A M. D'AGINCOURT
A ROME
Zurich, le 25 juillet 1809.
Monsieur, je donnerais tout au monde pour avoir à cette heure une ligne de vous qui m'assurât seulement que vous vous portez bien. Voilà en vérité mille ans que je n'ai eu de vos nouvelles. Vous allez dire que c'est ma faute. Non. Quand je vous aurais écrit, jamais vos réponses ne m'eussent atteint dans les courses infinies que
1 Malheureusement, Courier fut séparé du général de Lariboissière pour être versé dans un autre corps. Il fut profondément désappointé. Pourtant, il réussit à le joindre dans l'île de Lobau, où il contribua avec ses batteries à faciliter le passage du Danube aux armées de l'Empereur. (Voir, plus loin, sa lettre du 5 septembre 18 10.) Après Wagram, considérant la guerre comme terminée, se croyant, d'autre part, libéré de toutes obligations militaires, il laissa l'armée et se rendit à Strasbourg le 15 juillet.
j'ai faites après être parti de Livourne. C'est de là que je vous adressai, ce me semble, ma dernière lettre. Le seul récit de mes voyages depuis ce temps-là vous fatiguerait. Figurez- vous que si j'ai eu un moment de repos, si je me suis arrêté quelque part, c'a toujours été sans l'avoir prévu. Ne pouvant jamais dire un jour où je serais le lendemain, quelle adresse vous aurais-je donnée ? Maintenant je suis libre, ou je crois l'être, c'est tout un, et je vais... devinez où ? à Rome. Cela n'est -il pas tout simple ? Débarrassé de mille sottises qui me tiraillaient en tous sens, je reprends aussitôt ma tendance naturelle vers le lieu où vous résidez. Voilà une phrase de physicien que quelque jolie femme prendrait pour de la cajolerie ; mais vous, monsieur, vous savez bien que c'est la pure vérité. Il est heureux pour moi sans doute que vous habitiez justement le pays que je préfère à tout autre ; mais f ussiez-vous , en Sibérie, dès que je me sens libre, j'irais droit à vous.
J'ai dû vous marquer, si tant est que je vous aie écrit de Milan, comme arrivé là je 'quittai sagement mon vilain métier. Mais à Paris, un hasard, la rencontre d'un homme que je croyais mon ami,
Et, je pense, Quelque diable aussi me poussant,
je partis pour l'armée d'Allemagne, dans le dessein extravagant de reprendre du service. La fortune m'a mieux traité que je ne méritais, et, tout près d'être lié au banc, m'a retiré de cette galère. Je vous conterai cela quelque jour. Ce n'est pas matière pour une lettre. Dès que les chaleurs ces-
seront, je descendrai de ces montagnes pour aller passer l'hiver avec vous. Cependant écrivez-moi, si peu que vous voudrez, mais écrivez-moi. Deux mots de votre main me seront un témoignage de l'état de vos yeux, et suffiront pour m 'apprendre comment vous vous portez.