RÉFLEXIONS BB LEIBNIZ
Du désintéressement.
L'on juge icy que tout le désintéressement est faux ; on remarque aussi que ceux qui se disent désintéressés, emploient desstratagèmespour se procurer de l'argent ou des charges par un tiers; et s'ils prétendent ouvertement des gratifications, c'est en disant qu'il y iroit de leur honneur, s'ils n'obtenoient pas ce qu'on a accordé à leurs pareils. Cependant l'auteur reconnoit que la voye du désintéressement est belle, singulière, . plausible, et que l'envie de rencontrer des gens qui y soyent, nous aide à croire qu'il y en a. Mais il veut qu'il n'y en ait gueres, parce qu'il est aussi impossible de renoncer à notre intérest que de renoncer & la nature humaine. Il confond icy le bien utile avec le bien en général. J'avoue qu'il est impossible de renoncer à la veue de notre bien ; mais je soutiens qu'il y a des gens que le bien agréable fait oublier ou négliger quelquefois le bien utile. Et, sans parler des jeunes gens voluptueux, un homme sage qui a de quoy subsister commodément et honnêtement, ne fait pas un grand sacrifice s'il renonce à l'ambition et à l'avarice, qui ne font pas les plus grands agréments de la vie. Ainsi il n'est pas si difficile de rencontrer des gens qui ayent quelque désintéressement.
SUR l'art de GONNÀiraE LBS HOMMES. 153
De ramour de la vérité.
Von objecte que ce n*est pas ordinairement pour en faire usage, qu'on aime la vérité^ mais pour contenter ia curiosité. L'auteur prend encor îcy le contrepied de ses raisonnemens ordinaires. Jje m'étonne qu'il n'a point dit plustôt (comme il fait presque partout ailleurs) que l'amour de la vérité ne vaut pas grand'chose, puisqu'on n'aime la vérité que par la veue intéressée d'en profiter. Maintenant il ravale l'amour de la vérité par une raison toute contraire ; et il trouvera toujours de quoy blâmer ce qu'on fait quelque parti qu'on prenne. Je crois qu'aimer la vérité par curiosité , c'est l'aimer par elle-même, c'est-à-dire par le plaisir qu'on trouve dans les belles connoissances, quand même elles ne seroient pas profitables, et cette curiosité modérée par la raison me paroit belle et bonne. Cependant il est bon de joindre l'utile à l'agréable.
Omne tulit.....
Il n'y a guère de belles vérités qui ne soient utiles, quand ce ne seroit que pour élever nostre esprit à Dieu source de la vérité.
Des vertus qu'on peut ranger sous la force.
L'auteur y range le pouvoir sur soy-méme, la
15& RÉFUXIOm Dfc LEIBNIS
modération, la modestie des hommes, la modestie des femmes, la patience dans les maladies, le mé* pris de la mort, la constance, la fermeté, la générosité, ia magnanimité des 71^0009, la vaillance.
. Du pouvoir sur ioy-même.
L* auteur dit avec esprit qu'il n'y a point de précepteur si propre & corriger l'homme que son orgueil. Mais pourquoy attribuer à l'orgueil ce qu'on peut attribuer au soin louable de notre dignité. Ce soin peut contribuer à nous éloigner de l'emportement et à nous attacher à la raison. Je ne voy donc pas, pourquoy l'on dise, que l'empire que lés héros ont sur eux-mêmes, n'est qu'une fausse sagesse. S'ils ne laissent pas de se ressentir de la force des passions qu'ils domtent, c'est qu'ils ne sauroient changer la nature humaine. S'ils en pou^ voient venir à bout, l'auteur diroit peut être qu'ils ne seroient plus louables, puisqu'ils n*auroient plus rien à combattre.
De la modération.
On entend icy la vertu de ceux qui se modèrent dans la prospérité. On les accuse de se composer extérieurement quoyqu'ils sentent intérieurement toute leur Jpye. Je tfoûVe t(uMls^nt raison de la sen-
suB l'art DB GONMAITRB lbb boiimes. 156
tir et de ne la gueres faire paraître. L'un est de la nature, l'autre de la bienséance. Cependant l'auteur fait icy une bonne observation , coname il en fait en beaucoup d'autres endroits. 11 remarque que les grands ne sont jamais plus disposés à accorder des grâces que lorsqu'ils ont obtenu quelque grand succès. Mais en sont-ils blâmables?
De la modestie des hommes.
