t An comte Rodolphe
SaiDt-Pétersboorg , 7 novembre ISIS.
Je suis désolé, mon cher enfant, je jette la plume de désespoir, je ne sais plus à qui m'adresser. Depuis votre lettre de Waldembourg, du 27 juillet, pas un mot devons. Peut-on supporter cela? — Et depuis la bataille de Leipzick, pas un mot encore. G^est le dernier supplice. J^accuse les circonstances autant qu^il est possible , mais je commence à craindre que vous n'ayez un peu tort. Si vous avez passé plus de deux jours sans m'écrire après la bataille du 18, certainement je vous punirai grièvement, et je le connaîtrai à la date de vos lettres, ce que je ne crains point de vous dire ici; car si vous étiez capable d^antidater une lettre, je ne vous croirais plus légitime, et j'en écrirais à madame votre mère. — Mais jamais je ne vous croirai capable de cela, même pour éviter la plus forte gronderie.
Limi 1813
Le prince Lubomirsky a écrit id à sa femme qu'il devait passer la nuit du ^ dans le même logen^nt airec vous et M. GourîefF; voilà comment je sais directemefU que vous vivez. Je ne vous aime pas assez mal pour ne pas désirer c[ue vous ayez assisté à cette immortelle journée; je n'ai pas manqué de faire savoir aussitôt à votre mère que vous étiez bien portant le 19 octobre. Le jeune militaire qui a vu les deux campagnes de 1812 et 1813 n'a plus rien à voir. Mettez bien ces grands spectacles dans votre tète. Devenez surtout géographe militaire. La connaissance du théâtre de la guerre est le point capital dans votre métier. Faites- vous à vous-même de certaines AOtes au moyen desquelles vous puissiez écrire sans danger tel fait ou tel discours sur lesquels vous ne voudriez pas vous fier à votre mémoire; mais au milieu du tourbillon où vous êtes, peu ou point d'écritures claires*
L'astre dont vous êtes devenu le satellite me parait pâlir assez sensiblement: nMmporte, il faut aller votre train, et vous confier dans cette grande loi du pays qui veut que tout homme ait des phases comme la lune. On dit à la comédie : Le cygne d'un logis est coq d'Inde dans r antre. je voudrais parodier ainsi ce vers, pour en faire la devise de l'empire : Le cygne d'aujourd'hui est coq d'Inde de" main. Non-seulement cette hausse et cette baisse n'est pas un mal, mais c'est un grand bien et une véritable loi constitutionnelle sans laquelle les affaires ne pourraient ma^ cher : c'^st ce que j'ai découvert un jour après une longue méditation. Le feu maréchal, qui sentait cette loi et qui voulait dérouter ses ennemis, a pris le parti de mourir au moment de sou apothéose : c'est ce qu'on pourrait appe^ 1er faire mie malice à la malice^ ce qui peut se faire sa» malice.
Je crois vous avoir dit que j'ai passé trois jours av6C
▲U COîÊtÈ lOODOLFHB* ^Êfl
l'amiral. Dieu sait si nous avons disputé! Mais puisque je suis en train de parodies enjourdlmi ^ il ImH que je ycm ' dise celle que je lui ai faite de ce vers si connu :
O de], qae de vertos tous me faites haïr I
Voici ma parodie :
o del, que de talents Toas rendez inntâes!
Persomie n'écoute la vérité mieux que lui, mais etisuite 0 ne fait qu'à sa tête. Il rend, au surplus^ bonne et pleine justice au Gossoudar; mais il ne veut pas se laisser per^ snader que Monsieur de Russie en a agi à son égard en véritable homme d^tat : c'est cependant ce qui est vrai comme deux et deux font quatre. Rappelez-vous cette liste qu'on avait faite un soir, à Pétersbourg^ de tous les grands personnages qui aimaient l'empereur. Il y avait^ he sais combien d'Excellences, et le rédacteur terminait par 5. E. le ministre de Sardaigne et le cocher Eliah.kU" jourdTiui je triompherais quand même je n'aurais pas Éliah pour moi, car il me semble qu'Alexandre a la tête dans les nues. Vous verrez qu'il reviendra beaucoup plus souverain. Ah ! c'est une belle année, et qui lui était bîcB due pour compenser l'autre. Quand je pense à tout ce qu'il a dû souffrir l'année dernière... Mais n'en parlons plus, ce n'est plus qu'un rêve affreux.
