‹ Lettres et opuscules inédits de Leibniz. Précédés d'une introductionChapitre 9 sur 42 · IL — MORALE · texte numérisé non relu

IL — MORALE

Passons à la morale. Je sais qu'il n'a pas manqué de gens en Allemagne qui ont foit de Leibniz un partisan de l'Eudœmonisme, de la morale du bienêtre, de l'art d'être heureux. C'est une erreur : Leibniz travaillait au bonheur des hommes, mais

(i) Voyez, par exemple, la lettre de Foucher à Leibniz, p. 8â. <2) C'est la deuxième lettre de la correspondance» p. 39.

Xlg IJfTEODUCTIOH*

c'était en les rendant tneiUeurdi Sa belle définition de Tamour^qui n'eatque le charme que Ton prend, au bonheur d'autrui^ 8on ardeur pour procurer le bien général, la tendance constante de sa philoso* phie, qui est d'enseigner aux hommes les lois admirables du royaume des cieux et la grandeur de la suprême félicité que Dieu prépare à ses élus : toutes ces raisons métaphysiques que l'histoire confirme en nous le montrant vigoureux défenseur des principes de la morale contre HobbeS) Pu^n-^ dorf et Spinosa; toutes ces preuves sont déjà suf*fisantes pour le ranger parmi les adversaires et non les sectateurs des systèmes égoïstes. Une anecdote qu'amèneront naturellement les circon-^ stances dans lesquelles il écrivit le troisième ma* nuscrit dont il nous reste à rendre compte ne lais« 9dra point de doute à cet égard.

Il y avait à Paris, à T Académie française et dansi le salon de madame de Sablé, un personnage mobile et divers dont M. Cousin nous a rendu la singulière physionomie avec le charme et l'originalité de l'auteur dos Portraits. Dans sa Jeunesse, il s'était faif une cerlainô réputation de bel esprit^ et là protection du chancelier Séguier lui avait ouvert l'ÂCadémiei Tombé en disgf&ce, il suivit madame de Longueville à Manster, puis il se mit dans l'o* ratoire^ puis il en sortit et se maria. L'abbé Esprit, car c'est ainsi qu'on le nomme, était dans l'inti-

iNTIlODUQtlON. XHI}

mité de madame de Sablé et tf es janséniste. Per^ sonoe plus que lui ne s'occiipn de maximeâ et de pensées. lien faisait en prose, il en foisait même en vers {i). Quand on saura que la Hocbefoucauld fut presque son disciple, qu'il n'en parle jamais qu'avec une déférence marquée, qu'il loue ses maximes et qu'il le consulte sur les siennes, on prendra sans doute une grande idée de Tabbé Esprit. Mais si Ton se procure le livre qui lui fit tant d'honneur dans la coterie janséniste dont ils étaient tous les deux, et qu'on lise cet ouvrage qui est lô développement de leurs communs principes encore exagérés par lé jansénisme, il y aura beaucoup a rabattre sur Testlme singulière qu'on en faisait dans les entours de Port-Royal. Et, à vrai dire, le mérite de l'abbé Esprit est peu de chose.

Toujours est-il qu'il eut de la réputation, et qu'à cinquante ans de là, en Allemagne (les nou^ Veautés arrivent tard au delà du Rhin) , une grande princesse, qu( joignait aux grâces de sa personne un peu de ce scepticisme qu*on respiré en naissant dans lés CouriS, voulant se délasser par la lecture de quelque auteur, choisit le livre de l'abbé Esprit, dont le litre satirique et séduisant promettait de lui apprendre à connaître les hom* mes et la fausseté de leurs vertus. Cette grande

(i) OottsiQ, Èebueétfsiiefltçc moiide^, février 1854.

