A MADEIIOISELLS ADÈLE DE MAISTRE
à la manière dont tu t'exprimes, je croirais voir que tu envisages cette présentation du côté de la dépense. Quand f aurais des millions^ il n'en serait ni plus ni moins. Tu cooçms parfaitement que^ pendant que je suis ici ^ une piés^iiation dans le pays où tu es vous ferait justement mépriser par ceux mêmes qui en seraient Tobjet. H y a des règles de décence et de délicatesse qui sont approuvées dans tous les pays et par toutes sortes de personnes; et pourvu qu'on n'y joigne aucune bravade (ce qu'il ne faut jamais faire)^ il est impossible qu'on ait lieu de s'en repentir. On ne hait dans le monde que la passion; la raison froide et l'observation des convenances ne font point d'ennemis. J'en suis une bonne preuve. Souvenez-vous toujours que vous êtes ce que je suis^ que vous pensez ce que je pense, que nous avons les mêmes devoirs^ et que la chose durera tant qu'il plaira à Dieu. Il ferait beau voir qu'après t'avoir acheté un si bon piano^ tu me fisses une dissonance. Allons notre train, ma chère amie; pour moi, je suis fort tranquille de ce côté. Ce qui m'afflige, c'est cette intolérable séparation qui n'a pas de fin; mais cela même est arrangé pour le mieux, sans que nous en sachions rien. Une fois peut-être nous jaserons ensemble de notre singulière destinée, et, en jetant les yeux sur le passé, nous conviendrons probablement que les choses devaient aller ainsi. En attendant, je te vois toujours inconsolable de ne pas trouver cette amie telle que je te la désirerais. Ah ! la belle dissertation que je te ferais sur ce chapitre, si j'avais l'honneur de te voir un peu plus souvent/ Je me contente, quant à présent, de te renouveler mes respectueuses observations sur les goûts exclusifs et sur l'indispensable nécessité de vivre bien avec tous les honunes, même avec toutes les femmes, ce qui est bien plus difficile. Je suis bien aise qu'on ait pris où tu es le goût des belles perruques ; quant à moi, je conserve in-
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trépidement le noble signe de la vieillesse y car il me semble que ce serait un mensonge d'orner ma tète de cheveux qui n'auraient pas mon âge. Rien n'est beau que le vrai, le vrai seul est aimable. Voilà un des vers que je me rappelle^ quoique je n'en lise plus depuis un siècle. Je suis tout à la prose^ et à la prose grave; si tu étais ici^ comme je te ferais écrire! Je t'apprendrais le subjonetif.
Je suis grandement aise que tu comprennes parfaitement et que tu goûtes notre dantesque Alfieri; il ne faudrait cependant pas Paimer trop. Sa tête ardente avmt été totalement pervertie par la philosophie moderne. Veux*tu voir d'un premier coup d'œil son plus grand défaut? C'est que le résultat de la lecture de tout son théâtre est qu'on n'aime pas Tauteur. Sa dédicace à Tombre de Charles P' est insupportable. La première fois que je lus sa Marie Stuarty et surtout la dure, inhumaine, abominable prophétie qui s'y trouve, je l'aurais battu. Tâche de te procurer une excellente petite brochure intitulée Lettera deW abate Stefano Arteaga a monsignor Antonio Guardoqui, intorno al Filippo. Tu apprendras à juger précisément cette pièce que tu as avalée comme une limonade (de quoi je ne te blâme point du tout) ; aucun juge sage et instruit ne pardonnera à Alfieri d'avoir falsifié l'histoire pour satisfaire l'extravagance et les préjugés stupides du dix-huitième siècle. Tout cela, au reste, ne déroge nullement au mérite d'Alfieri, véritable créateur de la tragédie italienne, et distingué par une foule de grandes qualités littéraires. Il serait sans tache s'il n'avait pas trop appartenu à son siècle, qui a gâté une foule de grands talents. Je l'ai vu deux fois à Florence. La première fois, nous fûmes sur le point de nous heurter; la seconde, tout alla bien» nous nous rapprochâmes singulièrement; et si j'avais passé quelques jours de plus à Florence, nous aurions été fort