‹ Lettres et opuscules inédits (volume 2)Chapitre 88 sur 100 · SUR LÀ FÊTE 8ÉCDLAIBS DES PROTESTANTS · texte numérisé non relu

SUR LÀ FÊTE 8ÉCDLAIBS DES PROTESTANTS

d'avoir entendu une jeune femme de chambre protestante nous dire, un jour de communion générale, avec un rire goguenard : Avjourd'hul, on trouve au temple à boire et à manger.

Cette femmelette disait en riant le secret de son Église. Chez elle , comme chez sa sœur aînée , il n'y a plus de croyance commune et positive. Elles se mêlent aujourd'hui par une espèce d'affinité négative qui saute aux yeux. Si elles nous proposaient de se réunir à nous, certainement elles nous combleraient de joie ; mais de quels sages préliminaires ne ferions-nous pas précéder cette heureuse réunion ! Nous exigerions les renonciations les moins équivoques aux erreurs du seizième siècle, et des professions de foi également solennelles et explicites à Tégard des dogmes qui nous distinguent.

11 n'en est pas de même des églises protestantes qui viennent de se rapprocher. Cette réunion n'exige aucun préliminaire : c'est le rien qui se réunit au rien.

Je n'ignore point que déjà, vers le milieu du dix-septième siècle, le calvinisme français avait admis les luthériens à la coupe commune ; mais le réciproque ne fut jamais accordé, que je sache ; et d'ailleurs ces décrets de tolérance n'eurent jamais d'effet général.

Aujourd'hui même, on peut observer que la réunion dont il s'agit n'a point encore été aussi générale qu'on pounait le croire. Nous voyons bien les actes de réunion, mais les refus ne sont pas aussi publics : quelques-uns cependant se sont fait jour dans les gazettes, et nous savons, par exemple, qu'à Saint-Pétersbourg l'Église calviniste française, dirigée par M. de la Sausaye, pasteur genevois, s'est refusée à la communion luthérienne. Mais quel est le ressort qui fait agir ces messieurs? Est-ce une affaire de conscience , de pique, ou d'honneur? Dieu le sait, et

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peut-être aussi qu^un pauvre bunuÔD cowne moi poorrak au moins s'en douter.

Telles sont. Monsieur le marquis, les péflefxiong que ine suggèrent les deux grandes mesures prises par le protestantisme agonisant, comme je Ysà dit, avec la ferme espérance de ne pas me tromper. Mais de savoir ensuite s'il n'y a pas dans le secret des cœurs quelque motif plus profond qui agit sous le masque avec celui que j'ai indiqué, et qui se sert de lui sans Taimer, c'est une autre question que je n'oserais pas décider, mais sur laquelle cependant il est possible de présenter quelques présomptions plausibles.

Croyez-vous impossible que des hommes sages et avisés aient pensé à profiter du mouvement général des esprits, pour amener une réunion d'une tout autre importance que celle qui est le sujet de cette lettre? Réunir les protestants entre eux pour les réunir plus aisément à mmSy n'est point du tout un projet chimérique. D'abord, il est incontestable que la première réimion favoriserait infiniment la seconde ; car iî serait, sans comparaison, plus aisé de n'avoir en tête, en traitant cette affaire , qu'une seule puissance, au lieu de plusieurs qui disputeraient entre elles autant qu'avec nous.

Or, puisque ce préliminaire serait infiniment avantageux au grand œuvre, pourquoi certains hommes n'y auraientils pas pensé ? Ce ne serait pas la première fois que des sages auraient profité de l'enthousiasme du grand nombre pour arriver à leurs fins particulières. Il y a en Allemagne beaucoup de bon sens et d'instruction ; mais, d'un autre côté, le fanatisme religieux et politique se déploie dans ce grand pays d'une manière bien propre à donner les alarmes les mieux fondées. Serait-il donc impossible qu'un certain nombre de bons esprits eussent conçu l'heureuse

SUB LA FÉTB SÉCCLÀIIB DIS PROTESTANTS. 967

idée de profiter du moment pour favoriser dans Tavenir l'inappréciable réunion qui fermerait ia grande piaie du seizième siècle^ donnerait une religion aux protestants qui n'en ont plus, et nous perfectionnerait nous-mâmes infiniment dans Texercice de la nôtre?