Xliv INTRODUCTION.

princesse était madame Télectrice de Brunswic- Lunebourg , femme de Rodolphe-Auguste, bellesœur d^Antoine Ulrich de Wolfenbuttel et belle* flllc d*Ernest-Auguste et de la princesse Sophie* Leibniz, directeur naturel des plaisirs et même des amusements de l'esprit dans la maison de BrunswiC; fût consulté. L'électrice lui demanda son avis sur cet art de connaître les hommes, qui avait fait du bruit en France, G*est l'occasion du troisième manuscrit (1) que nous donnons au public. Leibniz, empressé de satisfaire aux moindres désirs de la princesse , mais aussi soucieux de mêler quelque antidote à ce poison venu de France, analyse et critique les désolantes pensées de Tabbé Esprit. Il y joint les directions nécessaires pour foire bien juger de cette provenance janséniste. Et .ses simples remarques, meilleures que le livre, suffisent à réfuter la Rochefoucauld lui-même. Elles témoignent dans Leibniz dun égal soin de la morale et de l'esprit, d'un égal désir de rendre tout à la fois les hommes meilleurs et plus sages en les ramenant doucement à l'optimisme, en leur offrant, à côté des exagérations de Fégoïsme, les aimables compensations d'une honnête vertu. II n'appartenait qu'à Voltaire d'çn rire.

Au reste, veut-on savoir en détail ce que pensait Leibniz du livre de l'abbé Esprit? Lisez M. Cou-

INTRODUCTION. Xlv

sin (1). M. Cousin entretient les grandes dames de son temps, qui ont hérité de madame de Sablé et de madame Téiectrice la curiosité de l'esprit et le goût de la morale, des mômes choses dont Leibniz entretenait ses grandes princesses d'Allemagne; et par une rare bonne fortune, tous deux sont d'accord dans la critique d'un livre qui compromet^ suivant eux, le but de la morale et corrompt les ' vertus humaines.

Je citerai M. Cousin, qui résume en maître et sans le savoir, le manuscrit tout entier de Leibniz.

« Nous pouvons recommander cet ouvrage, ditil (2), à ceux qui, sans doute pour s'absoudre euxmêmes, s'instruisent à mépriser la nature humaine, à considérer la liberté des actions comme une chimère, tout ce que les hommes ont honoré et admiré comme n'étant au fond que mensonge et hypocrisie ou légèreté et sottise, et l'amour-propre et l'égoîsme comme les seuls sentiments vrais et permanents. Par-dessus cette belle doctrine vient celle de la grâce, à la fois gratuite et irrésistible, qu'on ne peut pas môme invoquer efficacement s'il ne lui platt de nous prévenir, qui nous emporte invinciblement lorsqu'elle nous visite, et hors de laquelle toutes les lumières de la raison, toutes les inspi-

(i) Revue des deuèo mondes^ février 185i^ (2) Ihid.

Xlvj IFfTBÛDUenON.

rations du cœur^ tous les enseignements de Texpérience^ tous les efforts 'de l'éducation/ en un mot tout le travail de la volonté humaine n'aboutit qu'à de feusses vertus. De là le titre du livre d'Esprit: La fausseté des vertus humaines (1). Qu'est-ce, à ses yeuxy que le désintéressement? C'est l'intérêt qui a changé de nom, afin de ne pas être reconnu, et qui ne paraît pas sous sa figure naturelle, de peur d'exciter Taversion des hommes. C'est un chemin contraire à celui qu'on tient ordinairement, par lequel les plus fins et les plus déliés parvien* nent à ce qu'ils désirent ; c'est le dernier stratagème de l'ambition, c'est la plus effrontée de toutes les impostures de l'homme. Voulez-vous du la Rochefoucauld terni, effacé, lisez l'abbé Esprit. »

Telle est la remarquable appréciation que fait de ce livre M. Cousin. Il lui appartenait plus encore qu'à Leibniz d'en rechercher l'esprit vicié dans sa source par cette maxime janséniste qu afin que personne ne s'y trompe, il porte sur sa première page : De la fausseté des vertus humaines.

Le salon de madame de Sablé, de précieuse

(1) lie livre a deux titres ; M< Gouiin pe le oonnatt que sous If prerDt^r, « De la fausseté des vertus humaines, » Leibniz ne p^rle que du second : « Vart de connoitre' les hommes. » G*est que Leibniz n'a connu que la réimpression de 1702, qui parut sous une forme un peu différente de la première \ L'aH 4$ emnaitre les hommes ^ par L. D. B., Paris, 1702.

