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ne s’est mise à la vertu. C'est maintenant une personne exemplaire. Plnsieurs partis brillants ont demandé sa main, malgré ses anciennes fredaines.
— En voici une autre qui paraît moins sage, lui dis-je, en lui désignant une autre jeune femme qui marchait entourée de jeunes gens, avec qui elle faisait mille coquetteries, tantôt voilant l'éclat de ses yeux de son éventail tantôt renversant sa jolie tête avec un rire mcqueur.
—Ça été bien différent pour cette autre, fit le diable, allant au devant d’une interrogation de ma part, c’est la vertueuse et belle Lucrèce. Les éloges qu’on a fait de sa vertu depuis plus de deux mille ans, lui ont monté à la tête. Elle tient une conduite déplorable qui discrédite beaucoup l'établissement.
Je ne pus m'empêcher de sourire à cette reflexion de mon sombre compagnon.
Après avoir éé présenté à plusieurs ombres illustres, je demandai à Belzébuth de me montrer l'endroit qu’on avait assigné aux Cana-
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diens. J'éprouvais surtout le désir de voir Cartier.
—Cartier ? dit le diable, je ne connais personne de ce nom.
—Comment, vous ne connaissez pas le grand Cartier, celui qu’adore M. Tassé de la Ai:
nerve ?
—Je le regrette, mais ces personnages me sont inconnus.
J'avoue que je fus blessé dans mon o:gueil national.
Je vais vous faire conduire, ajouta le diable, dans le département des Caïadiens, par quelqu’un qui les connaît, Moi, je n’y vais jamais. Je ne puis les souffrir. Ils ne s'occupent que de politique, perdant leur temps à faire des discours, quand ils ne se chamaïillent pas entre eux. Ils ont formé un conseil municipal, des parlements, et fondé des journaux. Cela suffit à leur bonheur. Leur conseil a discuté pendant dix ans l'opportunité de faire paver les rues, et il délibère depuis cinq ans pour savoir avec quoi ils vont faire le pavage..
En ce moment, je vis s'avancer vers moi une
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ombre que je reconnus immédiatement pour celle de l’ancien gouverneur du Manitoba, M.
Cauchon.
Je m’'empressai d’aller à lui.
Deux minutes après, nous étions amis.
— Vous ne sauriez croire le plaisir que vous me faites, me dit la vieille ombre ; c’est si rare que nous voyions un être en chair et en os.
Nous sommes toujours au milieu d'apparences humaines indécises et vagues, comme des brouillards. Mais, je vais vous conduire chez les Canadiens.
Après avoir traversé plusieurs grottes immenses et remplies de fantômes qui s’'amusaient à jouer différents jeux : cartes, billard, jeu de quilles etc., nous pénétrâmes dans une rotonde obscure et triste qui était destinée à loger les Canadiens.
Le premier que je vis était un grand garçon maigre, au front dénudé. Il.était assis À une table, devant un amas de journaux qu'il était en train de découper avec un grand ciseau,
C'est un ancien rédacteur de la Minerve, me
dit Cauchon, en souriant.
En ce moment, je fus frôlé par l’ombre d’un petit vieillard qui se promenait, le front dans ses mains, et semblait se livrer à une méditation profonde.
—Vous devez reconnaître celui-là, continua Cauchon, c’est Sir G. E,. Cartier. Inutile de vous le présenter, il est sourd comme un pot. Le chagrin le ronge ; il s'attendait à demeurer avec les grands législateurs. Solon, Lycurgue et les autres, ne le saluent même pas, ce qui le met hors de ses gonds. Il a conçu le projet de former de tcus les Enfers, une vaste confédération, où Belzébuth n'aurait plus que le droit de veto. Cela nous fait beaucoup rire.
La confédération canadienne est un fiasco, et il le sait. Elle a eu pour effet, en concentrant les pouvoirs, de permettre à l'Angleterre de gouverner plus sûrement. Le projet aurait pu avoir du succès, si on avait formé de l’Amérique du Nord une grande république à l’instar des Etats-Unis. Peut-être que Mercier, qui est beaucoup plus fort que Cartier, entre nous, rêve quelque chose d’approchant,
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Patatras ! je m’éveillai brusquement, le lourd volume de M. Tardivel venait de tomber à terre.
