‹ Lettres et opuscules inédits de Leibniz. Précédés d'une introductionChapitre 24 sur 42 · SUR L*ART DB CONNAÎTRE LBS HOMMES · texte numérisé non relu

SUR L*ART DB CONNAÎTRE LBS HOMMES

parvenu à ce pur amour dont les motifs sont encor plus nobles que tous les motifs des craintes et des espérances futures de Tenfer et du paradis détachées de la possession de Dieu. C'est aussi ce qui rehausse* et sanctifie la vertu, car j'ay déjà dit que le plaisir qu'on trouve dans les bonnes actions est le vray principe des actions vertueuses. Mais le plaisir qui se trouve dans la vertu ne sauroit devenir plus grand que lorsque c'est le plaisir qui se trouve dans la suprême vertu, c'est-à-dire dans les perfections divines : d'autant que le plaisir étant un sentiment de la perfection, il faut que la plus grande perfection donne le plus grand plaisir. Saint Augustin même a fait consister la nature de la grâce dans le plaisir qu'elle fait sentir aux âmes.

De la reconnoissance.

Je m'étonne que l'aw/ewr va jusqu'à dire généralement, qu'il n'y a ny véritable générosité dans les bienfaiteurs, ny véritable reconnoissance dans ceux qu'on a obligés. Ce dogme et autres semblables, si le monde en étoit généralement persuadé, seroient capables d'éteindre les étincelles de la vertu, qui restent encor dans les anries. Pour justifier ce dogme étrange, on blâme le bienfaiteur qui tâche de rendre son présent pretieux et agréable^ et mov je l'en

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loue. L*auteur tire avantage contre les bienfaiteuTs de leur colère contre les ingrats; mais cette colère est des plus excusables, et il y a de la justice à pour- 'Suivre le châtiment de ce vilain vice, au moins par le mépris des honnêtes gens, puisque les loix n'ac* cordent que rarement ce qui est appelle aetioingrati^ et qui a lieu dans le droit romain contre un liberté et un donataire. II y a des gens assés vains pour être fâchés d'avoir de Tobligation à quelcun, et assés malins pour empoisonner la bonne intention de leur ami afin de se dégager de leur devoir. Mais les méchancetés ne sont pas si ordinaires, qu'il faille les mettre sur le comte du genre humain.

De la fidélité des sujets envers les princes.

Von veut qu'elle n'est que l'espérance des bienfaits ou la crainte des supplices. Il me semble qu'on a tort de faire ce reproche aux peuples. II y en a beaucoup qui sont fidèles par l'aflfection qu'ils ont pour leur prince et pour leur patrie. Si le désir de se conserver en repos s'y mêle, il n'y a rien à redire, la sécurité publique est le principe de l'obligation des sujets.

De la fidélité du secret L'auteur la croît fort rare. Il conçoit que les con-

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fidens des princes sont fort portés à eniployer les secrets qu'ils ont appris, à contenter la curiosité d'une dame oisive, ou à obliger un homme considérable. Avec tout cela il veut qu'ils prennent de bonnes précautions, et il reconnoit qu'il y en a de plus réservés; mais il attribue leur fidélité à des veues intéressées : comme s'il n'y avoit point aussi du plaisir à être ami fidèle.

De la sincérité.

On aime et on estime les personnes sincères, on leur confie les secrets, on les sert dans les occasions. J'en infère que les hommes qui aiment la sincérité, aiment la vertu. L'auteur en infère qu'on n'est sincère que par intérest. Mais cette vertu n'étant pas moins agréable qu'utile, pourquoy ces deux motifs ne pourroient ils pas y concourir.

De la vertu officieuse.

On parle icy des personnes qui possèdent les bonnes grâces des grands, et qui les employent à rendre service aux gens. Cette inclination est belle, et il n'est pas défendu à ceu!S: qui l'ont de s'appercevoir de l'utilité qu'ils en retirent, qui est de diminuer l'eûvie qu'on leur porte et de s'attirer des bons offices réciproques. Notre auteur ne leur

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attribue que des motifs d'intérest, mais il ajoute qu'ils espèrent vainement ces effets de leur offlciosité. En quoy il prend le contre-pied des ses raisonnemens ordinaires, où il rabaissoit la vertu par tes veues du profit qui en revient. Cependant je crois qu'il auroit pu convenir que les personned officieuses le plus souvent n*ont point sujet de s'en repentir. Pourquoy dégoûter les gens de cette belle occupation, en leur refusant l'inclination à bien faire, et en leur contestant l'utilité qui s'y trouve.

De la bonté.

L'homme est si bon, dit-on, qu'il envie aux autres leurs bonnes qualités. Mais ce n'est pas toujours par envie qu'on est fâché d'être surpassé; quand on est raisonnable, ce n'est pas le bien d'autruy, mais notre peu de bien ou de mérite qui fait notre déplaisir. Cet effet est naturel, et quand il nous excite à l'émulation, il est louable. Il est permis dans une course de faire des efforts pour vaincre les autres, mais non pas de les supplanter. Il est vray qu'on est tenté à nuire à un concourant, quand on peut avancer considérablement par ce moyen, et j'ai déjà reconnu que les vertus ordinaires ne sont guère» k l'épreuve des grandes tentations, Mais il -ne s'ensuit point que la bonté est une vertu chimérique

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comme Ton dit icy. L*on allègue ceux qui s'empressent à rendre service à bien des gens, taschent de se faire beaucoup de créatures; ou du moins, s'ils sont combMs déjà de biens et d'honneurs, ils cherchent l'approbation publique, et ^e se faire estimer et aimer de tout le monde. Mais ces deux motifs me paroissent fort beaux et fort compatibles avec la véritable bonté.

De rhumilité.

