps de son exil en Hollande. Puis, de retour en Angleterre, il avait vécu jusqu'à sa mort dans Tintimité de la fille de Cudworth, la respectable milady Masham. Philalèlbe pourrait donc bien être Locke lui-même, qui reprend le chemin de la Hollande pour venir jouer son rôle dans cette suite de dialogues instructifs, souvent agréables et charmants que Leibniz a intitulés : Nouveaux essais.
Or, voici comme il parle de la substance ; « I confess, there is an other idea which would be of gênerai use for mankind to bave, as it is of gênerai talk, as if they had it; and that is the idea of substance, which we neither bave, nor can bave
by sensation or refleclion We bave no such
clear idea at ail and iherefore signify nothing by the Word substance, but only an uncerlain supposition of we know not what, i. e- of some thing whereof we hâve no particular distinct positivé
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idea, which we take to be llie substratum or support of those ideas we do know (1). »
We know not what i Nous ne savons pas ce que c'est ! Telle est la pensée dernière de Técole anglaise, personnifiée par Locke ou par PhilalèthO; dans les Nouveaux essais sur le point de la substance.
c< Nous parlons de la substance comme des enfants, lesquels étant interrogés sur un sujet qu'ils ne connoissent point donnent cette réponse fort satisfaisante que c'est quelque chose (2). »
Ou bien encore on peut la comparer « à la supposition d!un philosophe indien qui fut obligé enfin d'avoir recours à un je sçay quoy qui porte la tortue, qui porte Télefant, qui porte la terre (1). »
Yoilà comment Locke s'exprime sur le sujet de la substance.
Il en résulte qu'elle n'est rien de fondé dans les âmes, rien de durable dans les corps, rien de certain en Dieu lui-môme.
Qu'elle ne soit rien de fondé dans les âmes sui* vaut lui, cela ne m'étonne pas. Locke n'est pas cartésien puisqu'il est sensualiste; il le prouve en se refusant à l'évidence de, sa propre substance.
(i) Ess, concern. hum, und,, I, A» 18.
(2) Lettres et opuscules, p. /|, el Nouveaux essais, édiU Erdroann, p. 272.
(3) Id., ihid.
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Celte idée, qu'il voudrait bannir, n'a d'obscuriléi que pour les esprits grossiers qui ne se fient qu'au témoignage des sens , que pour les yeux qui ont leur pointe émoussée et tournée vers la terre. Ceux qui la nient prouvent qu'ils sont incapables de s'élever à la première connaissance, au connais-toi toi-même de Socrate. Ils s'arrêtent avant le seuil de la première philosophie.
Mais que ce même homme qui est Fauteur d'une philosophie sensualiste traite les corps aussi mal que les âmes, qu'il admette san% contestation qu'ils n'ont rien de la substance qu'un je ne sais quoi indéfinissable et incompréhensible, qu'après avoir à peu près rejeté les substances spirituelles , il rejette à peu près les corporelles ; voilà ce qui doit surprendre les sensualistes eux-mêmes, et être un grand sujet de désappointement pour ses dis- ^ ciples.
11 y a deux erreurs en philosophie, toutes deux dangereuses bien que d'inégal danger, mais auxquelles on ne saurait refuser des droits à une discussion sérieuse. C'est Terreur de ceux qui tout pleins de la pensée de la grandeur et de retendue de l'âme, résolvent par de puissantes analyses tous les corps de la nature et les réduisent à rien afin de nous dégoûter pour toujours de l'intolérable chimère du corps sans âme, et nous ramener de plus en plus à la pensée de Tâme sans le corps, de
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rame dégagée, séparée même de la matière. C'est la philosophie de rémancipation de la chair. Le corps est la prison, la matière une geôle , il faut en sortir.
