TROISIÈME LETTRE
a devait pas durer plus qu'elle. Le mariage est un état « honorable^ permis aux ministres de TÉvangile et même a aux évêques de l'Église anglicane. La loi du célibat au- « rait privé les universités anglaises de Newton et de a Whiston, s'ils avaient été mariés^ etc., etc. » Enfin, il y avait mille raisons à dire ; mais lorsque Taffaire fut portée à la Chambre des pairs, le chancelier se leva, et dit : a Milords, si vous étiez capables d'adopter le bill qu'on (( vous propose, vous ne mériteriez pas qu'aucun Anglais « dépensât un schelling pour son pays. Les fondateurs ont « proposé le célibat comme condition indispensable; ils a avaient leurs raisons. 11 fallait y penser alors. L'État acff cepta leurs dons : personne n'a le droit d'en changer les a conditions. »
La proposition n'obtint pas une seule voix. Aussi, l'un des coryphées de l'impiété moderne s'est plaint de ce que la disciplina primitive des universités anglaises ait été adaptée à l'éducation des prêtres et des moines, et que r administration soit encore entre les mains du clergé, classe d'hommes dont les manières ne se rapprochent pas de celles du monde actuel (c'est grand dommage!], et
DONT LA VaAIE LUMIERE DE LA PHILOSOPHIE ▲ SEULEMENT
ÉBLOUI LES YEUX. (Mémoircs de Gibbon, chap. v.)
Voilà pourquoi sans doute les Anglais, qui sont tous, sans exception, élevés dans ces université, ont Tesprit si étroit et si peu propre aux sciences ! ! !
L'autre exemple n'est pas moins frappant; c'est celui de la France. Une phalange d'enragés ayant détruit tout ce qui existait, il a fallu tout reconstruire, et surtout le grand édifice de l'éducation publique. Or, en dépit de toutes les théories modernes, le bon sens et l'expérience ont ramené la loi du célibat (1). Je ne crois pas cependant
(1) Od sait qae, par an article da décret coDiUtatif de lUnifersité, JHêr poléon astreignait ks professeurs au célibat
SUR l'Éducation publique bn Russie. 309
que le souverain qui vient de la sanctionner ait jamais fait preuve de superstition et de vieux préjugés.
Les nations sont infaillibles lorsqu'elles sont d'acord. Pourquoi les plus illustres et les plus anciennement savantes se sont-elles accordées à confier l'éducation de la jeunesse à des célibataires ? On dira : Cest Vivfluence sacerdotale. Rien n'est plus faux. Car partout où les prêtres sont mariés, on leur a refusé cette même confiance. Ce n^est donc point le sacerdoce seul, c'est le célibat qui l'a déterminée; et c'est une double démonstration à laquelle il n'y a rien à répondre.
Je ne prétends pas du tout, Monsieur le comte, changer les idées d'une nation et proposer des choses impraticables ; mais je pose les principes et je cite les exemples. Ce sera ensuite aux hommes d'État qui connaissent les hommes et les choses, de prendre les précautions qu'ils jugeront convenables pour approcher du but comme ils pourront et autant qu'ils pourront.
Je me borne à vous assurer que, si Pon ne prend pas les mesures les plus sérieuses pour s'assurer de la moralité des professeurs, pour exclure les mauvais livres, et pour rendre impossible dans les lycées toute communication extérieure, ces maisons ne tarderont pas à être diffamées dans l'opinion, comme des écoles de corruption et de mauvaises mœurs.
Je crois devoir ajouter ici quelques réflexions, qui ont échappé à ma plume dans les lettres précédentes, sur les châtiments et les récompenses.
Le plan propose des prix et des récompenses chaque quatre mois, pour les élèves qui se seront le plus distingués C^est trop, sans le moindre doute. Les prix n'ont point de prix, s'ils ne sont pas attendus. Qu'on en donne donc davantage, si l'on veut, mais qu'on ne les donne qu'à la fin de l'année, en public, avec une très-grande modéra-
310 TROISIÈMB LRTTRB
tion quant au nombre; car si chacun a le sien^ ce ne t plus qu'une farce ridicule.
Qu'il y ait, après les examens, une cérémonie où le public soit admis, et que les prix soient distribués par la main d'un grand personnage de l^tat. Qu'on y lise publiquement la liste des élèves, dans l'ordre où ils ont été avancés d'une classe à l'autre. Voilà tout à la fois la récompense et le châtiment le plus juste et le plus naturel. Chacun s'entend nommer : les parents l'entendent de même. La justice est faite.
Dans la plupart des grandes villes de France, les premiers de chaque classe étaient présentés solennellement, à la fin du cours annuel, aux premières dignités du lieu. On les conduisait chez le gouverneur de la province, chez le premier président, etc. Rien, ce me semble, ne s'opposerait ici à l'adoption d'un pareil usage.
On pourrait encore tirer grand parti des crot> qui étaient en usage parmi nous. La Russie attache un grand prix aux décorations extérieures : ce sentiment est naturel et raisonnable ; on peut en tirer grand parti.
Qu'il y ait, par exemple, deux ou trois ertnx, et qu'on les accorde chaque quinze jours, ou chaque mois, aux trois élèves qui se seront distingués durant cet intervalle par une conduite plus régulière, une étude plus assidue et des compositions plus marquantes. A la fin du terme, elles seront toutes déposées sur la table du professeur pour un nouveau concours. Ceux qui ont vu cette institution se rappellent encore les palpitations qui précédaient chaque distribution.
On donnerait à ces croix une forme nationale, comme celle de la croix de Sainte-Anne ou de Saint- Wladimir ; elles seront de simple métal (or ou argent), pour éviter toute équivoque, et porteront la devise Lycée impérial ou toute autre. Le jeune homme qui en serait décoré ne
SUU l'éducation PUBUQUB BN RUSSIE. 311
la porterait pas seulement dans la maison d'institution^ mais chez ses parents^ lorsqu'il aurait la permission de les Yoir; et en public mème^ si quelque fête ou spectacle solennel les y appelait.
A la fin du cours^ les trois premiers nommés dans la liste et honorés du prix conserveraient cette distinction jusqu'au renouyellement du cours suivant.
