‹ Lettres et opuscules inédits de Leibniz. Précédés d'une introductionChapitre 2 sur 42 · PREFACE · texte numérisé non relu

PREFACE

« La tolérance philosophique devrait être, à mon avis, le grandprincipedechaqueéditeur^» disait» il y a cent ans^ Rudolphe Eric Raspe^ le premier qui s'avisât de publier les Nouveaux essais sur l' Entendement humainde Leibniz. Fidèle aces principes de tolérance^ que sa conduite se charge de justifier (1), il ajoutait, avec autant d'esprit que d'impudeur : « J'espère qu'avec ce mérite et l'exactitude, je puis me flatter de réunir les suffrages de tous les partis^ tant de ceuxqui^ prévenus pour Leibniz y

Stimano che '1 suo saper misara Gerta sia, e infallibile di qaanto Pa6 far Talto fattor de la natai'a (2}...

que de ceux qui» d'un autre cdté» et avec un grand degré d'apparence, soutiennent avec M. Locke» que

Augel notturno al sole £* nostra mente ai rai del primo ¥ero » (3).

Je sais bien que la philosophie de Locke fut

(1) Raspe s'enfuit à Londres en emportant les médailles d*une collection publique, et y mourut.

(2) Tasso, Gierus., XIV, Ub.

(3) Tasso, Gierus.y XIV, A6.

ij priSfagb.

longtemps à la mode, même en France, qu elle fit même oublier celle de Leibniz, et que M. Desmaizeaux ne balança pas de dire dans la préfece de son recueil : « Qu'il ne voyait pas encore que la philosophie de Leibniz eût fait fortune. » Depuis M. Desmaizeaux, les modes et les sentiments ont bien changé. Locke peut avoir conservé quelques partisans en Angleterre, mais en France le nombre en est bien petit : on est passé de l'engouement à l'indifférence. Il n'en est pas de même de Leibniz; on le dit du moins. En effet, il n'y a pas de futur docteur qui ne consacre quelques heures à le lire dans la pauvre et mince édition qu'un agrégé, M. Jacques, a donnée pour les besoins de l'école (1). Sauf quelques admirateurs oif curieux, Dutens est négligé ; et Ton ne trouverait pas en France aujourd'hui des frères de Tournes, comme il s'en est trouvé à Genève au siècle passé, pour imprimer, et un Ludovic Dutens pour éditer Leibniz (2). Depuis qu'un arrêt banal, partout colporté, a condamné la monadologie et Tharmonie préétablie, on ne s'occupe plus des doctrines; on veut bien encore par moments s'occuper de Thomme. Fonda-

(i) Œuvres de Leibniz , nouvelle édition précédée d'une introduction par M. A. Jacques, 2 vol. itt-i9. Paris, iSà7i -^CEuYres de Locke et Leibnitz, par Ttiurot el Desrez, Panthéon litUrairêt PSirift, 1840, ia-8.

(2j Leibnitii opera^ édit. Dutens. Gen., 6 toi. iB-A«

PA^FACB. iij

teur de rAcadéœie de Berlin, il a trouvé ddos M. Bartholmessi le narrateur fidèle, éclairé, de ses actes académiques (1). Historien de la philosophie, il a provoqué la thèse de M. Bertereau ; philosophe, celles de M. Lefranc et de M. Lemoine (2). Théologien, il a suscité, après le vénérable abbéÊai6ry(3), un éditeur dans le clergé, Fabbé Lacroix (4), et un traducteur , dont le nom seul est un éloge, M. le prince Albert de Broglie (5). Savant et naturaliste, son nom se rencontre tantôt sous la plume de Guvier ou de M. Flourens, tantôt dans les savantes recherches de M. Biot. Grands amateurs d'autographes, M. Foisset et M. Cousin nous ont successivement rendu sa correspondance avec Tabbé Nicaise (6). De son côté, M. Firmin Didot

(i) HUtoire de f Académie de Berlin^ pat Cbr. Barlholmess. Paris, 2 ?ol. ia*8. — Mémoires sur les doctrines religieuses ds Leibniz^ dans le tome VI du Compte rendu, par Mi^et, p. lAi et

(2) Leibniz considéré comme historien de la philosophie , pn Bertereau. Paris, i8/i3, in-S. — Leibnitii judicium de, nonnullis Baylii sententiis^ par Lefranc, Paris. -- Quid sit maieria apud Leibnitium, par Lemoine. Paris, 1860.

