TROISIÈME LETTRE
Saint-Pétersbourg, 13 (S6) juin 1810.
Monsieur le comte.
Il faut sans doute, dans toutes les entreprises, se garder de tendre à une perfection chimérique ; mais on doit se garder également d'un excès encore plus dangereux, celui de ne pas ambitionner de toutes ses forces la perfection qui dépend de soi. Parce qu'un lycée n'est pas un
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couvent, il ne s^ensuit pas qu'il doive êlre une maison suspecte ou même visiblement corrompue, où le père de famille n'ose point envoyer ses enfants.
Tout a été dit sur le danger des nombreuses réunions de jeunes gens. Le vice est de sa nature si contagieux, qu'on doit trembler sur les conséquences de ces rassemblements, où il n'y a pas une seule mauvaise pensée qui ne se communique, pas une mauvaise action qui ne soit connue, pas un mauvais livre qui ne passe de main en main, etc.
On a bien lieu de s'étonner, en lisant le projet du lycée, de n'y voir aucune précaution contre les inconvénients inévitables des éducations communes. La chose cependant en valait la peine. On y parle bien de Texamen des jeunes gens, mais pas du tout de celui des professeurs, qui serait le plus essentiel . Quelles qualités exigera-t-on d'eux ? Quelles preuves feront-ils de mœurs et de probité? S'ils sont mariés, habiteront-ils dans les lycées avec leurs femmes, leurs filles et leurs femmes de chambre? etc., etc.
Avant la grande secousse qui a changé la face de l'Europe, il y avait dans les États catholiques six ordres religieux, chargés, en vertu de leur institut, de l'éducation de la jeunesse : les Jésuites, les Barnabites, les Bénédictins, les Oratoriens, les Scolopis (les écoles pies d'Italie, scuole pie), et les Joséphistes. Tous ces hommes étant dévoués à un célibat austère, non-seulement les femmes n'approchaient jamais des pensionnats qui leur étaient confiés, mais tout tendait à écarter de leur jeune population toute idée dangereuse et dissipante.
Le jour, les élèves n'étaient jamais seuls. Le travail même se faisait dans une salle de réunion, sous les yeux des supérieurs; et la loi stricte du silence donnait tous les avantages de la solitude, séparés de ses inconvénients (1).
(I) Je relèverai ici eo pasuDt une distracUon de Fauteur du plan. Au II. 2j
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La nuit^ les élèves dormaient chacun dans une chambre séparée, pour éviter toute espèce de communication; et chaque porte vitrée, ou à claire-voie, ouvrait sœ* un dortoir commun, éclairé aux deux extrémités. Un homme de confiance s'y promenait jusqu'à Theure du lever, et veillait cette Jeunesse comme on veille un malade.
Vous trouverez encore, Monsieur le comte, ces mêmes précautions dans le pensionnat tenu dans cette capitale parles RR. PP. Jésuites.
De ces écoles sortaient cliaque année (pour s'en tenir aux avantages physiques) des tempéraments robustes et des santés inaltérables; car retarder un jeune homme, c'est le sauver.
Dans les pays protestants, où Ton n'avait pas le même avantage, les États en ont souffert visiblement. Les plaintes contre les universités d'Allemagne ont retenti dans toute l'Europe; mais comme chacun a ses préjugés, et que vous êtes très-fort en droit, Monsieur le comte, de vous défier des miens, permettez que je vous cite sur ce point un témoin irréprochable : c'est un Allemand réformé, grand philosophe moderne, grand entrepreneur d'éducations, et grand admirateur des idées nouvelles.
<i Toutes nos universités d'Allemagne, dit-il, même les ff meilleures, ont besoin de grandes réformes sur le cha- « pitre des mœurs... Les meilleures même sont un gouffre a oit, se perdent sans retour l'innocence, la santé et le bon- « heur d'une foule de jeunes gens, et d'où sortent des êtres c( ruinés de corps et d'âme, plus à charge qu'utiles à la soa ciété... Puissent ces pages être un préservatif pour les a jeunes gens ! puissent-ils lire sur la porte de nos univer-
chap. VI*, il met aa nombre des correctiOQs la clôture iniée, mnê < moyen d'occupation. Il n'est pas possible de se tromper plus visiblement el plus danj^ereusement. Le jeune homme ne doit jamais habiter seul (tvecsoD imaginatiOD ; et la plus mauvaise compagnie pour lui, c*est hii-iiiëiDe.
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a sites l'inscription suivante : jeune homme, c'est ici que
a BEAUCOUP DE TES PAEBILS PEBDIRBNT LE BONHEUR AVEC a LEUR INNOCENCE (1) ! »
Qt en Angleterre, ce pays si bien gouverné, el conduit surtout par un esprit public tel qu'il en a peu existé dans jle inonde, des scélérats n'ont-ils pas poussé Faudace jusqu'à établir dans les ténèbres une société formeUe pour la corruption de la jeunesse? Et n'a-t-elle pas dirigé ses manœuvres infernales sur ces réunions de jeunes gens, où elle faisait pénétrer les livres les plus infâmes?
A la vérité, le puissant esprit public qui règne dans ce pays a tiré parti de cet attentat en établissant une société publique pour la conservation des mœurs et r extirpation du vice. L'horrible association a été découverte, dénoncée et dissoute; les tribunaux en ont pris connaissance ; quelques coupables môme ont été punis par la prison et par le pilori (2). Mais le complot n'a pas moins existé, et ne montre pas moins l'extrême danger de ces réunions, lorsqu'elles ne sont pas défendues par des moyens extraordinaires.
Permettez, Monsieur le comte, que je mette encore sous vos yeux deux autorités du plus grand poids.
Les fondateurs des deux fameuses universités anglaises d'Oxford et de Cambridge avaient établi comme condition nécessaire, de la part des professeurs, l'état célibataire. Dans le courant du siècle dernier, on attaqua cette institution dans la Chambre des communes, et il faut avouer qu'on avait beau jeu.
a Elle tenait uniquement à la superstition romaine, et ne
(Ij Campe, Recueil de Foyages pour LHnstruction de la jeunesse , t. II, tn-i2. p. 129; 1797.
(3) Voir VAnii'Jacobin du mois de novembre 1782, n* 52, p. I84, où Tod trouvera les détailade celte inconcevaiile entreprise, et l'analyse de l'ouvrage de M. Bowle, iatitulé l'oughls on the gênerai élection ^ etc., qui traite le même sujet.