Je suis fort trompé si ces décorations ne produisent pas de grands efforts et de grands succès.
Je désire de tout mon cœur^ Monsieur le comte^ que ces réflexions soient de votre goût. Je vous les présente sans prétention, bien persuadé que les circonstances s'opposent aux meilleures vues, et que Thomme d'État doit transiger avec elles. La proposition est à moi^ mais le choix est à vous : il me suffit dJe n'avoir rien proposé d'idéal, et d'avoir constamment marché appuyé sur l'expérience et le consentement universel des natioûs.
Je suis, etc.
Le comte Joseph de Maistab.
36 Juin I8ia
Monsieur le comte,
Une de ces bizarreries qui distinguent le dix-huitième siècle ayant fixé en Russie un ordre Cameux, exclu des pays cathoUques, où il était particulièrement dévoué à l'éducation de la jeunesse, je croirais n'avoir rempli qu'à demi la tâche que je me suis imposée, si, dans une suite de lettres où j'ai eu l'honneur de vous entretenir de Tédu-
312 quàtrièkb lettbb
cation publique, je n'en consacrais pas une ou deux à vous parler des Jésuites.
On peut dire de cet ordre, en ne se rapportant qu'à votre pays : Beaucoup en ont parlé y mais peu Vont bien connu. Quoique je fasse profession de lui être fort attaché, il me semble cependant que je puis éviter Tombre même de la crainte d'être trompé par mon attachement, et suspect à votre sagacité; car il y a un moyen infaillible déjuger un ordre comme un particulier : c*€st de remarquer par gui il est aimé et par qui il est haï; et ce moyen est celui dont je vais me servir.
En observant ici que cet ordre peut s'honorer de dixsept approbations du saint-siége et de celle d'un concile général, je ne ferais peut-être pas autant d'effet que si j'écrivais dans un pays catholique. Partout cependant une telle approbation vaut quelque chose ; mais je veux particulièrement chercher des témoignages qui ne puissent être suspects d'aucune manière.
Le siècle qui vient de finir a proclamé Bacon le restaurâleur des sciences, mais lui-même accordait expressément ce titre à Tordre des Jésuites. C'est lui qui a dit : « L'éducation de la jeunesse, cette noble partie de la disci- « pline antique, a été ranimée de nos jours et comme rapct pelée de l'exil par les Jésuites, dont l'habileté et les ta- 0 lents sont tels, qu'en pensant à eux je me ressouviens de a ce qui fut dit jadis au Persan Phamabaze par le roi grec a Agésilas : Étant ce que vous êtes, que n*étes-vous des « nôtres ! »
11 ajoute : « Pour arriver à un bon système d'éducation, « le chemin serait court; il suffit de dire ; Consultez (( les écoles des Jésuites, jamais on n'a inventé rien de « mieux (1). »
(I) Quœ nobilissima part prisce discipUnœ revocata ett aliquatenus,
SUB L^ÉDUCÀTION PUBLIQUl BN BUSSIE. 313
Grotius, autre protestant fameux, dit que a les Jésuites exerçaient une grande puissance sur Popinion, à cause de la sainteté de leur vie, et du parfait désintéressement avec lequel ils instruisaient la jeunesse dans les sciences et dans la religion (1).»
Henri IV, à peine monté sur le trône, se hâta de les rétablir, et choisit une direction parmi eux.
Richelieu a écrit, dans son testament, qu'»7 ne connaissait rien de plus parfait que Vinstitut de cette Société, et que tous les souverains pourraient en faire leur élude et leur instruction.
Descartes, élevé par eux, n'en parlait jamais qu'avec estime (2).
On sait de quelle confiance les honora Louis XIV, et quel rôle ils jouèrent dans ce siècle fameux. Le duc de Saint-Simon, ennemi personnel des Jésuites, avoue cependant, dans le chapitre qu'il a fait sur eux dans ses Mémoires, qu'i75 avaient un extrême talent pour former les jeu» nés gens à la probité et à C amour des sciences.
Or, tout est contenu dans ces deux points; car lorsque rhomme est honnête et savant, que lui manque-t-il?
Le grand Condé fit profession toute sa vie d'une sincère amitié pour eux, et il leur fit en mourant le présentie plus honorable : il leur légua son cœur et son fils (3).
quasi posHiminio^ in Jesuitarum collegiis^ quorum quum intueor industriam solèrtiamque tam in doctrina excolenda qttam in moribus efforman dis, illud occurrit Aycsilai de Pharnabazo : « Talis quum sis, ulinam nos ter esses!.,, »
Ad pœdagogiam quod attinet brevissimum foret dictu, «< Consulc scholas Jesuitarum^» uihil enim quod in usu venit his melius, Baco., de Au^m. scient., iib. I, vers, init., et iib. Vf, id.)
(î) Crotii Ann. belg., p. 194, cité dans le livre allemand Intitule Dcr Triumph der Philosophie im achtzehntem jahrhundert; Ccrmanlown, in-8*, I. !•', p. 412.
(2, Malebranche, Rcch. de ta vérité^ liv. III, c. fl, n*4.
(3) V. Toraison funèbre de ce prince par le P. Bourdaloue.
314 QVATRitHE ÛTTAB
Frédéric II est encore un téniotn irréprochable sur cet article. En sa qualité de philosophe etd'enneim déclaré du christianisme, il ne dédaigna pas de faire chorus avec la secte; et il écrivait à Voltaire, au moment de la suppression des Jésuites : Nous venons de remporter un grand avantage (1).
Mais lorsqu'il fut question de les détruire dans ses propres États, alors le souverain éclipsa le philosophe. U ne dit plus. Nous; il écrivait au contraire : Je ne connais pas de meilleurs prêtres. H disait à ce même Voltaire : Récor^ ciliez'vous avec un ordre qui a porté, et qui, le siècle passé, a fourni à la France des hommes du plus grand génie, — Il ajoutait : Ganganelli me laisse nos chers Jésuites. J'en conserverai la précieuse graine, pour en fournir à ceux qui voudraient cultiver chez eux cette plante si rare(^).
Enfin, il fallut lui faire, de Paris, une violence formelle pour obtenir de lui qu'il publiât la bulle de suppression dans ses États.