CHRONIQUE
(APE me fais vieux. Que voulez-vous, le Si chroniqueur vieillit comme un autre !
Il est mortel, quoique son œuvre soit immortelle.
Savez-vous bien que je me rappelle, quoique vaguement, le temps où l’on portait des crinolines! Cela a fait époque pour moi, comme pour mes grands parents, l’année du choléra.
On dirait que les grands fléaux servent de repère à l'humanité !
À propos de crinolin:s, Vous savez que nous en sommes menacés. Du moins, en Europe, on craint fort que cette épidémie renaisse,
Aussi, les Anglais, peuple = \ dont je ne me lasserai jamais d'admirer l'esprit pratique, viennent-ils de former des associations pour prévenir le désastre,
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Il est regrettable de voir combien nous différons des Anglais sur ce point.
Aussi, je suis bien sûr que, si l’on fondait à Québec une association à fonds social pour faire une campagne vigoureuse contre quelques-unes de nos modes disgracieuses, par exemple, celies qu'ont r2s c'égantes de porter ‘leurs en-tout-cas comme les soldats en faction tiennent leurs fusils, personne ne voudrait risquer un millier de piastres dans cette entreprise.
Mais je m’éloigne de mon sujet. En disant que nous vieillissions, mon but n'était pas de vous parler de la crinoline, du choléra, et de l'esprit pratique des Anglais. Je voulais dire simplement, qu’en vieillissant, on changeait d'opinion. |
L'Union libéra.e orsqu’elle était dans la fleur de sa jeur .sse, s'est prononcée contre le mariage, et cela, d’une manière emphatique, comme dirait M. Lemoine, président de la Société Royale.
Nous mettions alors en garde nos amis contre les traquenards que les mamans tendent à la
jeunesse, sous le nom de pique-nique, soirées intimes, £uckre party et autres.
Aujourd’hui, il nous paraît équitable de montrer aussi les inconvénients du célibet.
Plusieurs raisons nous font prendre cette détermination.
La principale, disons-le, c’est que nous sommes tous, où presque tous, mariés, et qu’il faut justifier une volte-face qui pourrait faire confondre les chroniqueurs de L'UNION avec les simples députés.
Mais, à part cela, il n’est que raisonnable d'examiner les deux côtés d'une question de cette importance,
Ne doit-on pas voir si les brillants tableaux, que la liberté fait châtoyer à nos yeux, ne sont pas com:ne ces tapisseries dont le revers est si disgracieux ?
Eh bien ! il faut le dire, le célibataire achète chèrement sa liberté.
I est facile de le démontrer par les arguments connus: vie isolée, une fois les amis disparus ; intérieur glacial, dépourvu de ce charme qui trahit la présence de la femme.
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La vieillesse surtout est lamentable.
Qui n’a décrit l’état misérable du vieux célibataire, vivant au milieu de serviteurs dont l’empressement intéressé aigrit l’âme avide d’affections sincères ?
Mais j'aimerais à donner au sujet plus de nouveauté, en le présentant à un point de vue moins banal.
D'abord, qu'est-ce que le vieux garçon dans le monde ?
Un être inférieur.
Le monde ne le considère plus ; il perd même sa personnalité,
S'il vous arrive de rencontrer un de ces vieux déclassés sur la rue, et que vous demandiez qui il est, on ne vous répondra pas : c'est monsieur un tel, médecin ou avocat. Mais on dira avec une nuance de protection : Ça, c’est un vieux garçon.
Le vieux garçon n’est ni médecin, ni avocat, ni marchand, ni notaire ; il est vieux garçon.
La société possède comme une fosse commune, où elle jette pêle-mêle les célibataires.
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Faciiement, elle les exclut aussi des honneurs.
Connaissez-vous beaucoup de vieux garçons qui sont conseillers municipaux où marguillers ?
Ce peu de considération qu'on a pour le célibataire me fut révélé un jour.
Je causais avec une jeune femme, très jeune femme, presqu’une enfant, qui rougissait quand on l’appelait: Madame. Moi, j'avais bien.
Inutile de dire mon âge, mais, À ses yeux, j'étais un vieux garçon.
