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A STRASBOURG

Lucerne, le 25 août 1809.

Monsieur et madame, les marques d'amitié que j'ai reçues de vous à mon passage par votre bonne ville me persuadent que vous serez bien aises d'avoir de mes nouvelles, et de savoir un peu ce que je deviens. En vous quittant, j'allai à Bâle ; je n'y vis que la maison fort intéressante de M. Haas, auquel j'étais adressé par M. Levraut; l'occasion qui se présenta de me rendre à Zurich d'une manière très convenable à ma fortune 1, c'est-à-dire presque gratis, me décida pour ce voyage. Ce fut là que je commençai à me trouver en Suisse, pays vraiment admirable dans cette saison. La beauté tant vantée des sites fit sur moi l'effet ordinaire, me surprit et m'enchanta. Il y avait là un prince russe avec sa femme et ses enfants, tous fort bonnes gens, quoiques princes ; parlant français mieux que les nôtres, ce que

1 Avec un commis voyageur de Sedan.

vous croirez aisément. Leur connaissance que je fis me fut utile et agréable. Nous vîmes le lac en bateau, les environs en voiture (où les voitures pouvaient aller), le reste à pied ; tout me convenait à cause de la compagnie ; on riait à n'en pouvoir plus, on causait gaiement. J'osai bien leur parler de leur vilain pays, dont je recueillis là en passant quelques notions assez curieuses. Je fus ainsi deux jours avec eux sans m'ennuyer ; après quoi toute cette famille, prince, princesse, petits princes, valets et servantes fort jolies, tout cela partit en trois carrosses pour les eaux de Baden, et partira peut-être quelque jour en un seul tombereau pour la Sibérie. Ce fut la réflexion que je fis sans la leur communiquer.

Sur le lac, Dieu m'est témoin que je pensai à mes amis des bords du Rhin, vous compris et en tête, si vous le trouvez bon, et voici comment j'y pensai tout naturellement : je regardais les eaux de ce lac transparentes comme le cristal, celles de la Limate en sortent et vont se jeter dans le Rhin. Vous voyez, monsieur et madame, comme mes pensées, en suivant l'onde fugitive, arrivaient doucement à vous. Les vôtres n'auraient-elles pas pu remonter quelquefois le cours de l'eau ? Cela n'est pas si naturel ; aussi n'osai-je m'en flatter.

Après le départ de mes Russes, je ne fus pas longtemps sans trouver une autre occasion aussi peu coûteuse que la première pour venir à Lucerne, en reprenant ma direction vers l'Italie. Arrivé dans cette ville, je voulus, avant d'aller plus loin, reconnaître le pays, où je vis beaucoup d'ombrages, point de vignes, des sapins, et, du côté

du midi, un rempart de montagnes toujours couvertes de neiges. J'en conclus que c'était là un lieu très propre à passer le mois d'août, et l'asile que je cherchais contre la rage de la canicule, comme parle Horace. Le hasard me fit connaître un jeune baron qui venait d'hériter d'une jolie maison de campagne sur le bord du lac, à demilieue de la ville ; nous allâmes ensemble la voir, et sur l'assurance qu'il me donna de n'y jamais mettre le pied, j'y acceptai le logement d'où je vous écris, que j'occupe depuis un mois, et que je compte occuper jusqu'à la fin de septembre ; car je ne crois pas que l'Italie, dans la partie où je veux aller, soit habitable avant ce temps.

Ma demeure est à mi-côte, en plein midi, audessus d'une vallée tapissée de vert, mais d'un vert inconnu à vous autres mondains, qui croyez être à la campagne auprès des grandes villes. J'ai en face une hauteur qu'on appellerait chez vous montagne, toute couverte de bois, et ces bois sont pleins de loups dont je reçois chaque matin les visites dans ma cour, comme M. de Champcenetz recevait ses créanciers ; plus loin je vois dans les grandes Alpes l'hiver au-dessus du printemps, à droite d'autres montagnes entrecoupées de vallons, à gauche le lac et la ville, et puis encore des montagnes ceintes de feuillages et couronnées de neige. Ce sont là ces tableaux qu'on vient voir de si loin, mais auxquels nous autres Suisses nous ne faisons non plus d'attention qu'un mari aux traits de sa femme après quinze jours de ménage.