Catherine II, esprit élevé et plein d'idées souveraines, suivit cet exemple et le surpassa.
Paul I*', que personne n'accusera de n'avoir pas connu ses droits, persista dans les mêmes vues, sans que jamais les suggestions les plus habiles aient pu lui donner de l'ombrage contre les Jésuites.
Les Jésuites, dit le général Dumouriez, avaient le grand art d'élever rame de leurs disciples par l*amour-/^ropre, et d'inspirer le courage, le désintéressement et le sacrifice de soi-même (3). Ce n'est pas peu, comme on voit.
(1) Le roi de Prusse à Voltaire; Œuvres de ce dernier, t LXXXVI, édiL de Kehl, p. 348.
(2) Le roi de Prusse à Vollalre; OEuvres de ce dernier, t. LXXXVI, 18 do- \enjl)re 1777, p. 286.
(3} Méoioires du général Dumouriez; Hambourg, 1795, L I, p. 16. Gel
SUR l'éducation PUBUQUB BN RUSSIE. 315
Mais rien n'est aussi curieux que le témoignage de Lalande, n ne tarissait pas sur Téloge des Jésuites ; il reprochait à leurs ennemis d'avoir détruit une société qui présentait la plus étonnante réunion gi^on ait jamais tme des sciences et de la vertu. Il ajoute : Carvalho (Pombal) et Choiseul ont détruit le plus bel ouvrage des hommes, dont aucun établissement sublunaire n^ approchera jamais, Vobjet étemel de mon admiration^ de ma reconnaissance et de mes regrets. Il finit par dire qu't7 avait eu jadis l'envie d^ entrer dans cet ordre, et quHl regrettait toujours de n^ avoir pas suivi une vocation qu'il devait à t innocence et au goût de i' étude (1).
Si Ton ajoute à ces témoignages si désintéressés celui de tant d'hommes éminents en sainteté et en science, tels que saint François de Sales, Fénelon, etc., etc., qui ont particulièrement aimé et chéri cet ordre ; si Pon se rappelle que le clergé de France, assemblé en 1762, disait au roi Louis XV : Sire, défendez les Jésuites comme vous défendriez l'Église catholique! il semble que rien ne manque à cette société pour lui concilier l'estime et la confiance d'un gouvernement étranger même à cette Église.
On peut cependant ajouter à cette recommandation en citant ceux qui ont honoré les Jésuites de leur haine; car Ton ne trouvera pas un ennemi de TÉglise et de TÉtat, un seul révolutionnaire, un seul illuminé, en un mot, un seul ennemi du système européen, qui ne le soit aussi de ces religieux.
homme, alors plein d'Idées philosophiques et révolutionnaires, ajoale à l'éloge que lui arrache la vérité ces mots, par C amour-propre. U faut bien lui passer cette petite consolation.
(I) Voyez la lettre de Lalande, dans le Jawmai rfe-î Débats^ \b pluviôse an vni (3 février 179»), et le livre cité à la page 334 : JJer Triumph, efr., t I, p. 460.
O's témoignages, de la part d*un homme qui s'était déclaré ofJlcielUmeut chef des athées, sont ce qu'on peut imaginer de plus curieMi.
316 QUATRIÈME LBTTBI
Calvin écrivait à son ami de Bèze, il y a trois siècles : Quant aux Jésuites, qui s^ opposent parCiculièrement à nous, il faut les tuer; ou si cela ne peut se faire commo^ dément, il faut les chasser, ou au moins les accabler à force de mensonges et de calomnies.
Dès lors, rien n^a changé. L^un des plus fameux disciples de Calvin, d'autant plus dangereux qu'il était masqué, disait, dans le siècle suivant :
« // n'y a rien de plus essentiel que de ruiner le crédit des Jésuites; en les ruinant on ruine RomCj et si Rome est perdue, la religion se réforme d'elle-même (1).»
Et, de nos jours, Rabaud de Saint-Étienne , ministre protestant, et Tun des membres les plus fanatiques de rassemblée qui a bouleversé la France et ensuite le monde, a rendu, sur cet article, un témoignage non moins curieux. En parcourant les causes qui amenèrent et facilitèrent celte funeste révolution, il compte parmi les plus décisives la destruction des Jésuites. Il dit : Les ennemis les plus violents et les plus habiles de la liberté d'écrire, les Jrsuiles^ avaient disparu, et personne depuis n'osa déployer le même despotisme et la même persévérance i2).
Tous les observateurs, au reste, demeurent d'accord que la révolution de l'Europe, qu'on appelle encore révolution française , était impossible sans la destruction préliminaire des Jésuites.
Cet éloge est grand sans doute, et cependant on peut y ajouter encore, puisque l'auteur protestant d'une histoire ecclésiastique, écrite de nos jours, avec tous les préjugés de sa secte, avoue expressément que, si les
r 1} LeUre de Fra Paolo Snrpi (qu*on a sijusleinent nommé catholique en gros et profntfant en détail), <lu 5 juillet 1619, cilée dans sa vie écrite par le Courruyer, et placée a la télé de la traduction du concile de Trente.
{2) Précis historique de la Révolution française, lo-12, 1792; liv. I, p. 17
318 QUÀTHlfcai LETTIB
OU d'éducation, je tâche toujours de chercher mes autorités parmi des hommes au-dessus de tout soupçon ^ comme ayant été agités par des préjugés diamétralement contraires.
Je sais bien y disait donc ce fameux personnage^ auquel il n'a manqué que d'avoir été élevé et dirigé par ces mêmes hommes^ je sais bien qu'Os ont cabale et qu'ils se sont mêlés d'affaires; mais c'est la faute dt fouvernement. Pourquoi l'ort-il souffert? Je ne m'en prends pas au père le Tellier, mais à Louis XIV {!)•
Cette observation seule est péremptoire. S'il plaisait à un souverain de faire gouverner son royaume par les officiers de sa garde^ il serait bien le maître. Les ofôciers seraient sans doute tenus d'obéir; et s'il leur arrivait de se laisser séduire par l'exercice de la puissance et d'en abuser quelquefois, il leur arriverait ce qui est arrivé, ce qui arrive et ce qui arrivera à tous les hommes. Faudrait-il dire ensuite : Les officiers de la garde ont cabale, ils se sont mêlés d'affaires ; il faut supprimer la garde? Rien ne serait plus extravagant; car il faudrait prouver d'abord que d'autres auraient mieux fait, ce qui ne sertit pas aisé, et ensuite on devrait dire comme Frédéric II : Cest la faute du gouvernement. Pourquoi Va-t-il souffert ? Je ne m'en prends point aux officiers de la garde, mais au souverain.