Je ne m'avise point de faire le prophète ; mais le pays des hypothèses et des probabilités appartient à tout le monde, et cha^im est libre de s'y promener. Ayant pris avec vous. Monsieur le marquis, l'engagement de vous dire ma pensée sur la réunion des protestants, je croirais me donner un tort si je passais sous silence une idée qui m'a passé dans la tête, et qui m'a paru mériter quelque attention.

La fermentation germanique est au comble : le protestantisme chancelle visiblement sur ses bases, et maniteste à tous les yeux le grana symptôme de mort pour toutes les institutions et associations imaginables; je veux dire la défiance de leurs propres forces, et je ne sais quel tâtonnement inquiet qui cherche des appuis et ne saisit f jue l'air. Les plus grandes conversions ont frappé tous les yeux. Une infinité d'autres moins visibles sont d'autan* plus importantes qu'on ne les aperçoit point encore. Les préjugés se dissipent; les haines s'éteignent. Le catholicisme, en Angleterre, lève déjà un pied respectueux pour franchir le seuil du parlement, au moment ( qui ne peut être fort éloigné) où il y sera appelé par la loi et par l'opinion rassainie. Tout annonce un changement général, une révolution magnifique, dont celle qui vient de finir (à ce qu'on dit) ne fut que le terrible et indispensable préliminaire. Pour rendre certaine cette nouvelle révolution que tous nos vœux doivent appeler, pour l'avancer autant qu'il est possible à l'homme, pour frapper enfin le dernier coup siu* le grand ennemi de l'Europe, que nous manque-t-il? Hélos ! le dernier et le plus décisif de tous les arguments :

368 k H. LE MARQUIS DB ...^ ETC.

— La conformité de notre conduite avec nos maximes. Si Ton pouvait citer nos vertus en preuve de notre croyance, tous les estimables ennemis de cette croyance perdraient leurs préjugés^ et se jetteraient dans nos bras. J ai l'honneur d'être^ etc.

370 À ■• LE VARQUIS DB ... ,

a que Texpérience; or, celte expérience est aiTi\ée^ et chacun peut la contempler. La prétendue réforme a tué le christianisme ; et dans la métropole même du protestantisme^ à Genève, le corps des pasteurs ayant solennellement abjuré le dogme fondamental de la divinité du Verbe, il ne reste plus de doute sur ce point.

Quoiqu'il n'y ait rien de si scandaleux et de si déplorable en soi-même que l'acte par lequel ces ministres ont déclaré qu'ils ne recevTaient plus dans leur corps tout homme qui oserait émettre une opinion sur la manière dont la nature divine est unie à la personne de Jésus- Christ (voy. la résolution du 3 mai 1817^ imprimée dans les Fragments de V Histoire ecclésiastique de Genève, 1817, în-8*, p. 45), sous un certain point de vue cependant, on peut se féliciter de cet acte solennel, qui dit enfin le secret du protestantisme, et ne permet plus le moindre doute à la bonne foi.

Peu importe, au reste, qu'il soit possible de citer des exemples contraires chez tels ou tels individus protestants ; car il ne faut jamais raisonner qu'en masse. Les nations ne changent jamais tout à coup de mœurs, de caractère, de religion, etc. Quelques individus se détachent d'abord, d'autres les suivent : quelques-uns défendent les anciennes maximes; mais chaque jour ce nombre "privilégié perd quelque unité, et bientôt il ne peut plus s'appelernafton ni même corps; et c'est à ce point que sont enfin arrivés les protestants.

Tl n'y a pas un point de la croyance chrétienne que le protestantisme n'ait attaqué et détruit dans l'esprit de ses partisans : il est arrivé d'ailleurs ce qui ne pouvait pas manquer d'arriver. Ce malheureux système s'est allié avec le philosophisme , qui lui doit ses armes les plus dangereuses ; et ces deux ennemis de toute croyance ont exercé sur l'Europe une influence si funeste, qu'on exagère peu

SOB l'état 00 CHRI8TU!fI8HB SU EUROPE. 371

en disant que cette belle partie du monde n'a plus de religion.

La révolution française ne fut qu'une MÛte directe^ une conclusion visible et inévitable des principes posés dans le seizième et dans le dix-huitième siècle; et auualenant l'état de l'Europe est tel^ qu'il laisse craindre encoce les plus violentes convulsions.