Quant à ma vie, j'en fais trois parts : l'une pour manger et dormir, l'autre pour le bain et la

promenade, la troisième pour mes vieilles études dont j'ai apporté d'amples matériaux. Le jardinier et sa femme qui me servent n'entendent pas un mot de français : ainsi j'observe strictement le silence de Pythagore et à peu près son régime. Je ne vais jamais à la ville, où je ne connais personne, et où je ne suis connu que des femmes par une aventure assez drôle.

Je me baigne tous les jours dans le lac, et le plus souvent dans un endroit qui est un port pour les bateaux. Dimanche dernier, au soleil couchant, je m'étais déshabillé pour me jeter à l'eau. Les eaux de ces lacs, par parenthèse, sont toujours très froides, et le baptême n'en est que plus salutaire. Mais on n'en use point ici, et je crois même qu'il n'y a personne dans tout le pays qui sache nager. Moi qui n'ai point d'autre plaisir, je m'en donne du matin au soir, et je m'en trouve très bien. J'avais donc défait ma toilette. Un bouquet d'arbres, une espèce de lisière de taillis le long du rivage, m'empêcha de voir quelques barques qui venaient côte à côte prendre terre où j'étais, et qui, survenant tout à coup, me mirent au milieu de vingt femmes, dans le costume d'Adam avant le péché. Ce fut, je vous assure, une scène, non pas une scène muette, mais des cris, des éclats de rire ; je n'ouïs jamais rien de pareil ; les échos s'en mêlant redoublèrent le vacarme. Ces dames se sauvèrent où elles purent, et moi je m'enfuis sous les ondes, comme les grenouilles de La Fontaine. Je fus prier les Nymphes de me cacher dans leurs grottes profondes, mais en vain. Il me fallut bientôt remettre le nez hors de l'eau ; bref, les Lucernoises me con-

naissent, et c'est peut-être ce qui m'empêche de leur faire ma cour.

Je corrige un Plutarque qu'on imprime à Paris. C'est un plaisant historien, et bien peu connu de ceux qui ne le lisent pas en sa langue ; son mérite est tout dans le style. Il se moque des faits, et n'en prend que ce qui lui plaît, n'ayant souci que de paraître habile écrivain. Il ferait gagner à Pompée la bataille de Pharsale, si cela pouvait arrondir tant soit peu sa phrase. Il a raison. Toutes ces sottises qu'on appelle histoire ne peuvent valoir quelque chose qu'avec les ornements du goût.

Voilà, monsieur et madame, comme se passe mon temps, fort doucement, je vous assure, mais avec une rapidité qui m'effraierait, si j'y songeais. Je ne fais pas cette folie. Je ne songe qu'à vivre pour vous revoir un jour, et je m'y prends, ce me semble, assez bien. Ce qui rend mes heures si rapides, c'est que je ne suis guère oisif. Je puis dire comme Caton : Je ne fus jamais si occupé que depuis que je n'ai plus rien à faire. Enfin, si j'avais de vos nouvelles, je ne désirerais rien, et il y aurait au monde un homme content de son sort. Écrivez-moi donc bientôt.

Parlez-moi de ce bouton de rose que vous élevez sous le nom d'Hélène. Vous êtes là en vérité une trinité fort aimable et bien mieux arrangée que l'autre. Vous êtes aussi consubstantiels et indivisibles. Chacun de vous est nécessaire à l'existence de tous trois. Agréez, je vous en supplie, l'assurance très sincère de mon respect et de mon attachement.

A M. ET MADAME CLAVIER

A PARIS

Lucerne, le 30 août 1809.

Monsieur et madame, ne vous ai-je pas écrit deux ou trois fois au moins ? N 'ai-je pas mis moi-même mes lettres à la poste ? Ne vous ai-je pas marqué mon adresse bien exacte ? C'est à moi que je fais ces questions, car je suis moins sûr de moi que de vous ; et je m'accuserais volontiers de votre silence. Le fait est que je ne reçois pas un mot. A toute force, il se pourrait que vous m'eussiez écrit, car dans mes longues erreurs j'ai perdu des lettres. Les vôtres sont, sans flatterie, celles que je regrette le plus, si tant est que vous m'ayez écrit, comme je tâche de le croire. Mandezmoi au moins ce qui en est, et si je dois m'en prendre à vous, à la poste ou à moi, qui, par quelque étourderie, sicut meus est mos, me serai privé du plaisir d'avoir de vos nouvelles. Quand je dis plaisir, c'est un besoin. Comptez que je ne puis m'en passer, et dépêchez-vous, s'il vous plaît, de m'adresser quelques lignes de la moins paresseuse de vos quatre mains. Ce sont quatre torts que vous avez si vous êtes restés tant de temps sans me donner signe de souvenir.

