A M. le comte de Front, ministre de S. H. S
à liondres.
Saint-Pélersboupg, 17 (29) mars 1806.
Monsieur le comte, j'ai pu quelquefois, comme j'ai eu Honneur de vous le dire, m^abstenir de vous écrire ou par dégoût, ou par crainte de vous affliger par mes noirs près- ^ntiments ; mais, dans des circonstances aussi importantes, j'aurais cru manquer à mes devoirs en négligeant de vous faire passer tout ce qui pouvait être parvenu à ma connaissance sur les incroyables événements qui nous ont amenés au comble du malheur. La Russie marche plus que jamais de concert avec TAngleterre, et l'Autriche même a les meilleures intentions possibles ; mais cette dernière puissance est pour longtemps dans l'absolue impossibilité d'agir, à moins que de nouvelles avanies ne la poussent au désespoir, ce qui pourrait fort bien arriver : restent donc la Russie et l'Angleterre. Dans les temps ordinaires, ce mot de restent aurait très -justement fait rire ; aujourd'hui, nous n'avons pas ce droit. Il est malheureusement plus que douteux que ces deux puissances fonnidables aient la force d'amener Bonaparte à des conditions raisonnables. Vous venez de voir. Monsieur le comte, le triste sort du roi de Naples. Vous n'aurez pas manqué de vous écrier : « Mais pourquoi ce débarquement, dès qu'on « savait les nouvelles d'Allemagne? et surtout pourquoi ce 1. 7
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« débarquement àlVéptes^ quand flJMât m ^isè'âeâ&m^ « qner aïUenrs avec plusd'avantage^t^ans compromefM cfceinalheQreaxpriDee?!) H n'y a 'pas moyen de Tépon=dre^ Mensienrfe comte; ou bien H^m fimt revenilr è dXt^ force inexplicable qui nous pousse invariablement^ depuis quinze ans^ à faire tout ce qu'il y a de plus mal imaginé. On avait^ pour ce malheureux débarquement^ des plans qui ne sonffiraient pas de réplique ; on n'en a pas raoinsitf t tout le contraire. Quod scripsi, scripsi. Mon courage tient difficilement contre cet anathème inconcevable. Ne vienton pas de voir encore les vaisseaux qui emportaient en Sicile toute la fortune de la maison royale renvoyés parles vents entre les mains des Français? dette nouvelle passe pour vraie, et ressemble à tout le reste. Enfin, M'qisieur le comte^ les bras me tonibent. Je suis bien loin cependaEtt de prêcher le désespoir ; mais nous touchons à une grande époque du monde, et il y a bien peu de -tètes capables^ se tirer de telles circonstances : un Richelieu ou un Ximé* nés succomberaient peut-être. L'homme d'État que l'Angleterre vient de perdre possédait sans contredit des qualités éminentes: il ne s'est pas moins trompé, comme tous les autres, sur la révolution française; il n'y a vu d'abord qu'un moyen d'écraser la France. ^Passe pour cette première erreur, qu'on lui a reprochée beaucoup trop aigrement, puisqu'il était naturel de voir et d'agir ainsi dams les commencements ; mais ensuite il s'est obstiné à tmPe une guerre anglaise au lieu d'une guerre européenne, dt jamais il n'a voulu agir ni par ni pour le roi de F^ânoe. Ces erreurs nous ont mis où nous sommes. 3e sois toift^ qu'on peut répliquer, en accusant surtout le parti du fdi, généralement très-immotlEkl'et très-peu digne ^confiance. 3'aurais,de mon cMé, beaucoup de choses -à'répoiidne-; mais je me reprocherais, ceniflsei0finittient ridiee^le,"!»» dissertation aussi inutile. Le feiteiA que If. ^Phi t^U'fMi
