‹ Lettres et opuscules inéditsChapitre 78 sur 166 · À MADEMOISELLE CONSTANCE DE MAISTRE · texte numérisé non relu

À MADEMOISELLE CONSTANCE DE MAISTRE

dans cette saison est extrêmement agitée; on nefait^au pîed de la lettre, que courir d'une campagne à Tautre.

Le 3 de ce mois, nous avons eu la fête ordinaire de Peterhoflf (palais de l'empereur, à trente werstes de la ville) : dîner, promenade au travers des jardins dans les voitures de la cour, illumination magnifique, souper, feu d'artifice, enfin tout. Mais pour manger, ma chère enfant, il faut avoir appétit : dès que j'entends un violon, je suis pris d'un serrement de cœur qui me pousse dans ma voiture, et il faut que je m'en aille; c'est ce que je fis d'abord après dîner. Cependant, comme je mutais arrêté dans le voisinage, nous nous rapprochâmes le soir avec quelques dames pour voir le bouquet. C'est un faisceau de trente mille fusées partant sans interruption, éclatant toutes à la même hauteur, avec des feux de diff'érentes couleurs et un crescendo tout à fait merveilleux. Malheureusement j'avais beau regarder de tout côté, je ne vous voyais pas là; c'est le poison de tous les plaisirs !

Voilà, ma chère Constance, la petite cicalata que jeté devais depuis longtemps. Embrasse ma bonne Adèle pour mon compte, et fais mes compliments à ceux qui ont la gigantesque bonté de se rappeler de moi. Adieu, petite enfant. Dans un an, plus ou moins, si nous sommes encore séparés, je veux que tu m'envoies un second portrait de toi, et tu écriras derrière :

Ich bin ein Savoyisck Mœdchen!

Mein Aug* ist hlau und sanft mein Blich

Ich* habe ein Herz

Dos edle ht vjid Stolz und g ut.

Mais il faut que la mère signe. Je suis persuadé qu'elle ht Rlopstock tout le jour; ainsi ces vers lui sont connus. Il ne manquera que son approbation , qui ne manquera pas. Adieu.

d08 LETTRK 1809

G5. — A M* le cvBtte de •••

Saiot'Pélersboorg, 2 octobre I809. <

Mon cher comte, tous les yeux sont ouverts sur YEspstgne. n y a bien longtemps qu'un plus grand spectacle n'a été donné aux hommes; quel sera le dénoûment? C'est ce que tout ce qui possède un cœur attend avec ime anxiété qui ne peut s'exprimer. J'ai toujours dit que, si Pon pouvait attendre une résistance efficace , elle partirait de la nation qui n'a pas lu nos brochures. Mais, sans jeter nos regards dans l'avenir, voyons dans ce moment que les nations les plus puissantes n'ont pu jusqu'à présent porter à Bonaparte un coup aussi sensible que celui qu'il reçoit de la sainte insurrection d'Espagne (pour ce coup, on peut l'appeler le plus saint des devoirs). Je me plais à contempler ce qu'il a perifei d'un seul coup : cinquante vaisseaux de gi^e qui étaient à ses ordres se sont tournés contre lui, la différence est de cent; cinq des siens ont été pris à Cadix, la différence est de dix. Vingt-quatre vaisseaux anglais, employés à bloquer les ports espagnols, deviennent libres, et ne perdront pas leur temps. Les ports espagnob ne seront plus ouverts qu'à ses ennemis. Il perd une mine inépuisable de conscrits qu'il aurait jetés sur l'Autriche; il perd l'or de l'Amérique, qui n'était plus que pour lui. Mais la perte qui passe toutes les autres, la perte réellement incalculable, c'est celle de l'opinion. Des généraux battus, des armées prisonnières, des Fourches Caudines, voilà, voilà la plaie sensible. Nous sommes ici à vingt degrés de ces événements; d'ailleurs les nouvelles sont arrêtées par tous les moyens possibles, de manière qu'elles nous arrivent très-tard. Au moment où j'écris ces lignes, nous en sommes à la nouvelle des deux batailles de Zam-

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lueica et Vimiera en Portugal, et le sort même de Junot ne nous est pas connu. Ces deux affaires sont belles, et sont les seules, avec celle d'Aboukir, où les Anglais aient tîomplétement réussi sur terre, parce qu^ils ont agi par eux tt pour eux. Le Portugal est une province anglaise; ils Font bien défendu, parce qu'ils ont agi à leur manière, «ans autre conseil que leur génie et leur courage. Quant à l'Espagne, je persisterai toujours à désirer que les deux nations ne se mêlent pas. Elles ne sont point homogènes. En faisant les retranchements que le bon sens exige sur les rapports officiels au sujet des morts et de celui des combattants, ces deux batailles ne sont|pi^ moins de la plus haute importance : ce n^est pas le nombre d'hommes qui décide de Teffet des batailles, ce sont les cir0bnstances; souvent cent mille hommes se sont choqués sans aucun effet. A Gulloden, douze mille hommes détrônèrent une famille et en couronnèrent une autre. J'espère beaucoup des deux combats du 17 et du 22 août, É^ comme je le souhaite, ils ont été suivis de la prise de Junot, etc.^. mais je ne suis pas sans alarme sur ce point, à cause de cette suspension que je vois dans les papiers anglais.

Je ne veux point contester les talents de Bonaparte, ils ne sont que trop incontestables. Cependant, il faut convenir qu'il a fait, cette année, trois choses dignes d'un enfant enragé : je veux parler de sa conduite à Tégard de la Toscane, du Pape, et de TEspagne. Il était maître absolu dans ce pays, il y régnait par la famille régnante; il enlève cette famille auguste, et, par ce beau coup, il met la nation dans Pétat de nature au pied de la lettre, c^est-à-dire dans la seule position qui puisse résister à un usurpateur de génie menant une révolution à sa suite. On n'a jamais fait une plus grande faute.

Maintenant, Monsieur le comte, nous allons voir {si CEsoagne se soutient) un des plus grands et des plus singuliers

SiO unu IM»

spectacles qa'oDaft jamais TDS : imegiriiide et angosteiia^ accootoniée à la iDonarcfaîe, coDstîtiiée par h fofœ imn^ ble des drcoostances en répnbfiqoe, et agissant toojours an nom d^on roi nominal, sans qaH soH posaMe de préiw la fin d*im tel état. An moment où j'ecns^ il y a une Téritible convention nationale en Eq>agne«Qa'arriTera4-il de ce singulier état de choses? Dieu le sait. Ce qu'on peut trèslégitimement penser, c'est que le peuple pn^prement £t, étant moins corrompu^ moins sophistiqué qu'il ne l'était dans nos pa ys^ sera plus aisément retenu ; qull fdiera soos Fautorité du clergé^ surtout de Tépiscopat espagnol, qm est au rang de tout ce quH y a de plus respectable dans l'univers; et qu^ ne troublera point la bes<^e des grandes pemiquts. Cependant^ comme toutes les classes en général; et les plus hautes surtout^ sont irritées à l'excès da plat et insolent despotisme du prince de la Paix^ et qiie> parmi ces dernières, les idées philosophiques n'ont p^ laissé que de faire de grands progrès^ il y a tout à parier qo^on voudra profiter de l'occasion pour remédier à beau coup de choses. S'ils ne veulent que rajeunir TEspagne, peut-être auront-ils quelques succès; mais s'ils veulent la refaire y gare î On peut attendre de la sagesse de ce peuple (le plus législateur qui ait existé dans les temps modernes) que, s'il avance trop, il ressemblera au moins à un fleuve qui déborde sans abandonner la direction de S{3n Ht et de son courant naturel, au lieu que les Finançais furent dtt premier moment un peuple extravasé.

