ALEXIS-LOUIS-EUGÈNE DE COSTA
LIBUTENAKT AU CORPS DES GRENADIERS ROYAUX DE S. H. LE ROI DE SARDAIGNE,
iSé au chAteau de Yillars, en Savoie, le I2 avril 1778; mort à Turin, le 21 mai 1794, d'une blessure reçue, le 27 avril précédent, à l*altaque du Col- Ardent.
Frutto scnil Id sqI f iovenil Sore.
Tà»so.
Madame^
Les véritables douleurs ne veulent point être distraites, mais il en est peu de ce genre; et lorsque de prétendus consolateurs portent aux douleurs vulgaires de simples distractions, ils sentent qu'elles veulent être amusées, et qu'elles n'ont pas besoin d'être consolées. C'est un commerce de procédés qui n'a rien de répréhensible, puisque tout le monde s'entend.
Mais s'il est peu de véritables douleurs , les véritables consolateurs sont encore plus rares. L'égoïsme et la légèreté fuient la maison du deuil : le crêpe funèbre effarouche Vhomme léger, la tristesse le fetigue;et si les lois d'une vaine décence l'amènent devant une victime du malheur, il vient la tourmenter avec son visage glacial, il vient lui défendre de pleurer pour se dispenser de pleurer lui-même; il ne lui permet point de montrer à découvert son cœur déchiré; il dit, sans le croire, qu'elle a besoin d'être dis-
traite, car il veut bien distraire, mais non pas consoler.
Ne vous effrayez point sur mes intentions, Madame, et ne craignez point que je consacre cet écrit à vous distraire. Votre ami connaît toute la profondeur de la plaie qui déchire votre cœur; il sent ce que vous sentez, il a recueilli vos larmes, vous avez vu couler les siennes. Pleurez, ah ! pleurez sans cesse Fange que le ciel vient de vous ravir. Au lieu de vous dire. Ne le pleurez plus , je veux vous dire pourquoi vous devez le pleurer encore. Je sais que la plaie de votre cœur saignera longtemps ; je sais que vous ne jouissez que de ce qui peut entretenir votre douleur; je sais que vous ne voulez pas être consolée , parce qu'il n'est plus. Laissez donc approcher de vous l'amitié compatissante, laissez-la poser une coiu*onne de cyprès sur Turne de votre fils. Comment pourriez-vous la repousser? elle ne veut que s'attrister avec vous.
Et tandis que je vous rappellerai ce que fut cet enfant extraordinaire, vous trouverez quelque douceur à penser que ce chef-d'œu\TC fut votre ouvrage et celui d'un époux (ligne de vous : ce noble orgueil vous est permis. Ne dites point que la nature avait tout fait; sans doute vous n'aviez point fait ce beau caractère, mais votre mérite fut de le deviner et (l'en favoriser le développement. Il faut beaucoup de sagesse et d'attention pour ne pas g^ner la croissance de la plante iunnaine par des soins mal entendus; pour écarter d'elle les plantes parasites et vénéneuses qui se hâtent de lui disputer les sucs de la terre et la rosée du ciel; pour ne pas la courber enfin, en cédant mal à propos à l'envie de la diriger.
1 Vut-élre qui» Teducation se réduit à cela. Comment se persuader, en elTet,(jue la nature se soit contredite au point (le rendre dillieile la chose du nionth' la plus nécessaire? Le bon sins, érlairé par la vertu, sulïit pour donner une exeolleute éduration. Ce (jui nous trompe sur ce point.
c'est que nous confondons deux éducations absolument différentes: Féducation morale et Péducation scientifique. La première seule est nécessaire, et celle-là doit être aisée. On ne peut nier, sans doute, Pimportance secondaire et les difficultés de la seconde ; mais lorsque le décorateur entre dans uù hôtel, Farchitecte s'est retiré. Croyez, Madame, que Phomme moral est formé plus tôt qu'on ne pense; et que faut-il pour le former? Éloigner Tenfant des mauvais exemples, c'est-à-dire du grand monde ; ramener doucement sa volonté lorsqu'elle s'écarte du pôle, et surtout bien agir devant lui.
C'est pour avoir voulu transposer cet ordre que de faux instituteurs ont fait tant de mal à la génération présente. Au lieu de laisser mûrir le caractère sous le toit paternel, au lieu de le comprimer dans la solitude pour lui donner du ressort, ils ont répandu l'enfance au dehors : ils ont voulu faire des savants avant de faire des hommes; ils ont tout fait pour l'orgueil, et rien pour la vertu ; ils ont présenté la morale comme une thèse, et non comme un code; ils ont fait mépriser la simplicité antique et l'éducation religieuse. Qu'en est-il arrivé? Vous le voyez.