(3) Esprit de Leibniz ^ par l'abbé Emery. Lyon, 1773, 2 toL in-12. — Exposition de la doctrine de Leibniz sur la religim. Paris, 1819, in-8. La 1'* édition du Systema est de l'abbé Qarnier.

(U) Système théologique^ édiu P. P. Lacroix , 1SA5, in-8.

(5) Système religieux de Leibniz ^ trad. par A. de Broglie. Paris, 18/^6, in-8.

(6) Foisset , Revue des deux Bourgognes (iS86). '^ Cousin. Œuvres^ U 11, p. 191.

iv PRÉFÂCB.

publiait, dès 1820, son Commerce épistolaire avec Malebranche et te P. Lelong, tiré à trente exem* plaires seulement (1), livre rare, aujourd'hui introuvable, mais auquel suppléent largement les articles de M. Cousin y dans le Journal des savants (2). M. Damiron, son confrère, a donné, dans le Compte rendu des séances de l'Académie^ une courte mais substantielle nolice (3). Nommons aussi MM. Nodier (4) et Archimbaud (5), qui, l'un dans ses Mélanges^ Tautre dans un recueil de pièces fugitives, nous ont rendu quelque chose de Leibniz ; et plus anciennement M. Barchou de Penhoen (6), qui paraît avoir essayé ce qui reste à foire : une esquisse de la philosophie leibnitienne*

Voilà, depuis Fontenelle (7) et le chevalier de Jaucourt (8), en y joignant l'éloge couronné de

(1) Lett. au P. Malebranche et au P. Lelong. Paris, 1820, in-â. — GousJD, Fragments de philosophie cartésienne.

(2) Goiisip, Journal des savants^ i 8/i/i.— Voy. aussi xiii* leçon du cours de 1815 et xii* du cours de 1829. Voy. aussi un extrait de cette leçon ci-après, à TAppendice.

(3) Damiron, Compte rendu des séances de l'Acad. des sciences mor.par Mignet. Paris, 1847, 1 vol. p. 349-373.

{il) Nodier, Nouv. mél. p. 33.

(5) Archimbaud, Rec. de pièces fugit., t. III, p. 144-187.

(6) Histoire de la philos, allem. depuis Leibniz, Paris, 1836, 2 vol. in-8.

(7) Fontenelle, Ehg. des Âcadém.^ t. II, p. 9.

(8) Vie de Leibnitz^ 1760, în-12.

PrMfAGB; V

Bailly (1) et quelques plaisanteries de Voltaire^ tout ce que la Fraoce a fait pour la mémoire de cet homme incomparable qui lui a fait Thonneur d'écrire les deux tiers de ses œuvres en fran* çais (2). L'Allemagne est plus riche. Et puisqu'il est question de bibliographie, il me sera permis^ sans doute, de donner quelques renseignements à ce sujet.

Je passe les éditions et les traductions de la Théodicée, qui sont infinies> etdontrillustrebibliomane» M. Cousin y a réuni d'assez beaux échantillons (3). J'arrive tout de suite aux 6 gros volumes in-&'' de Dutens (4), où se sont fondus tous les recueils précédentS; notamment le volume de Raspe (b), le

(1) Eloge de Leibnitz, Paris, 1769, m-h*

('2) Je ne parle pas des anciens recueils tels qae : Europe sa-vante, t. VI, P., p, 124-59. — Nem. de Trevoue, 1721, août, p. 1350-59.— iVtceron, t. II, p. 64-59, v. p. 77. ~ En Angleterre, indépendamment des livres polémiques an sujet de la querelle entre Leibniz et Newton , je citerai quelques pages cle M. Israeli, Miscell. of liter,^ U U P- 150-59, et de Dibdin, Bibliom., p. 20,59, V. le livre du D' Brewsler, Life of Newton,

(3) Essais de théodicée sur la bonté de Dieu, la liberté de l'homme et l'origine du mal, 1'* édition, Amst., 1710, in-8; dernière réimpression parErdmann, 2 tom., Berlin, 1860.