Mais tout cela. Monsieur le comte^ est dans la supposition où PEspagne pourra résister : le pourra-t elle? c'est la grande question. Plusieurs experts, plusieurs militaires, sont pour la négative, d'autant plus qu'ils croient les forteresses des Pyrénées entre les mains des Français. Il est vrai qu'en comptant les honunes, et comparant sur la carte les moyens respectifs, on est tenté de perdre cou-

rage. Mais dès qu'il s'agit d'enthousiasme^ il ne s'agit plus d'arithmétique. L'opinion peut être comparée à la •vapeur. Pour la former, il faut du feu ; mais quand une fois :elle est focmé^, «Ue âoulèverait des Pyrénées. Alors las bemmes ne se coi^ent |dus à la .manière ordinaire , ils ne s'ajoutent plus ; ils se multiplient les uns par 4es autres : trois et trois font neuf; cela s'est toujours vu. Quel rapport existe-t-41 entre un Espagnol exaUé, ieoad)attant pour sa foi ^ pour son existence poHtiq^uei, pûor l'honneur national et personnel y pour sa femme efses «nfaote^ et Xaxitomate bleu, comme disait Voltaire^ qni tire devant lui pour dix sous^ sans savoir pourqud im se bat? D'ailleurs, Bonaparte va voir un nouveau jeu, c'est-à-dire, une guerre à ses dépens. Il -est aisé de prononcer âOO mille honomes; maiâ ils coûtent 200 millions par an^ «t il faut leur fournir 200 mille livres de pain par jour aU'delàrdes Pyrénées. Enfin, il y a une considération qui les passe toutes : c'est que l'insurrection espagnole suspend sur la tête de Bonaparte l'épée de Damociès, et qu'il n'y a pas un moment où le crin ne puisse être coupé. Des événements aussi mortifiants et aussi peu attendus l'ont rendu furieux comme un sanglier acculé. 11 insulte, il dégrade ses généraux; ce que nous devons souhaiter le plus, c'est qu'il en fasse fusiller quelqu'un. Ceux qui disent, La nation française est abattue et incapable d'un effort, sont bien peu réfléchis. Il ne s'agit plus de révolutions nationales, elles ne peuvent avoir lieu que chez les nations, et non chez les troupeaux, tels que sont devenus les Français. Pour se défaire de Caligulaou de Domitien, fallait-il des armées? Un prétorien de mauvaise humeur suffisait. C'est ce qui arrivera, suivant les apparences. Ahisi, mon cher comte, je me crois fondé à regarder le succès des Espagnols non- seulement comme possible, mais comme probable. Si^ par malheur, il en était autrement, il arri-

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Terait une autre léTolntion. Tout ce quia on nom eaEspagne, tout ce qui s'est mêlé de cette grande entiqne fuirait en Amérique sur tous les vaisseaux esp^:nols et sur les vaisseaux auxiliaires^ et la grande séfiaratîmi serut faite pour toujours. Il y aurait donc^ d'une manièie oa d'une autre^ un grand changement dans le système |Nh litique.

Les opinions humaines étant sans contredit l'objetle plus digne des réflexions de lliomme d'État , je crois devoir appeler votre attention^ mon cher comte^ sur l'étrange manière dont insurrection eq>agnole a été envisagée en Angleterre par une grande partie de la mtÎQii. Les wighs^ les puritains , les partisans de la réfcmne parlementaire^ les philosophes à la mode^ toute la gent écrivante^ etc.) ont vu, dans cette insurrection, non l'éEhti d'une nation qui défend son indépendance contre un usurpateur étranger, mais celui d'une nation qui rerendlque sa hberté contre le despotisme de son propre souverain; et c'est sous ce point de vue que ce grand mouvement leur paraît juste et admirable. Que demandent les Espagnols? ont-ils dit, leur liber lé , leurs droits^ une représentation naticmale, etc. Leur ancien gouvernement, il faut l'avouer, n'était qu'un despotisme parfait; ils ne demandent que ce que nous demandons. Us sont donc nos frères, etc.

Vous voyez la théorie invariable des Anglais, que partout où il n'y a pas une chambre des pairs et des communes (c'est-à-dire, dans tout le monde, l'Angleterre exceptée), il ne peut y avoir que tyrans et esclaves. Blackstone, leur grand jurisconsulte^ a mis formellement sur la même ligne Yancien gouvernement de France et celui de Turquie. Les mots que j'ai soulignés plus haut se lisent dans une foule de papiers pubhcs : ils ont été répétés dans toutes ces assemblées délibérantes (mee-

tings) qui précèdent les adresses dans ce pays. Lorsque l'ai commencé à m'occuper de cette affaire^ Je ne concevds pas pourquoi les catholiques étaient suspectés à ce sujet, ni comment on pouvait les soupçonner de ne pas approuver ce qui se passe en Espagne ; mais ensuite j'ai compris : c'est que la révolte, suivant le dogme catholique, n'étant jamais permise, quel que soit Pabus d'autorité de la part du gouvernement, et l'insurrection espagnole étant faite pour la liberté et la réparation des abus, les catholiques devenaient suspects, de manière que dans quelques endroits ils ont été obligés de faire des déclarations; j'ai sous les yeux, entre autres, celles du Qtneeris county. En Irlande, les catholiques Free holders y déclarent qu'fï^ adhèrent de cœur et d'âme à tout ce qui se fait en Espagne, etc.; mais rien n'égale ce qui s'est passé à Londres. Vous avez sûrement admiré l'adresse, véritablement admirable, de la Cité de Londres à S. M. Britannique au sujet des affaires d'Espagne; mais croyezvous que toute cette chaleur soit zèle ou affection? Point du tout. Monsieur le comte; le grand motif d'approbation était le droit à Tinsurrection attribué au peuple, et sanctionné tacitement par le roi au moyen de l'assistance qu'il donne à l'Espagne. Dans la délibération qui précède l'adresse, un des aldermen dit en propres termes : « Le jour a où nous nous assemblons, le iA juillet, est un jour so- « lennelf puisqu'il est l'anniversaire de la prise de la Basai tille (belle époque, comme vous voyez !). Pour moi, je a ne mets aucune différence entre le peuple français, rca vendiquant ses droits sacrés , et le peuple espagnol comr' « battant aujourd'hui pour sa liberté et son indépena dance. » Ainsi, Monsieur le comte, une révolte insensée et sacrilège, commise contre tout ce qu'il y a de plus saint dans l'univers, couronnée par un énorme parricide, et qui a couvert i*Europe de larmeset de sang, est mise