On débute par Y orgueil, qui est opposé à cette vertu, et on prétend que c'est le principe de la pluspart des mouvemens intérieurs. Il excite du trouble en rendant l'homme sensible à une injure, et par une puissance miraculeuse il calme ce mouvement, lorsqu'il s*apperçoit que l'emportement deshonnore. Mais pourquoy attribuer à l'orgueil ce qui peut venir d'un sentiment raisonnable de la dignité de l'homme^ sentiment qui fait fuir des actions viles, basses deshonnétes, flétrissantes. On a raison ce«pendant de blâmer les faux humbles, et il n'y a rien de si bas que les manières des gens, qui sont rampans devant les grands et insupportables envers les petits, comme étoit ce Curtius Rufus dans les Annales de Tacite : Jdversus superiores tristi adulatione, arrogans minoribiis. Mais il ne faut point

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blâmer les gens qui avouent leurs fautes, de ce qu'ils ne s'accusent point d'être voleurs et traîtres; ce seroit joindre Timpudence au crime.

De la pudeur.

On ne rougit pas de la laideur des actions vicieuses mais de ce qu'on est surpris en faute. Je l'avoue. Mais cela même né laisse pas d'être utile. Il donne quelque idée désavantageuse d'une action indigne, et sert quelques fois à nous faire avoir honte de nous-mêmes.

De la débonnaireté.

L'auteur trouve que la débonnaireté est ordinairement sincère; mais qu'elle est l'effet de la mollesse d'un tempérament qui souffre tout. Il remarque pourtant qu'elle est affectée quelques fois, lorsqu'on n'est pas en état de repousser les injures. Je trouve que la débonnaireté est un vice lorsqu'on souffrant les mauvaises actions on les fait continuer.

De Vindulgence.

La science est [mivant notre auteur) le principe de l'indulgence. A mesure que nos lumières s'augmentent, nous devenons plus doux et plus indulgens, nous entrons dans les senlimens des autres.

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J'avoue que la considération de la nature humaine nous doit éloigner d*un esprit vindicatif, mais elle ne doit pas nous faire avoir de la complaisance pour le vice. L'auteur juge qu'ordinairement l'indulgence est une fausse vertu : on ne veut pas chasser ceux qui contribuent à notre divertissement et qui nous rendent service ; on ne veut point passer pour querelleur ; c'est quelques fois une poltronnerie habile ; quelques fois aussi on demande une indulgence réciproque qui nous accommode. Il y a du bon dans une partie de ces motifs ; il ne faut pas faire grand bruit pour un sujet médiocre, ny rompre aisément avec ses amis; et l'humeur charitable y peut entrer aussi.

De la pitié.

Notre auteur veut que ceux qui se montrent secourabies aux malheureux n'ont pitié que d'euxmêmes. Ils espèrent qu'on leur rendra la pareille, si le même malheur leur arrivoit. Je m'étonne de cette interprétation un peu forcée. Ordinairement on n'a pas sujet de se promettre grand' chose de ceux qu'on a tirés de la misère, et s'il nous arrivoit du malheur, les autres ne se regleroient guères sur notre exemple. Mais pourquoy ne veut-on pas que les sentimens de l'humanité entrent dans les actions

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de pitié? Il est très louable de secourir les malheureux, en se figurant ce qu'on souhaiteroit si Ton se trouvoit à leur place : Cuivis potest accidere, quod cuiquam potest. Bien loin que ce principe, quoiqu'il réflécjiisse sur nous-mênaes, soit mauvais, il vient du plus pur motif de charité, conformément & la règle de Notre Seigneur, qui commande de faire aux autres ce qu'on voudroit qu'on nous fît dans l'occasion. On objecte que ceux dont le bonheur est si affermi qu'ils ne craignent plus rien, ne sont guères secourables. Je ne conviens pas de cette observation, et je connois des grands d'une autre humeur. Il y a plus de raison de dire, qu'on trouve rarement la pitié en ceux qui sont si accablés de misère, qu'ils ne craignent plus rien ; mais il y a une autre raison en cela : outre qu'ils manquent de moyens, c'est une espèce de soulagement d'avoir des compagnons de malheur.

De Famitié.

Uon nous dit que l'amité de deux hommes qui ont des qualités extraordinaires est un traité de s' entrestimer réciproquement , et que les amitiés ordinaires sont des trafics honnêtes de quelques avantages mutuels : que le plaisir lie les jeunes gens ; qu'on cherche quelques fois la réputation d'être bon

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ami; que souvent Tamitié est Teffect du tempérament ; qu'on est bien aise de faire connoltre qu'on a beaucoup d'amis et de distingués. Je ne trouve rien de mauvais en tout cela; généralement l'amitié consiste dans le plaisir qu'on trouve de se practiquer. Car encor les commerces d'utilité font plaisin L'estime va aisément à l'amitié ; car lorsqu'on est estimé par des qualités agréables on est aimé. Mais l'amitié vertueuse est fondée sur le pl^.isir qu'on trouve dans cette espèce de bonnes qualités qui rend J'homme vertueux. Cette amitié est la plus belle, la plus durable et même la plus utile. S'il y a de la vertu, rien n'empêche que cette amitié ne se trouve. Les autres amitiés ne laissent pas d'être bonnes^ l'homme est ce qu'il y a de plus utile à l'homme.

De l'honnêteté des femmes.

Le penchant au plaisir étant naturel, on ne peut en être détourné que pour un plus grand bien ou mal. Ainsi, je ne voy point qu'on doive blâmer les femmes qui sont pudiques, parce qu'elles considèrent les suites du dérèglement. Cependant il y peut entrer encor le sentiment de la dignité qui éloigne de ce qui est bas et indécent. Et c'est proprement en cela que consiste le motif de la vertu de la chasteté. . . ,

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