‹ Lettres et opuscules inédits de Leibniz. Précédés d'une introductionChapitre 12 sur 42 · CONCLUSIONS · texte numérisé non relu

CONCLUSIONS

Orthodoxie, théorie des idées, Morale, tels sont les trois ordres de pensées qui nous ont paru de nature à saisir et à dominer le lecteur des manuscrits de Leibniz dont nous venons de rendre compte. Il ne nous reste plus pour conclure qu'à justifier ces trois titres, et à montrer Tunité de l'œuvre prise sur le fait dans ces fragments de philosophie leibni tienne.

Il nous a semblé que le premier de ces fragments, celui qui contient le sentiment de l'évêque de Worcester et de M. Locke sur les idées, et principalement l'idée delà substance, rapproché de ce que nous savons des rapports de Leibniz avec les rationalistes Sociniens ou Ântitrinitaires de son temps, et indépendamment des mérites purement philosophiques qu'on y trouve, est de nature à jeter quelque lumière sur une des questions les plus difficiles, celle de Forthodoxie de Leibniz. Qu'estce, en effet, qui était en question dans ce débat engagé entre Worcester et Locke, et qu'avaient provoqué les Unitaires ou Rationalistes de son

(!) Voy, Lettr^ et opusCé^ p. A.

IXXXVJ INTRODUCTION»

dant toutes indiquées? Faisons connaître d'un mot quelques uns de ces trésors négligés et dont la va* riété même est inouïe.

Sans admettre absolument que Leibniz ait donné à Locke le personnage de Pbilalèthe et se soit réservé celui de Théophile, il est incontestable que c'est en général ce dernier qui défend les opinions de Leibniz et qui donne les ouvertures les plus grandes sur les parties cachées de son système, sur ce qu'il appelle lui-même dans la préface sa méthode acroamatique. Ces opinions sont surtout remarquables dans les chapitres xvii, xviii et XIX du livre IV, qui sont des modèles achevés de l'art de ces controverses philosophico-théologiques où il excelle. Leibniz, avec une adresse infinie et une érudition prodigieuse, nous feit assister à toutes les luttes de son temps, si semblables aux nôtres, sur le sujet de la raison et de la foi. On y suit le mouvement des universités d'Allemagne sur la question de l'usage de la raison en théologie(raiiona/ e theologiçum).\én^ (1), Genève, Helmstaedt, retentissent de la querelle engagée au sujet de la conciliation de la philosophie avec la révélation. Partout on discute les bases d'un traité entre les deux puissances.

Leibniz ne dissimule pas son sentiment, qui est

{\) Université évangéliquc cii ThurlDgCi

JNTROBDCTIOfC IXXXVlj

d'anir la théologie et la philosophie, et par consé*» qoeot la raison et la foi. Il rappelle que ee fut là sa position dans la correspondance engagée avec Polisson, et qu'il s'appuyait suc une décision du dernier concile de Lalran^ contraire jusqu'à l'ana^ thème à ceux qui opposaient la vérité philosophir que à la théologique. Fort de cette autorité^ que Descartes lui-même avait invoquée (1), et qui était comme la charte philosophique du wiv siècle ^ Leibniz note en passant, comme expressions outrées^ mais d'ailleurs d'intention excellente, ces mots de Bossuet, qu'en matière de foiy il faut &e crever les yeux pour voir clair^ assez voisins de ceux de Terlullien , qu't/ faut croire^ parce que c'est absurde. Il énonce cette maxime y contraire à la pensée de Bayle, que ce qui est au-dessus de la raison n'est pas contre la raison. La richesse des aperçus est inouïe, les détails histor

