‹ Lettres et opuscules inédits (volume 2)Chapitre 87 sur 100 · SUR LA FÊTE SÉCULAIRE DES PROTESTANTS · texte numérisé non relu

SUR LA FÊTE SÉCULAIRE DES PROTESTANTS

aujourd'hui; mais la cause de ce zèle solennel n'est pas diflicile à trouver. Il sent aujourd'hui que sa fin approche^ et, pour prouver qu'il vit encore, il ne trouve pas de meilleur moyen que de faire beaucoup de bruit.

Soyez bien sûr, Monsieur le marquis, que le jubilé protestant est né principalement de cette cause : les protestants sont frappés (et comment ne le seraient-ils pas?) du rétablissement véritablement miraculeux du trône de saint Pierre. L'action du catholicisme se fait sentir aux hommes les plus inattentifs : comme un ressort longtemps comprimé, il se détend avec une force nouvelle, et repousse la main profane qui l'assujettissait. Le protestantisme peut dire de son ennemi ce que Thomas a dit du temps : Son vol impétueux me presse et me poursuit. L'hérésie, ainsi pressée et poursuivie, se voit mourir : elle vivait de haine; mais, par le suicide le plus heureux, elle s'est égorgée ellemême en créant l'indifférence religieuse, qui exclut le fanatisme. Elle sent bien qu'en perdant cette force fiévreuse qui l'animait, elle perd la vie : elle veut donc faire bonne mine, et, dans un accès de joie désc^per^^, elle célèbre sa fête séculaire.

Il y a plusieurs années que les philosophes allemands avaient en vue cette grande époque. Déjà en 1804, la Société littéraire et patriotique du comté de Mansfeld, où naquit Luther, publia un prospectus destiné à échauffer la reconnaissance allemande envers ce grand bienfaiteur de l'humanité en général, et particulièrement de l'Allemagne. On lisait dans ce prospectus : « La Société propose a d'ériger un monument à la gloire de Luther pour le ju- « bile de la Réformation en 1817. Le monument doit être « digne de la reconnaissance des associés et de celle de « TAUemagne envers un homme qui a si bien mérité de « l'humanité. La première idée de la Société littéraire « fut celle d'un obélisque colossal, sur lecjuel on grave- Il. 21

d62 A ■. LE MÀRQCIS BI ..,,

< rait cette strophe, tirée d'un cantiqae composé par La-

< ther méme^ et qm caract^ise si pârfaiteiBent ee grand « homme:

« Quand le nonde lenit «ont Diable»

« Notn Diea pour noat eat on fort (])•»

Vous serez peut-être surpris, Monsieur le marquis, de cette étrange poésie, qui nous paraîtrait, à nous, Texcès du ridicule; mais tel est l'esprit de parti : il croit ce qu'Q veut, et déclare beau tout ce qui lui plaît.

Serie^vous curieux, par hasard, de savoir ce que devint la pyramide colossale ? Je vais vous l'apprendre. La souscription allait assez faiblement, et je me souviens même qu'un gentilhomme protestant d'assez bonne maison ayant daigné s'inscrire sur la liste des souscripteurs pour une somme de 400 fr. environ (2), je me permis d'écrire à la marge : Ce riest pas tropy mais c'est bien assez.

La sonune cependant atteignait insensiblement une certaine importance; mais écoutez ce qui en advînt. Bonaparte^ le premier homme du monde, comme on sait, pour les œuvres pies de tout genre, arriva dans ce moment en Saxe avec son armée ; il mit la main sur l'argent, en bon père de famille; et, pour dcMiner une preuve de son amitié à Sa Majesté le roi de Saxe, il déclara la religion catholique religion de VÉtat, et la mit, en conséquence, parfaitement de niveau avec sa rivale : Sa Majesté Impériale,

(I) Mit dem jenen grosien Mann; so ganz carakleriiiffeDden StB>-

pben des voo ibm gedicbteleo Liedes :

Eine Tester Barg Ist unser Gott

Und wenn die Well voli Teufel wsre.