On veut encor que la modestie prenne sa nais^ sance de TorgueiU On l'entend de ceux qui ne parlent gueres d'eux mômes/ lors même qu'ils ont fait quelque belle action, parce que cela n'est ny poli ny agréable. On prétend même icy que ce silence est une vanterie fine et que les silences bien placés sont comme les pauses dans la musique qui luy don* nent du relief. Je ne vois point comment on puisse contenter des critiques aussi sévères que notre auteur. 11 feroit passer pour un fat, pour un impoli, pour un fanfaron celuy qui parleroit souvent de ses prouesses ; et içy il fait passer pour un orgueilleux caché celuy qui n'en parle gueres. Pourquoy ne reconnoit il pas plutôt qUe c'est un homme sagô qui évite ce qui est choquant et mal séant. Cependant il y a des occasions où il est bon et même nécessaire dô se faifo rendre J4iôtice,
156 RÉFLBXIONS PB LEIBNIZ
De la modestie des femmes.
Uauteur Tattribue ordinairement à la froideur de leur tempéranïent. Je ne say si cette prétendue froideur est bien établie. Uéducation qui leur donne de rhorreur pour les paroles et pour les actions deshonnétes est peut être une meilleure raison. Mais c*estune louange et non pas un blâme, lorsqu'on passe pour avoir été bien élevé. Les femmes sont louables aussi de ce qu'elles ont soin de leur réputation, et quand toutes ces impressions sont tellement passées en habitude, que Timmodeslie leur paroist une chose laide, on peut dire que leur modestie est une véritable vertu.
De la patience dans les maladies.
L'on veut que cette patience vienne du désir et de l'espérance de vivre, et de la réflexion qu'on fait, que les maux s'aigrissent par les inquiétudes et les chagrins. A mon avis, voilà des bons motifs.
Du mépris de la mort.
On remarque qu'un héros que la gloire fait mépriser la mort dans une bataille, est quelquefois troublé et abbatu par une maladie qui fait craindre pour sa vie. Je trouve qu'il est raisonnable de pré-
SUR L^Rt DK CONNAITRE LES HOMMES. 157
férer une mort utile à la patrie à une mort de langueur. On allègue aussi que la nécessité , la réputation, la coutume et quelquefois Tespérance d*échapper contribuent à faire prendre patience aux malades. Tant mieux. La conclusion de Fauteur est, que le mépris de la mort est faux dans les hommes du monde; mais aussi pourquoy la mépriser, et pourquoy ne pas estimer un bien aussi estimable que la vie? On peut être patient dans le mal sans mépriser le bien. On ne méprisera pas la mort, on tachera de conserver la vie, mais on sera content de ce que la Providence suprême en a ordonné.
De la constance.
Von remarque que la force de résister aux tormens peut venir d'une passion véhémente. A mon avis c'est quelque chose de louable et de grand que de pouvoir avoir ces passions à propos, qui donnent de la force à l'esprit. L'auteur veut aussi, que la constance avec laquelle les grands hommes reçoivent et supportent les accidens inopinés, ne soit qu'une marque de la fermeté véritable, mais il ne le pense pas. Les disgraciés de la cour, qui ont un beau pis aller chés eux , s'en peuvent consoler fort aisément; cependant on les accuse icy d'être peu sincères lorsqu'ils se vantent d'être contents. Je veux croire
168 R^PLCXIONS DB LEIBNIZ
quMl y en a qui ne songent qu*à être rappelles, mais tous ne sont pas de celte humeur. On conclue enfin, que les hommes du monde ne sont constans que parce quMls font de nécessité vertu. Tant mieux. La vertu est toujours bonne, de quelquQ cause qu'elle vienne. Faire de nécessité vertu, c'est en user comme il faut. Au reste la piété nous donne des sentimens plus relevés, car elle nous apprend non seulement d'avoir la tranquillité, que la nécessité est capable de nous donner ; mais de trouver même du contentement dans les événemens lorsqu'on considère que Dieu fait tout pour le mieux.
De lu fermeté.
On donne pour exemple icy, un homme qui se roidit contre un ministre au préjudice de sa fortune et de sa famille, pour avoir la vanité d'être applaudi. On trouve qu'on a raison de blâmer cette espèce de fermeté, lorsque le ministre n'exige rien qui soit indigne. On parle aussi icy de ceux qui soutiennent opiniâtrement leurs sentimens. Mais quand on exige d'eux un aveu contraire à leur conscience, je tiens qu'ils ont raison de le refuser.
De la générosité.