(ti) Opera^ studio L. Dutens. Gen., 1768, VI, In-û.

(5) Œuvres philosophiques de feu M. Leibniz, publiées par Raspe* Amst, et Leips.» 1765 , in-4. Traduites en allemand et an notées par Fr. Ulrich, Halle, 1778-80, 2 toU in-12.

yi PRil^AGB.

recueil de Desmaizeaux(l), la plupart des lettres de l'édition .Kortholt (2) et des pièces formant VOtium Uanoveranum de Feller (â), et des Anecdota Boineburgica de Daniel Gruber (4) , mais en dehors desquels sont restés le Commercium phi- ^sophicum et mathematicum de Leibnis avec Jean BernouUi (5), qui^ de Taveu de Dutens même en est le complément obligé, le volume de lettres donné par Yeesenmayer (6), et surtout celui édile par Feder (7) . Après Ludovic Dutens, il faut arriver tout de suite à M. Erdmann, professeur à l'ITàiversité de HallOt qui, par son volume, a élargi le domaine de Leibniz, et le cadre de la prochaine grande édition (8).

Les biographies sont nombreuses. Dutens

(1) Recueil de diverses pièces sur la philosophie , la re/tpton,etc.,parDespiaizeaux. Am8t.,1719,in-8 ; 1720, 3 vol. m-12.

(3) Leibnit, epist. ad diverses^ édiu KorthoiU Lips., 173/i-i!i2, IV. in-8.

(3) Otium Hanoveranum^ sive miscellanea ex ore et schedii Leibnitii^ éd\L Feller. Lips., 1718, in-8.

(4) Comm. epi^t. Leib. t. prodromi^ ëdit. Craber. Han. etGott., 17/t5, II, in-8.

(5) Leibnit, et Joh. Bemoullii commerdum philos, et mathem. Laus. etGenev., 17i^6, in-Zi.

(6) Epist. ad /.-X Schmid.^ édiu Yeesenmeyer. Normil., 1788, in-8.

(7) Commerça epist, Leibnit, selecta spedmina^ édlL Feder. Hannov., 1805, in-8.

(8) LeibniLopêr, philosoph., latin. ^ gallic, germanio.^ omnia, édit; prof. Erdmann, part I, II. BeroL, 1640, ta-6*

PB^PAGB. Vi|

a réimprimé en tête de son recueil celle qu'a donnée Brucker^ et qui est un modèle du genre philosophique*. Feller, Lamprecht (i), Forst6r(2), Ëckhart (3), Hissmann (4)^ Kock (5), Rastner (6), Ancilloii (7), Tholuck (S), ont tous donné des vies ou des éloges de Leibniz. Eberhard (9) en a donné une élémentaire, avec un portrait et des gravures^ au commencement de ce siècle. Le docteur Yogel, en 18/iO, en a publié une nouvelle^ également destinée à populariser le nom et la mémoire de Leibniz (10). Mais la biographie de Leibniz, par M« Guhrauer, qui parut en 18&2 et qui reparut en 1846(11), à l'occasion de la fétesécu-

(1) iampxtà)i, Seben b. %xt\fi. o. £dbni). O^erL, 17Û0, iii-8.

(2) eÇr. gôrfter, Œl^aradere breier 3BeIttt)eif<n: Seibnij, ffîpif unb Saumgatt. ^aHe, 1765, in-8.

(3) ®. ». (Sâf^axt, «cbcn6bef*r. b. ÇreiÇ. ». «eibni|. S^urn., 1777, ia-8.

{U) ^. $if mann, ^eif. ûb. b. itb. b. Srei^. o. Seibni). aRûnfl,, 1783, in-8.