(1) C'est un fait peu remarqné, et cependant très digne de Têlre, qne cet appel au concile de Latran, invoqué d*abord par Descarlcs (Kpître dédicatoire en tôle de ses Méditations) , puis ensuite pat* Leibniz, c'est-à-dire par les deux plus grands philosophes du XVII» siècle. Mais cette décision du concile de Latran est ellc-nième renouvelée d'une autre, antérieure de plusieurs siècles, rendue par le concile de Béziers. De sorte qu'on peut aQîrmcr que TEglise n'a point varié sur ce point , de l'accord de la théologie et de la philosophie, qu'elle Ta toujours reconnu d'elle-même, cl qne Descartes et Leibniz, en attestant ses décisions souveraines, en ont parfaitement compris toule Ja portée et se sont montrés animés de son esprit.

ixXXViij INTRODUCTION.

riqaes immenses. Veut-on savoir toutes les Analyses de la foi qui ont paru (1)? Veut-on connaître le sentiment de Zwingleet celui de Calvin, sur la présence réelle? Est-on surtout désireux d'apprendre ce que Leibniz lui-même pensait de l'autorité et de la tradition dans l'Ëglise, des conciles œcui^é^ niques et des livres symboliques, de Terreur, des divers degrés d'assentiment et des motifs de crédi* bilité, des sectes et des personnes, d'Antoinette Bourignon et de mademoiselle d'Âssebourg, toutes deux visionnaires, et de Barclay, le premier auteur de la secte des Trembleurs {quackers) ? Lisez les Nouveaux essais. On y trouve, sauf un point où Leibniz paraît très porté en £aveur des évangéliques et pactiser avec l'hérésie (2)» toute là science d'un concile, une connaissance inouïe de l'histoire ecclésiastique, et, en général, une juste appréciation des disputes. Ou peut donc, en disant des réserves sur le point de la transsubstantiation, aflir-

(1) Ainsi, par exemple, celle de Henry Holden, docteur de Sor* lione ; celle de Gretser, jésuite bavarois.

(3) On fait allusion Ici à un passage du liv. IV, chap. XX, des Nouveaux essais^ § 7, où Théophile défend contre Philalèthe le sens de la confession d'Augsbourg ou des évangéliques. Vis-à-vis de Locke, qui inclinait au socinianisme, c'était presque, je Tavoue, le courage de Porthodoxie; mais vis-à-visde Bossuet etdeTEglise, c'était, il faut bien le reconnaître, la marque de Thérésie. La confession d'Augst)ourg admettant une présence réelle du corps de J.-C,^ mais refusant d'admettre une transsubstantiation quelconque.

IWTBODUGTION, ^ Ixxxix

mer Torthodoxie suffisante del'auteur des Essais^ et eu particulier i^a complète orthodoxie sur les deux dogmes de la Trinité et de Tlncarnation, sources premières du débat dont il se fit le rappor-leur.

Il a même cet avantage sur les cartésiens , de ne point accepter en aveugle ce théorème ratio* nalistedes idées claires qui plaisait médiocrement à Bossuety dont Régis et d'autres cartésiens abusaient, et que M, de Worcesler signalait comme une arme dangereuse entre les mains de certains hérétiques de son temps.

Il nous resterait à confirmer ces vues sommaires par de nouveaux aperçus tirés de la théorie des idées et de la morale de Leibniz. Mais ce que nous en âvpns dit dans l'introduction est suffisant pour nous confirmer dans cette pensée» qu'il y a dans les œuvres de Leibniz l'ensemble d'une philosophie orthodoxe dont les principales données sont favorables au grand but de la morale et de la religion. C'est ainsi que, dans un travail récent, nous avions l'occasion de justifier la Monadologie et riiarmonie préétablie de ces tendances* au panthéisme, si mal à propos exagérées par le rapport indiscret qu'on en fit en Allemagne et même en France au Spinozisme. Non, le panthéisme ne découle pas, même par voie de conséquence, de la théorie des monades ; car la Monadologie et Thar-

KO WTAODUGTION.

iDonie préétablie ne sont que deux belles suites de la théorie leibnitienne des idées. Or, eette théorie n'est elle-même que la théorie platonicienne renouvelée à force de génie, exposé, avec une rigueur mathématique, mais complètement remaniée à Taide d'Aristote, de Démocrite, des scolastiques même (t), et surtout débarrassée de tous les germes de panthéisme. Nous chercherons, en terminant, à justifier d'un mot cette assertion complexe, mais vraie, dont les développe* mentSy déjà préts^ sont réservés pour un nouveau livre.