Les Jésuites sont engagés par leurs vœux à élever gratuitement la jeunesse dans la religion et dans les sciences, et à civiliser les nations sauvages, sous le bon plaisir des deux puissances temporelle et spirituelle. Cette tâche est assez noble, et ils sont assez occupés dans ce monde. S'il pliiît aux souverains de les tirer de leur solitude à certai-
(I Frédéric II à Vo!< lin', dans la lettre citée plus haut, da 18 novembr«i OEuvrci de Voltaire^ t. LXXX, p. 2h8.
SUK l'éducation PtTBLIQUK XN RUSSIE. 3!9
nés époques et de les consulter sur quelques objets^ encore une fois les rois sont les maîtres, et les JésuHes doivent répondre de leur mieux à cette confiance^ comme tous autres sujets qui seraient dans le même cas.
Les souverains pensent-ils, au contraire, qu'il y ait du danger à se servir, dans aucune occasion, du ministère et des connaissances de ces hommes habiles (ce qui serait encore assez difficile à prouver) , il n'y a qu'à les laisser chez eux, à leurs fonctions ordinaires.
Voilà à quoi se réduit ce grand épouyantûl des Jésuites mêlés dans les affaires.
Mais il y a une autre observation à faire, que tous trouverez peut-être. Monsieur le comte, encore plus importante et plus décisive que la précédente.
2*^ Deux sectes n'ont ( essé d'agiter l'Europe depuis le seizième siècle : les calvinistes ^ et leurs cousins les jansénistes (l), et les Jésuites leur ont résisté avec une force et une persévérance qui tiennent du prodige. Ces sectaires, toujours intriguant dans l'Ëtat et se mêlant à PÉtat pour le renverser, s'appelaient eux-mêmes l'État, et faisaient croire à l'État, ensorcelé par leurs manœuvres, qu'on Tattaquait en les attaquant. Je n'en veux pas d'autre preuve que ie témoignage de ce même duc de Saint-Simon que j'ai cité plus haut, car j'aime toujours choisir mes témoignages parmi les ennemis les plus déclarés de la so ieté.
Après l'éloge qu'il en fait très-justement, et que j'ai cité, il ajoute qu'ils se montraient trop passionnés contre les caivinistes et les jansénistes. ( Mémoires du duc de . Saint-Simon, ibid.)
C'est reprocher au chien son aversion pour le loup. Ce
(1^ Les raisonneurs de jansëoistes,
Et It'uu cou&ins les calviuisles, etc.
Voltaire ^£uvre5,Deux-Ponls, i79l, iD-l2, t. XVI; Poésies mêlées, n* ISS, p. 160.
3M QUÀTHltHB LETTRE
n'est pas parce que les rois de Fi*ance ont trop cru les Jésuites, c'est parce qu'ils ne les ont pas assez crus, qu'ils ont perdu le plus beau royaume après celui du ciel (i). La destruction de cet ordre a livré l'ancienne France aux bêtes féroces qui Pont dévorée. Fidèle à la maxime que j'ai adoptée de citer toujours le moins possible ce qu'on appelle aujourd'hui /e5 dévots, c'est-à-dire tous les hommes sages, religieux et sujets fidèles, c'est encore Voltaire que j'appelle en témoignage sur ce point. La conscience est une espèce de torture qui extorque la vérité aux malfaiteurs Vous ne serez pas fâché , Monsieur le comte, que je voiï fasse lire les vers qui lui échappèrent à l'époque de la des tniction des Jésuites. Les voici :
Les renards et les loups furent longtemps en guerre ; Nos moutons respiraient : nos bergers diligents Ont chassé par arrêt les renards de nos champs.
Les loups vont désoler la terre.
ISos bergers semblent^ entre nous,
Vn peu d'acccord avec tes loups (2).
De la part d'un homme tel que Voltaire, c'est une injure modeste que celle de renards , et les Jésuites doivent remercier. Cette politesse, au reste, lui fait dire une absurdité palpable ; car qui a jamais entendu dire que les renards se battent avec les loups, ou qu'ils dévorent les moutons? Il aurait dit sans doute les lions ou les tigres, au lieu de renards, si sa conscience ne l'avait pas forcé de s'avouer à lui-même que l'État n'avait rien à craindre des Jésuites, et que tout le danger venait de leurs ennemis.
Maintenant que les prétendus bergers, c'est-à-<iire les parlements gangrenés de philosophisme et de jansénisme,
il) Si quando te Deus ad sttwn regnurtif quodsolum iuo meliusest^vo' caverit, etc. (Grolins, dans l'épltre dédlcatolre de ton Traité du droit de li guerre et de la paix, au roi de France Louis XIH.)
{%) Œuvres de Voltaire, t cité, n» ie«, p. 160.
33t QUATRlIOB Limi
sente deê eritUurês hvmainei iom liberté, des doçmes sans raison, wiefoi ssms motifs, et un Dieu sans miséri" cordé (i). »
A la suite de cette définition^ qui ne pèche pas par Tobscurité^ je vous citerai Voltaire ( car c'est toujours mon héros) : c Le calvinisme^ dit-il^ devait nécessairement enfanter des guerres civiles, et ébranler les fondements des États... Il fallait qu'un des deux partis périt par r autre... Partout oii l'école du calvinisme dominera, les gouvernements seront renversés (S). »
Je vous citerai un ministre genevois^ qui écrivait en 4797^ sous le voile de Tanonyme (néanmoins assez transparent) : a Oui, ce sont les réformateurs qui, en sonnant le tocsin sur le pape et sur Borne..., et en tournant les esprits des hommes vers la discussion des dogmes religieux, les ont préparés à discuter les principes de la souveraineté^ et ont sapé, de la même main, le trône et l'autel (3). »
Je vous citerai de très-estimables journalistes anglais qui écrivaient^ il n'y a que sept ans : a Le calvinisme est ce qu'on peut imaginer de plus absurde et déplus impie.,. Les dogmes de Calvin , envisagés dans leur vrai point de vue, présentent une masse st révoltante d'impiétés, deblasphèmes, de contradictions et de cruautés qu'ils ne peuvent manquer d'inspirer Vhorreur et le mépris à tout homme qui a conservé quelques sentiments de respect pour l'Être suprême, quelque mouvement de bienveill<mce pour ses
(1) j4 religiottt system consisiing of human créatures withottt librrty, âoctritifs wilhoul sensé, failh wilhout reason^ and a God without mernf, (Jorliii dans V Anti-Jacobin, juillet l.soa, ii* 61, p. 231. Ce miobire écri%MC vers le milieu du siècle dernier.)