M immm . 2 1809

à Londres ail808, dutfleconaalgénénldehGté,^ sous le règne de George m, en parallèle parfiûl arec le DoUe inooreiDeni d'oDe îDiistre iialMB, pleine de rdgîo^^ de loyauté et de courage, qui se dévone pour son rei et n'agît qifen son nom. J'ai fat qudqœs pages dans ma^ie, nais je ne me rappdle pas d*aTMr tu une tdle prosûih Son de la raiscm humaine. Les nations sont, conome ks indiridus^ un assnnblage de contradictions, Londres est le séjour des connaissances ksj^us prof <Mides et des plus Incroyables préjuge; comme PSffis est la patrie de Fesprît proprem^it dît et des plus grands HaHap^s de Fmih Ters. Je suis porté à croire qnon n^a Cût nulle attentioDà LcModres aux choses que je vous £ûs r«naffquer, par la raison que je me rappelle tous aroîr dite un jour, que Vœii ne voit point ce qui le tcmeke. Maïs tout se trouvera une fois. Si ces idées se jwopagent en Espagne, ce sera un grand malheur; mais j'espère^ par les raisons que j'ai eu llKHineur de vous dire^ que les esprits demeureront plus calmes qu on n*aaraît droit de Fattendre en tout autre pays. Cependant,, il y a lieu de croire que les Espagnols, trop impatientés par le dernier état de choses. présenteront une charte à signer. — Mais à qui? Un prince qui est descendu volontairement du trône n'y remonte guère; quelque chose ou quelqu'un s'y oppose toujours : d'ailleurs, Bonaparte ne lâchera point sa proie. Et qu'arrivera4-il, bon Dieu^ pendant cette suspension si extraordinaire? On ne peut compter, dans les rè^es de la probabilité, sur la restauration ni mêîne sur la consenation des augustes exilés. A qui appartiendra ce sceptre? L'ofi&ira-t-on conditionnellement à quelqu'un? Relégué sous le pôle, privé de nouvelles, et ne résonnant que sur des hypothèses, je verse ces idées sur le papier pour me désennuyer nK>i-même, et au risque de vous ennuyer. Au moment où vous les recevrez, le temps aura peut-être

1^ À M. LB Goim DB •.. lu 215

décidé si elles sont justes ou non ^ du moins en partie. En attendant; je m'applaudis d'avoir toujours de nou* veiles raisons de voift assurer que la révolution dure toujourS; quiln'y a pfbint d'exclusion ^ point d'établissement fixe, et que personne n'a le droit de dire : Cest fini. On l'a dit après la bataille de Marengo, on Ta dit après la bataille d'Austerlitz, on Fa dit après celle de Friedland; mais, malgré toutes les apparences possibles, toujours on s'est trompé. Qui aurait pu prévoir les événements d'Espagne? Toujours il sortira quelque chose de dessous terre qui prolongera les convulsions, et Ton ne cessera de se massacrer jusqu'à ce que la maison de Bourbon soit à sa place. Lorsqu'on arrache une maison royale de la sienne, le vide qu'elle laisse se remplit tout de suite de sang humain; mais le vide laissé par la maison de France est un gouffre, et quel sang n'y a pas coulé depuis Calcutta jusqu'à Toméo! Cependant, l'opinion n'est point pour elle. Il n'est pas rare d'entendre dire auxFrançais : On supporte surtout Bonaparte, parce qu'on ne sait que mettre à sa placer d'autres disent que Henri IV se serait bien conduit différemment à ta place de Louis XVI; comme s'il y avait une manufacture où Ton fit des Henri IV pour l'instant du besoin? Toutes les apparences sont contre cette grande maison : de tous les princes qui la composent, les uns n'ont point d'enfants, et les autres n'en peuvent avoir. D'autres sont prisonniers ; deux sont morts dans une année. Celui qui avait deviné que, pour une fois, et sans conséquence pour d'autres temps, un prince de cette maison pouvait bien demander des Bourbons à quelque noble et grande demoiselle, a été pris et tué (précisément par cette raison, suivant les apparences); d'autres attendent des princesses imaginaires qui n'arriveront jamais. Tout semble donc annoncer la fin de cette grande maison: n'importe, je persiste à croire qu'elle reviendra sur l'eau.

9^6 g| UttlE * tÀ^ 1809

Sans doul% elle devait quelque chose à Ilnévitable justice, mais je crois qu'elle a payé. S'il en est autrement^ la meil- . leure vue ne peut apercevoir dans l^enir les traités qui mettront fin aux malheurs que nous Soyons. Les pères des plénipotentiaires qui doivent signer ces traités ne sont pas nés.

La cause du genre humain se décide aujourd%ui en Espagne, et tous les yeux doivent se tourner vers cette i nation. Elle n'a pas voulu souffrir un illustre usurpateur, \ au moment oii elle souffrait tout de ses mailres. Voilà le ' mot que Thistoire écrira en* lettres d'or, et qui met ce peuple au-dessus de tous les autres , quel que soit Pévénement final qui dépend de la Providence, et qu^elle rendra peut-être conforme à nos vœux , malgré toutes les probabilités contraires. Il parait que TAngleterre n'épargne aucun effort pour la soutenir; rien n*est plus sage, et rien n'est plus glorieux. L^état où je vis ici, en attendant les nouvelles, pourrait s'appeler travail comme les douleurs d'une femme. Que verrons-nous paraître?

6G» — t A la reine Harie-Thérèse d'Esté, reine

de Sardaig^ne*

'; Saint-Pétersboarg, décembre 1809.

Madame,

Londres et Trieste m'étant fermés, il ne me reste d'autre voie que celle de Constantinople pour faire arriver une lettre en Sardaigne. Dans cette position embarrassante, j'ai pensé que je ne pouvais rien imaginer de mieux que de faire parvenir cette lettre sous le couvert de Votre Majesté, entre les mains de son auguste sœur l'impératrice

A LÀ REINE MARIE TOÉRÈSE. % 2l7

d'Autriche. J'y trouve moi-même Toccasion très-tlatteuse de me mettre aux pieds de Votre Majesté, et de lui présenter directement l'hommage de mon très-respectueux* dévouement. *

Ce n'est point sans une profonde douleur. Madame, que nous avons vu s'évanouir un nouvel espoir, en apparence si fondé : cependant, au milieu de si grands malheurs, on peut encore féliciter Votre Majesté de ce que les choses ne sont pas allées aussi mal qu'on a pu le craindre légitimement. François P' disait : Tout est perdu, fors Vhonneur; François II a sauvé, avec l'honneur, dix-huit millions de sujets fidèles, et ses armées n'ont succombé qu'à la magie, heureusement passagère, qui entraîne tout.

Je suis mortellement fâché de voir Voire Majesté confinée d'une manière si peu digne d'elle ; mais, d'un autre côté, elle est indépendante, et n'est point exposée à faire le voyage de Paris. A cette consolation, qui est certainenaent très-grande, elle en joint une autre encore plus chère à son cœur, faite pour adoucir tous les chagrins : la réputation de son auguste fille, madame Béatrix, s'étend déjà de tous côtés; son esprit, ses grâces, sa bonté, sa pénétration, ont fait l'admiration de tous ceux qui ont eu l'honneur de rapprocher. En prêtant une oreille avide aux louanges les plus désintéressées, je me suis souvent rappelé avec un extrême intérêt le temps où j'amusais son aimable enfance, lorsque avec ma vue basse je rencontrais sa poupée suspendue dans l'embrasure d'une porte. C'était hier, à ce qu'il me semble ; aujourd'hui elle pourrait commander à des hommes, et même les instruire. J'exprimerais difficilement à Votre Majesté la part que je prends au plus grand bonheur dont elle puisse jouir.

