‹ Lettres et opuscules inéditsChapitre 128 sur 166 · A U. le due de Doudeauvllley pair de France · texte numérisé non relu

A U. le due de Doudeauvllley pair de France

à Paris.

Saint-Pétersbourg, 36 mai (7 Juin) isie.

Avec quel plaisir j'ai reçu votre lettre. Monsieur le duc ! de quels charmants souvenirs vous avez rempli mon esprit ! Les temps où j'eus le bonheur de faire connaissance avec vous étaient bien durs; ceux où je pus cultiver cette connaissance à mon aise ne Tétaient pas moins; et cependant nous y avons trouvé bien des douceurs. La vie des exilés ressemble un peu à celle des guerriers; on finit par y trouver des charmes. Les hasards, les dangers, les surprises, les aven-

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tures amusent la tête et même le cœur. UémigratioDiD't fourni des tableaux qui ne s'effaceront jamais de ma niémoire tant que j*en aurai une. Parmi ces t^leaui,p(ïmettez-moi de vous rappeler celui de M. le duc de Doodeauville entrant chez un pauvre fébricitant avec m certaine bouteille à la main. — Bon Dieu ! est-ce hier, Monsieur le duc? est-ce avant-hier? Hélas! non; c'etf en 1798. Cependant il m^en souvient comme d'hier. Gooh bien il m'eût été doux de pouvoir me rapprocher de toib depuis que la scène a changé! Toutes mes indinatioDi^^ m'auraient porté vers les rives que vous habitez; mais y ne sais quelle main de fer m'a constanmient retenu t mille lieues de vous^ dans un pays dont je croyais enfin p être devenu citoyen pour toujours^ car je m'y étais tout à r fût accoutumé , acclimaté et acoquiné y mais voilà cq^es- 1' dant quelques signes de retour que j'aperçois dans ce moment! Si jamais je me trouve à Turin, je me croirai! Paris. Ne doutez pas, Monsieur le duc , que je n'aille n beau matin vous demander à déjeuner; et nous verrons a vous avez encore une bouteille de vin à mon service. Mais je vous en prie, Monsieur le duc^ point de miel dedans^ ni de quinquina. Ensuite nous parlerons de tout ce que vous voudrez^ et surtout de ce rocher dont votre lettre fait une mention très-honorable. Hélas! Monsieur le duc, il y a danger partout. Quoi qu'il en soit. Dieu m'ayant refusé le plaisir du choix, je me souviens de l'antique maxime qui nous avertit de suivre la chaîne qui nous tire, autrement on est meurtri et traîné! 11 vaut mieux marcher. Dieu m'a conservé mon fils au milieu de cette épouvantable traînée de sang qui a mouillé la terre depuis Moscou jusqu'à Paris. — Je l'en remercie. Quant à moi , Monsieur le duc, il m'importe fort peu de terminer ma vie ici ou là.

Je partage de tout mon cœur vos espérances françaises.