(2) Siècle de Louis A//', cliap. XXXIII, el Siècle de Louis XF'.
(3) De la nécessilé d'un culte religieux^ par M. *'• (de Genève), Id-8*, 1797. CoDClusiOD.
SDR L'ÉDDCATKMf FUBUQOS EN RUSSIE. 323
semblables, guelgitet lueurs de raison et de sens ecm^ mun (1). D
Je vous citerai un professeur de théologie anglican^ qui disait^ dans un sermon prêché en 1795 devant l'Université de Cambridge :
« Je crains fort que les États protestants niaient sur cet article plus de reproches à se faire qu'ils ne le croient peut-être; car toutes les productions impies et la plupart des immorales, qui ont servi si puissamment à produire l'apostasie de nos jours, ont été composées et imprimées dans des pays protestants (2). »
£t je finirai par le détestable Gondorcet^ qui n'a pas fait difficulté d'avouer que le calvinisme ne fut en quelque sorte que la préface de la révolution politique^ et que les peuples, éclairés sur les usurpations des papes, devaient bientôt chercher à l'être svr les usurpations des rois (2).
Après des citations aussi décisives et toutes demandées à nos ennemis^ il me sera bien permis de vous faire entendre la voix du plus grand de nos théologiens^ de l'homme du monde^ peutr-étre^ qui a su le plus de choseb^ le père Pétau :
a Le caractère distinctif, dit-il, de cette secte, née pour la ruine des rois et des États, est de haïr toute espèce de souveraineté (3). »
Vous croirez peut-être, Monsieur le comte, que je sors de mon sujet, et qu'il ne s'agit nullement de juger cette secte ; mais je puis avoir l'hoaneur de vous assurer qu'au
(1) Anti-Jacobin^ review and magcuine. Mai 1803, n« 59, p. 4 et 18.
(2) A sermon preached before the Vnivenity of Cambridge , on ihe 2th of mai 1795, by John Mainwaring, pro/ess. in divin. (Daus le Crittc review^ août 179S, p. 4oa)
(3) Condorcet, Esquisse d'un tableau des progrès de l'esprit humain^ io-8, p. 311.
H) Dion* Petavii Dognu theol., io-fol., Anvers, 1700; t. IV, de Hierar chia, p. 2.
SUR L^tDUCATIOlf FUBUQI7I BN RUSSIE. 3t7
« On peut donc excuser jusqu'à un certain point ceuK a qui firent le procès à Charles I*% et qui i^envoyèrent à « réchafaud (1).
et Les princes sont communément les plus grands fous K et les plus fieffés coquins de la terre. On ne saurait en X attendre rien de bon. Ils ne sont dan» ce monde que les a bourreaux de Dieu, qui s^en sert pour nous ehéiier, « Puisqu'on punit les voleurs par la prison y les meura triers par Tépée^ les hérétiques par le feu, pourquoi n^ema ploierions-nous pas les mêmes armes contre les apôtres a de la corruption... contre ces pustules de iaSodome a romaine? Pourquoi ne tremperions-nous pas nos mains a dans leur sang?... Il n*y a plus d'autre remède à ema ployer que d'attaquer par la force l'Empereur, les rois a et les princes (2).
a Être prince, et n'être pas un brigand, est une diose (c presque impossible (3).
c( Le meilleur gouvernement, le seul solide, est le répu- « blicain. Celui qui n'est pas représentatif n'est qu'une ty- €rannie (4).
a Cette doctrme politique est celle de tous nos doc- « teurs (5).
a Quant à la religion , c'est une question d'abord de
f I) A Letter to a Nobleman containing consiâerationt on the laws relatives to dissenterSyCic^ hy a Layman; London, Cadell, 1790, in-S. N. B, L'auteur est UD homme d'Ëtat qui avait rempli de graodes piaces. (Londoo Refiew. Juin 1790.)
(^ Luther, Opp,laLM'i^*\ t H, fol. 181, 182, «0.
(3) Principem etae» et non eue laironenit vix est possibile. Proverbe da même LAilhf r. Voy. le Triomphe de la philosophie^ etc., 1. 1*% p. 52.
(4 1 Kant, Euai philosophique sur un projet de paix perpétuelle, cité par Masson (Mém, secrets sur la Russie^ t. III, p. 35G).
(6) li faut avouer que la plupyl des auteurs de la religion réformée qui ont fait en Allemagne des systèmes de la science politique, ont suivi lea principes de Buchanan, de Junius BruUia tt de leori aeiBblables. (Leibnits , Pensées, t IL p. 431.)
c savoir s'il existe véritablement un auteur de tout ce que a nous voyons (i).
a yordre qui se montre dans Tunivers, ou qu'on croit a y apercevoir^ ne prouve point qu'il y ait un Dieu ; il en a est de même du consentement de tous les hommes^ car arien de ce qui est hors de nous n'est certain (i).