Contre ce torrent la force catholique pouvait donner des espérances; mais c'est ici que commence un iKmveau malheur bien digue d'occuper ies têtes pensantes^ et -qu'on ne saurait trop déplorer.

Cette force étant bien connue de tous les mécréants de l'Europe, c'est contre elle qu'ils ont tourné tous leurs efforts. Ils savaient bien que le c(BUf du christianisme est à Rome : c'est donc là qu'ils ont frappé après avoir aéduit les princes, et même les princes catholiques, avec un art perfide qui a eu les suites les plus funestes*

[Is ont fouillé l'histoire pour y découvrir des faits qui se sont passés il y a mille ans, et qui nous sont devenus phis étrangers que la guerre de Troie, et ils s'en sont servis pour effrayer les princes; ils ont mis en jeu la raison d'État, toujours sûre de se faire écouter, même lorsqu'elle raconte des fables.

Ils se sont alliés aux jansénistes, cal\înistes déguisés, armés depuis leur origine contre la puissance qui n'a cessé de les réprimer.

Par cette épouvantable conjuration, ils ont à peu près anéanti le christianisme en Europe, même dans les pays catholiques. Des personnes particulièrement instruites prétendent que l'empereur de Russie, révolté des scandales religieux qu'il a vus à Vienne, en a rapporté des préjugés incurables contre la religion catholique.

Dans un sens ce prince avait raison (si l'on a dit vrai), car il n'y a malheureusement rien de si réel que ces scan-

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dales; mais il manquait à c6té de lui un ministre couihf geux^ capable de lui dire :

a Vous croyez, sire, voir ici le catholicisme; vous n'en « voyez queTabsence. Vous voyez les œuvres de Joseph II. « Avec une imprudence fatale et Timpétuosité d'un jeune « homme inexpérimenté, il sapa chez lui la puissance du « souverain pontife. Vous en voyez les résultats, sire : il n'y « a guère plus de religion à Vienne qu'il n'y en a à Ge- « nève, et qu'il n'y en aura bientôt chez vous, lorsque cera laines forces que vous ignorez auront reçu leur dévelop- « pement. »

Il n'y a pas de vérité plus incontestable que la suivante : Dans l'état où se trouve actuellement l'esprit humain en Europe, le christianisme ne peut être défendu que par le principe catholique , qui ramène tout à F autorité,

Mais comment ce principe pourra-t-il se déployer, si les cours persistent dans leur aveuglement? On peut dire que tous les princes sont détrônés dans un sens, puisqu'il n'y en a pas un qui règne autant que son père et son aïeul; et le caractère sacré de la souveraineté s'effaçant tous les jours à mesure que le principe irréligieux se répand, personne ne peut prévoir encore l'excès des malheurs qm s'avancent sur l'Europe.

Si les souverains cependant ne plaçaient pas obstinément leurs mains sur leurs yeux, il suf&rait pour eux de contempler un seul objet pour trembler : c'est l'éducation de la jeunesse. L'Allemagne surtout, qui a secoué le plus entièrement le joug catholique, est arrivée à un point qui doit occuper les hommes d'État.

Frédéric II disait : Si je voulais perdre un pays, je ie ferais gouverner par des philosophes.

Que cette leçon ne soit pas perdue pour les souverains: ils sont trop grands pour être gouvernés, ou pour gouverner par des brochures. Il y a des maximes vénérables, in-

SDK l'état du christianisme EN EUROPE. 373

variables, éternelles, qui mènent les hommes, et dont on ne peut s'écarter sous peine de périr. Mille et mille fois on a dit aux souverains que la base du trône était l'autel. Cette vérité, en général, n'a pas été repoussée ; mais il s'en faut bien qu'elle ait été aperçue dans son vrai jour et dans toute son étendue.

A quoi sert que cette vérité soit reconnue, si elle ne produit rien, si on la reçoit comme une maxime stérile dont on ne sait tirer aucune conclusion?

n est impossible de vouloir le christianisme si Ton ne veut le principe catholique, sans lequel il n'y a point de christianisme.

Tant que les princes refuseront de reconnaître cette vérité, ils n'auront rien fait; ils vei^/enMa chose sans vouloir le moyen de la chose ; ils veulent, et ils ne veulent pas.