Je n*ai point l'honneur d'être personnellement assez connu de Votre Majesté pour me permettre d'ajouter d'autres considérations sur un état de choses que je ne

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crois point sans remède, malgré l'aspect lugubre qull présente dans ce moment. Je me borne donc à supplier Votre Majesté de vouloir bien agréer, %vec sa bonté ordinaire, l'intérêt sans bornes que je ne cesserai de prendre aux mcrindres événements liés de quelque manière à son sort et à son bonheur, et le très-profond respect, etc.

Saint-Pétersbourg, décembre 1809.

Sire,

L'empereur a été reçu à Moscou avec des transports de joie véritablement attendrissants. Parti d'ici le 40 (vieux style) après midi, il était arrivé le lendemain à Twer à dix heures du soir. La distance est de 460 verstes; voilà ce qu'on peut faire dans un traîneau découvert qui ne portait que lui et son grand maréchal. Le lundi 46, il est arrivé à Moscou, où il est entré à cheval absolument seul, n'ayant pas même un domestique à sa suite. Il a marché, depuis la porte de la ville jusqu'au palais et à Péglise du Kremlin (ancienne résidence des czars), au milieu de deux cent mille hommes qui serraient son cheval. A peine l'empereur pouvait avancer. On se jetait sur lui, au pied de la lettre. On baisait sa botte, les harnais, la tête de son cheval. On lui prodiguait une foule d'expressions tendres reçues dans la langue russe : papa^ bel empereur, ange, etc. C'est au milieu de ce cortège et de ces acclamations qu'il est arrivé, en pleurant de joie. Son séjour n'a plus été qu^une succession de réjouissances. La noblesse et les marchands lui ont donné des bals. U en a donné un à son tour, et il a bien voulu, en dérogeant à son premier projet.

passer à Moscou le jour de sa naissance; de soile que c*est Fimpératrice qui a fait les honneurs^ et qui a donné aux fr(M8 premières classes de l'empire le bal et le §ouper d'usage ce jour-là. L'empereur s'étant rendu au théâtre, on y joua une pièce russe qui avait beaucoup de rapport à la drconstance. Mais comme S. M. n'aime point qu'on la loue en face, on avait cru devoir supprimer un couplet qui se rapportait trop directement à elle ; mais l'assemblée a demandé le couplet à grands cris, et a forcé Tartiste de le chanter. Enfin, rien n'a manqué au triomphe paternel de S. M. I. Les fêtes ont fini par un grand bal masqué donné par l'empereur, à la suite duquel il a dû partir, dans la nuit du 25 au 26 (nouveau style). On lui a donné un spectacle d'un genre singulier, et qui n'appartient qu'à ce pays. L'immense ville de Moscou renferme des étangs qui peuvent s'appeler lacs. On a choisi l'un des plus grands, dont on a ôté la moitié de la glace, qu'on a emportée sur des chariots. Sur cette moitié dégagée, on a établi une infinité de chaloupes illuminées, et sur l'autre partie une foule d'enfants du peuple, couverts de lumières, patinaient en tous sens. On dit que cette double illumination mobile formait un coup d'œil admirable. L'empereur a dit qu'il se repentait de n'avoir pas vu assez son bon peuple de Moscou, mais qu'à l'avenir ses visites seraient plus fréquentes. C'est ce que nous verrons.

Ce voyage. Sire, a l'air d'un impromptu ou d'un à-propos; mais poiu» moi, je le crois médité d'avance et fait dans des vues profondes. Si je ne me trompe beaucoup, l'empereur a voulu parler à de certaines personnes qu'il ne voulait pas faire venir ici. Il a eu une longue conférence avec le comte de Rostopchin, fort connu de V. M.; si ce personnage rentre dans les affaires, ce qui me paraît probable, il en amènera sûrement d'autres à sa suite.

L'ambassadeur de France a vu ce voyage de Moscou avec

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beaucoup de déplaisir. J'ai eu IlKHinenr de faire oannattre à V. M. la déclaration expresse par lui Êdte à rempereur^ « qu'il avait ordre de son mattre de ne jamais s'éloigner pendant vingt-quatre heures de S. M. I. » Cependant l'empereur lui a échappé^ en ne parlant d'abord que de la visite à sa sœur^ et sans doute encore par d'autres mesures que j'ignore. J'ai lieu de croire qu'il y a eu quelques notes d'échangées avant son départ; mais enfin il est parti seul. Qui sait si Caulincourt échappera à une tempête de Paris, pour n'avoir pas su accompagner l'empereur à Moscou? Ce qu'on pourrait dire ici, c'est que le P. Kourakin n'est pas de toutes les courses qui se font en France ou hors de France : mais on peut douter que ce raisonnement lût trouvé bon.

Me trouvant le 24 au bal donné par S. M. l'impératrice, je causais avant le souper, à côté d'une table de jeu, avec deux personnages graves de l'antique roche de Russie, trèsînstruits et très-attachés à leur pays ; je leur parlai de la douce et brillante réception faite à S. M. I. par les habitants de Moscou. A mon grand étonnement, je ne les trouvai point aussi chauds que je l'aurais imaginé sur une scène qui me paraissait si attendrissante. Eux, au contraire, auraient voulu qu'elle n'eût pas eu lieu. Ils prétendaient que ces voyages font toujours plus de mal que de bien, parce qu'ils arrêtent le mouvement des affaires, et qu'ils les accumulent d'une manière qui embarrasse ensuite excessivement le souverain. Ils me dirent d'autres raisons qui ne me persuadèrent guère ; mais les opinions des hommes sont étranges et dans leur espèce et dans leur variété

Le change se soutient au point que j'ai eu l'honneur de faire connaître à Votre Majesté. Elle se trompera très-peu en prenant, tous frais faits, les roubles deRussie pour des livres de Piémont. Je voudrais être sûr que le mal n'empirera pas. Le besoin d'argent est extrême; cependant le luxe

AU moi. i2l

va son train sans s^nquiéter de rien^ quoique ses extravagances et son incurie suiur^e mènent ce pays à une révolution inévitable. La nd^Iesse jette Varg^i, mais cet argent tombe dans la main des gens d'affaires^ qui n*ont {dus qu'à couper leur barbe et à se procura des grades pour être noaitres de la Russie. La ville de Pétersboui^ a{q[)artiendra bientôt tout entière au commerce. En général^ l'appauvrissement et l'affaiblissement morsl de la noblesse sont les véritables causes de la révolution que nous voyons. Cette révolution se répétera ici, mais avec des circonstances particulières; je puis avoir l'honneur d'assurer Votre Majesté que la Bhissie présente à l'œil de l'obser\*ateur le sujet d'une foule de réflexions intéressantes^ car elle ramène le moyen %e sous nos yeux, et nous fait voir en réalité ce que nous n'avions vu que dans l'histoire. Mais cette révolution, qui peut s'appeler naturelle, se combinant avec celle de notre siècle, qui est abominable, les choses se sont compliquées* d'une manière qui exige une extrême attention.