Quand j'aurai des preuves que vous recevez mes lettres, je vous conterai par quelle chance je me trouve ici. Je m'y trouve bien, et j'espère me trouver encore mieux à Rome, où je passerai l'hiver. Je ne suis plus soldat, Dieu merci ; je suis ermite au bord du lac au pied du Righi. Je ne

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vois que bergers et troupeaux, je n'entends que les chalumeaux et le murmure des fontaines, et, dans l'innocence de ma vie, je ne regrette rien de cette Babylone impure que vous habitez ; s'entend, je n'en regrette que vous, qui êtes purs si vous m'avez écrit.

Vous ferez bien parvenir, je crois, mes respects à madame de Salm, quelque part qu'elle soit. Je lui écrirais si j'osais, si je savais où adresser ma lettre. Je pensai fort à elle sur les bords de ce lac de Zurich, où j'étais il n'y a pas huit jours : je pensai à elle d'une façon toute pastorale. Je regardais les eaux du lac transparentes comme le cristal ; celles de la Limate en sortent et vont se jeter dans le Rhin : vous voyez comme mes pensées, en suivant l'onde fugitive, allaient par le Rhin à la Roër. Mais quel séjour pour une Muse que le Rhin et la Roër ! comment mettra-t-elle ces noms-là sur sa lyre ? cela est fâcheux pour ces pauvres fleuves, on ne les chantera point en beaux vers : on les abandonnera aux Buache et aux Pinkerton. Que ne s'appelaientils Céphise ou Asopus ?

N'avez- vous jamais ouï parler du marquis Tacconi, à Naples, grand trésorier de la couronne, grand amateur de livres, et mon grand ami, que l'on vient de mettre aux galères ? Il avait 100,000 livres de rente, et il faisait de faux billets ; c'était pour acheter des livres, et il ne lisait jamais. Sa bibliothèque magnifique était plus à moi qu'à lui ; aussi suis-je fort fâché de son aventure. Tu dieu, comme on traite la littérature en ce pays-là ! L'autre roi fit pendre un jour toute son académie, celui-ci envoie au bagne le seul homme qui eût des livres dans tout le royaume. Mais, dites-moi,

auriez-vous cru que la fureur bibliomaniaque pût aller jusque-là ? L'amour fait faire d'étranges choses ; ils aiment les livres charnellement, ils les caressent, les baisent.

Ce qui suit sera, s'il vous plaît, pour le docteur Coray. M. Basili, à Vienne, m'a rendu mille services, dont je remercie de tout mon cœur M. Coray, et dont le moindre a été de me donner de l'argent. Je devais remettre cet argent à son correspondant de Paris ; mais, comme je n'ai de mémoire que pour les choses inutiles, j'ai d'abord oublié le nom de ce correspondant, qui doit pourtant s'appeler M. Martin Pesch, ou Puech, ou Pioche ; bref, on ne le trouve point à Paris. M. Coray peut et doit même savoir le nom et l'adresse de ce monsieur ; qu'il ait donc la bonté de me l'envoyer bien vite : non pas le monsieur, mais l'adresse. J'ai écrit maintes lettres à M. Basili, mais il y a un sort sur toute ma correspondance ; et puis je crains que dans ce temps-ci mes lettres ne lui parviennent pas. Enfin cela ne finira point, si Dieu et vous, gens charitables, n'y mettez la main ; et M. Basili, qui m'a obligé on ne peut pas plus galamment, aurait assurément droit d'être mécontent.

Une idée qui me vient à présent : seriez-vous à Lyon par hasard ? mais non, vos lettres se sont perdues ; car vous m'avez écrit, ou vous m'écrirez sitôt la présente reçue.

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A M. AKERBLAD

A ROME

Milan, le 14 octobre 1809.

Monsieur, j'ai trouvé ici votre lettre du 21 juin. Grand merci de vos soins obligeants pour mes livres, papiers, collations de manuscrits, etc. Mes affaires philologiques sont aussi bien entre vos mains que jadis les affaires politiques du roi votre maître. Je doutais que vous fussiez maintenant en Italie, et je vois avec grand plaisir que je puis encore espérer de vous retrouver à Rome, où partant demain, j'arriverai un mois après cette lettre ; car je m'arrêterai tout autant à Florence, comme chargé par M. Clavier de certaines recherches relatives à son Pausanias. Je fouillerai aussi pour mon compte dans les vénérables bouquins.