Les traités sur l'éducation ont une grande influence sur ce siècle, qui croit si fort aux livres; mais, avant de lire aucune de ces doctes productions, ne faudrait-il pas se demander s'il peut y avoir un système général d'éducation? Celui de votre époux fut toujours de rendre Tenfance de ses fils heureuse; d'écarter d'eux, par tous les moyens possibles, toutes les petites tribulations de leur âge. Et maintenant il s'applaudit, dans sa douleur, d'avoir embelli tous les jours de son fils. « Ne perdez pas une occasion , • dit-il, pendant que vous influerez immédiatement sur a vos enfants, de leur procurer un plaisir, et de leur épar- « gner un dégoût ou un chagrin. Pour les rendre un peu a plus parfaits dans un âge où peut-être ils n'atteindront II. y
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« pas, ne courez pas le risque d'attrister leur enfance. » Je n^ai pas le courage d'examiner si ce système peut
être généralisé. On doit tenir pour le système de l'amour^
quand on a tout fait par l'amour. Si, dans la langue qui a produit le nom de votre fils,
Eugène signifie Bien-né, on pouvait dire justement à cet
enfant chéri ce qa'Ovide disait autrefois à son ami
Maximvs :
D*iin si beau nom ta remplis retendue (i).
Jamais, peut-être, un naturel plus heureux ne sortit des mains du (Créateur. Souvent je me suis demandé, avec terreur, s'il est donc possible qu'un méchant naisse d'un père et d'une mère vertueux? Il est impossible de répondre à cette question, qui touche à un mystère impénétrable; mais sur plusieurs questions il vaut mieux croire ce qui est bon, ce qui est utile, ce qui tend à nous rendre meilleurs et i\ nous élever, toutes les fois du moins que cette opinion n'est pas démontrée fausse. Croyons donc que la vertu se communique comme la vie et avec la vie; que nous pouvons en développer le germe dans nos entants par nos exemples, ou l'étouffer par une conduite opposée ; que la volonté ferme de propager le règne de la vertu a de plus grands effets qu'on ne le croit ordinairement. Croyons enfin que si Marc-Aurèle donna le jour à Cofn- 7node, et que si Caligula le reçut de Gcrmanicus, ce sont là des exceptions ou de simples difficultés qui disparaîtraient, si le gi*and voile était levé.
Vous fûtes un grand exemple , IMadame, que les vertus peuvent se communiquer. Portée par l'estime et par la tendresse dans les bras du meilleur des époux, vous jouîtes
(l| Maximet Çui tanti mcnsuram uuminis imphs,
OviD.
daplus grand bonheur que puisse goMer une femme raisonnable et sensible^ celui de poavoir s'honorer de son mari. Le caractère, les talents, la réputation de votre époux devinrent votre richesse, votre propriété, votre bonheur, et tous les liens à la fois vous attachèrent à lui.
Le Bien-né fut le premier fruit de cette union fortunée, et le premier réveil de laraison vous annonça d'abord tout ee que vous possédiez en lui. Aimer et connaître, c'est la véritable destinée de l'homme : bientôt vous vîtes avec transport que votre aimable Eugène était né pour la remplir tout entière. L'amour fut le premier sentiment qui l'avertit de son existence, et jamais une passion dure ou haineuse n'a pu habiter dans ce cœur, né pour aimer. A peine pouvait-il balbutier quelques mots, et déjà une conception hâtive lui fournissait des expressions heureuses qui présageaient une intelligence vigoureuse. On ne peut trop examiner ce signe, qui est le plus infaillible de tous, pour juger un enfant. Observez si, dans son discours, il laisse échapper de ces mots qui expriment des nuances délicates de la pensée ; observez encore si son discours est figuré, s'il sait revêtir sa pensée de formes palpables, et choisir ses métaphores avec justesse. Je n'ai point oubhé la joie de votre époux, un jour t^à^ Eugène ^ dans sa plus tendre enfance, se servit d'une de ces expressions qui loi parut d'un heureux augure. Le hasard, après une sécheresse extrême, avait dirigé la promenade sur une mare très-connue de l'enfant. Au lieu d'un amas d'eau , il ne trouve plus qu'un sol desséché et poudreux. Il s'arrête, avec tous les signes de l'étonnement. Son père, à qui rien n^chappait, saisit le sentiment de son fils et veut le mettre à profit : Que penses-tu, lui dit-il, que soit devenue effite éfflw ? L'enfant réfléchit un instant, puis montrant tout à coup sur son visage la joie d'une découvcrle : Je crou, dit-il, que le soleil l'a bue»