A M. le comte d^ATalray
SAintPétersboarg, 24 ([2) Jaillet 1807.
Le roi. Monsieur le comte, attache trop de prix aux réflexions, qui me furent dictées il y a quelque temps par l'intérêt sans bornes que je ne cesserai de prendre à Sa personne ou à sa cause. Si la valeur d'une telle approba-
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tk» était susceptible de plus et de moins ^ ellç tirerait un iXHiveau prix du fidèle organe qui me Ta transmise.
Non^ sans doute ^ Monsieur le comte ^ je ne m'attendais fo&préeiêiment à ce qui est arrivé; je n^aurais pu dire : « On danÉera là une bataille , et il arrivera cela. j> Mais croyezque mes espérances étaient bien timides, n yaquimse ans que j'étudie la révolution française. Je me trompe peu sur 1^ grands résultats^ et jamais je n'ai trompé mon -midtre. Constamment je lui ai dit : a Tant que lei Fran^ çaii mppwieront Bonaparte , r Europe sera forcée de le supporter. » n n'est arrivé en dernier lieu que ce qui de* vait arriver. Supposons^ si l'on veut^ les forces égales (ce que je suis fort éloigné de croire) ^ il ne s'ensuit pas que les chances fussent égales. Tout souverain légitime peut^ sans désavantage^ combattre son égal en champ clos; mais s*il est question d'un usurpateur, la chose change de face. Le rm militaire^ en vertu même de son excellence et de sa supériorité intrinsèque^ a tout à craindre d'un militaire roi (i) ; car l'or est aisément coupé par le fer. Celui qui se permet tout est terrible 1 On a beau dire qu'il y a des moyens aisés d'égaliser la partie : d'abord^ j'en doute; ensuite^ le mcHide est plein de choses aisées qui sont cependant impossibles. Enfm, c'est un cas particulier, une loi spéciale de la nature qui ne prouve rien, en général, ni contre le souverain ni contre son peuple. S'il existait un breuvage de consolation à la Chine , je me soumettrais volontiers à l'aller chercher à pied pour le présenter à l'empereur; mais la consolation n'est pas si loin , elle est chez lui. La Russie est à sa place, et son nom est aussi intact que ses frontières. La nation n'a aucune raison de perdre courage ou de s'estimer moins. Elle peut même tirer de grandes instructions de ce qui s'est passé. Elle peut, en
(I) fXt pnenez ce mot de roi (|ae pour ce qu*il vaut à cette place.
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réfléchissant sur ce qui lui a manqué dans cette occasiœi^ se mettre aisément au niveau des événements futurs^ qui seront grands et mémorables à jamais.
Maintenant^ nous allons voir un autre ordre de choses : uné'nouvelle guerre, ou si vous voulez une guerre nouvelle^ sera déclarée à l'ordinaire par le traité de paix. La Bihle dit fort bien : « Ils diront : La paix! la paix! et il n'y aura point d-e paix, d Toutes les parties du globe seront pressées. Quelle époque^ Monsieur le comte ! quel champ pour l'homme d'État ! Bonaparte fait écrire dans ses papiers qu'il est V Envoyé de Dieu. Rien n'est plus vrai, Monsieur le comte. Bonaparte vient directement du ciel... comme la foudre. — Mais, à propos de ce mot, il me vient en tête de vous faire observer que la foudre, qui.brise les murailles, s'arrête devant un rideau de taffetas : belle image de la révolution! Contre elle, la véritable résistance était Tantipathie; mais de tous côtés elle a trouvé des conducteurs.
Allons notre train. Monsieur le comte! L'Europe est à Bonaparte, mais notre cœur est à nous. L'ordre des choses qui s'avance exige une prudence particulière. Heureusement, on peut être ferme sans être choquant ni embarrassant. L'inclination se gênant peu , elle fournira à l'empereur de nouvelles occasions de connaître les véritables Russes et de cribler son grain. Pour moi, je ne m'étonne de rien, et je ne vis plus que dans l'avenir.
