A mademoiselle Adèle de Hatotre
Saint-FiétenboQTg, 10 Janvier 180S.
Mon cher cœur, dans une lettre qui peut-être ne te sera point encore parvenue lorsque tu recevras celle-ci, je te disais que je n'avais pas la moindre espérance de t'envoyer mon portrait^ qui ne se faisait jamais que demain. Le même jour j'allai chez Xavier. Tout à coup il me dit^ à propos de toute autre chose : a A propos, il faut que je fasse « ton portrait; voyons si j'ai des ivoires. — Non, rien ne or me contente; il faut que je le peigne sur cette palette a qui est forte, je vais la laver; fort bien. Allons vite. — A « propos, j'ai pensé qu'il fallait le faire graver, j'ai déjà « parlé au graveur. — Tu as beaucoup d'amis, cette graa vure est nécessaire. » — Et voilà, ma chère, comment tu auras dans peu de temps ma chienne de figure. Tu auras peine à me reconnaître, tant j'ai vieilli. Je ne suis pas gris comme un ânCy comme disait notre ami Costa, mais blanc comme un cygne. Cela est plus élégant et plus triste. Que veux-tu, ma chère Adèle? il faut obéir au temps.
Son vol impétaeax me presse et me poursuit Je n'occupe qu*UQ point de la vaste étenduei
El mon âme éperdue Sous mes pas chancelants voit ce point qui s'enfuit
J'aurais cependant bien mauvaise grâce de me plaindre
d'être ainsi poussé par le temps; ce qui me fâche^ c'est d^ faire le voyage loin de toi, et de ne pouvoir jaser avec toi pendant que la barque vole. Ma plume ressemble un pea (et en cela seul) à celle de madame de Sévigné : elle a la bride sur le cou. Elle pouvait bien se dispenser^ par exemple, de griffonner ces lugubres moralités sur le temps; mais qui peut arrêter certaines plumes?
Nos santés respectives sont parfaites. Ton frère est toujours à cheval, et me mange plus d* argent que je ne voudrais; mais je ne puis me plaindre, puisqu'il en mange moins qu'il ne faudrait. Si Ton te faisait chevalier-garde, tu ne serais pas plus sage. L'on me complimente beaucoup sur son éducation; mais, comme il est de toute justiœ, j'en renvoie tout l'honneur à ta mère, car je n'ai rien tant en horreur que de posséder le bien d'autrui. — Si tu ne trouves pas dans cette lettre une feuille de sa façon , il ne faut pas lui en vouloir, il allait prendre la plume lorsqu'il a été commandé. Gloire , tu commandes; adieu mes amours! Cette gloire pacifique ne m'ôte pas le sommeil. Je ne me rappelle jamais Tautre sans terreur.
Je t'avais invitée, par écrit, à un souper où tu n'es point venue : je t'attendis en bâillant jusqu'à deux heures du matin. Tuas commis là une grande indignité.
Et le Caucase affreax, t'engendrant en coarroux, Te fit le cœur plus froid, plus dur que ses cailloux.
Peut-on finir plus amoureusement? Mille tendresses à mes trois femmes.
▲ H. LE CHEYÀLIER DE HÀISTRS. 473