Le rapport de la théorie leibnitienne des idées avec celle de Platon n'est pas arbitrairement choisi ; c'est lui-même qui l'indique en divers endroits et en termes précis (2).« 1' Lettre à Hanschius : 11 y a

(i) « La considération de mon système (c*e$t Leibniz qui parle) fait VoU* aussi que lorsqu'on entr-e dans le fond des choses, on remarque plus de raison qu'qn ne croyait dans la plupart des sectes des philosophes. Le peu de réalité substantielle des choses sensibles des sceptiques; la réduction de tout aux harmonies, ou nombres, Idées et perceptions des pythagoriciens et platoniciens ; Tun et même un tout de Parménide et de Plotin, sans aucun spinozisme; la connexion stoïcienne, compatible avec la spontanéité des autres ; la philosophie vitale des cabalistes et hermétiques qui mettent le sentiment partout, les formes ou entéléchiesd'Aristoteet des scolastiques; et cependant rexplicalion n\écanique de tpus les phénomènes particuliers, selon Démocrite et les modernes, se trouvent réunis comme dans un centre de perspective. » (Ërdm., p. 15Zi.)

(2) Outre les trois textes qui suivent, en voici un qui prouve la

INTHODÛOTION. XCJ

de beaux dogmes dans Platon, celui-ci surtout r que l'objet de la science, ce sont rà ovtw; ovra, c'està-dire les substances simples, que j'appelle monades, et qui une fois existantes durent toujours. » 3^ Autre lettre au même, datée de Hannover> S5 juillet 1707. « Les idées innées de Platon, qu'il a voilées du nom de réminiscences, sent bien préférables à la table rase d'Aristote, do Locke et d'autres modernes qui ont une philosophie exoténque.»S^ Et enfin, tomelIdeDesmazeaux,p. 130* 190 et sq. : « Si quelqu'un réduisoit Platon en systàme, il rendroit un grand service au genre humain, et Ton verroit que j'en approche un peu. i^ On peut joindre à ces textes ceux de la correspondance avec l'abbé Foucher.

. Mais ce qui est plus décisif et plus précis que ces textes mômes, ce sont les traits communs aux deux systèmes, et les ressemblances puisées dans le fond même de ces deux théories. Dans le système ingénieux de Leibniz, la monade prend la place de l'idée, et l'harmonie préétablie vient se substituer à la réminiscence de Platon ; mais tout

prédilection de Leibniz pour la philosophie platonicienne : « Qui » spedmen profundissirnse philosophiae Platonis cupit, is légal... ip- » sum Parmenidem et Tiinaeum, qoovum ille de uno et ente ici est » Deo (nam nuUacreaturaest ens,$ed entia) admiranda ratiocinalur, » hic naturascorporum solomotuet figura explicat. » (Dutens, t. IV, p. I, p. 77.)

XCXij JMttOBUGTlON.

cela se fait avec un art infini et une originalilé merveilleuse qui laisse à chaque système son ca* raclèrc propre et sa physionomie à part. Cepen^ dant la monade garde tous les principaux carac-* lères de Tidée de Platon, résumes dans cette phrase du Timée : ô(iLoXoY7)T£ov ev (Jièv elvxi to xarà raiÏTa eî^oç ej^ov, âyéwYiTOv xal ecvcoXeTepov oure eiç iauro (taÂ8)^o[iLevov iXko aXXo06v,ouTe aùro tiç aXXo ttoi iov, àopa- Tov &è xal aXXooç àvat9(biT0v, toOto o Sii vo-rfai; Hkmye^ eitt<7xoir£iv. De même que Tidée, la monade est en soi (airro x«6' aùTo); elle est ingénérable (âyfivviQTov), indestructible (ctv<oXéT£pQv), invisible («oparov), étrangère aux sens (âvaiVÔTiTov). La suite des rapports est plus étonnante encore. Comme Tidée, la monade ne reçoit rien en elle-même (oure ctç éauTo et9^6;^o[£.fivov aXXoaXXo6ev)yetelle ne peut se communiquer à autre chose (ovT8 aÙTo etç a^^Q içoi lov). C'est précisément ce que Lieibniz rendait avec esprit, en disant : (c Mes monades n'ont point de fenêtres, elles ne laissent rien entrer ni sortir ; » et ce qu'on a traduit philo sophiquement ainsi : Neque mbstantia neque ac^ cidens in monadem forinsecus intrare potest.