▲ H. LB COMTE 3>1 FRONT< fi
Ummtié d^exif^ordmmre dans une eircanstànoe etvtraof^ ffèitrA fl4i*dït «g Aagjhiis : «BattonsHKmstanl^qQêiKnB cfitunonB. D -B <a idlt -aux 'MUres peuples: « Ocndonea roacln-m«Bpour vow iNittre avec iKms?i> En teiiticefa^ Mcnaietir le oomte^ je >iie vois rien d'original^ (rien que tout floitre bomme de 6ens^ obstiné dans ses pvofets^ n^ak pK dm«eoiiHDe kd. Le ^and problème dans cette alMne élait^Kiinaginer qnelqae mcyen d'empécdier que la haine dea4en nattions m misiit aux plans les plus sages. Oai^ gnez me dire^ Monsieur le comte, ce que M. Pilt «^inueDlé pour cela. Je n-en suis pas moins admiratewr ànoère de ses grandes qualités; et sll n'a pu s'opposer •éfficaGem^t à la révolution française, on peut dire avec justice que, cet événement étant unique dans l'histoire, et le torrent plus fort que tout ce qu'il y a de plus fort, on ne saurait blâmer M. Pitt de n'avoir pas fait ce que d'autres n'auraient pas mieux fait que lui. Il est cependant vrai , et Y. E. en conviendra sans doute, que sa réputation d^homme d'État ne peut être irrévocablement fixée que par ses successeurs. S'ils parviennent à porter quelque coyp sensible à la France, ce coup ne le sera pas moins pour la mémoire de M. Pitt. S'ils font, au contraire, son oraison funèbre par de grandes fautes ou de grands malheurs, la postérité le laissera à la place que ses amis lui décernent aujourd'hui.
Je âoiSy comme vous, très -étranger aux dogmes de Berlin; ainsi , il est tort inutile de jaser sur mke «pcdigion dent on ne veut point. Vous voyez. Monsieur «le -oottite, à^WM aboutit la politique «ublime deoe oabinet. (Le woSà eifin sous les pieds de Bonaparte, qui ie traite ooinK vms le saurez aussi bien que moi , mais pas fdos midt^a'B M le mérite. C'>est une gentille chose «paie ce «traité 'du IS^^I^pe»! Oique ditea^ons de la lettre do rd de i^tse à ion iniaîstDe À Loadras, le taren de JaceU, ^DS laq^
le toi loi dit qu'il s^^st Ta (AUgé, fan FDédéi»e-K]Uiittai]Ei^
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de prendre un parti décisif le 13^ à cause d'.un événement arrivé le 28 ! Voilà qui est beau^ et surtout nouveau. Malheureusement^ Monsieur le comte^ on ne peut rire de ces énormités qui achèvent de nous perdre. — Mon Dieu ! mon Dieu ! je pense à la maison de Bourbon^ à celle de Savoie^ lorsque je suis tenté de m'afHiger sur mm. Je suis ici dans une situation fort critique^ sachant très^peu ce que je suis aujourd'hui , et point du tout ce que je serai demain; mais^ au heu qu'autrefois les moralistes disaient continuellement^ Regardez au-dessous de votis^ ils doivent dire maintenant : Regardez au-dessus. Agréez^ Monsieur le comte, etc.^ etc.
80« — A H* le cl&eTaller de •••
Saint-Pétersboorgf I4 (26} ayril I80«.