On entend icy U générosité qu'on exerce envers
SUA l'art db gonnaitab lbs hommes. 150 ceux qui nous ont offensés, en leur pardonnant, lorsque nous sommes en état de nous venger. On F attribue à Tambition, et quelquefois même à l'intérêt. On soutient qu'Alexandre traitoit si bien la famille de Darius, parce que cela luy étoit glorieux et même utile* Mais il me semble qu'outre cela, c'est un grand plaisir de pardonner à des ennemis souamis, et de soulager des malheureux.
De la magnanimité des philosophes.
On réfute icy Gicéron qui mettoit la magnanimité dans la liberté de l'ame. On prétend que cette liberté est chimérique, parce qu'il faut combattre les passions par d'autres passions, et surtout par l'ambition ; mais je trouve, comme j'ai dit, que ce n'est pas une petite force de l'ame, que de pouvoir employer les passions à propos. On apporte des exemples de ceux qui ont méprisé des royaumes, des gouvernemens, des grandes charges, et on tftche de donner des raisons de leur résolution qui en diminuent le prix.. Mais j'amerois mieux d'en chercher qui l'augmentent. Pourquoy s'attacher à gâter toutes les belles choses? Sur la fin du chapitre, on blâme Démocrite de s'être misen retraitepour rechercher les secrets de la nature. L'auteur prétend que le désir de savoir devroit être conté parmy les pas*
160 RIÎPLEXIONS DB LBIBNIZ
sions qui causent le plus de préjudice, et qui sont les plus contraires au repos. Pour moi, si j'avois les avantages de Démocrite pour les recherches, je serois fort de son humeur. Un tel travail vaut mieux que le repos. Plut k Dieu que la passion qu*on blâme icy fût plus commune. Il n*y a guère de plus agréable ny de plus utile. Les personnes dont elle s'est emparée travaillent pour les plus solides biens du genre humain. Ils cherchent & augmenter son empire sur la nature. Leur succès ont été assés considérables pour nous faire souhaiter que le nombre de ces personnes fût plus grand. Il n'y a rien aussi de plus propre à nourrir la véritable piété, et à connottre et admirer les perfections divines.
De la vaillance.
On prétend que la vaillance a deux motifs principaux : le désir de la gloire qui paroit, et le désir de se reposer un jour avec honneur et commodité qui se cache. Il ne me semble pas qu'on ait besoin de le cacher. L'une et l'autre veue est belle et bonne. L'émulation n'est pas mauvaise non plus. Mais je n'approuve pas l'inclination de quelques uns de ne respirer que la guerre. Un homme raisonnable envisagera toujours la guerre comme un mal nécessaire.
SUR L*ART DR GONNAITR£ LES HOMIIBS. 161
Des vertus qui ont du rapport à la tempérance.
On y rapporte le mépris des richesses, la modestie de la dépense» la douleur dé la mort des proches et des amis.
Du mépris des richesses.
On a raison de désapprouver la conduite des philosophes cyniques, et de faire voir l'utilité du bien.
De la modestie dans la dépense.
On remarque fort bien que les ministres et les favoris font sagement d'éviter le faste.
De la douleur de la mort des proches et des amis.
L'auteur dit^ qu'on ne pleure pas la mort de son
ami, mais la perte qu'on a faite. Cette remarque est
un peu trop subtile ; il faut bien que notre douleur
ait sa raison. Cependant ce n^est pas toujours une
douleur interressée. Car lorsqu'on a trouvé son
plaisir dans la félicité, dans la vertu, dans les bonnes
qualités d'un ami, on trouvera du déplaisir dans
leur cessation, lors même que l'intérêt ne s'en mêle
pas. Ceux aussi qui sont d'un bon naturel, sont
touchés des maux des personnes avec lesquelles ils
ont beaucoup de liaison quoyqu'il n'y entre point
d'autre considération.
i6S EJÎFLBXIONS 0B LEIBNM
Ù€ê vertus qui d^[>endeHt de to ptuâmee.
On y F&ppofte la gravité^ la douceur, la c6iAplaî* Mbce, ruffabilité, U libéralité, là démence.
De la gravité.
On parle icy de ceux qui s'abandonnent en particulier aux passions les plus honteuses, paroissent en public avec un air sage. A mon avis le premier est blâmable, et le second est louable, et vaut mieux que s'ils étoient encor dissolus en public. Je ne bl&* merois pas aussi ceux qui prennent un air plus grave pendant l'année qu'ils sont en charge ; ces ib&ûièfës sont d« là bienséance.