Le sort de S. M. le roi de Suède déposé est enfin décidé, fl part avec toute sa famille sur une belle frégate, l' Eurydice, qui le porte à Stralsund. Son départ a été décidé au moment même où l'on a appris de Paris que le roi ne serait point inquiété en Suisse, où il veut se rendre. Le traitement que lui font les états est de soixante mille rixdallers par an ; mais il a cinq millions de notre monnaie à lui, et sa mère lui en Imssera dix, de manière qu'il sera un trèsgrand seigneur. Je ne sais même si cette fortune ne sera pas trop grande en Suisse. J'aurai, au surplus, l'honneur d'avouer à Votre Majesté que cette détermination d'aller se mettre sous la main de Napoléon, après tout ce qui s'est passé, me paraît confirmer notablement le système de ceux qui ont prétendu qu'il y avait dans cette tête, d'ailleurs si respect^le, quelque fibre un peu hors de place. Je ne puis concevoir une telle confiance. Je suis porté à croire que ce

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prince est attiré en Suisse par des illuminés qu'3 esptey trouver. Toujours^ et surtout dans ces derniers temps^ Q s'est fort occupé des idées de ces sortes dliommes. Au château de G... il ne lisait que la Bible et un commentaire allemand sur l'Apocalypse, intitulé Die SiegsgeschichtCy der christlichen Religion in einer gemeinnûfzigen Erklârang der OJfenharung Johannis; in-8°, Nuremberg, 1799 (date que Votre Majesté est priée de retenir). Ce livre, composé par un certain Young qui ne s'est pas nommé, n'est que l'explication d'un autre composé en 1745 par le docteur Bengel; et il a pour but de prouver que tout ce que nous voyons aujourd'hui est prédit mot pour mot dans TApocalypse, mais que surtout la destruction de l'Église romaine était l'une des prédictions principales contenues dans ce livre. Votre Majesté sera peutrêtre curieuse de connaître le passage de ce livre où l'auteur prédit la destruction de la papauté pour Tannée courante 1809, d'après ses calculs apocalyptiques. Le voici mot à mot :

«/m /aAr 1143 wurde Pahst Celesiin der ziveite ganz a allein und ohne Wiederspruch von den Cardinàlen geawàhU, die Stadt Rom war nun auch unterjocht : 666 a (nombre de la Bête, Ap., XÏV, 18) zu 1143 Tnacht 1809. a fFas dann gescliieht das wird die Zeit lehren, p. 406. »

Mes calculs sont un peu différents, mais je pae contente de narrer les faits à Votre Majesté. Non-seulement le roi de Suède s'est pénétré de ce livre, mais il y a vu, à ce qu'on m'assure, qu'il devait jouer un rôle dans la grande révolution qui se prépare. Qui sait s'il ne se rend pas en Suisse pour être plus près du théâtre où il doit monter?

Quelques personnes de ma connaissance sont fort ébranlées par ces livres allemands, d'autant plus que les auteurs s'appuient sur des calculs astronomiques extrêmement curieux. Ces personnes m'ont prié de leur donner mon avis à cet égard; mais je ne sais si mes devoirs de plus

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d'un genre m'en laisseront le temps. Je suis parvenu seul^ dans ma solitude de Savoie^ à lire cinq langues en courant; mais pour deux autres, le grec et Tallemand, Je m'y suis pris trop tard, de manière que je n'ai pu acquérir la même aisance. Il faut réfléchir et lire lentement, ce qui fait que je n'entreprends pas la lecture d'un gros livre allemand sans une certaine répugnance; pour répondre, il en faudrait lire plusieurs. J'essayerai cependant. J'ai pensé que ces détails pourraient peut-être intéresser Votre Majesté; si je me trompe, je la prie de m'excuser.

S. M. I. ayant bien voulu donner encore à son fidèle peuple de Moscou le jour de sa naissance (12/24), son séjour a fini par un bal masqué qu'elle a donné à toute la ville ce jour-là. A deux heures du matin du 13, elle est montée dans son traîneau; et le 15, à dix heures dusoir, elle était dans son palais de Saint-Pétersbourg, après s'être détour-' née pour aller voir sa maman à Gatschina, visite qui lui a pris environ deux heures. L'empereur a donc pu dire : Tétais hier à Moscou, et il a parcouru sept cent quatrevingts verstes (plus de cent chiquante heues de vingt-cinq au degré) en quarante-deux heures. Je crois qu'il n'y a pas d'exemples d'une pareille célérité. On parlait du voyage de l'impératrice Elisabeth et de celui d'un prince Dolgorouky en cinquante-deux heures. Tout cela disparaît. Un nombre infini de chevaux étaient prêts sur toutes les stations. Plus de vingt traîneauxont accompagné l'empereur jusqu'ici. En plusieurs endroits, les conducteurs n'ont pas voulu dételer, et ont doublé les stations malgré les instances de l'empereur. A Moscou, il ne lui a pas été possible de rien dépenser : la noblesse et le commerce ont fourni à tout avec une profusion et une magnificence sans égales. Enfin, Sire, jamais on n'a vu de réception plus filiale et plus attendrissante. L'empereur en a été extrêmement touché. 11 a dit qu'il se repentait d'avoir si peu vu sa ville de ^ioscou, et

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SaprisFeogagement delà voir ioii8lesiiis:cmm'a8BaR niême^H a proaûs d'y passer ciiaqne année œ mte jour soloiDel de sa naissanoe. n a ordonné qaH y amk tOQJoars im apfMuiement anangé an KreniOn el ime giMfe livrée prête, comme si S. M. était pfésenle. S j'avâs m Hionneur de conseiller S. M. L, j'aurais pris la Uberté Relever quelques doutes sur la ccmvenance de reogagemeot perpétuel. D arrive des choses à extraordinaires dans le monde^ et la girouette j)opulaire est à molHle, qu'il vaut mieux^ je crois, n'être jamais gêné. Du reste, fl me semble que cette %iMte est bien touchante, et qu'eUe montre bien à ce grand souverûn le parti quil peut tirer de son peoqpk. V. M. apprendra, sans doute avec étonnonent, que je n'ai pu lire que le 26 de ce mois (N. S.) la bulle du pqie du 10 juin, qui excommunie Napdéon; et m^ne je ne l'ai hie qu'en français, dans un pajHer public imprimé à Loidres, tant on fait ici bonne garde. Voici une des grandes époques du monde. Il ne parait pas que ce clei^é, qui montait si courageusement sur Féchafaud il n'y a que d^ix jours, ait fait seulement mine de résister dans ce moment: je ne sais comment il a conçu cette affaire. Peut-être quH s'est appuyé d'une maxime gallicane, que nulle bulle n'a (le force, si elle n'a obtenu /^Pareatis dans l'État. Je ne sais si V. M. a fait attention à une chose bien remarquable: la résurrection de la franc-maçonnerie dans toute la France, et Imverture d'une loge à Rome au moment même où l'on s'emparait de la personne du Pape (circonstance rappelée dans la bulle). V. M. pense bien que le plus soupçonneux et le plus jaloux des honunes ne permettrait pas, dans ses tisiis, la réunion de trois ou quatre personnes, s'il ne savait ce qui se passe et s'il ne l'approuvait pas. Ainsi, toutes ces loges ne peuvent être que des instruments approuvés. D est chef d'une grande société qui le mèney mais il faut aussi que Y. M. remarque une chose non moins importante:

c'est qu'a ne cherche point à détruire officiellement (s'il m'est permis d'employer cette expression) la religion catholique : au contrah*e^ sa prétention est de la maintenir dans tout son extérieur, et de se dire lui-même catholique, de manière qu'il n'admet légalement aucune autre religion; or, cette prétention, qui semble une pure comédie (et qui Test en effet par rapport à lui), jointe à l'abaissement du pape, à la réunion de la Hollande, qui ne saurait tarder, et àd'autres cbangenn^ts qui ont et auront lieu en Allemagne, produira un résultat entièrement différent de celui qu'on pourrait imaginer. Je ne nie pas cependant qu'il ne faille s'attendre à de grandes secousses; et en réfléchissant, par exemple, à ce que j'ai entendu dire à Vemse au cardinal Maury, qui joue maintenant un rôle dans cette nouvelle Église, je suis porté à croire qu^il sera question du mariage des prêtres. Personne ne peut prévoir jusqu'où s'étendra l'ébranlement ; mais quoique le bon sens n'aperçoive aucun remède hors de la France, il y en a cependant dans la France et dans la nature des choses. Cette époque ne ressemble à aucune, et personne ne doit se laisser éblouir.

Je ne sais si V. M. connaît la vie de Souwaroff, écrite en France par un M. Lavergue^ officier de cavalerie. C'est un livre composé sur d'excellents mémoires, et tout le monde lui rend justice ici. Il a été sévèrement défendu à Paris, j'ignore pour quelles raisons. V. M. y lira l'anecdote sut vante, qu'on a commentée ici devant moi en fort bonne compagnie. Après la malheureuse affaire de Zurich, dont les causes ont tant fait parler^ mylord Minto partit de Vienne et vint à Augsbourg, où se trouvait alors le maréchal, pour le prier de s'arrêter. Souwaroff lui répondit qu'il ne le pouvait sans ordre de son maître, et il dépêcha un courrier. Paul P' lui manda a qu'il eût à demander of- (i ficiellement à TAutriche si elle voulait rétablir le roi de € Sardaigne et la république de Venise ; et qu'à ce prix ,

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a non-seulement lui, Souwaroflf, resterait, mais qu'une « nouvelle armée serait envoyée sans délai. » L'Autriche refusa, et Souwaroff partit. On rend justice ici à la vérité de ce fait. Les temps ont bien changé; mais le mal est fait. Depuis que les temps, et surtout les conversations de M. le comte de Saint-Julien, nous ont parfaitement mis au fait des derniers malheurs, on juge mieux de Tinévitable arrêt qui écrase l'Europe dans ce moment. Quand on songe à cette. invasion de Tltalie, faite contré toutes les règles du sens commun; quand on voit surtout que les Autrichiens, rendus à Ratisbonne, ne savaient pas où était Bonaparte, qui les touchait de la main, et qu'une armée inactive de quarante mille hommes, placée sur la gauche du Danube, entendait le bruit du canon sans pouvoir remuer et sans savoir de quoi il s'agissait, on est tenté d'abord de se livrer à la colère et au sarcasme; mais il me semble que tout bon esprit doit bientôt se calmer, et reconnaître que tous ces événements sortent du cercle ordinaire des choses. Wagram est la répétition de Marengo. C'est le vainqueur qui rend les armes.

J'ai achevé paisiblement ma tournée avec M. le comte de Saint-Julien, sans qu'il me soit venu aucun signe de désapprobation, même de la part de Thôtel de France. Je n'aurais demandé ni même désiré cela; mais puisque la cèose s'est présentée d'elle-même, je m'y suis prêté tout simplement. On appelle ici des organes les personnages diplomatiques qui ne déploient pas de caractère. Ce badinage est fondé sur une expression employée dans les lettres de créance du baron de Stedding. M. de Saint-Julien étant aussi un organe, il y avait concurrence à l'Ermitage pour le pas; mais quoique le Suédois soit supérieur à l'autre à plusieurs égards, cependant on lui a fait entendre poliment qu'il fallait céder. On ne lui a pas expliqué bien clairement la raison, mais c'est à cause du titre

impérial qui appartient au souverain de M. de Sain^Julien. L^empereur de Russie entre dans le système de Paris^ qui voudrait repousser les rois à la seconde place et en faire exactement d'anciens électeurs^ à présent que les empereurs se touchent immédiatement depuis le Japon jusqu'en France. On nous assure dans ce moment q\i*il se fait prêter serment de fidélité par tous les rois qu'il a réunis à Paris. Il n'y a aucun projet imaginable au-dessus de sou ambition. J'ai su , par TAngleterre, qu'un ministre, je ne sais lequel, lui ayant représenté que le roi Charles ni manquait de tout dans sa retraite, il avait répondu brusquement : a Eh bien / quHl entende deux a messes au lieu d^une. » Les papiers anglais ont parlé ouvertement d'un certam accident d'épilepsie souffert à Vienne, de deux cautères faits par Corvisart et fermés à Paris, contre les instances de ce médecin et d'un autre, et d'un projet de régence éventuelle dont on avait parlé à Paris. Tout n'est pas faux dans ces rapports; mais ce que je puis avoir l'honneur d'assurer à V. M., c'est que, lorsque Napoléon partit pour l'Espagne, malgré le sentiment contraire de tout ce qui l'environnait, les véritables faiseurs, Talleyrand, Fouché, etc., établirent formellement, non pas une régence, mais une succession éventuelle sur la tète de Joseph, se proposant, en cas de malheur^ de faire le lendemain la paix avec l'Espagne; et Napoléon en ayant eu vent à son retour, ils le lui avouèrent franchement, et finirent par lui faire agréer leur politique. On voit, au travers de cette puissance formidable , les éléments d'un changement inévitable. Ce qui trompe, c'est qu'on les cherche hors de la France, tandis qu^il ne faut les chercher que dans son sein. La prépondérance de la France est inévitable, mais elle peut être changée et modifiée; ei très-certainement. Sire, cette prépondérance est appelée à faire beaucoup plus de bien qu'elle n'a fait de mal.

Puisse cet heureux changement ne pas se faire attendre!

J'ignore, Sire, si l'influence de Paris a déterminé l'empereur, déjà porté naturellement aux idées de réforme; ce qu'il y a de sûr, c'est qu'une nouvelle loi, qu'on pourrait appeler constitutionnelle , vient de bouleverser entièrement le pays, et d'en faire un empire entièrement nouveau. Cette loi, qui est une brochure, sera bientôt imprimée en allemand et en français; et par la première occasion j'aurai l'honneur de la faire parvenir à V. M. Je puis, en attendant, essayer de lui en donner une idée générale.