Ces rapports n'ont rien de fictif; ils sont évidents et suivis. L'histoire des anciens systèmes de philosophie amenait naturellement le génie inventif de Leibnizà celte réflexion que, depuis les temps les plus mythiques de la pensée j'e parle de l'époque Pythagoricienne, jusque dans les cerveaux les

lNTnoDrcTfo^^ xciij

moins préparés^ ce semble ^ à ces soHes de dogmes, chez les Arabes en Orient, il y a toujours eu la croyance aux infiniment petits, aux nombresi aux idées, aux atomes : croyance très variée suivant les points de vue, mais attestant un fait géné^ rai, le besoin de ramener les choses aux premiers éléments : que ce soit raTOjxoç de Démocrite, le ev de Parménide ou VtXSoç de Platon , la tendance est la même ; et qu'on cherche à atteindre ce point métaphysique, mathématique ou physique, par la marche déjà savante de Platon (^laXexTuc-:^ '^ps^?)^ ou par les informes essais des philosophes anté^ rieurs, le désir d'arriver est le même, et l'effort de l'esprit pour trouver la plus indispensable de ses méthodes, je veux dire Tanalyse, est égal. Que si Ion se transporte des temps anciens dans ces temps relativement modernes où fiorissait la scolastique, on retrouve la même tendance, le même effort, la même recherche de ce procédé qui n'est jamais perdu, mais que Ton cherche toujours, parce qu'il est essentiel à l'esprit. Et en effet jamiaiSt peut-être, le désir de trouver le fin des choses, de décomposer les éléments du savoir, de tout réduire à ses plus petites parties, ne fut plus réel qu'au moyen âge. Les formes substantielles^ tant décriées, attestent au plus haut point cet effort, Leibniz le reconnaît. Et les Réaux et les Nominaux, dont les uns, comme il le disait si bien,

XCiV niTRODOCTIOlf,

disaient ia nature trop prodigue, et les autres trop avare, ne paraissent avoir tant disputé sur les entités, les quiddités et les heccéités, que pour faire mieux voir les différentes démarches de Tes* prit dialectique à la recherche de sa méthode.

Leibniz, observateur attentif et curieux de ce mouvement général de l'esprit, le seul peut-être, au xvii* siècle, qui lait étudié à fbnd^ l'a condensé dans son système, en lui donnant un dé ces noms qui étonnent à dessein et indiquent une teii^ dance ésotérique, Movaç, la Monade, La Monade, qu'est-ce à dire? le résultat scientifique et dernier de l'analyse , dans les temps modernes ; le pmnt métaphysique) exact et réel, où convergent l'atome de Démocrite, les formes substantielles des scolasliques, l'idée de Platon^ Les textes sont là : si j'ai cité ceux qui se rapportent à Platon, c'est que cette forme plus élevée du Platonisme est évidemment celle que Leibniz préfère et ddnt ses monades portent la vivante empreinte^

Mais après avoir montré les ressemblances, il reste à indiquer d'un mot les différences. La monade, en effet, qui a tant de points de ressemblance avec l'idée de Platon, se distingue profondément du type platonicien par deux de ses caractères qui lui appartiennent, en propre et qui, bien que peu i*emarqués, sont dignes de l'être. . On croit généralement que la monade, étant ingé-

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