(5) Kock, Mémoires de l'Àcad» des sciences de Berlin^ 1772, •6., 1774, in-Zi.

(6) Sth^ntx, £obf(it. auf ecibnij. 9(Itcnb., 1769» itt-8.

(7) 9(nciUou in b. 9lb^. b. SdtxU ^cab.-, 1816.

(8) XîioUd, aSetm. @*tif. S3b. 1.

(9) d^araftetiflif b. Stei^. 'oen ^txhnxi. (Sittœorfen odu % ^u^v^. (Sber^atb. £(i))}ig.

(10) Qioii. SB^il^. o. Seiba. Sine bitfgTa))^. Set^etgetdbnun^. ^fi))|i(), ISAO, in>8.

(11) i^eibn. (Biogra)>l^ie «on ®. i). (^u^tauer. Qlral(<ra«, 18A6, Itom. in-8.

Viy PBÉFAGE.

laire de Leibniz , augmentée d'un discours^ de nauvelles et substantielles notes et d'un index très complet, réunit au plus haut àegré les deux mérites principaux que Ton est en droit d'attendre de quiconque écrit la vie d'un grand philosophe : les faits et les idées* C'est, sans contredit, le meilleur ouvrage qui ait paru sur Leibniz ; et il est à désirer que dans la nouvelle édition commencée de la Biographie universelle de Michaud, l'article Leibnitz, d'ailleurs très remarquable, soit entièrement revisé d'après la biographie deM« Guhrauer, qu'une mort récente vient d'enlever aux lettres et aux sciences. Il &ut joindre à ce travail si complet deux volumes d'écrits allemands de Leibniz, tirés de la bibliothèque de Hannover et publiés par le même (1), et surtout une petite brochure de quelques feuilles , plus importante à elle seule que les deux volumes des Deutsche SchrifteUf et qui contient les remarques critiques de Leibniz sur les principes de Descartes (2). Je note en passant le Consilium œgyptiacunif ou projet d'une expédition d'Egypte proposée par Leibniz à Louis XIY ; admirable monument de politique européenne, qui, à titre de mémoire, figure dans la riche col-

(1) ^etbn. beutf(6e ^d^tîften, ^erauég. «. ®. ®. ©ttl^rauer. Setl., 1838-40, II, iri-8.

(2) Animadv,€ul Cartesiiprincipiay'o. ^ul^raucr.^onn, iShh^

PBÉrACE. ix

lecUon des savants étrangers, imprimés aux frais de TÂcadémie et dont se sont occupés en France MM. Hoffmann (1) et Valet de Viriville (2).

M. Grotefendy à Hannover, plus heureux éditeur que Ml Guhrauer, a comblé Tune des grandes lacunes de Dutens. Il a retrouvé celte correspondance de Leibniz avec Arnauld(3)y tant cherchée • par MM. Guhrauer et Jourdain, et que M. Erdmann déclarait introuvable, parce qu'il ne l'avait pas trouvée. Elle dormait dans les tiroirs de la bibliothèque de Hannover, mêlée à des écrits de théologie où l'indifférence moderne hésitait à fouiller : M. Grotefendn'aeuqu'à se baisser pour ryprendre. Il n'en a pas été de jnême pour l'éditer ; et on lui doit les plus grands éloges pour la pureté et la correction du texte français qu'il a donné* Ce monument de philosophie leibnitienne a reparu, grâce à lui, dans toute la sincérité du manuscrit primitif, et M. Grotefend a heureusement triomphé de toutes les difficultés que lui offrait l'étude d'un texte étjranger.

Dans la même année où M. Grotefend publiait

(1) Mémoire de Leibnitz à Louis XIV ^ suim d'un projet d'expé* dition dans VJnd. par terre. Paris» 18/|0, ia-8.

(2) Concilium œgyptiacum^ d'après le manascrit de rinstitnt de France, par A. Vallet de Viriville. Paris, 1842, in-8.

(3) Sricfioecifcl ^loif^cti ^ei^ni) un^ SItnauU v. (Drotefcnb, $aniiiM»et, 1846, ia-8.

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