Une autre erreur plus grave et moins noble, est celle qui ne veut point de cette délivrance, qui s'attache au corps^ qui, fascinée par la beauté, le* nombre et la souplesse de ses organes, soupçonne une vie latente dans la matière et de quoi se suffire à soi-même dans la nature corporelle et qui là fouille pour en trouver le secret. C'est la philosophie du scalpel : la religion des organes. Le corps est la statue d*un Dieu qui a ses prêtres qui le servent et qui lui disent : « Parlez ^ Seigneur, votre serviteur écoute ! »
Entre ces deux erreurs , dont Tune s'appelle l'idéalisme , et l'autre le matérialisme y et qui à première vue ne souffrent pas de milieu, Lockeà force de tempéraments et aussi d'inconséquences, à force de reprendre d'une main ce qu'il a donné de l'autre et d'être sophiste sans le savoir, Locke a su se foire un milieu. Ne prendre parti ni pour Tâme ni pour le corps, ne rien faire pour essayer de prouver la réalité de l'un plus que de l'autre, se payer de mots au besoin quand on en parle , et si Ton objecte la substance, répondre : / do not know. Telle est sa règle. C'est ainsi qu'après avoir beaucoup écrit, et, si nous l'en croyons , beaucoup senti et
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beaucoup réfléchi, il est arrivé à faire de Dieu Fauteur d'une religion médiocre, comme il fait de la raison une source de connaissances moyennes , et à n'être qu'un demi-philosophe et un demisceptique.
Je sais bien que la digne fille de Cudworth, milady Masham, qui appelait M. Locke son respec* table ami, eût été choquée de Texpression. Locke lui-mémë n'y eût point souscrit. Il avait si peu de goût pour le scepticisme vu de face, qu'il se rejette dans la révélation toutes les fois que la raison lui fait peur ; mais ici je n'ai qu'à le remettre aux mains de l'évéque de Worcester qui ne le laissera point dans la révélation plus que nous ne l'avons laissé dans la philosophie. La logique Vexige, et la . philosophie est ainsi faite qu'on y trouve d'inévitables relais qui vous font parcourir la route entière de Terreur.
Sicut cursores... iampada tradunt.
Il fallait bien que la théologie de M. Locke né fût point orthodoxe , puisqu'un théologien protestant croit de son devoir de la combattre au point de vue du dogme de la Trinité : Vindication of tlie Trinity.
On verra dans le manuscrit de Leibniz l'attaque et la réponse. Mais il importe de signaler ici pourquoi sur ce même dogme de la Trinité, où l'ortho-
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doxie de Leibniz brille du plus pur éclat (1), celle de M. Locke est très contestable et contestée.
Worcester remarque (2) que M. Locke, qui a donné tant et de si bonnes preuves de Texistence de Dieu, a omis celle que Descartes tirait de lexistence renfermée dans Tidée de Dieu, la preuve à priori.
Je ne crains pas de dire que la même cause qui lui faisait retranclier la preuve de Descartes, mal comprise, le jetait peut-être à son insu dans Tbérésie des Sociniens sur la Trinité.
Cette cause la voici : C'est que le sensualisme de Locke lui interdisait de s'élever à la véritable idée de Dieu, à Tidée de Dieu prise comme objet immédiat externe de l'entendement. En effet»
quand, parti des sens, on s'est habitué à ne reconnaître pour réel que l'individuel et le particulier, quand on n'attache à l'idée de la substance qu'une valeur relative et conventionnelle, quon en fait, comme Locke, un je ne sais quoi, qui est le sup* port des accidents, l'inflexible logique nous force à faire la stricte application de ces principes méta^ physiques à la théologie, et alors on va forcément, fatalement, si on est sincère, jusqu'à prétendre que la Divinité, en tant qu'universelle, en tant que
(i) Voyez les controverses que Leibniz soutint contre les antitrinitaires. Dotens, 1. 1» et Systema theohg. (2) Lettres et opuêcules inédits^ p. 8.
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notion générale et absolue, n'est qu'une pure abstraction et qu'il faut reconnaître les trois personnes en Dieu comme trois dieux, ou bien renoncer à ce trithéisme absurde et revenir à la notion vague d'un être unique, sans distinction de personnes ^ source de tous les êtres. Ainsi, entre le déisme et le trilhéisme, il n'y a pas de milieu pour ces esprits grossiers qui rapportent tout aux sens. Un Dieu triple et un n'est pour eux qu'un fantôme.