L'orgueil, dit l'Écriture, est le commencement du péché. On pourrait ajouter, et de toutes les erreurs. La plus grande et la plus dangereuse de toutes, dont il est ici question, est encore, comme tant d'autres, une fascination de l'orgueil.

Il y a dans l'enseignement de TÉglise catholique une hauteur, une assurance, une inflexibilité qui déplaît à l'autorité temporelle; celle ci ne croit pas être maîtresse ou assez maîtresse, partout où il existe un autre pouvoir dont elle ne fait pas ce qu'elle veut.

\ Elle ne fait pas attention que cet ascendant et cette in- \ dépendance sont le caractère naturel et nécessaire de la i vérité, en sorte que partout où il ne se trouve pas, elle ne \ se trouve pas.

; Quelque prince a-t-il jamais imaginé de commander aux

('mathématiques? C'est néanmoins précisément la môme chose. Dans tous les genres possibles, la vérité est invincible, indépendante et inflexible. 11 ne faut donc pasappe-^

1er audace on désêMisgmiee œ qeA rfeai que k loi reMe des choses.

n est dit, dans l'ÉTangile^ qm les peuples qd entendaient ht prédreation du Sav^enr étaient étonnés^ pitfce qu'il ne leur partait pas eomine leurs dectaurs, mais camnu ayant la puissance,

La religion vraie (ii ne peut y en afroir qu'une]^ n'étant que la prédication continuée de ce nême bomme-Die», doit présenter absolument le même caractère. EHe dbil parler, enseigner, ordonner comme ayant la pmssanee; celle qui n'a pas ce ton est humaine. Qu'elle ne s'avisepoint de nous parler du ciel : elle vient d'ailleurs.

La suprématie russe ou anglaise s'accommode mieux sans doute d'une religion souple qui se prête à tous les mouvements de la volonté souveraine; mais cette si»* prématie peut être sûre qu'elle tient l'erreur aeos sa main.

Ce n'est pas, mi reste, que la suprématie crvik ne seîi très-bonne où elle est, car sans elle les religions natioDaks ne pourraient conserver leurs formes. Dès qu'elles ne sont plus animées par Tesprit divin, il faut bien que le bfaade chair les soutienne; mais la religion vraie^ et par conséquent unique, n'a pas besoin de ce secours : die marche seoie^ parce que sa force lui appartient.

Mais cette religion, qu'on croit Âkncto'n^ pnrcecpi'eUeest haute, est cependant celle qui dit, enseigne et prouve invinciblement, et perpétuellement, et invariablement :

(( Que la souveraineté ne vient point des horames^ ^ « qu'il n'est pas vrai du tout qu'il n'y a des souverains qna « parce que les hommes ont voulu qu'il y en eût o (ce qua la philosophie ellonmême démontre jusqu'à l'évidence^ quand elle n'est pas ivre) ;

a Qu'un mauvais souverain ressemble à une grêle qui < tombe d'en haut, et qu'il faut laisser passer;

SCR L^ÉTÀT DU CHRISTIÀIflSME EN EUROPE. 375

«Que personne n^a droit de le juger^ et que rien ne « peut briser le serment qu'on lui a prêté. »

Ce n'est pas si mal^ comme on voit; mais il y a quelque chose de plus : non-seulement TËglise catholique prêche ces maximes, mais elle les persuade et les fait observer; elle seule peut se rendre maîtresse du cœur de Thomme et lui commander. L'honnête simplicité dit sérieusement : Est-^e que nous n'enseignons pas la même chose ? Premièrement, non. Mais quand Passertion serait vraie, il ne s'agit pas de parler, il s'agit de persuader ; il ne s'agit pas d'écrire sur du papier, il faut écrire dans les cœurs. Or, si quelque homme dit qu'une autre religion que la ca&olique peut s'emparer du cœur de l'homme, le maîtriser, le christianiser et le faire mouvoir suivant l'ordre, en vertu du principe divin, cet homme ne sait rien, ne voit rien^ et ne comprend rien.

Mais cet encore ici qu'il faut emprunter des paroles à l'Écriture pour s'écrier : Où est le sage? où est V écrivain puissant? où est le véritable démonstrateur de notre inr concevable siècle? A qui a-t-il été donné une voix assez forte pour arriver jusqu'aux princes, et pour leur faire entendre la plus incontestable des vérités, qu't75 ne peuvent maintenir les trônes que par la religion, ni maintenir la religion que par le principe catholique?

