LETTRE DU MARQUIS BENRI DE COSTA
ques expressions trop recherchées, qui ont échappé à votre trop grande facilité et abondance, et qui ôtent, selon moi, un peu de force au style. Votre amour- propre, cher ami, n'eût point été blessé de mes observations : on est trop au-dessus de Famour-propre quand on est capable de faire ce que vous avez fait. Mais nous eussions peut-être prévenu par là quelques sottes critiques ; tant de gens sont plus habiles à découvrir les petites taches qu'à sentir les grandes beautés 1
Votre œuvre a des beautés du premier genre et des morceaux d'un abandon sublime; l'idée d'appeler l'âme pure et céleste d'Eugène autour de la demeure de ses tristes parents, est ce que j*ai trouvé de plus touchant et de plus heureux. L'apostrophe à sa mère, en l'invitant à détourner ses yeux de ce rivage où nous avions vécu heureux pendant tant d'années, est d'un sentiment et d'une simplicité parfaite. Le portrait physique de la douce et chère créature est aussi un excellent morceau ; si j'avais cru que vous l'envisageassiez sous ce point de vue, je vous aurais fourni un trait de plus. Cet Eugène si modeste, si réservé en toutes choses, si peu tenté de se mettre en vue , prenait à la tète de la troupe la contenance la plus ferme et l'attitude la plus décidée. Ce n'était plus le même, et il avait alors l'air plus à sa place que la plupart des beatia: et des élégants.
Oh ! mon ami , quel homme aimable et heureux , quel sujet estimable, quel excellent officier il serait devenu ! Sans doute il est plus heureux; mais je suis bien à plaindre.
Je m'écrase toujours tant que je puis d'occupations de tête et de iatigues de corps. Je viens de passer six jours dans les plus hautes montagnes de la chaîne des Alpes maritimes. J'avais votre œuvre en poche, et je l'ai relue onze fois. Cette comparaison des patriarches exilés et voyageurs m'est revenue plusieurs fois, lorsque, accable de fatigue et de chaleur, je rencontrais une fontaine dans ces âpres solitudes, et que j'y cherchais quelques moments de repos. Oh ! si mon ange m'y fut apparu alors, comme j'aurais dit adieu au reste de la terre, pour demeurer avec lui dans ces déserts I