Voilà ce que M. de Worcester ne remontre pas avec assez de solidité et d'étendue à M. Locke et où Leibniz pouvait seul suppléer du sien à ce qui lui manque. Le mérite principal du chapitre de Worcester n'est pas, en effet, sur le point de la substance où Locke a si gravement erré. C'est plutôt un mérite d'observation. Il a bien démêlé les causes des erreurs théologiques qu'il combat et dont la philosophie de Locke est involontairement devenue l'appui naturel. Locke a faussé la voie des idées et la règle de l'évidence qu'il emprunte à Descartes ; habiles à détourner les découvertes modernes au profit de Terreur et de l'hérésie, les rationalistes anglais, qui se disaient ses élèves, ont été plus loin. Ils se sont servis de cette voie des idées pour rejeter les mystères de la foi, au lieu de l'employer à expliquer ceux de la nature, qu'ils acceptent aveuglément. « Il n'y a point de gens, remarque l'évoque de Worcester, plus hardis à
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attaquer les mystères de la foi que les pr6neurs des idées et d'autres nouveaux termes de philosophie qu'ils emploient sans les entendre. »
C'est une page curieuse à ajouter aux annales de f esprit humain que ce nouveau travers si bien caractérisé par l'évoque de Worcester. 11 ne feut pas croire, en effet, que la réforme de la philosophie au xvii® siècle pût dépendre de quelques mots nouveaux substitués à d'autres, et qu'une mode de l'esprit qui change accuse un progrès réel de l'esprit humain. Si Descartes n'avait fait que substituer aux formes des scolastiques le mot idée, ce mot, qui dit beaucoup, n'aurait point suffi à Timmortaliser, son rôle serait bien petit dans l'histoire de la philosophie et sa réforme illusoire. Leibniz a vengé les scolastiques du dédain peu mérité qu'affectait Descartes à leur égard, et il a réhabilité quelques unes de leurs inventions les plus décriées. Ce n'est donc pas pour avoir mis les idées à la mode, même en Angleterre, et répudié des formes vieillies que le cartésianisme a conquis les intelligences. C'est là le côté extérieur et superficiel de sa réforme ; c'est par là qu'il engage les esprits légers, qu'il produit Tengouement : ce sont les tourbillons de sa métaphysique. Mais ceux qui vont au fond des choses savent qu'il a mieux mérité de l'esprit humain et qu'il a des titres plus réels à la reconnaissance des hommes. Descartes,
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le premier, a trouvé des règles et montré des lois où les scolasliques voyaient des fantômes. Au lieu do travailler comme eux péniblement à dépouiller ces fantômes des qualités sensibles^ afin de les approcher de plus en plus de l'esprit, que faitil? Du premier coup, il force l'esprit, ramené sur luimême, à renoncer à ces habitudes superstitieuses de Tenfance, qui se forge des monstres et des chimères, à se dégager de ce parti pris des âges crédules, qui ne voient partout que des symboles, à renoncer enfin à cette espèce de polythéisme persistant dans Tesprit et dans les mœurs, qui divinise et multiplie les êtres de raison, polythéisme que Leibniz a si bien caractérisé par cette phrase : ha reditur ad tôt deunculos^ quoi formas substan^ îiales et geiiiilem prope \polytheismum : c'est un retour aux petits dieux et à un véritable paganisme.
Mais il y a deux manières de recevoir et d'entendre une doctrine, et il faut bien reconnaître qu'une foule d'esprits superficiels et légers, et surtout les sensualistes anglais, n'ont pris le Cartésianisme que comme une mode venue de France pour en faire parade. Locke lui-même, évidemment plus sérieux, le rapetisse à sa taille; tous ses instincts le porleift à limiter l'esprit par le corps et à enlever au premier tout coquine peut germer dans le second , je veux dire les idées innées ,
IXXVJ JNTHODUGTION.
ce que Leibniz appelle les semences d*éternité..
Sa réponse à Tévêque de Worcester (Reply ta the bis hof of Worcester) conlient les explications devenues nécessaires en présence du remarquable écrit de ce dernier.
Locke se défend d*avoir voulu bannir la sub« stance du monde raisonnable et explique, en adoucissant le sens des mots, comment il a pu la comparer à ce je ne scay quoy qui chez les Indiens supporte là tortue qui supporte le monde. U se défend aussi d'avoir soutenu le sensualisme grossier qu'on lui impute trop souvent et qui ne donne pas, en effel, la juste mesure de cet esprit plus subtil que matériel. Il afQrme qu'il croit à rexcelience de l'homme au-dessus des bêtes, et qu'il en a donné les motifs dans ses Essais. Il va jusqu'à accorder que l'idée de la substance est une idée de la raison^ et que si l'idée en peut être obscure, il n'a jamais dit que cette obscurité dût l'atteindre dans son existence.
Un pareil aveu ressemblait fort à une rétractation. Mais Locke n'entendait pas pour cela être engagé au delà de ce qu'il convient. La subtilité ne manque pas à Tingénieux auteur de YEssai, et il en abuse dans toute cette défense.
Elle est surtout visible sur le point décisif du débat. Locke avait prétendu que Dieu peut donner à la matière dûment préparée la faculté de penser.