Veulent-ils attendre que tout soit perdu, qu'il n'y ait plus en Europe de principe sacré et consacré, et qu'une jeunesse effrénée répète dans toute l'Europe le désolant spectacle de T Allemagne? C'est cependant le point où nous tendons, s'ils ne se hâtent de retenir l'esprit humain par le seul frein qu'il puisse recevoh*.

C'est en vain qu'on voudrait effrayer les princes sur les suites imaginaires de certaines innovations. Que peuventils craindre? On n'attend pas d'eux une action directe

S^(< À M. LB HAEQUIS DE ... ,

contre les différentes religions de leurs pays, ce qui serait contraire à toutes les règles de la sagesse. Il sufBt de laisser pénétrer la doctrine catholique^ et de la laisser agir à sa manière^ doucement et respectueusement.

Lorsqu'il y eut à Saint-Pétersbourg, il y a peu d'années, un mouvement religieux qui fit une certaine sensation^ on entendit dire par de fort bonnes gens : L'empereur craint une guerre civile. Ces honnêtes discoureurs ne pensaient pas que, pour se battre, il faut être deux. Comment peut-on ignorer encore que jamais le catholique ne résiste à l'autorité légitime ? On peut l'égorger tant qu'on voudra; il s'y attend, et jamais il ne préviendra son sort en égorgeant à son tour. Des hommes qui ne comprennent pas même les histoires qu'ils lisent, citent les guerres de religion en France, en Angleterre, etc .. Mais qu'est-ce que tout cela fait à la question? Lorsqu'une religion est montée sur le trône, si on Tattaque avec les annes, elle se défend avec les armes. C'était le cas des rois de France résistant chez eux au protestantisme qui les attaquait chez eux. Rien n'est plus simple ni plus juste. Si les rascolnies prenaient les armes en Russie, est-ce que l'empereur ne défendrait pas son trône et la religion de ses États? Mais lorsque le catholicisme se présente chez une puissance non catholique, soit qu'il y arrive de dehors, soit qu'il y prenne naissance par la seule force de la vérité de la grâce, jamais, jamais, non jamais il n'exercera d'autre force que celle de la persuasion. Jamais il ne conseillera un seul acte de violence. Il pourra monter sur les échafauds; mais, avant de recevoir le coup, il priera pour le prince légitime qui le frappe. Que si, après être monté sur les échafauds, il lui arrive de monter sur le trône, alors il régnera, et si on l'attaque, il se défendra : c'est le droit incontestable de toute souveraineté.

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le centre de rincrédulité et le cœur du protestantisme. Elle est^ de plus^ un foyer de rébellion reconnu pour tel par tous les honunes d'État. Les motifs qui lui ont valu uœ protection extraordinaire sont Inen petits en compaïaÎBon de ceux qui auraient dû l'exclure. Genève^ considérée simplement comme la métropole du protestantisme^ devrait être odieuse à l'empereur de Russie^ qui professe des dogmes tout contraires^ s'il n'était pas conduit^ sans pouvoir s'en douter^ par cette force encore cachée pour lui, mais visible à d'autres yeux^ qui rapproche insensiblement et invinciblement son Église de l'Église protestante, pour les unir et les confondre bientôt par&itement^ à moins qu'il n'arrive une chose qui n'est pas du tout hors du cercle des probabilités : c'est qu'à l'époque où l'Église russe sera devenue notoirement protestante, il n'y ait plus de protestants ailleurs.

Le grand empereur est le premier prince chrétien qui ait fait passer le langage tbéologique dans la diplomatie; il est le premier qui ait prononcé le nom de Veràe dans les actes de sa politique. Comment donc est-il devenu si ardent protecteur de la ville ennemie du Verbe ;q}ày de* puis plus d'un demi-siècle, est publiquement accusée de l'avoir renié ; qui n'a jamais su répondre^ non à des dévots exaltés, non h des docteurs catholiques, mais à son compatriote Rousseau et aux encyclopédistes, au délateur fameux de cette apostasie, et qui vient enfin de la confesser publiquement par la bouche de ses pasteurs, qui ont déclaré solennellement, par une déclaration consistoriale à jamais célèbre, du 3 mai i817,qu'j75 n* admettraient plus dans leur corps aucun minisire qui parlerait de la divinité de y. C, ou, pour adoucir un peu les termes, qui exprimerait une opinion sur la manière dont la nature divine est unie à la personne de J. C. ?