Avant de connaître la bataille du 14 juin, j'avais écrit sans balancer, à notre ami commun : Rien ne peut rétablir la puissance de la Prusse. Vous voyez. Monsieur le comte, que je ne m'étais pas trompé. Les plus grands observateurs l'avaient prédit. Instruit par eux, il y a longtemps que j'ai prévu et annoncé cette catastrophe. J'ai eu, depuis que je raisonne , une aversion particulière pour Frédéric II , qu'un siècle ifrénétique s'est hâté de proclamer grand homme , mais qui n'était au fond qu^un grand
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Prussien. L'histoire notera ce prince comme l'un des plus grands ennemis du genre humain qui ait jamais existé. Sa monarchie^ héritière imperturbable de son esprit^ était devenue un argument contre la Providence (pour les sots^ bien entendu; mais il y en a beaucoup). Aujourd'hui, cet argument s'est tourné en preuve palpable de la justice étemelle. Cet édifice fameux, construit avec du sang, delà boue, de la fausse monnaie et des feuilles de brochures, a croulé en un clin d'ceil, et c'en est fait pour toujours. Il a duré moins que l'habit de l'architecte ; car le dernier habit de Frédéric II est à Paris en fort bon état, et il survivra longtemps à la monarchie prussienne. Lorsqu'on a porté au sénat Tépée du grand hommes le président Fôntanes a prononcé un fort beau discours, dont on m'a cité cette phrase :
Grand exemple pour tous les souverains qui seraient tentés de fonder leurs empires sur des bases aussi fausses!
Entendes5-vous, Monsieur le comte ? Tout ce qui se dit là n'est pas faux. La France et la Prusse, telles que nous les avons connues, sont les plus grands sujets qui jamais aient été présentés à la méditation des hommes d'État et des philosophes. Si j^avais l'honneur de présider à l'éducation d'un prince, je croirais avoir bien employé toute ma vie en les lui expliquant toute ma vie.
On voit, d'un côté, comment les hommes que nous appelons barbares ont créé dans la nuit du moyen âge des institutions qui ont duré quatorze siècles, et n'ont cédé à la fin qu'aux efforts répétés d'une foule innombrable d'enragés ayant tous les vices de l'univers et l'enfer pour alliés.
Et comment, de l'autre côté, toute la science, tous les moyens du siècle de la philosophie, mis à la disposition de la souveraineté éclairée et absolue , ont produit un édifice qui a duré quatorze minutes, pom* s^affaisser ignoble-
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nK&i «a mSiea de h qumiîème, oooune une ôtrooSle qa'oQ écrase.
Oiaqne nalkm, eo se comparMit à ees deox modèles^ paît 3e juger anssî certampinent qu'un drâniste jugele métal dins la coiqidle.
Dans un ouvrage anonyme que tous avei exi la boDté de dter qndquefiMS^ fl est ^qae chaque naUon, e&mme ckaqm individu, ta chargée dume-wûssioti : odle de ¥os Français, qui a toujours été la mèaie, est bien extraordinaire dans ce moment. Je les vois qm s'avancent ^ers une g^cHre immortdle,
Mais la France ne sait pas ce qu'dle fait : et c'est piédsément parce qu'elle ne sait pas ce qu'elle fait^ et parce qu'elle n^est pas digne de le saTdr, et parce que ce qu'elle £ût n a pwit d'analogie avec ce qu'elle est^ que je me crcMs bien fondé à croire que les h<munes qui agissait dans ce moment du côté de la France ne sont que des météores passagers.
Je ne puis m'empècfa» de croire que f^ deriné ce qui se bit anjourdliui dans le monde^ et le iMit vers lequel nous marchons ; je tire même de cette persuasion un argument des plus forts contre la probabilité d'une durée qui doit être^ pour le nÀ, l'idée la plus triste ^ la {dus dioquante. Je dis : Ce qui s'c^ièie dans ce moment ne paît être exécuté que par une puissance illégitime et par les bcMumes dignes d*dle; mais le grand œuvre adievé^ les instruments deviaodraient nnisiMes^ et serûent d'aiDeurs, par leur seule existence^ une anomalie^ un scandale du mœde moral. Donc^ etc.^ etc.
