A mademoiselle Adèle de llaiitre
SaiDt-Péter8boarg, 23 décembre 1807.
Voici donc^ mon petit enfant^ quelques ouvrages, ou , pour parler plus correctement^ deux ouvrages de monsieur ton oncle pour ton maître M. Bussolini, qui se plaint beaucoup de ton excessive application. Ce crime n'est pas commun, cependant c'est un crime, contre toi-même à la vérité, et non contre les autres : mais enfin c'est un crime; il y a longtemps que je t'ai annoncé la punition. Pour revenir à la peinture , tu seras sans doute enchantée de la tête d'après le Guide ; le paysage est aussi joli dans son genre; mais ce n'est pas du tout dans ce petit champ que se déploie le talent de ton oncle : il faut voir ses grands paysages à Thuile. Tu penses bien, ma chère Adèle, que je voudrais fort t'envoyer le portrait de ton vieux papa fait de cette main habile; mais jusqu'à présent il n'y a pas eu moyen ; ce n'est pas qu'il ne dise souvent : A propos^ il faut que je fasse ton portrait/ Mais bientôt une idée vient à la traverse, et les jours passent ainsi. G^est un excellent homme, qu'il faut prendre comme il est; chez lui, tout dépend de Tinspiration : un jour peut-être il m'enverra réveiller pour faire ce portrait. Si tu lui avais écrit une fois: Allons donc, mon oncle, envoyez-nous cette image/ nul doute qu'il n^eût commencé sur-le-champ. En attendant, ma très -chère, je t^envoie un autre portrait fait à la plume, et que je n'ai pas le front de copier; je t'envoie l'original; il est mieux dans tes mains que dans les mien-
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nés; car tu le croiras ressemblant, ce que je ne cims pas du tout (1). Ton oncle le commença en 1798, et il l'a l^ureusement achevé l'année dernière : voilà l'homme. Huit ans pour une ode, c'est honnête. De Moscou, où il était alors, il m'en envoya une première édition, dont le commencement était en contradiction avec la fin, en me disant : Tu sais que je ne fais jamais ce que je veux; d'ailleurs, ce n^est qu^une inconséquence de plus. Cependant, arrivé ici, il remit la pièce sur le métier, et, moyennant la date primitive de 1798, tout va à merveille. Il se moque de lui-même , sur ses lubies, de la meilleure grâce du monde. Un jour tu me feras une copie de cette pièce un peu plus élégante : pour moi, je te l'envoie telle quelle; je ne la conser\'e point.
Ma chère, mon aimable enfant , quand est-ce donc que je te reverrai, que je pourrai t'embrasser et te parler sans encre? Tu sais, du reste, que tu es ma bien-aimée; ce n'est pas que tu le mérites , mais Tamour est aveugle, et jamais il n'ouvrira les yeux. Pendant que je griffonne ces lignes, on m'apporte une invitation, que j'enferme encore sous cette enveloppe pour savoir si je pourrai te tenter. Viens, ma chère enfant, je te mènerai avec moi. Que veux-tu que je fasse depuis sept heures du soir jusqu'à neuf heures du matin chez cette noble dame qui m'invite à un bal , divisé par un petit souper de quatre cents couverts? Je traîne ma tristesse sur l'acajou d'une chambre à l'autre; je n'enttnids pas la musique. Au milieu des diamants, des perles, des jaspes, du vermeil et du cristal de roche, je ne vois rien, sinon que je ne vous vois pas. Mais si jeté voyais danser ! si je pouvais te verser wna^occio/tna de tous ces vins du midi que je trouve fades. •• comme je se-
CI) U s'agit d*uDe ode adressée au comte Joseph par son frère le comte Xavier.
▲ MADEMOISELLE kHÈLE DE MÀI8TRE. 171
rais heureux I Mais il ne faut pas trop s'échauffer la iSto. Adieu donc^ petite demoiselle de mon cœur. Je t'embrasse sans miséricorde^ comme j'en ai bien le droit , ee me semble.