La protection puissante si malheureusement accordée

SUR l'état du CHRisrumsai en iukopb. 379

à une ville qui le mérite si peu^ a doublé son orgudl et son influence^ qui déjà étaient terribles. C'est une plaie des plus douloureuses faite au christianisme, et dont se ressentent surtout les pays catholiques cédés à la turbulente république. Qui les soutiendra contre une influence étrangère qui fait trembler tous leurs protecteurs naturels? La raison d*Ëtat étant toujoiu^et partout mise avant tout, jamais ces peuples'ne pourront être rétablis et maintenus dans leurs libertés religieuses que par celui qui les en a privés.

La grande puissance blesse le christianisme, en second lieu, par l'appui non moins solennel qu'elle donne à la Société biblique , entreprise protestante, et la plus antichrétienne qui jamais ait été imaginée. Cette Société renferme de grands caractères, des hommes pleins de foi et d'illustres protecteurs : qui en doute? Mais les véritables meneurs rient, le soir à table, de ces honmies respectables dont ils consomment l'argent pour arriver à leur but avec un art qui n'a jamais été égalé. L'Église catholique étant, de la manière la plus notoire, fortement et systématiquement opposée à la communication de l'Écriture sainte en langue vulgaire, sans explication et sans distinction de personnes, c'est pour contredire cette maxime que la Société biblique est établie; et comme la maxime catholique ne repose que sur le mal immense qui résulte de l'usage contraire, la Société biblique est établie, de plus, pour produire ce mal que l'Église redoute. 0^ tout homme de bonne foi, engagé dans cette Société, mette la main sur la conscience, et qu'il s'interroge loyalement, il sera forcé de convenir qu'il ne s'agit en effet, dans la Société biblique, que de contredire l'Église catholique.

380 A ■. LE vàrquis de ....,

On répète, tout homme de bonne foi; car il y a dans cette Société un certain nombre de membres qui se moquent des autres, et qui ont bien des pensées plus profondes que celle de contredire PÊglise catholique, La Société ne renferme-t-elle pas des ariens, des sociuiens, des mécréants de tous les genres connus et même notoires?

La souveraineté n'est point faite pour disserter. EDe a d'autres devoirs, une autre destination et d'autres talents. Elle aurait même tort devant Dieu, si elle donnait à des sciences épineuses un temps qui appartient au bonheur des peuples.

La science n'est donc, à l'égard des princes, qu'un simple ministre. C'est à elle à faire des rapports pour motiver leurs ordres, et son plus grand devoir est de leur faciliter le travail en respectant leur temps, en évitant les discussions embarrassées, en leur présentant les choses sous des formes simples, et môme, s'il est possible, purement expérimentales.

Au nombre de ces vérilées ainsi préparées se trouve, si je ne me trompe infiniment, l'observation suivante :

Qu'y a-t-il de plus remarquable dans le monde que le prosélytisme de l'Église catholique? Le soleil est moins connu. L'univers est rempli de ses travaux apostoliques. Depuis les Iroquois jusqu'au Japon, des monuments de toute espèce attestent sa puissance et ses succès dans ce genre.

Cette force est telle, qu'aucune secte ne tiendra devant elle, partout où on laissera le champ libre à Renseignement catholique. C'est ce qui a fait que plus d'une fois de très-bons princes, professant d'autres religions, et sentant cette prépondérance qu'ils ne pouvaient se cacher, ont cru devoir prendre contre elle des mesures étrangères à leurs maximes ordinaires.

La puissance et le talent de l'Église catholique pour la

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propagation de la foi étant donc un fait incontestable, on demande ce qu'il faut penser d^une Société qui veut propager la foi par un moyen que FÉglise catholique déclare non-seulement inutile, mais dangereux^ perfide^ et fait exprès pour nuire à la foi ?

(1 y a plus : toutes les personnes qui s'occupent de ces sortes de matières savent que plusieurs théologiens anglais, justement alarmés de la conjuration la plus dangereuse couverte d'un beau nom, ont écrit pour mettre à découvert le véritable but et les vues cachées de la Société biblique.

Si le prince qui mettra ces autorités réunies dans un bassin de la balance, veut bien permettre qu'on lui demande. Que peut-on mettre dans l'autre ? sa noble conscience n'aura pas de peine à répondre.