ÎNTRODOCTION, xlvîj

devenue janséniste, ne pouvait pas redresser des erreurs aussi graves. Ce n'est pas là le foyer où pouvaient mûrir les grandes vertus, se former les grands dévouements, éolore les balles pensées et fleurir les bonnes actions* Cette morale de salon à Tusage des gens du monde, patronnée par une coterie janséniste, est mauvaise ; et Leibniz a bien raison, sauf qu'il lui fait trop d'honneur, de com^ parer Thomme de l'abbé Esprit au prince de Ma* chiavel. « Machiavel, nous dit-il, ne peint qu'un méchant prince et nous donne. son pourtrait pour celuy du prince en général. Et notre auteur, de même, voulant faire connoistre les hommes ne donne que le caractère des méchans. » Prenea, au lieu de l'abbé Esprit, son illustre collaborateur la Rochefoucauld, et le parallèle, gagnant en grandeur par l'accession de ce grand personnage, ne perd rien en force et en vérité.

Machiavel est, en effet, la plus haute expression de la politique séparée de la morale et de la religion, il a sur la Rochefoucauld la supériorité que lui donnent le génie de Rome, dont il a fait son génie propre, et la conversation familière des plus grands hommes d'Ëtat de l'antiquité. Tour à tour courtisan, de la république et des Nédicis, et journellement employé aux plus difficiles missions, il a pratiqué sur le vif C6t art de connaître les hommes dont l'abbé Esprit ne nous donne que

Xlviij INTRODUCTION.

les froides dissections. On a dit qa'il avait fait de Borgia son idéal. Rien n'est plus feux. Son idéal est plus vaste ; ce n'est pas un homme; mais un empire. Quanl^ à Borgia, ce n'est pour lui qu'un feit ; il Ta coulé en bronze comme la Judith de Donatello, et châtié par Fimmorlalité même qui s'attache à son œuvre, il a eu ce malheur que le feit manié par lui est devenu une idée, et l'idée une doctrine qui s'appelle de son nom le machiavéliitne.

La tendance de .Leibniz est directement con* traire. Au lieu d'être^ comme Machiavel , et dans toute la force du mot grecetpaîen , icoXirixoç, Thomme d'une ville, et de restreindre de plus en plus les affections et les plaisirs de l'homme, Leibniz, cédant à de plus hautes inspirations, et les yeux^xés sur l'ordre universel, brise le ciel de plomb que l'égoisme fiait peser sur nos destinées. Il déclare qu'à ses yeux il n'y a pas de plus grand intérêt particulier que d'épouser celui du général, et qu'on ne se satisfeit soi-même qu'en se plaisant à procurer les vrais avantages des hommes (i). Ce n'est pas qu'il condamne à priori Tamour de soi. « L'amour de soy*même est une passion très bonne et très pure, que Tauteur de la nature nous a donnée (2). » Et Leibniz rejette hardiment les noms odieux qu'on

(i) Préface de la Théodicée.

(2) Lettre et opusc. ci-après» p. 138.

INTRODUCTION. xlix

lui prodigue. Mais si Faihour de soi hit partie de notre féliciié, Tamour d'autrui y entre aussi pour beaucoup. Et c'est ainsi qu il a pu définir l'amour: « Le penchant de trouver du plaisir dans la félicité de ce qu'on aime fl).» Voilà ce que Tabbé Esprit et la Rochefoucauld lui-même ne sentaient pas. Comment l'auraient-ils senti? L'abbé Esprit déclare la nature mauvaise et corrompue, incapable de tout bien, portée à tous les vices. Leibniz^ au contraire, soutient que la nature, en ce qu'elle a de bon, est une grâce ordinaire de Dieu (2). Esprit, fidèle à son drapeau, qui est le mépris de l'homme, range, il est vrai, toutes les vertus sous les bandières des quatre vertus cardinales ; mais c'est pour les conduire à une débite préméditée. Leibniz les rétablit toutes, en parlant de quelques principes simples et féconds, qui préparent l'enchaînement des vérités morales. Il ne fait pas de la science ; il rappelle simplement quelques définitions. Qu'est-ce que Famour? qu'est-ce que la justice? la sagesse, le bonheur? L'amour, nous le savons, est le charme qu'on trouve dans le bonheur d'autrui. La justice est l'amour du sage : chantas sapientis. La sagesse est la science de la félicité. Le bonheur esf un con-

