‹ Lettres et opuscules inédits (volume 2)Chapitre 37 sur 100 · DE M. L^ABBÉ F. DE LAMENNAIS · texte numérisé non relu

DE M. L^ABBÉ F. DE LAMENNAIS

que le profond respect avec lequel j^ai rhonneur d'être, monsieur le comte.

Votre très-humble et très-obéissant serviteur, L'abbé F. db Lamennais.

MjtUwe de M« l'abbé F. de I^anennals à II. le comte deHaUtre.

Paris, 18 mai 1820.

Monsieur le comte.

Vos lettres ne sont pas seulement une instruction pour moi, elles sont encore un encouragement; ainsi, chaque f(Ms que vous voulez bien me faire Thonneur de m'écrire, je vous dois une double reconnaissance. La vive impression que votre bel ouvrage avait faite sur certaines per^ sonnes commence à s'affaiblir. Il n'avait d'abord été question de rien moins que d'une censure. Je ne sais pas comment on s'y serait pris pour éviter, en la rédigeant, le scandale et le ridicule. 11 y avait, disait-on, dans votre livre, trois ou quatre hérésies au moins. On nommait des gens qui les avaient vues; mais l'embarras était de les retrouver : on n'en a pu venir à bout, et ce grand bruit a fini par un silence profond. Le bien que vous avez fait est umnense, il restera. On ne guérit pas certains préjugés dans certaines têtes; mais on empêche qu'ils passent dans d'autres tôles, et le temps, que rien ne supplée, rend à la vérité tous ses droits. Une des choses que j'admire le plus <lwis la conduite du saint-siége, c'est la patience avec la- <iuelle il attend : Patiens, quia œternus.

Ne doutez pas. Monsieur, que je ne rende compte de

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votre ouvrage; je ne manquerai certainement pas cette occasion d'être utile et de m'honorer. Il y aura bien quelque difficulté de la part de la censure; mais je m'en tirerai de manière ou d'autre. Ce qui me contrarie le plus, c'est qu'il faut que j'achève auparavant la préface de mon deuxième volume, dont il y aurait de Tinconvénient à retarder la publication. Cette préface doit être assez longue, et ma très-mauvaise santé me force quelquefois de cesser tout travail pendant des semaines entières. J'espère cependant être libre dans un mois ou un mois et demi. Je commencerai, comme vous le désiriez, par citer les éloges que vous faites du clergé français. Quant aux passages que je croirai susceptibles d'être moditiés pour Texpression, je les noterai à une seconde lecture, et j'userai de la permission que vous me donnez, avec tant d'indulgence, de vous soumettre mes observations. Elles seront, au reste, fort peu nombreuses. Je ne me rappelle en ce moment que d'un mot; vous dites, je crois, quelque part, Le concile déraisonna; cela peut être, mais il ne faudrait pas, ce me semble, le dire si crûment.

Je suis extrêmement touché de la peine que vous a causée l'insertion , dans le Défenseur^ de deux lettres excellentes écrites par vous à une dame russe, et destinées à rester secrètes. Vous avez assurément raison de vous plaindre. On ne dispose pas d'un nom tel que le vôtre sans y être auparavant bien autorisé. J'en ai parlé dans ce sens à messieurs du Défenseur, gens aussi honorables parleur caractère que distingués par le talent. Us ont été singulièrement peines d'avoir paru manquer d'égards, en cette occasion, pour un des hommes qu'ils respectent et qu'ils vénèrent le plus. La vérité est qu'ils n'ont eu que l'apparence d'un tort ; et je suis chargé, par eux, de vous otirir, avec Texprcssionde leurs regrets, toutes les excuses possibles. Un ecclésiastique eslimaljle leur remit un petit

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recueil imprimé à Rome, et où se trouvent vos deux let^ très. Ils ignoraient absolument qu'elles y fussent sans votre consentement. Cet ecclésiastique insista sur Tutilité de les répandre davantage, surtout en France, et leslettrei elles-mêmes parlaient encore beaucoup plus haut dans le même sens. Voilà les faits. Monsieur; s'ils justifient les personnes qui dirigent le Défenseur , ils ne diminuent point le regret qu'elles éprouvent de vous avoir, bien contre leur gré^ causé un moment d'ennui.

Vous connaissez sûrement les lettres du cardinal Litta sur les quatre articles. Il serait très-bon de les faire réimprimer avec des notes dans ce pays-ci. Si vos occupations vous permettaient de consacrer quelques instants à la rédact^n de ces notes, vous rendriez un grand service à notre pauvre Église de France. Je me chargerais volontiers des soins de l'impression, et l'auteur des notes resterait aussi inconnu qu'il voudrait l'être. Je vous supplie d^y penser. L'ouvrage du cardinal Litta a fait un bien réel. J'ai vu, depuis deux ans, beaucoup de prêtres en chercher des exemplaires ; mais il n'y en a plus. Il serait aisé de le répandre dans les séminaires, où on le lirait avec fruit. C'est des jeunes gens qu'il faut s^occuper. Il y a partout une tendance marquée vers les bonnes doctrines. Quel donmiage si, faute de soins, cet heureux germe ne se développait pas ! Il y a aujourd'hui quelque chose de trèsiavorable au bien. Les méchants n'ont plus de doctrines proprement dites; ils s'agitent, ils crient, mais ils n'enseignent pas; ils ont tout détruit, tout perdu, jusqu'à l'erreur même.