« En tout cas, il n'y a pas moyen de prouver par la raia son qu'il n'y ait qu'un Dieu. L'unité de dessein ne prouve a rien, car elle pourrait fort bien être l'ouvrage de plu-
a SIEURS DIEUX QUI SERAIENT d'aCGORD (3).
a D'ailleurs, cette unité prouverait tout au plus qu'il n'y «a qu'un Dieu dans le monde que nous voyons, mais a nullement qu'il n'y a pas d'autres mondes qui ont aussi a chacun leur Dieu (4).
a Toutes les Églises se sont trompées, même dans la «morale, même dans le dogme; ainsi l'on n'est obligé « d'en croire aucune; ainsi il n'y a d'autre règle que la «parole de Dieu (5).
a Mais cette parole, chacun l'interprète suivant sa cons- « cience ; car chacun a droit, par la loi de nature , de « décider par lui-même quel parti est le plus sûr dans une a chose aussi sérieuse... Si le souverain entreprend de con- « traindre ou de gêner ses sujets sur ce point, ils ont droit « de lui résister les armes à la main, comme ils auraient
(1) Discours de Kantà M. Karamsin. V. les voyages de ce denier.
(2) C'est un des principaux dogmes de Kant.
(3) Discours qui a remporté le prix de l'Académie de Leyde sur la qaesUoD de savoir si Von peut prouver par la raison qu'il y a un Dieu, et non plusieurs? par M. Wyllembach, Suisse réformé» professeur à Amsterdam; Luxembourg, 1780. I vol. in-8*>. iV. B, Le prix accordé à ce mémoire est extrêmement remarquable.
(4)iWyHembach, ibid. IS'ihil atiud e(ficietur, nisi hune mundumabunico pendere et ejfectum esse Deo, non ittud etiam non posse plures esse deo$ quorum quisque suum mundum habeat.
(5) Confession de foi de V Église anglicane, imprimée partout.
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snrannés; ils sont^ au contraire^ plus virants et plus acti& que jamais. Au seizième siècle^ ils étaient enfants^ et quelques, pages du catéchisme sauvées de Tincendie leur en imposaient encore; aujourd'hui ils sont adultei, et n'ont plus de frein d'aucune espèce. Cette épouvantable secte, qui s'appelle Légion, n'a donc jamab été plus à craindre que dans ce moment^ surtout à cause de ses alliances.
Cherchez donc aussi des alliances de votre côté. Monsieur le comte ; le bon parti en a grand besoin, et j'ose vous assurer que le mauvais génie qui vous attaque n'a pas d'ennemis plus terribles pour lui et plus rassurants pour nous que Tillustre compagnie dont j'ai voulu vous entretenir dans ces pages, consacrées bien moins à ses intérêts qu'à ceux de votre patrie, où la reconnaissance et l'attachement m'ont en quelque sorte naturalisé.
11 me reste, Monsieur le comte, à vous dévoiler en détail le nouveau moyen que des hommes non moins adroits que pervers mettent en œuvre, sans relâche, pour étouffer un enseignement qu'ils regardent conune le dernier obstacle à leurs projets dans ce pays. Ce sera le sujet d'une dernière lettre.
Je suis, etc.
Le comte Joseph de Maistbb.
aNQUIÈME LETTRE.
Saint-Pétenboorg, 30(18) jtdUet 1810.
Monsieur le comte,
P me semble que, dans ma dernière lettre, j'ai eu ITionneur de mettre sous vos yeux un portrait assez ressem-
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blant de la nouvelle secte, et qu^elle ne saurait récuser les couleurs dont je me suis servi, puisque c'est à elle-même que je les ai demandées. Les Jésuites étant ses ennemis naturels, irréconciliables et infatigables, il n'est pas étonnant qu'il y ait eu entre elle et eux un combat à mort, qu^elle a cru terminé définitivement en 1773; mais lorsqu'elle croyait entonner en paix le cbant du triomphe, la raison élevée de Catherine II causa un déplaisir mortel aux Frères y en naturalisant chez elle un ordre fameux que les aveugles puissances catholiques venaient d^immoler, pour être elles-mêmes immolées le lendemain par ces mêmes bommes qui leur avaient dénoncé les Jésuites comme des ennemis de ta puissance souveraine.
Cet aveuglement de la souveraineté paraîtrait impossible, si nous n'en avions pas été les infortunés témoins.
Mais puisque les Jésuites existent encore en Russie, et qu'en général le bon sens national est pour eux, vous pouvez bien penser, Monsieur le comte, que la secte a dirigé toutes ses machines vers ce point du globe où ses ennemis ne cessent de la combattre par leur seule existence. Il est bien essentiel de la suivre dans ses manœuvres ténébreuses, car sa dextérité a toujours égalé sa malice.
Les attaques directes n'ayant pas réussi auprès de Catherine n et de son fils, il a fallu venir aux voies indirectes. Le bon génie de la Russie en a repoussé une : c'est la confiscation générale des biens ecclésiastiques, dont le contre-coup infaillible aurait donné la victoire au mauvais principe. Il en restait une seconde, qui ne leur a jamais manqué. Si le gouvernement russe la repousse, il s'élèvera au-dessus de tous les autres qui ont donné dans le i)iége.
Pour renverser la souveraineté ou pour lui nuire, la secte s'est toujours servie de la souveraineté même ; elle Ta effrayée pour la perdre ; elle l'a traitée comme l'oiseleur traite les oiseaux qu'il chasse vers ses filets en les
épouvantant^ tandis que^ pour lui échapper^ il leur aiu^t suffi de ne pas s'effrayer et de demeurer à leur place.
Gonune la proposition directe de détruire les Jésuites ou leur enseignement choquerait la justice du souverain^ on tâche d^arriver au but en tournant : on dit que Vintérêt de VÉtat (voici le piège) exige Tunité de renseignement, et Ton propose de soumettre les Jésuites à ^Université de Wilna, ce qui équivaudrait pleinement à un ukase de suppression.
Si Ton proposait tout le contraire, c'est-à-dire de soumettre les Universités à l'inspection et au contrôle des Jésuites, il y aurait au moins, dans cette proposition, une apparence de justice. On pourrait dire que des établissements naissants, qui n'ont pu faire encore aucune preuve, et qui ne sont guère connus que par la défiance qu'ils inspirent, pourraient être soumis prudemment à une société connue par trois siècles de brillants succès, et qui a élevé presque tous les grands hommes qui ont vécu en Europe pendant cette longue époque.
^lais soumettre les Jésuites aux Universités, c'est prendre un enfant à l'alphabet, pour apprendre l'éloquence à un orateur consommé.