(1) /6.,p. i39;etpréf. dn Codex diplomat « Amare sivediligère estfelicitaie alterius delectari vel quod eodem redit, felicUatem alienam asdscere in soanié »

(2) Lett» et op^ ci-après, p. 13A.

tentement durable (1). Ce que j'admire, ce ne sont pas tant ces définitions elles-mêmes, que l'esprit ou le sentiment qui les a dictées. Évidemment, rhomme qui définit la justice, charilcLS sapientisy est un sage ; et celui qui appelle la sagesse la science du bonheur est heureux. On se figure alors ce même homme rêvant une belle morale comme un art su-* blime digne de Phidias et de Platon, où le plaisir ne soit que le sentiment de quelque perfection, l'utile la récompense de quelque vertu^ la justice de l'amour, et le bonheur le sentiment de l'harmonie. On se le représente, auguste et solennel^ comme Ârchimède, qui vient d'immoler une hécatombe^ après avoir accompli quelque découverte sublime, remerciant à son tour la Providence d'avoir rendu la vertu non seulement bonne, mais belle, et s'écriant : « Si l'on envisageait comme il faut la vertU; on serait charmé de sa beauté! » et l'on est tenté de dire à son tour : Oh ! Leibniz^ tu aimasla vertu en sage, tuTaimas eii artiste sublime, inspiré 1 Tu la fais revivre dans des œuvres immortelles par l'ordre et la beauté des conception^i et comme par la majesté des portiques où tu gravas son nom I Que ne l'aimas-tu davantage en chrétien, pour la faire entrer plus avant dans le cœur

(i) Toutes ces définitions se trouvent dans la préface du Codex diplomaticus et sont rappelées dans le manuscrit 3tir Tar^^^ connaître les hommes.

INTRODOCTION. H

et Fy faire produire le degré suprême du vrai, du bien et du beau : {^sainteté.

Le mémoire pour les personnes éclairées et de bonne intention^ tout plein de directions morales pratiques, est basé sur ces principes solides et durables qui sont le fondement de la morale leibnitienne. On y verra que les tendances de Leibniz, quelquefois un peu vagues à force d'être générales, n'excluent pas le retour à la vie présente et les règles de conduite. Il est difficile de mieux associer la morale pratique et la spéculative (1).

Quelque chose manquerait cependant à cette étude de quelques pensées de Leibniz, relatives à la moralC; si nous ne disions un mot de deux fragments qui s'y rapportent et qui , malgré leur peu d'étendue, soulèvent une grave question. Je veux parler de deux morceaux relatifs à /a Vie heureuse et qui complètent, sans en affaiblir la valeur, la découverte que M. Erdmann fit à Hannover d'un traité de Leibniz : De vita beatà» M« Erdmann ne s'est pas contenté de publier ce traité, il en a tiré des inductions d'après lesquelles la morale de Leibniz porterait des traces évidentes de spinozisme et serait puisée, en partie du n^oins, aux sources de l'étbique de Spinoza. Je ne reviendrai pas sur la discussion qui a eu lieu à ce

(i) Coi trouvera ce mémoire à la fln des Lettres et opuscules,

lij INTRODUCTION.

sujet (1). Je terminerai par une vue plus iiriiaie sur l'éthique de Spinoza comparée à la morale de Leibniz.