C'estce que j'avais &ï vue. Monsieur le comte, lorsque je disais, dans une dernière lettre au anate de Biacas, qœ^ si j'avais eu Fbonneur d'elle oon^v^n du roi autrement
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que p9r ses bontés^ j'aurais peut-être le courage de loi montrer la scène telle que je la vois.
C'est tout ce que je voulais vous dire; en vérité> en traçant ces lignes^ je n'avais point Fidée funeste que vous avez cru apercevoir.
Cependant^ Monsieur le comte, comme le roi est trop grand pour être flatté^ non-seulement je suis persuadé qu'on ne doit point lui cacher les présages sinistres qui menacent son auguste famille^ mais je crois utile de les présenter tels qu'ils sont.
Reculex de trois ans dans le passé. Écoutez le Gorse^ qui se dit à lui-même, après avdr jeté ses regards terri* bies sur toute l'Eure^ :
a Les branches étrangères ne sont rien pour moi; les Français n'en voudront point > il y a telle et telle raison contre elles; d'ailleurs elles sont sous ma main. Parmi ceux à qui les Français pourraient songer^ les uns ne promettant plus rien à la perpétuité de la famille, d'autres portent un nom funeste; d'autres enfin, debout au bord du fleuve, y vieilliront comme le voyageur de la fable, attendant que toute l'eau soit passée. Mais je vois là , sur les bords du Rhin, un soldat résolu , plus près du but parce qu^il en est plus loin , et qui pourrait bien me faire des Bourbons avec une demoiselle; il faut le tuer. » — Et
il le fit Dans vingt brochures j'ai lu : c< C'est un crime
inutile ! » — Badauds !
Vous me direz , Monsieur le comte : Mais comment aecordez-'Vous donc vos espérances avec cette sombre pers'^ pective?
Quelqu'un disait jadis à Copernic : a Si le monde était arrangé comme vous le dites, Vénus aurait des phases comme la lune; elle n'en a pas cependant : qu'avez- vous à dire? a
£k)pemic répondit : a Je n^ai rien à répliquer; mais
Dieu fera la grâce qu'on trouvera une réponse à cette difficulté. »
En effet. Dieu fit la grâce que Galilée inventa les lunettes avec lesquelles on vit les phases; — mais Copernic était mort.
Je réponds comme lui. Monsieur le comte : Dieu fera la grâce que nous sortirons de ce défilé. Omnis masculus adaperiens vulvam sanctus Domino vocabitur. U arrivera cela, ou bien autre chose; mais enfin il arrivera quelque chose. En pensant au roi, votre maître, je dis du fond du cœur, avec un sentiment mêlé de courage et d'espérance : Serus in cœlum redeat ! Si cependant il est écrit qu'il doit retourner chez lui avant que les affaires de sa famille soient terminées, il pourra dire en partant : Spem bonam certamque domum reporto. Je n^en sais pas davantage, je n'affirme ni n'exclus rien.
Ce qui se passe. Monsieur le comte, me parait jeter un grand jour sur des questions importantes, notamment sur celle du serment, l'une des plus ardues de la morale. J'ai toujours pensé, je vous Favoue franchement, que le serment au souverain de fait est indispensable quant à la masse, et n'a rien de criminel. Quelques individus peuvent blesser, en le prêtant, l'honneur et la délicatesse, sans blesser la morale proprement dite. Ce peut être une bassesse, sans être un péché.
Il est bien essentiel qu'on croie en France que telle est l'opinion du roi; qu'il ne blâme rien de ce que la nécessité exige, et que si les circonstances changeaient, il compterait toujours sur les Français, surtout sur les deux premiers ordres. Je ne sais ce qu'il en est ; mais n'importe, il faut qu'on le croie.
Propager les idées utiles est tout ce que peuvent faire les amis du roi, dans un moment de repos parfait et indispensable.