Les Jésuites, dit-on, veulent faire un État dans VÉtat! Quelle absurdité. Monsieur le comte ! Et cependant c'est avec ce sophisme , toujours ancien et toujours nouveau, qu'on alarme Tautorité pour la tromper et pour la perdre.
Il serait aisé, en premier lieu, de rétorquer l'argument contre l'Université. C'est elle, en effet, qui veut établir un État dans l'État, puisqu'elle prétend faire de l'enseignement public et de l'éducation nationale un monopole formel, dont personne ne ï)Ourra se mêler qu elle.
Mais, indépendanmient de cette considération, qui est décisive, et sur laquelle je reviendrai tout à Theure, il y a bien d'autres choses à répondre en faveur des Jésuites, Ne
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dirait-on pas^ à entendre parler certaines pei'sonnes^ que ces Pères sont des espèces de francs-maçons qui célèbrent, portes fermées, des mystères inconnus? L'enseignement, chez eux, n'est-il pas public? Le plan des études, le titre des livres qu'ils enseignent, et jusqu'à la distribution des heures, ne sont-ils pas connus par l'impression? Les exercices où les élèves rendent compte de leurs études ne sont-ils pas soumis à Texamen et à la critique de tout le monde?
Où est donc cet État dans VÉtat ? Autant vaudrait dire qu'un régiment veut faire un État dans VÉtat, parce qu'il ne veut dépendre que de son colonel ; et qu'il se tiendrait humilié, par exemple, et même insulté, si on le soumettait a l'inspection et au contrôle d'un colonel étranger. Il ne s'enferme point dans son quartier pour faire l'exercice, il le fait sur la place publique. S'il manœuvre mal, les inspecteurs généraux et l'empereur même le verront et y mettront ordre; mais que, sous prétexte d'unité, on prive ce régiment (que je suppose fameux et irréprochable depuis trois siècles) du droit de se régler lui-même, et qu'on le soumette avec tous ses chefs à un capitaine de milices bourgeoises qui n'a jamais tiré l'épée, c'est une idée qui serait excessivement risible, si les suites ne devaient pas en être extrêmement funestes.
Voilà cependant, Monsieur le comte, à quoi se réduit C6 burlesque épouvantail de VÉtat dans VÉtat! Personne n'ignore que nulle société, nulle agrégation d'hommes ne peut subsister, si elle n'est soumise à une discipline forte et intérieure. Placer le régulateur hors d'elle-même, c'est la dissouche iiTévocablement. Les Jésuites ne réclament donc simplement que le droit fondamental de toute société légitime.
Le cardinal de Richelieu, qui aimait les Jésuites et les protégea, a écrit dans son testament qu'*7 ne connaissait
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rien de plus parfait que IHnstitut de cette société , et que icm les souverains pourraient en faire leur étude et leur instruction. On ne croira pas apparemment que ce puissant gi^ie ne savait pas ce que c'était que Tautorité et un État dans l'État.
Un État dans rÉtat est un État caché à l'État ou indépendant de l'État : les Jésuites^ comme toutes les autres sociétés légitimes^ et même plus que les autres^ sont sous la main du souverain : il n'a qu'à la laisser tomber pour les anéantir. Alors méme^ Monsieur le comte^ ils prieraient pour lui^ et se défendraient toute espèce de murmure et de critique c(mtre le gouvernement, comme ils ont fait en France, comme ils ont fait à Rome, comme ils ont fait au Paraguay, où leur conduite a si fort tiompé leurs ennemis; en un mot, comme ils feront partout.
Je crois l'accusation de VÉiat dans VÉtat sufBsamment réfutée, et même ridiculisée, ce qui est aussi quelque chose. Mais les novateurs, qui pensent à tout, se sont ménagé une réserve en cas de défaite, et cette réserve , la voici :
L'enseignement des Jésuites ne suffit plus à Pétat actuel des sciences : ils tiennent aux anciennes méthodes, qui sont insuffisantes. Elles donnent trop à la littérature, et pas assez aux sciences.
Tout se réduit donc à un problème d'éducation, qu'il s'agit de résoudre. Mais quel homme d'État osera, pour le résoudre, se séparer de rexpérience?
Je me représente les anciens et les nouveaux institua tem*s sous l'emblème frappant de deux compagnies d'alchimistes dont lune se vante de faire de l'argent, et en a fait réellement pendant trois siècles à la face de toute l'Europe, au point que toute notre vaisselle en vient en grande partie. L'autre bande arrive, et dit qu'elle sait faire dfi l'or j que Tancienne alchimie ne suflit pas au besoin de
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ITÊtat ; en conséquence elle demande d'être substHoée à Pancienne compagnie, et d'être mise en possession des laboratoires, vases et ustensiles de sa rivale.
La réponse saute aux yeux : a Point de difBcnHé, Messieurs, quand vous aurez fait de Vor; mais c'est de quoi il s'agit : montrez-nous d'abord le culot au fond du creuset, après quoi vous demeurerez seuls en place; car il est bien certain que Tor vaut mieux que Pargent. »
Les Français, qui aiment les grandes entreprises, firent Texpérience en question en 1762. L'opération, après quelques années, a produit, au lieu d'or, une vapeur pestilentielle qui a suffoqué l'Europe : on sera plus heureux, sans doute , en Russie ; je veux le croire. Monsieur le comte ; mais cependant allons doucement, et regardons prudemment dans le creuset.
On a rempli les journaux de dissertations pour prouver qu'un seul théâtre dans une ville a de grands inconvénients ^ et qu'il en faut plusieurs pour maintenir parmi les salutaires artistes une émulation infiniment utile au plaisir public. Serait-ce trop attendre de la sagesse du gouvernement, qu'il daignât adopter, pour le perfectionnement du premier des arts, celui de former les hommes, ce même moyen dont on a cru devoir faire usage en certains pays pour maintenir et avancer même la perfection de l'art scénique ?