Monsieur le chevalier^
Je viens de congédier mon
valet de chambre^ pour me donner un domestique plus simple et moins coûteux. Je verrai s^il y a moyen de faire d'autres économies; et tout mon désir est que Sa Majesté soit bien persuadée d'une vérité qui pourrait fort bien n'être pas entrée pleinement dans son esprit^ quoique je Taie beaucoup répétée : c'est que^ dans tout ce que j'ai dit sur ma situation, jamais je n'ai laissé tomber de ma plume la plus légère exagération. J'ai souffert conmie je Fai dit et autant que je Fai dit^ et maintenant encore^ comme je le dis, je n'ai rien, ce qui s'appelle rien ; pas de quoi me faire enterrer, si je venais à mourir : j'excepte la somme qui vient
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de m^étre livrée et qui n^est point à mot ^ puisqu'elle n'est que la représentation de la subsistance^ et qu'à la fin-de Famiée j'aurai précisément ce que j^avais avant de la recevoir^ c'est-à-dire rien. J'ai témoigné, depuis nos derniers malheurs^ une grande envie de posséder ma famille, le n'ai certainement nulle raison de cacher le sentiment qui m'anime^ puisqu'il est parfaitement d'accord avec tous les principes. Je ne cacherai pas davantage le tourment que me fait éprouver cette séparation; il est tel, que je ne puis vous Texprîmer. Mais je suis déterminé encore par une autre considération que vous pouvez fort bien faire connaître à Sa Majesté. Tout homme qui ne met pas sa mort au rang des événements possibles à chaque instant, n'a pas fait de grands progrès dans la philosophie. Grâce à Dieu, je n'en suis pas là. Or, si je venais à mourir. Monsieur le chevalier, pendant que ma famille est éloignée de moi , elle tomberait dans la plus afA'euse indigence. Au contraire, si elle se trouvait ici , bien ou mal, tfune manière ou d'une autre, avec plus ou moins d'agrément ou de désagrément, elle se tirerait d'affaire. Voilà mon dernier secret : vous voyez, Monsieur, qu'il n'est pas bien machiavélique. Pour éviter l'indiscrétion, tenez, du reste, pour répété tout ce que j'ai dit.
Je ne pomTais vous apprendre, sur les affaires publiques, que ce que Sa Majesté aura sans doute la bonté de vous faire connaître- Cette époque ne ressemble à rien, et l'histoire ne présente aucune donnée, aucune analogie pour aider le jugement. S'il était permis de concevoir des espérances , on les fonderait uniquement sur cette étonnante rapidité des succès, qui semblent n'avoir rien de commun avec sa durée. Mais quand je songe que la postérité dira peut-être. Cet ouragan ne dura que trente ans, je ne puis m'empécher de frémir. Quoique la nature m'ait pourvu d'une assez grande égalité d'humeur, cependant
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)e sens qat^ je commenoe à^ plier sous le Uikk. i^émeos tristii et solitaire ; je ne vais plus daos lemoade^ jemfy iraime, et le plus souvent pour moafils». Je Us,, j'écm, je tAcbe de m'étourdir^ de me fatiguer s!il est possible*. En terminant mes journées monotones^ je me jette sur uaUt, où le sommeil, que j*mvoque, n*est pa& toujours complaisant. Je me tourne, je m'agite, en disant comme Ézéchias : JDa nume usque ad vesperam finies me. Alors,. des idées poignantes de famille me transpercent. Je crois entendre pleurer à Turin ; je fais mille efforts pour me représenta la figure de cette enfant de douze ans que je ne connais pas. Je vois cette fille orpheline d'un père vivant; je me demandes! je dois un jour la connaître. Mille noirs fantômes s'agitent dans mes rideaux d'indienne. Enfin, vous êtes père,. Monsieur le chevalier, vous connaissez ces- raves cruels d'un homme éveillé. Si vous n'étiez pas du métier, je ne permettrais pas à ma plume d'écrire ces jérémiades. Je fai$, au reste, les plus grands efforts pour résister au malheur, et ne pas perdre absolument ce qu^on appelle l'apfom^.- Je pense qpe vous n^avez pas moins besoin que moi de cette philosophie qui dépend malheureusement bien plus du tempérament que de la raison. J'attends de vos nouvelles avec un extrême empressement. Je ne sais où vous êtes, ni si vous êtes avec le roi*. Enfin, je ne sais rien. Si vous êtes allé en Sardaigne, comment vous serez-vous établi dans ce beau paysî et que sera-tnil résulté de cet établissement? Que vous êtes à plaindre I que nous sommes à plaindre I Jam^ l'univers n'a vu rien d'égal ! et que devons-nous voir encore? Ah! que nous sommes loin du dernier acte ou de la dernière scène de cette effroyable tragédie I
Adieu mille fois, Mondeur le chevalier; je n'ai pas le courage de prendre une autre feuille 1
^n^^rmim
À MADAMB HUBBR-ÀLLÉON. M^
8t. — Ai vuMlaiiie Hvber-iklléoii» à denère*
Saint-Pétenboarg, I5 mai I80C.