À M. LB DUC DE DOUDEAUTaLE. 415

Ce système^ comme vous avez pu le voir, Monsieur leduc^ n'est pas neuf chez moi. Il y a mille apparences contre vous; cependant je crois que tout ira bien, et que vous finirez par prêcher le genre humain. Vous lui devez une propagande d'un nouveau genre pour vous absoudre auprès de lui de celle de 1790, et vous êtes de trop honnêtes gens pour ne pas vous acquitter fidèlement. — Gomme j'ai ri de ces braves gens qui prennent à gauche, tout en s^asseyant à droite I On ne saurait mieux dire. H y aura mille anicroches de ce genre; cependant il arrivera au roi ce qui arriva à César : // viendra, il verra, et il vaincra. La seule différence (et malheureusement elle n'est pas mince)^ c'est qu'il fera tout cela en beaucoup de temps; à cela^ il n'y a pas de remède. Depuis Celui qui disait^ Surge et ambtUa, on ne guérit plus subitement des maux affreux de vingt-cinq ans. Pendant que j'ai l'honneur de vous écrire, j'entends encore parler de troubles assez sérieux, de drapeau tricolore, et de villes sommées au nom de Pempèreur; c'est tant mieux. Toute insurrection qui ne réussit pas décourage plus ou moins l'esprit qui l'a produite, et renforce le gouvernement. Je traite souvent ces grandes questions avec le porteur de votre lettre, qui a mille bontés pour moi. Je retrouve toujours avec plaisir ces échantillons de la vieille France qui aident si fort mes espérances; vous me fournîtes jadis les mêmes arguments, Monsieur le duc, et si j'avais le bonheur de vous voir maintenant, vous les renforceriez encore; mais, hélas 1 il faut se contenter de vos lettres, qui sont bien tout aussi concluantes, mais non pas si douces pour moi. Conservezmoi toujours. Monsieur le duc, des sentiments auxquels vous m'avez accoutumé, et qui sont devenus pour moi une propriété tout à fait chère. Je tournerais la feuille peutêtre, si j'avms pu disposer d'une certaine occasion qui m'a Doanqué. Je m'en fie donc à cette vieille ccnnmissionbaire

qii'on appelle la poste, pour vous assurer de mon étemel dévouement. Ma femme est bien sensible à votre sowrcnir, et me charge de vous faire ses compliments. Agréa mes hommages^ Monsieur le ducy et ma très-haute coosh dération.

121, -—A mademoiselle de Vortouval.

Saint-Pétenboarg, 24 Jain (6 Juillet) I8IC

Mademoiselle,

Cette lettre vous sera remise par une dame russe qni s'en va passer quelque temps à Paris, et qui a besoin de connaissances dans cette grande ville. On la nomme ici madame de Swetchin, et il se peut que vous en ayez eor j, tendu parler. En tout cas, Mademoiselle, comme je me flatte de n'être pas entièrement effacé de votre souvenir, je puis vous assurer que vous pouvez la recevoir sans crainte; qu'il n'y a rien ici contre elle qui puisse la rendre suspecte à Paris, et que, dans un moment de conjuration surtout (si par hasard le cas se présentait), il n'y a pas la moindre chose à craindre d'elle. Une fois tranquille sur son caractère, vous pourrez l'écouter tranquillement; et parmi tous les discours qui aurontlieu entre les deux dames, j'espère, Mademoiselle, qu'il y aura une petite place pour moi, et que Texcellente amie voudra bien vous parler de toutes les mentions honorables que nous avons faites de vous. Je passe rarement sur cette grande place que vous n'avez pas oubliée, sans me rappeler certains mercredis et certains dîners où j'avais tant de plaisir de vous entendre parler aimablement raison. Hélàs! ce temps est déjà bien loin. Où est ce bon comte de Stedding? et cette petite Thérèse

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LÎ faisait des poupées et qui en fait encore^ mais de plus rfaites? Toute la scène a changé^ et la grande amie vous :*a que je pense aussi à lui enlever un acteur. Au reste^ idemoiselle^ quelques changements qui s'opèrent dans les corations^ nous sommes toujours devant le monde ; et tans que nous y serons^ je ne pourrai jamais oublier cette union si peu commune de grâces^ d^esprit et de vertu^ qui *ont si fort intéressé ici. De mon chef^ je n'aurais point is la liberté de vous adresser une épître; mais en la re- Bttant à la grande amie qui a bien voulu m'encourager à crire^ je suis persuadé que vous ne me trouverez point >p impertinent.

Auriez-vous par hasard la bontés Mademoiselle^ de vous ppeler un certain billet où je vous donnai ma parole bonneur que le gouvernement d'alors^ si bien assis et si udroyant, ne durerait cependant pas plus que ceux qui Liaient précédé? Pour moi, je me le rappelle comme hier. Vous voyez, Mademoiselle, que je suis homme de irole; c^est avec la même probité que je vous prie dV éer l'assurance de la profonde estime et de la respeceuse considération qui ne cesseront de vivre dans le BUT de votre très-humble et très-obéissant serviteur.

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