£t cependant , nous ne demandons point que les princes étrangers à notre foi , et qui ont admis chez eux la Société biblique, lui retirent brusquement leur protection. Nous savons que les choses sont trop avancées, et que les prétentions extrêmes amènent d'extrêmes inconvénients. Nous demandons seulement que ces princes n'associent, ni par séduction ni par autorité, leurs sujets catholiques à une œuvre expressément condamnée par le souverain pontife. Celte prétention est modérée, et nul de ces princes, s'il est sage, ne s'y refusera. Et quant aux effets de la Société biblique, nous en appelons au temps et à l'ex* périence.

La grande puissance nuit, en troisième lieu, au christianisme, parce qu'elle ne soupçonne pas, peut-être, ou qu'elle refuse de reconnaître une grande vérité, qu'iV est

382 ▲ M. ut MAlQeiS N .*.,

impossible de frapper sur le catholicisme sans blesser k

christianisme en général.

Faites disparalU*e le principe cathûlique, tout de suite les dogmes commenceront à disparatlre l'un qurès Tautre,

et bientôt on arrivera au socinianisme. L'expérienee s'est faite sous nos yeux^ et conmie elle était annoôcée d'avance par nos docteurs; rien ne manque à la démonstralîûB. Dès l'origine de nos disputes^ ils avaient annoncé aux chrétiens séparés qu^ils ne pourraient s'arrêter en chemin. \£l triste prophétie est maintenant vérifiée ; le hideux ariaahny lève la tête en Europe^ et ses conquêtes augmentent tous les jours. Partout où le principe catholique se retire^ il est remplacé plus ou moins rapidement par reonemi de toute croyance.

Deux choses à cet égard peuvent tromper les souterains. En premier lieu, l'extérieur de la religion est pris pour la religion. Ils voient chez eux les mêmes formes, les mêmes prières, les mêmes ornements, les mêmes professions de foi écrites et usitées : il est naturel de croire que rien n'a changé. Cependant ils ne voient que Técorce d'un ai'bre dont le bois est rongé insensiblement par le venin philosophique, et à la première occasion solennelle Fécorce disparaîtra.

En second lieu, les souverains prennent la force de leur suprématie pour celle de la croyance. Ils se trompent beaucoup. Si Tempereur de Russie retirait tout à coup la puissante main qu'il tient étendue sur la religion; s'il excluait son ministre du siège qu'il occupe dans le synode ; s'il permettait à ses prêtres de tous les ordres de prêcher, d'écrire, de dogmatiser et de disputer comme ils l'entendraient, en un clin d'œil il verrait sa religion s'en aller en fumée.

Un évêque russe, membre du synode, s'avisa, il ya peu d'années , de traduire des livres ailemaiMis dont la

suK l'état du chhistiànuhk bk buropb. 383

doctrine offensa les anciens de l'Église rasse. Le métropolitain de Saint-Pétersbourg tccnsa Véyéqae traducteur de spinosisme. Un religieux, nommé Philabètb , prit les armes, et écrivit contre Févéque; celui-ci voulut répondre; Tarchevêque s\ refusa : le clergé se divisa et prit feu. Qu'on l'eût laissé faire, dans six mois on aurait vu une confusion universelle : mais le souverain arriva avec sa suprématie, éteignit Pincendie d'un souffle, inq)osa silence à tout le monde, et renvoya Tévêque dans son diocèse , sans discussion ni jugement ecclésiasticpie. Il fît en cela un acte de grande sagesse; mais la sagesse humaine n'a rien de commun avec la foi : l'acte prouvait (pie S. M. l'empereur de Russie voulait telle et telle chose, rien de plus.

Si l'on fait disparaître le principe catholique, il ne reste plus rien de divin sur la terre. Ce principe est si fort, qu'il soutient nos ennemis mêmes. Ils ne vivent que par la haine qui les anime contre nous , ils prennent ce sentiment pour le zèle et même pour la foi, tant Phomme est habile à se tromper lui-même; mais si nous disparaissions aujourd'hui, ils disparaîtraient demain. Aussi, un grand homme d'État (M. le baron d'Erlach) disait à un catholique, dans un instant de franchise et d*épanchement : Nous savons bien que nous n'existons que par vous.

Que les princes, même séparés, sachent donc bien qu'en attaquant le catholicisme, ils frappent sur les bases du christianisme.