Reconnaltrez-vous cette écriture, Madame? En tout cas^ croyez sur ma parole que c'est celle de Vun de vos plus? aodeiis.aiiiis^ qui ne vous a plus parlé depuis longtemps.^, parce q;a'U n'a parlé à personne^ mais dont les affections aoat invariables an milieu de toutes les vicissitudes humaines. J'ai reçu deux ou trois fois de vos nouvelles par Turin^ atec un extrême plaisir. J'ai su que Tenfant de mon cœui* vous avait. écrit. Cesi toujours moij comme dit Pygmalion*. QofUit au moi qui est ici, sa position est telle que vous pottve^ l'imaginer. You3. auce? appris sans doute que i^oioa fils était venu embellir m^ solitude; ms^is vous me comprendrez parfaitement. Madame > vous qui êtes ds métier,. lorsque je vous dirai que le premier effet de cette douce société est de me faire sentir plus vivement la privation de ce qui me manque. Nous ne cessons d'en parler ensemble, et c'est un renouvellement continuel de souvenirs amers et de projets fatigants. Notre vie est d'ailleurs extrêmement douce; vous savez q^e j'aime le travail : je me livre à.ce goût plus q|ue jamais. Il y a des dissipations inévitables qui tiennent à l'état : il en est d'autres qui tiennent à la qualité de père; car c'est un de mes premiers dogmes, qu'il faut amuser les jeunes gens, afin qu'ils ne s'amusent pas; cependant, conmie mon disciple n'est pas du tout exigeant, et que d'ailleurs jç veux aussi, (Si poiu* cause , l'accoutumer à une vie occupée, il me reste assez de temps libre pour me livrer à mon goût dominant. Pendant plusieurs mois, j'ai fait une autre économie de temps tout à fait hidâuse : j'ai interrompu toutes mes correspondances, sans
aucune exception que celle de ma femme. C'est abominable; mais si vous ne m'avez pas excusé > ce sera bien pire,.. Mille fois je me suis dit : Sûrement elle me gronde^ il faudra donc lui écrire. Point du tout, je n'écris à personne; il en arrivera tout ce qui plaira à Dieu : mon innocence me suffit. Tout annonce. Madame, que je ne quitterai plus ce pays. Je le trouvais délicieux lorsque je n'y étais qu'un oiseau de passage : depuis qu'il ne m'est plus permis de regarder ailleurs, il n'a plus pour moi les mêmes agréments. Le jamais ne plaît jamais à l'homme; mais qu'il est terrible lorsqu'il tombe sur la patrie , les amis et le printemps ! Les souvenirs dans certaines positions sont épouvantables; je ne vois au delà que les remords. Si par hasard, Madame , vous avez envie de me gronder sur mon silence, perdez ce projet, je vous en prie; ou du moins soyez extrêmement brève, si vous ne voulez pas me courroucer prodigieusement. —Voilà un de vos )ompatriotes qui s'en va droit à Genève; je profite de tîette occasion pour sortir de mon tombeau et me rappeler à votre souvenir. Je lui donne cette lettre ouverte, dont il fera ce qu'il jugera convenable. Je veux m'arracher un instant de ma léthargie pour donner signe de vie à mes amis de Genève, et je commence par vous, comme bien juste. Au commencement de la quatrième page, je ne vous ai pas dit un mot de ce que je voulais vous dire; mais c'est égal, on ne lit rien plus couramment quB ce qui n'est pas écrit. Mon frère adresse à votre excellent fils une longue épître scientifique; je ne lui envoie pour mon compte que des tendresses; donnez-moi de ses nouvelles et de celles de madame votre belle-fille, à qui je présente mes hommages. Que fait monsieur votre fils l'Italien? Assurezle, je vous prie, de mon constant souvenir. Je ne parle presque plus , mais je n'ai pas encore perdu la connaissance; je sens et je pense encore > je connais tout le
À MADAME HUBBR-ALLËON. lOSP
monde; de près, je serre la main, et de loin je dis : Tout à vous, pour toujours !