‹ Lettres et opuscules inéditsChapitre 57 sur 166 · A MADAME DE SAINT-RÉÂL · texte numérisé non relu

A MADAME DE SAINT-RÉÂL

plaisir. N'en parlons plus^ il y a bien d'autres choses à dire !

: La bataille de Friedland n'a pas été aussi meurtrière qu'on l'avait dit d* abord. Dix mille hommes environ ont péri de notre côté. Les Français, suivant les apparences, ont perdu beaucoup plus; mais la perte des hommes n'est rien... vaincre, c^est avancer. Les Français ont avancé, ils ont vaincu, c'est-à-dire, ils ont passé, rien de plus; mais Bonaparte, qui sait très-bien ce qu'il en coûte pour vaincre les Russes, s'est hâté de proposer un armistice, qui a été refusé par le général russe, et accordé par l'empereur. De ce moment, Bonaparte s'est jeté dans les bras d'Alexandre ; ilPa comblé de marques de déférence : il dit qu'il ne peut rien lui refuser, etc. Je ne me fie pas trop, comme tu sens à cette belle tendresse. En attendant que nous en sachions davantage, on ne voit pas encore que rien soit signé. Qui sait conmient l'on finira, et même si l'on finira? Il faut toujours se trouver prêt à tout. Quels jours j'ai passés, ma pauvre amie ! Quelle nuit que celle du 21 au 22, que je passai tout entière avec la certitude que mon cher Rodolphe avait été tué à Friedland ; seul, du moins sans autre compagnie qu'un fidèle valet de chambre qui pleurait devant moi, me jetant comme un fou tantôt d'un sopha sur mon lit, et tantôt de mon lit sur un sopha, pensant à la mère, à toi, à tous, à je ne sais qui enfin ! A neuf heures du matin, mon frère vint m'apprendre que les chevaliers-gardes n'avaient pas donné. Tu me diras ; « Et où avais-tu donc pris cette certitude ? » Je l'avais prise, ma chère, sur le visage de vingt personnes qui m'avaient fui évidemment le jour où la nouvelle arriva : c'était pour ne pas parler de la bataille; je crus tout autre chose, et je lus sur leurs fronts la mort de Rodolphe comme tu lis ces lignes. Voilà ce que c'est que la puissante imagination paternelle. Enfin, mon cœur, je me rappellerai de cette

nuit. A la bataille de Heilsberg^ les chevaliers-gardes ont trotté quelque temps sous les boulets français, mais saûs savoir pourquoi^ et nul officier n'a été tué. Ma trévé est signée ; me voilà tranquille pour quelque temps. Je me trouve bienheureux quand je songe à une dame de ma connaissance (la comtesse Ogeroffsky)^ qui a perdu deux fils dans cette infernale bataille. L'un a disparu sans qu'il ait été possible ni aux Russes ni aux Français d'en trouver la moindre trace. L'autre devait suivre ailleurs le grand-' duc en qualité d'aide de camp; il voulut se battre. L'aîné de ses frères, qui est colonel (ils étaient trois), lui représenta qu'il devait suivre sa destination, et que c'était désobéir que de se battre. Le jeune honune ne voulut rien entendre, et prit place. A quelques pas de là, il fut blessé et tomba de cheval. Des soldats l'emportaient hors de la mêlée, lorsqu'un boulet de canon le partagea par le milieu et tua un des soldats. Cette pauvre mère fait compassion. Les premiers noms de la Russie ont combattu là à pied, en qualité de bas-officiers. Sous ce point de vue, Je suis encore fort heureux, ma chère amie; j'ai fait ce qu'un bon père devait faire ; je pourrai m'en affliger sans doute, mais jamais m'en repentir. Un jour peut-être tu en sauras davantage.

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