Tout monopole est un mal. Monsieur le comte; et la conscience universelle le sent si bieny que le mot de monopole est une injure. Or, l'État établit volontairement un monopole lorsqu'il accorde un privilège exclusif qui n'est que la permission de mal faire en se faisant payer davantage. Pourquoi donc votre sage gouvernement voudrait-il s'exposer à courir ce risque dans un ordre de choses si important? Lorsque les Jésuites se présentèrent jadis en
France^ l'Université de Paris ne manqua pas de s'opposer de toutes ses forces à leur établissement, en vertu de cette jalousie trop naturelle à notre espèce imparfaite. Mais ]% gouvernement se garda bien d'écouter l'Université, et encore plus de lui soumettre les Jésuites, ce qu'il aurait regardé comme un pas d'école des plus lourds : il maintint les deux établissements dans une parfaite indépendance respective. D les protégea de front, et se procura ainsi deux institutions excellentes, au lieu d^une mauvaise.
C'est précisément ce qu'il faut faire en Russie, et le gouvernement doit d'autant moins balancer qu'il ne s'agit (du moins extérieurement) d'aucune différence importante entre les deux systèmes. Les nouveaux instituteurs ne disent point qu'il faille négliger la religion, la philosophie morale, les langues savantes et la littérature. Les Jésuites, de leur côté, ne croient pas qu'il ne faille étudier ni la chimie, ni l'histoire naturelle, ni la botanique, etc. Les deux partis ne diffèrent que sur la coordination de ces différentes connaissances, sur leur importance respective, et sur le temps le plus propre pour s'y livrer. Le gouvernement peut donc demeurer spectateur tranquille, sûr d'avoir tout à gagner et rien à perdre par l'émulation des deux systèmes.
Mais prenez-y bien garde, Monsieur le comte; et c'est ici que votre sage ministère peut être de la plus grande utilité à votre patrie. Lesduels d'opinion entre les corps ressemblent quelquefois aux véritables duels entre particuliers. On s'étonne de voir deux hommes furieux chercher à se donla mort pour un mot. Il ne s'agit presque jamais d'un mot. Monsieur le comte; il s'agit d'une haine profonde, et de quelque chose de caché dont ils ne parlent point. Croyez de même qu'entre les Jésuites et leurs ardents adversaires il ne s'agit nullement de chimie ou de botanique, objets
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que les premiers ne haïssent points et dont les seconds s'embarrassent fort peu; il s'agit de quelque chose de bien plus important, mais qu'on ne nomme point. — Que l'Église et l'État se tiennent bien sur leurs gardes! Assez d'hommes instruits les ont suffisamment avertis.
Une mesure infiniment sage, un véritable coup d'État serait de rendre aux Jésuites une académie à Polotsk, comme ils l'avaient à Wilna, en lui attribuant tous les privilèges des universités, et nommément de celle de Wilna. Les deux établissements marcheraient ensemble, et l'émulation entre eux pourrait s'élever jusqu'à l'antipathie, nonseulement sans inconvénient, mais avec un très-grand avantage pour TÉtat, qui n'a certainement aucune raison de se refuser à une expérience qui promet infiniment, et qui ne lui coûtera rien : ceci surtout doit être remarqué.
En attendant, vous ne pouvez rendre un service plus essentiel à votre patrie que celui d'engager Sa Majesté Impériale à prononcer enfin l'indépendance absolue des Jésuites à l'égard de l'Université de Wilna. Jusqu'à l'époque de cette mesure, également commandée par la justice et par la politique, ils ont les mains à demi liées, et ne seront jamais en paix. Sa Majesté Impériale doit être parfaitement tranquille sur les suites de cette indépendance, et il serait bien à désirer que dans toutes les affaires elle eût la même sûreté. Elle a, en effet, une certitude parfaite de savoir dans très-peu de temps à quoi s'en tenir, sans qu'il soit possible de la tromper, puisqu'elle a, de son côté, le seul conseiller de l'univers qu'il ne soit pas possible de tromper, V amour paternel.
Que Sa Majesté Impériale laisse marcher de front pendant quelque temps les deux systèmes. Bientôt elle verra de quel côté penchent les pères de famille, et elle sera aussi sûre de connaître la vérité, que si Dieu même la lui avait dite. Je ue sais si, sur ce point, il est possible de trom- II. 22
pertmpère; maÎB je sais bien qa'iiest imposaUe d'en tromper phisieufs.
Le plus mauvais pare ^méaie eherche toujours à donner le HieiHear maître à son ffls. Diderot fut surpris un jour, faisant lire l'Évangile à sa fille : Eh! que peuUon lui foin lire de mieux? dît^l à son ami^ qui kii témoignait sa surprfee.
Espérons que l'excellent ministre aucpiel s'adressent ces pensées est destiné à dissiper en tout et en partie ces ténèbres qui voilent les vàrités les plus palpables et les plus essentielles! Quel spectacle, Monsieur le comte! d'un côté, des religieux graves et savants qui^ depuis quarante ans^ n'ont fait et enseigné que le Men sous les yeux de la Russie entière , se rappelant sans cesse leurs devoirs envers l'État^ se rappelant constamment leur serment russe et plaçant avant tout la langue russe, qu'ils mettent à côté de la langue latine, base de leur enseignement;
Et, de Pautre, une académie polonaise, dans l'ivresse (naturelle et raisonnable, si Ton veut) de sa propre langue, attaque les Jésuites sur leur attachement à ses anciennes habitudes, et veut leur arracher une grammaire qui la choque, pour lui substituer la sienne.
Et le gouvernement russe, dam ces circonstances, balance entre les deux corps, et penche même pour Facadémie polonaise! Quel est donc ce sortilège, Monsieur le comte? et par quelle inexplicable fatalité les gouvernements n'aiment-ils plus que ce qui doit les perdre, et ne haïssent-ils plus que ce qui peut les sauver?
J'ai achevé ma tâche, Monsieur le comte , en mettant sous vos yeux les réflexions que m'a inspirées le grand sujet de l'éducation publique dans votre patrie. Je tiens à elle par les liens les plus forts de la reconnaissance et de Pamitié. Je n'ai pas d'autres moyens d'acquitter la dette de mon cœur, et je suis sûr au moins de n'avoir pas écrit
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un mot qui ne m'ait été dicté par ma conscience. Je m'estime heureux^ Monsieur le comie^ de ^^euveir en même temps vous donner la preuve la moins équivoque de la profonde confiance que m'inspire votre caractère, auquel personne ne rend un plus sincère hommage que moi. Je suis, elc.
Le conjtte Joseph db Maisthe*