A première vue, Leibniz a un désavantage marqué sur Spinoza. En effet, tandis que celui-ci a condensé dans son Éthique un système complet, Leibniz a malheureusement trop dispersé ses vues et ne nous a laissé que des fragments souvent incomplets et dont les textes isolés et mal interprétés peuvent donner lieu aux plus indiscrets rapprochements. Leibniz, je l'ai dit et je le répète, n'a pas traité ex professa de la philosophie pratique. On ne saurait s'en prendre à lui de la diversité des points de vue : suivant qu il est théologien, jurisconsulte, politique ou monadologue, le point de vue change et la forme avec lui (2). On aurait donc tort, dans sa défense, d'être plus systématique qu'il n'a été, et j'accorderais même vo-

(1) Voy. Tavant-propos de la Réfutation inédite de Spinoza, par Leibniz. Nous ne pouvons admettre la conjecture de M. Erdmanû» quelque ingénieuse qu^'elle soit. Nous ne saurions cependant trop recommander les études philosophiques du spirituel professeur de Halle, inlilulées : Leibnitz und die Entwicklung des Idealismus. Leipzig.

(2) Je n'en donnerai qu'un exemple : Leibniz, dans divers opuscules, parait incliner ù Tapplication du calcul de la vraisemblance ou des prol)abilités aux questions de morale et de politique. « Je fis voir, écrit-il à Burnct, Opp,, v. F, 2/i3, qu'il y a une espèce de mathématique dans Testime des raisons, et tantôt il faut les ajouter,

INTRODUCTION. Uij

lontiêrs^ si les dates ne s'y opposaient formellement que dans le De vila beata, il aurait pu emprunter à TËthique de Spinoza une ou deux défi* nitions^ s'il les avait trouvées à son gré.

Mais, en vérité^ les textes ne sont pas moins concluan ts que les da tes. La seule définition sur laquelle oninsisteestcelledeTamour intellectuel de Spinoza où Ton croit découvrir le plus intime rapport avec Tamour dont il faut aimer Dieu^ suivant Leibniz. Or Leibniz, à la page citée^ prononce trois fois le nom de Providence ^ et c'est sur l'idée même de Providence qu*il cherche à établir un amour de Dieu tout chrétien et qui n*ait rien plus à souhait que l'accomplissement de la volonté divine (1), cette volonté fut-elle môme arbitraire. Qu'y a-t-il de commun entre cette notion et celle de l'amour intellectuel de Spinoza, où tout rapport personnel de Dieu à la créature est effacé pour faire place à une sorte de produit hybride , où le Dieu qui aime et la créature par laquelle il est aimé se fondent en une seule et même essence,

tantôt les multiplier ensemble pour en avoir la somme : ce qui n pas été remarqué des logiciens. » On a contesté la justesse de cette application, et Ton a eu raison, mais elle est curieuse quand on compare les vues de Leibniz sur la morale à celles de Spinoza, qui était assurément bien éloigné de celte estime des vraisemblances, et qu cherchait partout, même en morale, la nécessité des géomètres.

(1) « Nihil prius habeat in votis quam ut Dei volantas Gat. » Erdm., p. lli.

liv INTKODUCTION.

une, nécessaire^ éternelle, dans la contemplation de laquelle le philosophe s'abîme avec délice à la pensée que c'est Dieu qui s'aime en nous d'un amour infini (1)? M. Erdmaiin est dupe des mots, mais Leibniz ne veut pas l'être. On voit assez, nous dit-il, que tout cela n'est que de la monnaie courante pour le peuple (2). Ceux qui méditent sur Spinoza n'ont point assez médité une parole décisive du maître et qui explique tout. Spinoza, Eth. schoLj prop. 35, après avoir posé en principe de morale que ce que l'homme recherche le plus, c'est ce qui lui est utile, prouve que ce qui est le plus utile à l'homme c'est l'homme ; et il ajoute : Ce que nous venons de montrer, l'expérience le confirme par des témoignages si nombreux et si décisifs, que c'est une parole répétée de tout le monde : « L'homme est pour l'homme un Dieu, Hominem hominiDeum esse. » Cette parole donne la clef de ce qu'est Tamour intellectuel de Dieu, suivant Spinoza : c'est l'amour de la raison pour soi-même : Amor Dei intellectualis (3). Dieu, en tant qu'il s'aime, aime Thomme : T homme qui s'aime aime

(i) « Hic mentis amor pars est infiniti amoris quo Deus seipsum amat. » £^^., prop. 36, Dem.