{Siaats und gelehrle Zeitung des hamburgitchen unparteyêchên Carréepondentcn 1804, 10 janv, n* b.) (2) Slaau wid gelehrte Zeitung^ etc., n>id.

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disait Varticle 6 du traité (si je ne me trompe)^ ayant e$ point 'particulièrement à cœur.

J^espère^ Monsieur le marquis^ que cette petite malice de la Providence, s'il est pennis de s'exprimer ainsi, ne vous déplaira pas; il est bon d'ajouter que le changement qui s'est opéré dans la politique depuis deux ou trois ans n'a rien changé au nouveau droit public établi en Saxe ; de manière que les catholiques sont demeurés éligibles à toutes les places, suivant le vœu du cœur si tendre et si chrétien du grand Napoléon.

Vous sentez de reste combien ce désappointement dut mortifier \e% frères : c'est donc pour s'en consoler qu'ils inventent aujourd'hui Ufête séculaire; mais la pyramide colossale et les vers élégants de Luther ne s'en sont pas moins allés en fumée; et la religion catholique, aflranchie de toutes ses chaînes dans la patrie même du grand hérésiarque, peut à juste titre adresser aujourd'hui au trèscatholique roi de Saxe les vers que J. B. Rousseau mettait jadis dans la bouche de la Religion parlant à l'électeur Auguste, placé sur ce môme trône de Saxe; vers que vous trouverez peut-être aussi beaux que ceux de Luther :

Je régnerai par toi sar des peuples rebelles ; Ta régneras par moi lar des peaples scamis.

Par une combinaison singulière, la réunion des deux grandes familles protestantes a coïncidé avec la grande fête séculaire ; et cette circonstance n'est pas moins curieuse que l'autre, puisqu'elle concourt puissamment à prouver que le protestantisme est malade à mort.

Je vous le demande, Monsieur le marquis, et je le demande dans votre personne à tous les hommes sensés de l'univers, peut-on concevoir quelque chose de plus étrange

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que la réunion de deux religions sans explication préliminaire?

Le calviniste, avant de se réunir, a-t-il embrassé publiquement le dogme de la présence réelle, ou bien le luthérien at-fi renoncé à ce même dogme?

Si les deux systèmes religieux étaient identiques dans leur essence, pourquoi s'étaient-ils séparés? Et pourquoi les soi-disant ct'fln^e//5'Mé's vomirent-ils anciennement contre les sacramcntaires autant d'injures qu*ils en adressaient aux catholiques?

Que si, au contraire, les deux religions renferment dans leurs professions de foi des différences substantielles, comment se reunissent-elles aujourd'hui sans nouvelle profession de foi? Après une séparation de trois siècles, il n'est pas temps, sans doute, de venir dire au monde que les différences sont nulles ; et quand elles le seraient, la seule opinion contraire, qui ( st celle d'une partie assez considérable du genre humain, suffirait pour défendre, je ne dis pas à la piété, mais à la simple probité, un rapprochement aussi extraordinaire.

Je ne vois qu'une explication plausible de cette phase merveilleuse du protestantisme : elle se tire de l'indifférentisme absolu qui est son ouvrage, et qui a fait disparaître jus(|u'ii la moindre apparence de tout dogme chrétien. Le luthérien et le calviniste communient ensemble ; et pourquoi pas ? Qui empêche donc les hommes de manger du pain et de boire du vin ensemble? Le bon sens anglais lui-même a eu l'esprit de dire aux calvinistes qu'iïs mangent leur propre condamnation, en se rendant coupables du corps et du sang de leur Sauveur toutes Us fois qu'ils se mettent à table pour dîner (1); et je me souviens

(I) Rmianiues sur Vllislnln' tcclcsidstifiite {WHa^ch\ Anti^Jacobin Re- View and Magazine^ mars, 1«03, ii" 57, p. 275.

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