La Russie est gouvernée, sous la suprématie de l'empereur, par un conseil d'État composé de quarante membres (plus ou moins, car le nombre précis ne m'est pas encore connu), divisé en quatre sections : 1® lois ; 2** guerre; 3® affaires civiles et ecclésiastiques; 4° économie de l'empire. Chaque section est régie par . un président, qui ne peut être ministre. Chaque Section a son secrétaire, qui a le titre de secrétaire d'État^ et tous les quatre sont les aides, ou, pour s'exprimer plus exactement, les substituts d'un haut secrétaire qui est secrétaire â^ empire (c'est le Maret de Russie) : cette place devient la plus importante de l'État. Les ministres correspondent avec les sections pour tous les ordres et étabUssements nouveaux, et avec l'empereur pour la partie executive seulement ; de manière que tous les ukases qui seront des motu proprio, ou qui statueront sur des objets nouveaux, ne seront plus contre-signes par les ministres, mais par le secrétaire général {et plus bas, Marety duc de Bassano).

Le secrétaire d'empire est un M. Speransky. C'est une de ces fortunes qu'on ne voit que dans ce pays-ci. Il est popowitch (fils de prêtre), c'est-à-dire tout ce qu'il y a de plus bas. Il a de l'esprit, de la tète, des connaissances, et surtout une grande connaissance de sa langue, ce qui., n'est pas extrêmement commun en Russie. Dans une

seule conversalion que j'ai eue avec lui^ j^ai vu qu*il était sectateur de Kant. Chez le grand maréchal, et surtout devant la femme de ce personnage, il vante les jésuites et leur éducation; mais dans le cabinet de Tempereur, je suis porté à croire, avec des gens bien instruits, qu'il exécute les ordres de la grande secte qui achève d'expédier les souverainetés.

Lorsque, dans une affaire importante, il y aura division entre une section et le ministre qui en dépend , l'affaire sera portée au plénum^ qui sera présidé par l'empereur, et en son absence par le chancelier de Tempire.

Le premier département du sénat, qui était administratif, se trouve supprimé par le nouvel arrangement, et c'est une révolution formelle : malgré le discrédit et l'affaiblissement de ce corps, enfant malheureux de Pierre I«% qu'on appelle Grand, il n'était pas néanmoins totalement inutile, et dernièrement encore il a sauvé , par sa constante opposition , le gouverneur de SaratofP, injustement accusé. Le sénat , composé de vieillards qui avaient fini leur carrière et qui n'attendaient rien de la cour, avait ainsi une sorte d'indépendance modérée qui lui permettait d'arrêter quelquefois, et jusqu'à un certain point, le mouvement d'ouragan naturel à cette sorte de gouvernement. Aujourd'hui l'opposition, étant transportée dans le conseil d*État, disparaît entièrement ; de manière qu'il n'y aura plus de contre-poids, je dis de simple avertissement et de retardement, tel qu'il peut exister dans une monarchie qui ne doit point admettre le veto.

L'antipathie que Votre Majesté observera dans toutes les monarchies entre la cour et la magistrature est bonne et utile, comme tout ce qui existe généralement. Partout Votre Majesté entendra la magistrature accuser la cour de corruption et de despotisme aveugle ; et partout elle entendra la cour accuser la magistrature de pédantisme et

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de démocratie. Ces reproches, Sire^ feraient rire Dieu, à Dieu riaiL Lorsqu^il créa ces deux éléments^ il vit ^tf'tJf étaient bons, comme le feu et Teau, l'un et Pautre paF faits en eux-mêmes, et cependant d'une nature si opposée, que, s'ils viennent à se mêler, il faut nécessairement que Tun détruise l'autre et demeure seul. Heureusement Dieu est au-dessus du feu et de Peau, comme le souverain est au-dessus de ses deux principaux agents, les armes et les lois^ dont il ne peut détruire Pun sans être lui-même détruit par Pautre. Il me semble donc que S. M. I. tente une expérience fort dangereuse; mais ce que nous appelons la nature a souvent des moyens cachés de corriger les fautes des hommes. Je ne crois pas plus à cette nouvelle constitution qu'à toutes les autres, qui me paraissent depuis longtemps de purs enfantillages. Je me suis amusé à écrire cette année une dissertation pour établir que les hommes ne peuvent créer ce qu'ils appellent des lois constitutionnelles ou fondamentales , et que par cela même qu'elles sont écrites, elles sont nulles. J'ai rassemblé une foule de raisons philosophiques, religieuses, et expérimentales ou historiques. Le tout a singulièrement frappé un très-petit nombre de bons esprits que j^en ai rendus juges. Si j'avais eu des copistes, j'aurais eu l'honneur d'en faire hommage à Votre Majesté.

On annonce , au sénat ainsi mutilé , une nouvelle organisation et de grands privilèges. Je ne manquerai pas d'informer de tout Votre Majesté.

Je viens encore. Sire, d'obtenir dernièrement un succès assez marqué. Il existe à Genève, ville où Pon a beaucoup de bonté pour moi, une dame C..., Russe d'origine, et fille d*un ancien ami de Pierre I", et en cette qualité elle jouissait d'une pension de cent ducats que le feu comte de Woronsoff avait demandée pour elle, lorsque ses voyages Pavaient conduit, il y a longtemps, à Genève. Cette

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pauvre dame^ devenue octogénaire^ et portant un des meilleurs noms de Genève^ a été complètement ruinée par la subversion de la France^ de manière que sa pension était devenue pour elle un objet essentiel. Malheureusement^ une mesure générale d'économie Tavait fait supprimer avec mille autres il y a trois ans^ sans que les efforts de madame G... et de ses amis aient jamais pu lui obtenir seulement une réponse. Dernièrement^ il passa dans la tète d'un excellent ami que j'ai dans ce pays de demander à madame G... une nouvelle lettre pour S. M. I., qu'il m'a envoyée avec prière de lui donner cours et de l'appuyer. J'ai senti au premier coup d'œil le singulier solécisme d'une demande partant^ à cette époque^ de Pune des principales villes de France^ et présentée par le ministre de Votre Majesté. J'ai beaucoup délibéré^ mais des raisons très-puissantes m'ont enfin déterminé à donner cours à la lettre de madame de G... ^accompagnée d'une autre de moi^ qui est , je crois^ la chose que j'ai le plus travaillée dans ma vie. Gette .lettre fîit reçue de la manière la plus aimable; mais ensuite je n'entendis parler de rien pendant plus d'un mois; de sorte que j'écrivis à Genève qullme restait peu d'espérance, et que je n'osais pas insister. J'ai eu le plaisir de me tromper : la pension a été rétablie, et le chancelier de l'empire m'en a fait part lui-même à la cOur.