Quiconque, maintenant, veut avoir un principe, une idée, est contraint de venir la demander à la religion. Cela est admirable, et on le sentira bien mieux encore dans quelque temps.

Pardon,, Monsieur, de mon bavardage. J^abuse de votre temps en vrai Breton ; mais il y a un peu de votre faute, et vous portez la peine de votre indulgence. J'ai rhonneur d'êU'e, avec respect. Monsieur le comte. Votre très-humble et très-obéissant serviteur. L'abbé F. de Lamennais.

liettre de M. Pmbbé F. de liomemiaiB à M. le comte de llaistre.

SaiDt-Brieoc, s Janvier 1821.

Monsieur le comte.

J'ai fait part à M. Genoude de ce que vous m'avez fait l'honneur de me marquer relativement à votre grand ouvrage, et je ne doute pas qu'il ne se fasse un véritable plaisir d'en surveiller l'impression. Je voudrais qu'il pût paraître à peu de distance de celui qui s'imprime à Lyon ; car les livres sont comme les hommes, ils s'entr'aident, et il est avantageux d'agir sur beaucoup d'esprits à la fois. Je suis étonné que Rome ait eu tant de peine à comprendre vos magnifiques idées sur le pouvoir pontifical. J'ai vu en France des gens du monde, très-étrangers assurément à la théologie, les saisir parfaitement à une première lecture. Notre nation a, je l'oserai dire, cet avantage, que tout ce qui est naturel et vrai entre avec une facihté extrême dans les têtes. S'il m'était permis de juger les Romains par les livres qui nous viennent de lem* pays, j'aurais quelque penchant à croire qu'ils sont un peu en arrière de la société. On dirait, à les lire, que rien n'a changé dans le monde depuis un demi-siècle. Ils défendent la religion comme ils l'auraient défendue il y a quarante ans.

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Ils semblent toujours parler à des gens qui admettraient certaines bases générales, des principes et des faits, qui malheureusement sont bien loin aujourd^ui d'être admis. Aussi ce genre de preuves ne fait-il maintenant aucune impression sur les esprits, comme je suis tous les jours à même de le remarquer. Je connais même plusieurs personnes qui, de chrétiennes qu'elles étaient, sont devenues incrédules en lisant les apologies de la religion. Ce n'est pas que ces apologies ne soient certainement très-solides: elles étaient excellentes pour le temps où elles ont paru, lorsque tout était stable, et qu'il existait des idées universellement reçues; mais elles ne répondent pas, ou elles répondent mal, à la raison qui les interroge dans un autre état de société. Il ne faut pas qu^on s'y trompe à Rome : leur méthode traditionnelle, où tout se prouve par des faits et des autorités, est sans doute parfaite en soi, et Ton ne peut ni Ton ne doit l'abandonner; mais elle ne suffit pas, parce qu'on ne la comprend plus : et depuis que la raison s'est déclarée souveraine, il faut aller droit à elle, la saisir sur son trône, et la forcer, sous peine de mort, de se prosterner devant la raison de Dieu.

Je désirerais de tout mon cœur partager vos espérances sur l'avenir; mais je vous avoue que ma faible vue ne saurait apercevoir, dans ce monde qui se dissout, le germe d'une restauration complète et durable. Je cherche vainement à concevoir par quel moyen le genre humain pourrait guérir de la maladie dont il est atteint. Puissé-je me tromper ! mais je la crois mortelle. Remonter du fond de Terreur au sommet de la vérité, malgré les passions, malgré la science, malgré Timprimerie, cela me paraît contraire à tout ce que nous connaissons des lois qui régissent le monde moral. Le dirai-je? Il me semble que tout se prépare pour la grande et dernière catastrophe ; et peutêtre est-ce aux nations que s'applique le mut terrible de

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saint Paul : Impossibile est eos gui semel sunt illuminatif etcc Bursus renovari ad pœnitentiam. Cependant, plus les ténèbres iront s'épaississant^ plus la véritable lumière jettera d'éclat au milieu d'elles, in tenebris lucebit. L'état intérieur de l'Église deviendra chaque jour plus parfait, parce qu'il n'y aura plus de milieu entre la foi et le néant, de croyance entre la vertu et le crime, entre le bien et le mal, entre le ciel et l'enfer ; et déjà nous voyons com^ mencer cette séparation tranchante. Tout est extrême aujourd'hui; il n^y a plus de demeure mitoyenne, il n'y a plus de terre. Oh ! Monsieur, que le spectacle que nous avons sous les yeux est grand !

Je me propose d'aller à Paris vers la fin de ce mois. J'y verrai M. de Donald, et nous nous consolerons de bien des choses en parlant de vous. Si vous me faites l'honneur de m'écrire, veuillez m'adresser vos lettres chez M. de Saint Victor, rue du Cherche-Midi, n^ 15.

J'ai l'honneur d'être, avec le plus tendre respect. Monsieur le comte.

Votre très-humble et très-obéissant serviteur,

F. DE Lamennais.

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