La grande puissance nuit, en quatrième lieu, au christianisme par l'espèce de persécution qu'elle exerce sur PÉglise catholique, directement dans ses propres États, et indirectement ailleurs. Le mot de persécution étonnerait bien Poreille du plas humain des princes, si ce mot pou-

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vait arriver jusqu'à lui ; mais il suffit de s'entendre pour faire disparaître toutes les ambiguïtés. Toute persécution ne suppose pas des roues, des bûchers et des proscriptions: celle de Julien fut beaucoup plus dangereuse que celle de Dioclétien; et Bonaparte, qui s'y entendait, l'avait reprise avec un talent diabolique. La Russie se vante et se laisse vanter sur sa tolérance; mais on se trompe de part et d'autre. La Russie tolère toutes les erreurs, parce que toutes les erreurs sont amies, et toujours prêtes à s'embrasser. D n'en est pas de môme de la vérité, ou, si Ton veut, de l'Église catholique, qui n'est rien moins que tolérée.

L'empereur de Russie a huit millions de sujets catholiques, au moins. Il en a dix mille dans sa capitale seule ; il va bien sans dire qu'il leur doit la liberté du culte : cela ne s'appelle point tolérance, c est pure ju,^tice.

Mais il ne faut pas croire que le catholique soit toléré, même en abusant de ce mot, parce qu'on lui permet d'avoir une église etd'entendre la messe. Il n'y apoint de tolérance pour une religion qui n'est pas tolérée suivant son essence et ses maximes. Certainement on ne dirait pas que la religion juive fût tolérée dans un pays où l'on obligerait ses sectateurs à travailler ou à jouer la comédie le jour du sabbat.

Or, c'est précisément ce qui arrive en Russie à l'Église catholique. Non- seulement elle n'y est pas libre, mais ses maximes les plus fondamentales, les plus essentielles, les plus viiulesy s'il est permis de s'exprimer ainsi, y sont contredites et violées sans miséricorde. Les détails sur ce point sont curieux et peu connus.

1** L'Église de Russie repose tout entière sur le système de la suprématie. L'empereur est chef de son Église , et commande sans contradiction ni appel dans le synode par la voix de son ministre des cultes : titre funeste inventé par Bonaparte, et substitué, par une fatalité inexplicable.

SUR l'état du CHRISTIAinSVB «N lUROPK. 385

à celui de procureur général impérial y que Thabitude avait consacré, e\^ui n'attristait nullement Toreille.

Or, cette suprématie, qui est fort bonne où elle est, toutes les autorités de Russie, à la suite de leur souverain , font un effort continuel pour la transporter dans l'Église catholique, où elle est mortelle. Dans tous les pays séparés, la suprématie est excellente et nécessaire; car si elle ne s'y trouvait pas, où serait la règle*? En peu d'années , on y mettrait le Symbole en thèses, et bientôt en chansons. Mais la religion romaine reconnaissant un chef spirituel , et cette suprématie spirituelle étant l'essence môme de cette religion, vouloir lui substituer la suprématie temporelle, c'est anéantir le catholicisme ; et c'est cependant ce qu'on fait sans relâche dans le pays de la tolérance.

Si le patriarche de Constantinople venait se mêler des affaires religieuses de Russie, on croirait justement qu'il a perdu Tesprit : or, il est impossible d'effacer des têtes russes le préjugé qu'il en est de même du pape à l'égard des catholiques russes; sophisme mortel qui supprime de fait l'Église catholique. Les communications de l'Église russe catholique avec son chef éprouvent tant de chicanes, reçoivent un si grand nombre d'entraves de la part du gouvernement, que c'est pour les fidèles un sujet continuel de douleur. On vit une fois un ministre des affaires étrangères, à Saint-Pétersbourg, refuser de donner cours à une bulle de canonisation (c'était celle du bienheureux Hieronimo de Naples), et la retenir dans son bureau pendant une éternité, sans qu'il fût possible de donner cours à la cérémonie; et ce ministre des affaires étrangères était luthérien.

C'était un spectacle véritablement curieux que celui d'un ministre d'État luthérien arrêtant une canonisation catho- Uque chez un souverain qui n'était ni catholique ni luthérien, mais qui garantit le libre exercice de leur religion à ses nombreux sujets catholiques.

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