Puisque je me trouve ici. Sire, il est naturel que je sois flatté de ces petits succès ; mais je supplie toujours Votre Majesté de vouloir se rappeler que tous les succès possibles en Russie ne me rendront jamais moins son sujet. Malgré les espérances légitimes que j'aurais dans ce pays, malgré les plaintes, bien ou mal fondées, qui sont parvenues souvent et trop souvent à Votre Majesté ; malgré l'amertume de ma situation sous le rapport de mes affections les plus chères, jamais je ne préférerai rien au service de Votre Majesté ; car je ne lui ai pas prêté serment à

condition qu'elle serait heureuse et que je serais cootenl Le serment n'a point de condition^ et n*en aura jamais. Mon grand désir serait qu'elle pût voir cette légation de près : elle verrait dans l'intérieur des choses dures^ et qui ne m*ont réellement affecté que dans les conunencements^ où elles avaient plus d'une suite grave; mais dans le monde et à la cour elle serait assez contente. Trois choses ont manqué à cette légation : en premier lieu, cette espèce de courage qui naît du sentiment de la faveur et de la confiance. J'ai soupiré plus d'une fois. Sire, en lisant, dans les premiers temps de mon séjour ici, ces longues instructions où je voyais percer clairement la crainte que je ne me permisse ici des démarches hasardées. C'est certainement le contraire que Votre Majesté aurait pu craindre légitimement. Aussi l'homme qui a dans ce pays le plus de génie et d'expérience disait, en parlant de moi : «Ha une trop grande idée de sa faiblesse. » En second lieu, il me manque une maison et une existence indépendante. Sous ce double rapport, j'ai dû lutter contre des désavantages immenses. Enfin, Sire, il m'a manqué un secrétaire, et même deux. Je suis bien au-dessous de ma besogne dans le monde et dans le cabinet; ma correspondance, en particulier, souffre notablement de ce défaut de secrétaire. Mon défaut est une surabondance d'idées, dont je ne suis pas maître pendant que le torrent coule, mais que je réprime aisément lorsque je puis revenir sur mon ouvrage, ce qui ne m'est pas permis.

Votre Majesté voit que ces inconvénients dépendent uniquement du malheur des circonstances, et de l'espèce d'économie qu'elle a cru devoir mettre, dans sa sagesse, à la confiance dont elle m'honorait.

Votre Majesté aura vu avec indignation, dans les papiers publics, les insultes atroces que cet homme s'est permises contre les prfnces autricmens. La Russie sera peut-être in-

cossamment traitée de même. Déjà nous avons lu dans la Gazette àe Hambourg une relation exagérée de l'affaire de Silistria, dont j'ai eu l'honneur de rendre compte à Votre Majesté, et qui se réduit à une simple repoussade, s'il est permis d'employer cette expression. Le comte Cassini, que Votre Majesté a vu à Rome, a été arrêté à Florence, je ne sais sous quel prétexte. On s'est fâché ici; mais F. a répondu qu'il prendrait toujours ses sujets partout où il les trouverait, et qu'il ne reconnaîtrait jamais aucun agent étranger né dans les départements réunis. Je ne sais comment j'ai pu échapper jusqu'à présent à quelque persécution.

D'autres articles, datés de Varsovie, annoncent ouvertement la résurrection de la Pologne, après les protestations que j'ai eu l'honneur de faire lire à Votre Majesté. Ainsi, ridée même du repos ne saurait entrer dans une tête raisonnable tant que Napoléon existera. Le voilà qui vient encore de donner un nouveau spectacle à l'Europe avec son divorce, après avoir fait écrire dans ses lois (Votre Majesté voudra bien l'observer) que le divorce ne pourrait jamais être proposé dans la famille impériale, sous aucun prétexte quelconque. Les rédacteurs de cette étrange procédure en ont fait tout ce qu'il était possible. On ne peut s'empêcher d'admirer fart mfini avec lequel ils ont su donner à ce brigandage le ton de la nécessité et de la dignité. A cette exclamation du grand homme, « Dieu sait ce quil en a coûté à mon cœur! » je ne puis exprimer ce que le mien a ressenti. Je n'ai jamais rien lu d'égal. La précaution de faire parler son beau-fils dans le sens du divorce, et de lui faire prêter le même jour le serment de sénateur, est encore une recherche bien digne de ce terrible génie. Votre Majesté aura pu remarquer deux choses dans ce long procès-verbal. La première, c'est que le prince archichancelier (Carabacérès) est chargé, dans

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l'audience du cabinet^ de poursuivre Texécution de cette affaire par^^evant qui de droit. Cette expression, qui appartient à Pancienne magistrature, désigne l'Église ou la puissance ecclésiastique, suivant cet ancien système trèsfaux et très-sot d'envisager les deux puissances comme deux ennemies qui ne devaient pas même se connaître, au lieu de les aboucher paisiblement ensemble et de les coo^ donner pour le bien général, ce qui aurait pu se faire en quinze jours de conférences pacifiques entre des gens sensés.

Cette expression prouve donc que Bonaparte ne veut point s^en tenir aux décrets du sénat, et qu'il veut une dissolution ecclésiastique. Or, comme c'est un homme qui pense à tout, il est assez probable qu^il s'est assuré de quelques misérables dans l'ordre ecclésiastique, ce qui produirait de nouvelles tempêtes. La seconde chose à observer, c'est qu'il est dit, dans le procès-verbal, que le résultat du scrutin a donné pour le divorce le nombre de voix prescrit par la loi constitutionnelle; ce qui prouve, au moins, qu'il n'y a pas eu d'unanimité. Le nombre des opposswits demeure un mystère.

D'abord, après le divorce, on a nonamé de tous côtés toutes les princesses nubiles de TEurope. On a beaucoup parlé d'une princesse d'Autriche et de la princesse saxonne, fille du duc Maximilien, et même de la grande-duchesse Anne, qui entre dans sa seizième année. Mais je ne sais comment toutes les voix se réunissaient sur la princesse de Saxe, lorsque l'ambassadeur de France a démenti ce bruit, ajoutant que le choix n'était pas fait, et qu'on ne savait pas même s'il tomberait sur une princesse. J'ai peine à croire cependant que les premières vues ne soient pas tombées sur une princesse; et, le roi de Saxe étant parti de Paris d'assez mauvaise humeur et le premier de tous, il est assez probable que sa nièce avait été nommée. Il était

doux pour le nouveau souverain d'appartenir tout à coup à toute la maison de Bourbon, et d'être le neveu^ à la mode de Bretagne^ du duc d'Angouléme.

Un tel fléau sera certainement jpassa^^ ; malheureusement ce mot n'a point de sens précis, et le sens est beaucoup pour ceux qui soufirent. C'est cependant une grande consolation de savoir certainement, comme je crois le savoir, que cet homme, ou sa race, ne pourront durer. II est vrai que je pense assez tristement sur la durée de ce que nous voyons; mais je puis bien me tromper sur ce point, et je le désire de tout mon cœur.

Le malheureux roi de Suède a été fort bien reçu à Stralsund par le peuple, mais fort mal par le commandant français, qui n'a pas voulu le laisser avancer avant d'avoir reçu des ordres de Paris. On vient de m'apprendre que les états n'avaient pas voulu absolument lui permettre de se rendre en Amérique. Si le roi n'a pas eu le choix, la détermination pour la Suisse n'aurait rien de condamnable ; mais les états le sont beaucoup, s'ils ont ainsi exposé le prince qu'ils ont détrôné.

Ne trouvant plus rien sous ma plume qui mérite d'être présenté à votre Majesté, d'autant plus que tout aura vieilli lorsque ces feuilles parviendront entre ses mains, je finis en mettant à ses pieds le très-profond respect avec lequel je suis. Sire,

De Votre Majesté, etc., etc.

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