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Et l'évêque de Worcesler y voyait une opinion de nature à compromettre les preuves de la spiritualité de Tâme , que l'auteur avait précédemment données. On pourrait regretter que Leibniz^ si bien posé pour la combattre, se bornant au rôle de rapporteur , se soit interdit toute réfutation , même partielle, des opinions de Locke, si d'ailleurs ce système, où la pensée viendrait furtivement habiter le corps, ne soulevait trop de questions pour qu'il soit possible à Locke d'y répondre. Quelle est, en effet, cette préparation mystérieuse qu'il faut à la matière pour qu'elle soit en état de recevoir la pensée? Je crois la connaître : c'est qu'elle soit organisée, douée de sens et d'organes, de ce qu'on appelle aussi réceptivité ou capacité de Têtre. Mais ce'n'est rien dire, puisque c'est revenir à la question, qui est celle-ci : Comment un être doué de sens et d'organes est-il saisi de pensées extérieures et supérieures au corps? Est-ce par les seules lois de la matière, c'est-à-dire par des lois mécaniques aujourd'hui connues et qui ne rendent compte d'aucun des faits de la pensée? Évidemment, Locke ne peut rien expliquer par les seules lois de la matière. Il ne lui reste donc qu'à recourir à un miracle d'autant plus surprenant, qu'il est de tous les jours, et qu'à faire de la pensée l'enfant du mystère.
Locke va plus loin, et ce trait de son système, assez peu connu, mérite d'être restitué. Nous le
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devons à Leibniz qui, plus pénétrant que Worcester, sighale dans Tavant-propos des Nouveaux essaisy à l'occasion du débat que nous rapportons ici, le germe évident de panthéisme que contenait la pensée de Locke. Cette résolution fatale et dernière du matérialisme en une doctrine à première vue contraire est curieuse. Dans une lettre à Worcester, Locke avait dit (1) pour défendre son opinion 4e la matière pensante : « Puisque Tidée générale delà substance est partout lamômei il s'ensuit que la modification» qui s'appelle pensée ou pouvoir de penser y étant jointe, cela fait un esprit, sanç qu'on ait besoin de considérer quelle autre modification il a encore, c'est-à-dire s'il a de la solidilç ou non, etc. » Jamais Spinoza n'avait présupposé d'une manière plus complète le principe qui ser^ de base à son panthéisme, à savoir l'unité de substance. Mais, par une singulière inadvertance, cette phrase avait échappé à Worcester, et c'est Leibniz qui, avec sa perspicacité habituelle, signale le dan; ger. <f M. de Worcester pouvoit ajouter, nous ditil (2), que de ce que l'idée générale de substance est dans le corps et dans l'esprit, il ne s'ensuit pa$ que leurs différence? soient des modifications d'une même chose. » Et, précisant encore mieux sa peu-
(1) àvaot-propoft des Nouveaucs e^idû, p. 201, édit. frdiiv (3) A.VAnt-propo8 des Nouveauœ essais^ ibid.
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sée, il distingue entre ce qui est physiquement homogène et ce qui n'est que logiquement réuni, entre la matière physique et réelle qui entre dans les composés de Tordre naturel, et cette matière métaphysique ou générale qui n'est que le lien des idées, et, comme il le dit lui-même ailleurs^ le mélange des effets de l'infini; montrant bien par cette profondeur des distinctions jusqu'où il avait sondé les abîmes qui ont englouti Spinoza et sur le bord desquels Worcester laissait se jouer la pensée subtile et déliée de M. Locke.
On peut donc, par une induction puissante, affirmer que si le philosophe anglais a été Tappui naturel des antitrinitaires, et notamment du plus panthéiste de tous, John Toland, c'est par cette tendance de sa philosophie qui compromet la spiritualité de Tâme et ne laisse à la morale et à la religion qu'un être matériel plus ou moins susceptible d'être façonné par leurs préceptes ou rangé sous leurs lois. Quand on ôte à l'âme ce ressort caché dont parle Bossuet « lequel, quoiqu'il soit contraint, quoiqu'il n'ait pas encore son mouvement libre, fait bien voir par une certaine vigueur qu'il ne tient pas tout entier à la matière et qu'il est attaché comme par sa pointe à quelque principe plus haiit. n Quand, par une équivoque indigne de la philosophie, on prend le mot esprit^ assurément le plus immatériel de la langue, pour je ne
ixXX INTfiODLiCTlON. %
sais quel animal subtil^ « pro quodatn animali subtilif » assez semblable aux anges de Tancienne mythologie».