De la douceur.
t)â rattHbM à la cômplàidaâce poitf eetlS dftM à beâôiti, au désir de bîomphef d^uii« pai^dn^ à Ténvié de se faire aimer» au dérir de m poâiédftr dans les contestations tst dans lèô nègotiattons. Cas indtif^ st>nt bons.
Delà complaisance. .
Elle n*e0t point mauvaise pour être utiiei ^ourv^ qu'elle soit sans bassesse et sans crime.
SUR l'âAT DH GONNAITEE les aOMMES. 163
On entend icy la vertu qui porte les grand seigneurs & être humains et honnêtes sans déroger à leur grandeur. On veut qu'ils ne la pratiquent qud par faste, pour avoir une grande cour. Mais pourquoy des meilleurs motifs n'y entreroient-ils past Ces manières gagnent les cœurs, et font qu'on jouit mieux de la conversation des honnêtes gens. Il me semble aussi, que c'est un arrêt trop dur qu'on prononce sur la fin du chapitre, en disant que l'affabilité des gens de qualité, qui n'ont aucun mérite, est une bassesse. Quand ils n'auroient aucun autre mérite, c'en est un de s'attirer la conversation des gens de mérite par leur affabilité.
De la libéralité.
On avoue que la libéralité des grands seigneurs «eroit fart ^tîmable si elle étoit l'effet d'une âme belle et généreuse. Mais on prétend qu'ils sont bien différents de ce qu'on les croit ; qu'ils font des profusions à la veue du monde^ mais qu'ils plaignent la plus petite dépense chez eux ; qu'ils ne payent point leurs dettes { qu'ils refusent le nécessaire à leurs proches ; qu'ils retiennent les appointemens de leurs domestiques ; qu'ils ne récompensent point un vieux serviteur^ peadant qu'ils font des régals aux étran-r
16& RÉPI.BXIONS i>K LEIBNIZ
gers. On a raison de blâmer cette conduite, mais on n^auroit point raison de Tattribuer à tous. II y en a qui sont bons ménagers pour pouvoir être magni* fiques en tems et lieu, et qui répandent leurs bien^ faits avec ordre et avec choix. Lorsque cela vient d*une inclination bienfaisante naturelle ou acquise, rien ne nous empêche d*y reconnoltre la vertu de la libéralité.
De la clémence.
On Toppose à la cruauté, et cependant on doute que ce soit une vertu véritable, et on allègue entre autres raisons qu*elle n'est point durable comme Ton montre par les exemples d'Alexandre, de Jules César, d'Auguste, où il y auroit pourtant moyen de répondre en faveur de ces grands hommes. On prétend aussi que c'est une erreur de croire qu'un homme doux devienne cruel ou vice versa. Cette objection est générale contre toutes les vertus, comme s'il n'y avoit point de véritable vertu sans persévérance. Mais le naturel même est sujet au change* ment, et l'acquis encor davantage. La coutume est une autre nature et change quelques fois le naturel, et une habitude venue de l'accoutumance contraire. Ainsi les vertus ne sont pas si enracinées qu'elles ne puissent se perdre. Au reste Vauteur objecte que
SUR l'art DB CONNAITRE LES HOMIIBS. 165
la clémence des Roys est quelquefois politique, car elle sert à gagner les cœurs y soit : c'est une très louable politique. Mais (dit on) la clémence quelques fois est l'effet de l'orgueil du souverain qui veut montrer qu'il est au dessus des lois et qu'il peut donner la vie. Je veux croire que l'orgueil y entre quelques fois ; mais ce motif n'est pas des plus ordi* naires. Le prince à qui ce droit n'est point contesté n'a point besoin d'en faire parade. S'il cède quelquefois à l'importunité de ceux qui sollicitent pour un criminel, la faute est assés pardonnable, pourveu que cela n'aille trop loin et que le bien public n'en souffre. On ajoute que la bonne humeur où l'on trouve un souverain est aussi souvent cause de sa clémence. Tant mieux, diray-je. Il est louable de vouloir que les autres prennent part à son contentement; ne donne-t«on pas un pardon général (certains cas noirs exceptés) dans les réjouissances publiques?
Voilà des remarques faites sur le champ pendant la lecture d'un petit livre agréable et ingénieux, mais qui seroit encor plus utile si le vuide que j'y trouve étoit rempli.
Je suis avec dévotion, madame, de votre Altesse Électorale, le plus humble et le plus obéissant serviteur, Leibniz.
HannoTer, ce 25 de septembre 1708.
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