INTRODUCTION, CIX
Or, sait-on ce que Leibniz pensait plus tard de ces échantillons qu'il avait* donnés d'abord ? Il y revient dans ses Nouveaux essais pour désavouer la réimpression qu'on en avait faite à son insu , et il s'exprime en des termes qui ne laissent point de doute sur le fond de sa pensée. C'est un essai de jeune homme, un fruit de son adolescence qu'il répudie , et auquel il oppose les produits plus sûrs de l'analyse (1). Ce désaveu y dont on n'a pas tenu compte, prend une importance majeure, quand on sait que la méthode synthétique ou Tart combinatoire l'eût amené y et le conduisait déjà à ce qu'il appelle énergîquementjTnv Tçtfii6fy\ai^ , seu immeationem omnium in omnibus (2). Est-ce l'exemple de Spinoza qui lui tint lieu d'expérience et le préserva des dangers de la irepixo'pY)<ïiç. Je ne le crois pas. Ce sont plutôt ses progrès dans les mathématiques, où il vit qu'on ne marchait sûrement que d'une manière naturelle et par analyse, c'est-àdire, comme il Tinsinue lui-même (3), par des voies déterminées et qui abrègent. Quoi qu'il en soit , depuis ces premiers et informes mais vigoureux
consiste à considérer tout en tout, à diviser ie composé en des tous moindres, et à chercher Tunion de ces tous moindres avec le tout général. Dans cette voie, Leibniz arrive à des conséquences qu'il suffit d'indiquer pour en reconnaître le danger et pour en apprécier le caractère panthéiste.
(1) Nouveattx essais,
(2) Dt>& de arte combm,j Erdm., p. 26.
(3) Lettres à Hugens^ Gerh.» p. 21.
ex INtRODDCTION.
essais de méthode , où la composition arbitraire des éléments démonstratifs (synthèse) tient lieu de la décomposition méthodique (analyse), Leibniz, quand il parle de la logique ou de la méthode d'invention ^ ou encore de l'art d'inventer, entend toujours Tanalyse.
Sans doute, il songe à en reculer les bornes : De promovendis demonstrandi pomariisy comme il le dit lui-même. La considération de l'infini lui avait trop bien servi en mathématique, pour qu'il ne pensât pas à l'étendre à la métaphysique (1). Mais dans son effort persistant pour atteindre les éléments démonstratifs de toutes\les connaissances humaines, et animer les hommes à ce grand ouvrage d'une sorte de mathématique universelle^ Leibniz, sachons-le bieq, n'a jamais séparé les observations de l'expérience des vues de l'esprit. Et quand on veut avoir une juste idée de cet esprit tempérant et vigoureux, il faut toujours en revenir à la conclusion de ce petit traité où il nous donne les préceptes pour avancer les sciences, et où tour à tour, passant de la spéculation à lapplica-
(1) Voyçz ci-après Lettres et Opuscvles, p. 215. Le P. Gratry, de rOratoire, dans une œuvre récente, a montré ce qu'il fallait ei^tendre par le recours à Tinfini. Nous renvoyons h son chapitre sur le procédé infinitésimal de Leibniz; il est impossib^^ de mieux faire sentir que le procédé de Leibniz, partant de la do^ui^e divine, est une sorte d'expérience sublime, et comme il le d\K en un langage mystique, le sens du div{n. {Connçtissançe de pieu, U IL)
INTEQDUCTION. CXJ
tien, et de l'idée venant au feit, il conclut en ces termes : « Cependant je demeure d'accord qu'on ne saurait prendre assez de précautions dans les entreprises importantes de pratique, et comme la méthode de raisonner na pas encore atteint toute
la perfection dont elle serait capable, je tiens
quil faut se défier de la raison toute seule et qu'il est important d'avoir de Texpérience ou de consulter ceux qui en ont. » Puis avec une finesse trop peu remarquée et qui lui est habituelle, il ajoute : ce Mais quand il ne s'agit que de la connaissance^ on peut se contepter de peu de préceptes comme des principes d'invention de chaque science, pourvu qu'on possède la science générale ou l'art d'inventer. » Evidemment Leibniz parlait sérieusement, mais on avouera que les réserves qu'il a faites ne l'engagent que médiocrement à l'égard du grand nombre, et qu'à moins d'être un Leibniz ou même plus qu'un Leibniz (car il n'a jamais possédé qu'une parlio de la science générale)^ la foi et l'expérience deviennent les aides nécessaires et secou?ables de la raison commune.
Dans ce^ termes, la théologie peut hardiment souscrire ^ la déclaration philosophique de Leibniz et l'opposer même à ces affirmations ifisensées du rationalisme contemporain ; parlant de celui qui a tant inventé et qui a très certainement reculé les limites de l'art de déofipntrer et élargi le Romaine de la pensée^ elle étonne par la sagesse et par
CXij INTRODUCTION.
rhumilité. Qui donc^ après lout^ pouvait plus que Leibniz, et avec un plus légitime orgueil, croire à sa raison et se fier à ses forces? J'écarte ici ce pays mathématique dont il a étendu les frontières au delà du fini. Mais, à ne prendre que le monde des âmes qui fait l'objet propre de la philosophie, qui donc pourrait y sans admiration pour leur souverain auteur, songer à cette région sublime qui nous est dévoilée par Leibniz, quand il nous dit, qu'il suffirait de déplier une âme pour y voir toutes les beautés de l'univers voilé qu'elle contient et qui ne se développent sensiblement qu'avec le temps! Quelle philosophie ! quelle vue de l'avenir ! quelle beauté et quelle splendeur du vrai! L'Église a pour règle invariable de juger les systèmes de philosophie par le prix qu'ils attachent aux âmes. On sait de quel amour elle a toujours entouré la théorie platonicienne des idées, comme le berceau philosophique du spiritualisme. Mais il est moins explicable qu'elle n'ait pas rendu aussi entière justice à la théorie ieibnitienne de la connaissance qui est certainement en progrès de raison et d'orthodoxie sur la première. Et Tonne doit chercher la cause d'une indifférence qui cesse tous les jours, que dans l'abaissement graduel des études philosophiques au siècle dernier, qui ne permit pas d'apprécier comme elles |le méritaient ces hautes conceptions de l'esprit moderne.
INEDITS