‹ Lettres et opuscules inédits (volume 2)Chapitre 71 sur 100 · PS. XLIV, II · texte numérisé non relu

PS. XLIV, II

Saint-Pétersbourg, 8(20) février 1810.

Madame^

En jetant les yeux sur la question que vous m'avez adressée le 29 janvier dernier, il est extrêmement flatteur pour moi de voir que Fécrit dont j'avais eu l'honneur de vous faire lecture a fait sur votre esprit toute ^impression que j'en attendais, puisque vous souscrivez pleinement, quoique tacitement, à la thèse soutenue dans cet écrit, où il s'agissait uniquement de prouver que la fameuse maxime qa'un honnête homme ne change jamais de religion, eut, dans le fait y un blasphème et une aht^urdité.

Vous souscrivez à cette proposition; mais vous demandez. Madame , si deux religions (la latine et la grecque) ne différant que sur deux points très-peu importants, on ne peut pas dire qu'il n'y a réellement point de schisme, et que nous ne différons que sur V idiome ?

Ceci particularise tout à fait la question. Je tiens pour accordée la thèse générale, qu'w» honnête homme doit changer de religion dès quil aperçoit la fausseté de la sienne et la vérité d'une autre. Toute la question se réduit donc à savoir si cette obligation tombe sur le grec comme sur tout autre dissident, et si la conscience ordonne dans tous les cas im changement public.

266 LETTRE JL UNE lUMB RUSSE,

La distinction des dogmes plus ou moins importants n'est pas nouvelle. Elle se présente naturellement à tout esprit conciliant tel que le vôtre. Madame, qui voudrait réunir ce qui est divrsé; ou à tout esprit alarmé, peut-être encore comme le vôtre, qui voudrait se tranquilliser ; ou enfin à tout esprit arrogant et obstiné, très-différent du vôtre, qui a l'étrange prétention de choisir les dogmes, et de se conduire d'après ses propres lumières.

Mais rÉglise mère, qui n^aime que les idées claires, a toujours répondu qu'elle savait fort bien ce que c'était qu'un dogme \Tai ou un dogme faux; mais que jamais elle ne comprendrait ce que c'était qu'un dogme important ou non important parmi les dogmes vrais, c'est-à-dire révélés*

Si l'empereur de Russie ordoimait, par exemple, que tout homme voulant se rendre de TAmirauté au couvent de Newski serait obligé de tenir la gauche des trtires de la perspective, sans jamais pouvoir passer ni dans l'aUée même ni dans la partie droite de la rue, il pourrait saas doute se trouver une tète fausse qui dirait : C*est mm ukase, je i avoue, mais il n'est pas important; ainsi je puis bien marcher à gauche. A quoi tout bon esprit répondndt : Mim ami, tu te trompes de deux façons : d'abordy comment saistu que cet ordre n'est pas important ^ et que l'empereur n'a pas eîi pour le publier des raisons qu'il nest pas obligé de te confier? (observation, pour le dire en passant, qui est péremptoire lorsqu'il s'agit d'une ordonnance dmne). D'ailleurs, s'il n'importe pas qu'on passe à droite au à gauche de la perspective, il importe infiniment que personne ne désobéisse à l'empereur , et surtout que personne ne mette en thèse qu'on a droit de désobéir lorsque l ordre n'est pas important; car chaque individu ayant leniéme droit, il ny aura plus de gouvernement m d'empire.

Je conviens donc, si vous voulez, qu'il importe peu, avant

SUR LÀ NATUtE BT LB9 IFPETS DU SCHISME. ^7

la décision, qu'on croie que le Saint-Esprit procède du Père et du FilSy ou du Père par le Fils,- mais il importe infiniment qu'aucun particulier n'ait droit de dogmatiser de son chef, et qu'il soit obligé de se soumettre dès que Fautorité a parlé; autrement, il n'y a plus d'unité ni d'ÉgHse.

Sous ce point de vue, TÉglise grecque est aussi séparée de nous que TÉglise protestante; car si le gouverneur d^Astracan ou de Saratoff se sépare de l'unité russe, et qu'il ait la force de se soutenir dans son indépendance, il importe peu qu'il retienne la langue de l'empire, plusieurs ou même toutes les lois de l'empire : il ne sera pas moins étranger kV empire russe, qui est l'unité politique, comme l'empire catholique est l'unité religieuse.

L'Église catholique ne met en avant aucune prétention extraordinaire; elle ne demande que ce qui est accordé à toute association quelconque, depuis la plus petite corporation de village jusqu'au gouvernement du plus grand peuple. Que dix à douze dames s'assemblent pour faire la charité ou visiter des malades, la première chose qu'elles feront sera de créer une prieure ; et c'est encore une vérité à la portée de l'homme le plus borné, que plus la société est nombreuse, plus le gouvernement est nécessaire, et plus il doit être fort et unique; de manière que tout grand pays est nécessairement monarchique : pourquoi donc l'Église catholique (ç'çst-à-dire universelle) seraitcUe exempte de cette loi générale ou naturelle ? Son titre seul nécessite la monarchie, à moins qu'on ne veuille que, pour la moindre question de discipline, il faille consulter ou même assembler les évêques de Rome, de Mexico, de Québec et de Moscou.

Aussi, les paroles par lesquelles Dieu a établi la monar^ chie dans son Église sont si claires, que lui-même n'a pu parler plus clair.

S'il était permis d'établir des degrés d'importance parmi

les choses d'institution divine, Replacerais la hiérarchie avant le dogme y tant elle est indispensable au maintien de la foi. On peut ici invoquer en faveur de la théorie une expérience lumineuse qui brille depuis trois siècles aux yeux, de l'Europe entière : je veux parler de TÉglise anglicane^ qui a conservé une dignité et une force absolument étrangères à toutes les autres Églises réformées, uniquement parce que le bon sens anglais a conser\'é la hiérarchie; sur quoi, pour le dire en passant, on a adressé à cette ËgUse un argument que je crois sans réplique : Si vous croyez (lui a-t-on dit) la hiérarchie nécessaire pour maintenir l'unité dans l'Église anglicane, gui n'est qu'un point, comment ne le serait-elle pas pour maintenir l'unité dans l'Église universelle ? Je ne crois pas qu'un Anglais puisse répondre rien qui satisfasse sa conscience.

Pour juger sainement du schisme , il faut TexamineF avant sa naissance ^ car, dès qu'il est né, son père, qui est l'orgueil, ne veut plus convenir de l'illégitimité de son fils.

Supposons le christianisme étabU dans tout l'univers sans aucune forme administrative, et qu'il s'agisse de lui en donner une : que diraient les hommes sages chargés de ce grand œuvre? Ils diraient tous de même, soit quils fussent deux ou cent mille : C'est un gouvernement comme un autre : il faut le remettre à tous, à quelques-uns ou à un seul. La première forme est impossible, il faut donc nous décider entre les deux dernières. Et si Ton s'entendait tous pour une monarchie tempérée par les lois fondamentales et par les coutumes, avec des états généraux pour les grandes occasions, composée d'un souverain qui serait le pape, d'une noblesse formée par le corps épiscopal, et d'un tiers état représenté par les docteurs et par les ministres du second ordre, il n'y a personne qui ne dût applaudir à ce plan. Or, c'est précisément celui qui s'est

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