Je ne sais quelle opinion je soutenais sur une question à laquelle la qualité d'homme marié n'avait, je vous assure, rien à faire, lorsque, tout à coup, elle me dit avec un air d’autorité :
“Que pouvez-vous connaître là-dessus, vous, un vieux garçon ? ”
Ce fut un trait de lumière. Je vis clairement que je ne serais jamais conseiller ou échevin, si je restais célibataire. Ce qui me fit sérieusement réfléchir.
Ce qu’il y a de plus grave, C'est que le
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monde ne se trompe pas tout à fait, quand il considère le vieux garçon comme inférieur, connaissant moins les hommes et les choses qne l’homme marié.
Les idées du célibataire restent généralement enfantines, un peu rococo.
D'abord, il ne connaît pas la femme, n'ayant jamais vécu dans son intimité.
Il ne la connaît que par les livres, c’est-àdire, les romans. Dans les romans, la femme apparaît sous deux aspects. D'abord, la jeune fille aristocratique et idéale, qui passe sa vie à cheval, à cultiver les fleurs, et À soigner les malades, puis, la femme fatale, énigmatique et perverse.
Aussi, pour le vieux garçon, la femme est un être incompréhensible, ange ou démon, ondoyant et insaisissable ; le cœur de: cette femme est un mystère, qu’il cherche à approfondir toute sa vie.
Cet être mystérieux est nécessairement d’un grand attrait pour le célibataire. Aussi, recherche-t-il la société des femmes. Mais, le plaisir qu’il trouve dans cette société est mêlé
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d’amertume. Les femmes, qui sont très fines, qui ont un don de devin, par lequel elle sont Souverainement supérieures à l’homme, ont vite jugé le vieux garçon, et le lui laissent voir. On ne lui cache pas non plus, qu’il y a un autre homme qu’o1 lui préfère, un homme dont l'opinion fait loi: c’est le mari.
Il y a des exceptions, vous me’ direz, Les actions du mari ne sont pas toujours cotées au pair.
Quelques maris, avouons-le, sont victimes de ces accidents que Panurge craignait tant, quand il eut pris la résolution de se marier. Panurge consulta même plusieurs savants sur ce point, lesquels répondirent ni oui ni non, selon l’habitude des savants.
Les chroniqueurs ne sont pas des savants, et par conséquent, ne savent rien.
Mais ils peuvent dire que c’est une exception, et que l’exception prouve la règle,
Les vieux garçons ne conservent pas tous cette tendance sentimentale et prud’hommesque, à l’égard des femmes.
Quelques-uns ne les ont jamais aimées, ou,
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après les avoir aimées ne peuvent plus les souffrir.
Si tous les vieux garçons ne se ressemblaient pas, et qu'on put distinguer une catégorie, cette dernière serait lamentable.
Les premiers, comme tous les célibataires, restent de grands enfants, connaissant peu de chose des réalités de la vie; mais ils conservent des relations sociales, soignent leur mise, une rose s'épanouit souvent à leur boutonnière, ils ont le teint fleuri, car ils dînent bien à leur club.
Tandis que les seconds s’enferment dans un égoïsme féroce, deviennent parcimonieux, ou, pour mieux dire, ladres. Exclus de la société, il ne leur reste plus pour tuer le temps qu'à s'adonner à quelque manie. Généralement, ils deviennent collectionneuz:s de timbres-soste ; c'est le plus grand nombre, Quelques-uns s'occupent d'histoire ou de science ; mais ce sont les petits côtés de la science ou de l'histoire qu'ils affectionnent. Ainsi, si l’un de ceux que l’histoire captive, pouvait découvrir à quelle
race le chien d’Alcibiade appartenait, il mourrait content.
C’est souvent la mise, qui est extraordinaire, chez ces célibataires. La coupe de leurs habits remonte à cinquante ans. Parcimonieux, ils portent des vêtements usés, râpés, grotesques. Les œamins les regardent sur la rue. On dirait, à les voir, qu’ils viennent de se faire faire un complet dans un inusée.
Enfin, que vous dirai-je ?
Mariez-vous, mariez-vous bien, si c’est possible, mais, mariez-vous.
On ne badine pas avec le célibat, pas plus qu'avec l’amour.