(2) Ex his etiam intelligitur quae Spinosa de amore Dei intellectuali habel, non nisi ad populum phaleras esse. » Ré fut. inéd, de Spinoza^ par Leibniz, p. 68, Ladrange, éd. i85/i.

(3) On. pourrait rendre cela plus sensible en traduisant amor Dei intellecinjtalis par ces mots : Vamour du Dieu intellectuel,

INTRODUCTION. ly

Dieu ; Pun et l'autre de ces deux amours ne font qu'un (1). On dirait que saint Augustin avait prévu la thèse de Spinoza, quand il distingue soigneusement les deux amours : l'un, l'amour de soi poussé jusqu'au mépris de Dieu ; l'autre, l'amour de Dieu poussé jusqu'à l'oubli de soi-même ; et qu'il fait bâtir à ces deux amours deux cités. L'amour intellectuel des rationalistes purs, amor DeiAntellectualisj a bâti la cité du panthéisme. Leibniz, au contraire, après saint Augustin, travaille à Térection de la Cité de Dieu.

11 y a des préoccupations singulières et qui résis* tentai étude des textes. On en peut juger par ce dernier trait. Dans son Ethique y ip. 4 , Spinoza n'a point assez de dédain pour l'homme qui serepent et pour l'homme qui s'humilie. El il est bien remarquable que cet homme qui, avec un soin puéril, met l'hilarité parmi les bonnes passions et déclare le chatouillement (2) {titillationem) chose bonne et permise, raie le repentir et l'humilité de la liste des

l'amour du Dieu-raison, Ce ne serait pas dénaturer la pensée de Spinoza, bien que le sens littéral soit de rapporter le mot intellectuel au mot amour.

(1) « Hinc sequitur quod Deus, quatenus seîpsum amat, homines amat, et consequenter quod amor Dei erga homines et mentis ergà Deam amor intellectualis unum et idem sit, Eth., p. 5, Coroll.^ prop* 36. »

(t2) « Hilaritas excessum habere nequit, sed contra semper bona, titillatio excessum habere potest, prop. /i2 et /i3, part. 4. »

Ivi INTRODUCTION.

vertus (1). Que voulez-vous? cette sorte de génères! té, qui consiste à se vaincre soi*méme, un phi* losophe de Técole de Spinoza doit la répudier comme une faiblesse indigne de sa raison . L'homme, touché de Tamour intellectuel de Dieu^ ne doit ni s'humilier, ni se repentir, sibiacquiescit, il se repose en soi (2). En effet, il est infaillible; il est Dieu. Or Leibniz emploie Tépilogue du De vitâ beatày de ce traité, dont la source, dit-on, est en Spinoza, à réhabiliter ce qu'il dédaigne, à honorer ce qu'il méprise, l'humilité : le vrai généreux, nous dit-il, c'est Thumble (3), en réponse à Spinoza, qui dit : L'humilité n'est point une vertu. Je n'insisterai pas davantage sur l'étude des textes ; un mot seulement sur le caractère général des deux morales. Persuadé que tout l'effort moral tend à la conservation pure et simple de la sub-^ s tance, Spinoza procède à la conservation de la substance par la destruction de la personne, et, partant, de la liberté. On ne s'applique pas assez à connaître le fondement de cette médecine vio*

(1) « Humiliias yirtus non est sive ex ratioae non oritur et sq. Pœnitentia virtus non est sive ex ratione non orilur et sq. Eth,, p. IV, prop, 53, bfu »

(2) « Acquiescientia in se ipso summum quodsperare possumus. Eth., p. IV, p. 62. »

(3) tt Sic generosiores soient bumiliores quoque esse, humilitas autem consisiit inea reflexione, etc., Erdmann, p. 75.»

INTRODUCTION. Ivij

lente, d'après laquelle, très réellement et très certainement, réterniténe s'acquiert que par l'anéantissement de tout l'être moral, je veux dire de la mémoire et de l'identité, qui constituent la per* sonne ; une fois cela anéanti, il doit rester, dit Spinoza, quelque chose qui est éternel. C'est tuer le malade pour le guérir. Leibniz, au contraire, ne croit pas que dans l'état moral il y ait rien de sauf si la personne n est pas conservée avec la substance. Ce n'est donc pas sur la conservation exclusive de la substance qu'il fonde la science des mœurs.