Par levibus ventis volucriqae simillima somnoy
il serait assurément bien difficile de se représenter dans l'oubli des sens et du corporel répandu dans lanature, une sphère de spiritualité pure détachée de tout corps, étrangère aux sens et à toute matière préexistante» où Tétre très parfait reproduit éternellement dans Tunitéde sa substance les perfec* tiens de sa nature, faisant le triple personnage de Dieu, de monarque, et de père, tout à la fois principed'unité, de pensée, d'action, volonté puissante, souveraine intelligence, réalité substantielle et intégrale, capable de toutes les influences^ excepté celles purement* physiques , source de tous les changements, excepté ceux qui altéreraient sa substance, le type et non Tesclave de l'unité, le partage de tous les esprits supérieurs sans jamais se répandre au dehors, portant la triple expression de lui-même dans la science, dans l'âme et dans le monde, variant le degré comme la force de cette expression, dont le monde ne garde que le vestige, dont la science n'est que la copie, dont l'âme vivante porte seule, quoique incomplètement, la marque réelle, le signe et le caractère.
Locke, en terminant sa réponse, parle beaucoup
INTRODl^CTIO^. 1 XXX j
des puissances des objets^ donl les idées senties effets et comme les traces dans le cerveau. Ses regards mortels, hébétés parle sensualisme, ne peuvent s'élever au delà, ou du moins il ne voit audessus de ces idées sensibles et tout imprégnées ^ comme il le laisse entendre, des puissances de la matière, que ces idées déjà moins grossières qui sont les images et comme la représentation des objets. Il ne sait pas qu'il y a des puissances im« matérielles {immaterial powers) qui, elles aussi, sont capables d'agir sur l'esprit, de lui donner une forme, un achèvement, et d'y laisser des marques tout autres et vraiment sublimes. 11 ignore que ces puissances invisibles qui donnent à nos âmes une consistanGe réelle en y fixant l'indivisible et l'universel, les rendent aussi capables de s'élever aux principes, qu'elles sont, en effet, le fondement de toutes les notions, et qu'elles composent la raison suprême, impersonnelle, et, suivant la belle ex^ pression de Fénélon, la Raison Dieu (1).
Tel est en substance et résumé par une grande pensée, ce débat dont Leibniz a dit un mot dans l'avant-propos des Nouveaux essais ^ en en affai^ blissant la portée par une parenthèse diplomatique à l'égard de Locke. La diplomatie de Leibniz, et surtout sa finesse, ne sont pas toujours assez remar-
(l) Traité dé Vêcoist â^ Dieu, p. I, c. Il, n* 60»
IxXXij HITROBUCTION.
quées; L'avanUpropos des Nouveaux essais est un modèle de cet art des polémiques conciliantes où il excelle. On remarquera d'ailleurs que le point traité dans les Nouveaux essais étant celui de savoir si la matière peut penser, point sur lequel Leibniz avait un système original ^ et où ni Locke iii Worcester ne pouvaient le satisfoire entièrement, la question religieuse est écartée. On remarquera aussi qu'à Tépoque où Leibniz écrivit les Nouveaux essais, Locke était le seul survivant des deux antagonistes (1)^ et que Leibniz^ se trouvant avec lui à l'ouverture d'une longue polémique, ne voulait pas sans nécessité surcharger le débat de cette question brûlante du déisme, par laquelle Worcester avait dû singulièrement lui déplaire. Ce sont ces raisons, jointes à une grande finesse et à beaucoup d'habileté, qui lui font donner à Locke, en commençant, cet éloge embarrassant et qui ne dit rien de trop : « On sait que ceux qui ont voulu détruire la religion naturelle et réduire tout à la révélée, comme si la raison ne nous enseignait rien là-dessus, ont passé pour suspects. Mais notre auteur n'est pas de ce nombre (2).» En effet, Locke n'était pas de ce nombre, puisqu'il encourageait plutôt la tendance contraire^ qui est de tout ré-
(i) Stillingfleet était mort depuis 1699. Les Nouveaiiœ essais sont de i70/i.
C2) Kyami-pvopoB ûe$ Nouveaux BèBais, Pi flOdi
INtRODUCTÎON. IxXXiij
duireàla religioû naturelle [(i). Leibniz feisait«il de même? C'est à quoi répondent nos conclusions.