‹ Lettres et opuscules inéditsChapitre 77 sur 166 · A maile]iiol«elle Constance de llaistre · texte numérisé non relu

A maile]iiol«elle Constance de llaistre

SaiDt-Pétersboarg, 1 1 août 1809.

A toi^ petite amie ! Il y a mille ans que je te dois une réponse, et je ne sais comment il ne m'a jamais été possible de payer ma dette. La première cbose que je dois te dire, c'est que j'ai été extrêmement content d'apprendre combien tu avais été toi-même contente de ma petite pacotille, et de ce qu'elle contenait de particulier pour toi. Il faudrait, pour mon bonheur, qu'il me fût possible de faire partir souvent de ces boîtes; mais que je suis loin d'en avoir les moyens ! Un de ces moyens vient encore d'être entravé, car l'on ne reçoit plus ici à la poste les lettres pour l'Italie : il faut que je fasse passer ce numéro et le précédent par la France : nouvel embarras et nouveau guignon. Les vôtres m* arrivent toujours avec une exactitude et une prestesse admirables.

J'ai vu par ta dernière lettre, ma chère enfant, que tu es toujours un peu en colère contre mon impertinente diatribe sur les femmes savantes; il faudra cependant bien que nous fassions la paix au moins avant Pâques; et la chose me paraît d'autant plus aisée, qu'il me parait certain que tu ne m'as pas bien compris. Je n'ai jamais dit que les femmes soient des singes : je te jure, sur ce qu'il y a de plus sacré, que je les ai toujours trouvées incomparablement plus belles, plus aimables et plus utiles que les singes. J'ai dit seulement, et je ne m'en dédis pas, que les femmes qui veulent faire les hommes ne sont que des singes:

À XÀDEHOrSELLE CONSTANCE DE MÀISTRB. 205

or, ?/est vouloir faire Thomme que de vouloir être savante. Je trouve que FEsprit-Saint a montré beaucoup d'esprit dans ce portrait, qui te semble, comme le mien, un peu triste. J'honore beaucoup cette demoiselle dont tu me parles, qui a entrepris im poëme épique; mais Dieu me préserve d'être son mari ! j'aurais trop peur de la voir accoucher chez moi de quelque tragédie, ou même de quelque farce; car une fois que le talent est en train, il ne s'arrête pas aisément. Dès que ce poëme épique sera achevé, ne manque pas de m'avertir; je le ferai relier avec la Colombiade de madame du Bocage. J'ai beaucoup goûté l'injure que tu adressais à M. Buzzolini, — donna harhuta, C*est précisément celle que j^adresserais à toutes ces entrepreneuses de grandes choses : il me semble toujours qu'elles ont de la barbe. N'as-tu jamais entendu réciter Pépitaphe de la fameuse marquise du Ghâtelet, par Voltaire? En tout cas, la voici :

L'univers a perdu la sublime Emilie;

Elle aima les plaisirs, les arts, la vérité*

Les dieux, en lui donnant leur âme et leur génie.

Ne s'étaient réservé que l'immortalité.

Or, cette femme incomparable, à qui les dieux (puisque les dieux il y a) avaient tout donné, excepté l'immortalité, avait traduit Newton : c'est-à-dire que le chef-d'œuvre des femmes, dans les sciences, est de comprendre ce que font les hommes. Si j'étais femme, je me dépiterais de cet éloge. Au reste, ma chère Constance, l'Italie pourrait fort bien ne pas se contenter de cet éloge, et dire à la France : Bon, pour vous; car mademoiselle Agnesi s'est élevée fort audessus de madame du Ghâtelet, et je crois même de tout ce que nous connaissons de femmes savantes. Elle a eu, il y a un an ou deux, l'honneur d'être traduite et imprimée magnifiquement à Londres, avec des éloges qui auraient

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contenté qualsisia ente harbuio. Tu vois que je sob de bonne foi, puisque je te fournis le plus bel argument pour ta thèse. Mais sais-tu ce que fit cette mademoiselle Agnesi de docte mémoire, à la fleur de son âge^ avec de la beauté et une réputation inmiense? Elle jeta un beau matin plume et papier; elle renonça à l'algèbre et à ses pompes, et eDe. se précipita dans un couvent^ où elle n'a plus dit que Toffice jusqu'à sa mort. Si jamais tu es comme elle professeur public de mathématiques sublimes dans quelque université d'Italie, Je te prie en grâce, ma chère Constance, de ne pas me faire cette équipée avant que je t'aie bien \ue et embrassée.

Ce qu'il y a de mieux dans ta lettre et de plus décisifs c'est ton observation sur les matériaux de la création hamaine. A le bien prendre, il n'y a que l'homme qui soit vraiment cendre et poussière. Si on voulait même lui dire ses vérités en face, il serait houe; au lieu que la femme fiit faite d'un limon déjà préparé, et élevé à la dignité de côte. — Corpo di Bacco ! questo vuol dir moltol Au reste, mon cher enfant, tu n'en diras jamais assez à mon gré sur la noblesse des femmes (même bourgeoises) ; il ne doit y avoir pour un homme rien de plus excellent qu'une femme; tout comme pour une femme, etc.. Mais c'est précisément en vertu de cette haute idée que j'ai de ces côtes sublimes y que je me fâche sérieusement lorsque j'en vois qui veulent devenir limon primitif. — 11 me semble que la question est tout à fait éclaircie.

Ton petit frère se porte à merveille, mais il n'est pas avec moi dans ce moment; il est au vert. Son régiment campe dans un petit village à quatre ou cinq v^rerstes d'ici (une fois pour toutes, tu sauras qu'il y a cinq werstes à la lieue de France). Nous nous voyons souvent ici ou dans les maisons de campagne , où nous nous donnons rendezvous pour dîner, lorsqu'il ne mcMite pas la garde. La vie

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