Ce n'est pas tout : chez Spinoza , tout le travail moral s'accomplit en partant d'une nature dont rien n'est inné dans nos ftmes; ainsi cette nature qui produit la morale n'est] point la nôtre ; au contraire^ c'est nous qui sommes à elle. A ce point de vue, non seulement les deux systèmes sont diamétralement opposés ; mais les bases même de la science sont complètement différentes pour l'un et pour l'autre. Chez Spinoza, la démonstration morale a pour support le principe de la non-différence ou identité de l'intelligence et de la volonté ; elle implique : 1"* La négation de ridée du bien et du mal ; 2* la négation de la liberté morale. Chez lui, le bien et le mal ne sont que des rapports indifférents comme ceux du mouvement au repos. La liberté par laquelle nous nous son-

Iviij INTRODUCTION.

tons libre n'est rien que de purement imaginaire et de sophistique. La morale commune, la règle ordinaire de nos actions est sophistique. Aussi rien n'égale le mépris de Spinoza pour ces moralistes qui considèrent Thomme comme un empire dans un empire, rien que le dédain qu'il fait paraître partout pour ceux qui proposent un but à nos actions et une fin dernière à l'homme (1). Ai-je besoin de dire que Leibniz est tout à la fois un moraliste de cette école et un partisan décidé des causes finales ; de telle sorte que s'il eût fait une morale, il eût pris ses démonstrations précisément dans ce que Spinoza rejette et qu'il les eût poussées jusqu'à des conséquences scientifiques, en partant de ce qu'il dédaigne, je veux dire la lumière in^ terne innée, l'instinct exprimé par l'entendement et le désir de la fin dernière^

Veut-on apprendre à mépriser la morale, à dédaigner ce que tout homme respecte, à perdre le sens du bien et du mal, à honorer ce qui est méprisable, honteux même, lisez V Éthique. Ce sage idéal qu'elle nous présente comme le modèle des vertus raisonnables et le type de l'amour intellectuel^ reste dans son amour ce qu'il est dans sa raison: suspendu entre le matérialisme et l'idéalisme extrêmes. Son amour a deux surfaces^ et si

(1) « Hominem in naturâ velut imperium in imperio concipere videntur. »

INÎRODUGTION. lix

par Tune il prétend toucher Dieu^ par l'autre il touche le corps ; il se nourrit de ses affections et tneurt avec lui(l). Remarquez en effet que, s'il s'interdit le repentir et l'humilité comme ihdignes de la raison, le sage de Spinoza ne se défend en revanche rien de ce qui peut

Chatouiller de son cœur TorgueilleuseJaiblesse ;

Et stoïcien par l'orgueil, il ne Test point par labstinence (2). Il éprouve pour le corps une secrète préférence qui lui fait rechercher la joie et bannir la tristesse. Il ne comprend rien à la douleur, rien à répreuve, rien môme à cette pensée de la mort dont un vr^i sage a dit : Philosopher ^ c'est apprendre à mourir.

c< La chose du monde à laquelle un homme libre pense le moins^ répond Spinoza, c'est la mort. » Il ne cherche que le calme d'une vie reposée en soi, acquiescentia in se ipso. 11 est impossible de plus nettement accuser l'intervalle qui sépare Spinoza de Platon et la sagesse menteuse du vrai courage philosophique. Telle est la décadence de l'homme moral affaibli par cet amour et cette raison pan-

(1) Est enim hic amor junctus omnibus corporis affectionibus quibus omnibus fovetur^ prop. XVl, p. 5, Eth. Hune ergà Deum amorem [concludere possumus] quatenus ad corpus refeiiur non posse destrui nisi cum ipso corpore.

(2) Viri sapieutis est moderato cibo et potu se reficere et recreare» ut et odoribus, plantarum viventium amanitate, ornatu,

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