DE M. LE COMTE JOSEPH DE HÀISTRE
M. de Maistre avait oublié tout à fait la déclaration envoyée à M. Alquier avant son départ de Sardaigne, lorsqu'il reçut une dépèche ministérielle avec un décret dont M. Gacault, consul de France à Naples , venait de donner communication officielle au premier secrétaire d*État de Sa Majesté. Ce décret portait, sans aucun considérant, que M. de Maistre était rayé de la Ustê des éïMgrés, et autorisé à rentrer en France sans obligation de prêter serment, avec liberté entière de rester au service du roi de Sardaigne, et de garder les emplois et décorations qu'il tenait de Sa Majesté, en conservant tous ses droits de citoyen français. Ce décret, transmis avec la solennité d'une note ministérielle , émut le ministère du roi, qui cherchait à se rendre compte des motifs qui pouvaient avoir amené une telle faveur d'exception. Le comte de Maistre fut formellement invité à donner des explications. — Il envoya copie da mémoire que nous avons cité plus haut.
En 1806, le comte de Maistre reçut une nouvelle preuve de la fayeur impériale, bien plus précieuse encore que les précédentes, n avait appelé auprès de lui son iils âgé de seize ans, et qu'il ne pouvait plus laisser à Turin, exposé par la conscription à servir contre son roi, sa patrie et ses parents. Au mois de décembre 1806, Sa Majesté Impériale recevait le comte Rodolphe à son service, conune officier dans le régiment des chevaliers-gardes. Quelques jours après il partait avec son corps pour la campagne de 1807, suivie de celle de 1808 en Finlande, et plus tard de celles de 1812, 13 et 14. On lira dans le premier volume quelques-unes des lettres que le comte de Maistre écrivait à son fils, dans ces absences aussi cruelles pour un père que pour une mère. — Mais le comte de Maistre se soutenait en pensant que sou fils faisait son devoir, et qu'il était à la place où l'appelaient l'honneur et la conscience.
n parait que , pendant son séjour en Russie, M. de Maistre avait conservé des relations amicales avec un fidèle serviteur de Louis XVllI, courtisan de l'exil : c'est au moins ce qu'indiquerait une lettre autographe de ce prince, ainsi que la réponse du comte de Maistre. Le duc de Blacas, représentant confidentiel du roi à Saint-Pétersbourg, était aussi très-lié avec M. de Maistre. Une similitude de position, d'infortune et de dévouement avait cimenté ces liens.
Le comte de Maistre, inflexible sur les principes, était, dans les relations sociales, bienveillant, facile, et d'une grande tolérance :
12 NOTICE BIOGBÀPHIQUB
il écoutait avec calme les opinions les pins opposées aux siennes, et les combattait avec sang-froid, courtoisie, et sans la moindre aigreur. Partout où il demeura quelque temps, il laissa des amis : à Lausanne, à Pétersbourg, aussi bien qu'à Rome et à Florence. Il se plaisait à considérer les hommes par leur côté louable.
On Toit dans ses lettres de quel œil le sujet, le ministre du roi de Sardaigne considérait les succès de Bonaparte , qu*il appelle quelquefois Daemonmtn tneridianum ; mais le génie et le capitaine furent toujours appréciés par lui à leur haute valeur. Il s^étonnaU que l'on pût s'étonner de l'attachement du soldat français pour celui qui le menait à la victoire.
En passant à Naples en 1802, il s'entretint un jour longuement avec M. Alquier, ami)assadeur de la république française : « Après • avoir entendu très-attentivement ce que je lui dis sur les affaires « en général et sur le roi de Sardaigne en particulier, M. Alquier « me dit avec beaucoup de vivacité : — M. le cemte^ qu'aUez-vmis « faire à Pétersbourg? Allez à Paris dire ces raisons au premier « consul, qui ne les a jamais entendues, » (Extrait d'une lettre confidentielle. )
Cette idée avait fait impression sur le comte de Maistre ; car, après la bataille de Friedland et la paix qui la suivit, il demanda une audience à Bonaparte comme simple particulier. Le mémoire qu'il écrivit à cette occasion exprimait en substance le désir de communiquer à l'empereur des Français quelques idées relatives aux intérêts de son souverain {voyez la lettre au chevalier de ...., 28 décembre 1807, et l'autre au même, mai 1808), el que, s'il voulait l'entendre personnellement sans l'entremise d'ancon ministre, il irait à Paris sans titre et par conséquent sans délense, se remettant absolument entre ses mains pour foire de lui tout ce qui lui plairait. Le comte de Maistre donnait de plus sa parole d'honneur que le roi son maitre n'avait pas la moindre idée de sa détermination, et qu'il n'avait pour foire ce voyage aucune autorisation. Ce mémoire fut transmis et appuyé par le général Savary, dont la franchise et la fougue militaire étaient cependant très-accessibles au rawMinement calme, et très-susceptibles de sentir et d'apprécier l'honneur et le dévouement. Laissons parler le comte de Maistre : « Le général Savary envoie mon mémoire à Paris, et l'appuie de « toutes ses forces. Vous me demanderei comment un homme tel « que je vous l'ai dépeint est capable d'un procédé de telle nature ?