Bonjour, l'enfant de mon cœur. Je ne sais pas bien si je vous aime réellement. — Je crois que oui. — Mais tout le monde peut se tromper.
Al miiiifc
ST. — A mademaiBeU* ConatanFp de Ualstrc.
SïlOl-PêLMsboOTg, 20 avril ISIt-
Je ne s^s, ma chère Constance, par quelle voie ta lettre m'est venue: partie le 13 février, elle estarnvéele 3 avril ; c'est beaucoup par le temps qui court. Mais quelle bizarrerie, dans les circonstances ! Au moment où je lisâs vos transports de joie sur l'heureuse sanlé de Rodolphe, moi j'étais sur les charbons ardents, croyant, par certains signes mal interprétés, que je l'avais perdu et qu'on me le cachait encore. J'étais enfermé chez moi, sans vouloir recevoir personne ni aller dans le monde. Enfîn, on me déclare qu'il a été légèrement blessé; mais bientât après je reçois de lui une lettre de quatre pages, postérieure à Is date de cette affaire, et dans laquelle il n'est pas question de blessure. Jusqu'à présent tout va à mer\'eil]e ; mais la plus battu de tous dans cette guerre, c'est raoî, ma chÈte amie ; je suis abîmé, écrase, aboli par cette aâreuse sot tude à laquelle je suis condamné. Pendant les jours où j'ai pu craindre, représente- toi ma situation, n'ayant pour témoins de mes angoisses que des valets qui peutêtre supputaient ce qu'ils gagneraient à ma mort. Toujours vous m'êtes nécessaires, toujours je pense à vous; mais dans ces moments, et surtout lorsque je me couchais, lorsqu'on éteignait les bougies et que je me disais : a En voilà jusqu'au jour avec la pensée de mon pau\Te Rodolphe, avec la certitude de ne pouvoir fermer l'œil, et sans avoir un être ù qui parler; a alors je vous désirais avec une telle force, qu'il" me semblait quelquefois que vous a)| liez m'apparaître. Heureusement ces terribles heures n'ont pas duré; mais je n'ose pas me croire aussi près que tu l'imagines de cette bienheureuse réunion vers laquelle mes
A MADEMOISELLE CCMfTAKCS DK MAISTRE. S8|^
regards sont fixés depuis n longtemps •••••• ..^i: ^jf» >
Au reste , mon cher cœar^ quand même tout ira comme nous le désirons, il y aura encore bien des épines k arracher ; mais il me semble^ pourvu que vous soyez avec noi^ que nous saurons nous en tirer adhttc modieum (n'est-ce pas que tu sais le latin ?)^ (idhuc madicum, etnous y verrons à peu près clair. J'aime à penser que cette lettre sera suraimée lorsqu'elle t'arrivera; tu diras: Fil Qu'est-ce que ce vieux radoteur nous dit là ! c'est la guerre de Troie, ou peu s'en faut.
Si par hasard tu rencontres dans le monde madame de le Nôtre (i), tu lui diras de ma part que je la trouve une petite folle parfaite, dans ce qu'elle me dit au sujet d'une certaine somme qu'elle prétend être à moi; car c'est, au ccmtraîre, tout ce qm est ici qui est à elle. Je lui ai dit pourquoi ces fonds seraient mieux ici. Du reste, je suis totalement exproprié. J^attends Rodolphe pour lui céder le grand maniement des affaires, moyennant une pension alimentaire et un vêtement honnête, ce qui me paraît juste. Venez, venez, tous vos emplois sont fixés: Françoise est ministre de Fintérieur et trésorier général; Rodolphe, ministre au département des affaires étrangères et payeur en chef; Adèle , secrétaire en chef pour la politique; et toi pour la philosophie et la littérature, avec des appointements égaux et communauté de fonctions pour le besoin. Moi, je serai le souverain, avec l'obligation de no rien faire et la permission de radoter. Si ces conditions sont de votre goût, écrivez : Accordé^ daas le cas contraire, allez vous promener.
Ce que tu me dis des mariages m'a fort amusé. Pour ce qui te concerne en particulier, ma chère enfant, les
(1) lladame de Maistre*