Amati est bon de se figurer que je vais l'enrichir ; je ne peux ni ne veux dépenser un sou pour le grec ; voici tout ce que je peux faire : le libraire qui imprimera. Dieu sait quand, cet Anabasis, paiera le travail d' Amati. Je ne donnerai le mien qu'à cette condition.

J'ai quelque souvenance d'avoir été soldat, mais cela est si loin de moi, qu'en vérité je le puis ranger parmi les choses oubliées. J'étais, comme on vous l'a dit, rentré dans le tourbillon, comptant imprudemment sur l'amitié d'un comte avec qui je me trouvai loin de compte. Catherine de Navarre, dit-on, fut fille amoureuse et drue, qui eut un mari débile ; et comme on lui demandait, le lendemain de ses noces, des nouvelles de la nuit, elle répondit

n soupirant : Ah ! ce n'est pas mon compte ! Elle entendait le comte de Soissons, dont le mérite lui était connu. Il m'est arrivé le contraire : je pensais trouver un ami, mais hélas ! c'était un comte. Vous saurez tout quand je vous verrai... Dites de moi. si vous voulez :

Il prit, quitta, reprit la cuirasse et la haire.

Pauvre hère, mais content, si jamais homme le fut.

A M. CLAVIER1

A PARIS

Milan, le 16 octobre 1809.

Vite, monsieur, envo}Tez-moi vos commissions grecques. Je serai à Florence un mois, à Rome tout l'hiver, et je vous rendrai bon compte de tous les manuscrits de Pausanias. Il n'y a bouquin en Italie où je ne veuille perdre la vue pour l'amour de vous et du grec. Laissez-moi faire ; je projette une fouille à l'abbaye de Florence, qui nous produira quelque chose. Il y avait là du bon pour vous et pour moi, dans une centaine de volumes du neuvième et du dixième siècle. Il en reste ce qui n'a pas été vendu par les moines. Peut-être y trouveraije votre affaire. Avec le Chariton de Dorville est un Longus que je crois entier, du moins n'y ai-je

1 Cette lettre est imprimée dans la lettre à M. Renouard qui précède les Pastorales de Longus, édition 1821.

point vu de lacune quand je l'examinai ; mais en vérité il faut être sorcier pour le lire. J'espère pourtant en venir à bout, à grand renfort de besicles, comme dit maître François. C'est vraiment dommage que ce petit roman d'une si jolie invention, qui, traduit dans toutes les langues, plaît à toutes les nations, soit mutilé comme il l'est. Si je pouvais vous l'offrir complet, je croirais mes courses bien employées, et mon nom assez recommandé aux Grecs présents et futurs. Il me faut peu de gloire ; c'est assez pour moi qu'on sache quelque jour que j'ai partagé vos études, et que j'eus part aussi à votre amitié.

Le succès de votre Archéologie n'ajoute rien à l'idée que j'en avais conçue :

Je ne prends point pour juge un peuple téméraire.

Ce que vous m'en avez lu me parut très bon, et ce fut dans ces termes que j'en dis ma pensée à madame Clavier d'abord, et depuis à d'autres personnes. Je ne suis point de ces gens qui

Trépignent de joie ou pleurent de tendresse

à la lecture d'un ouvrage : cela est très bon, fut mon premier mot ; le meilleur éloge est celui dont il n'y a rien à rabattre.

Ce que vous appelez un autre coup de tête, est l'action la plus sensée que j'aie faite en ma vie. Je me suis tiré heureusement d'un fort mauvais pas, d'une position détestable, où je me trouvais par ma faute pour m'être sottement figuré que j'avais un ami, ne me souvenant pas que dès

le temps d'Aristote il n'y avait plus d'amis : w cfriXe oi>x «■' eîoi <f>l\oi. Celui-là, suivant l'usage, me sacrifiait pour une bagatelle, et me jetait dans un gouffre d'où je ne serais jamais sorti. Comme soldat, je ne pouvais me plaindre ; mon sort même faisait des jaloux, et je m'en serais contenté si j'eusse été Parménion ; mais mon ambition était d'une espèce particulière, et ne tendait pas à vieillir

Dans les honneurs obscurs de quelque légion.

J'avais des projets dont le succès eût fait mon malheur. La fortune m'a mieux traité que je ne méritais. Maintenant je suis heureux, nul homme vivant ne l'est davantage, et peut-être aucun n'est aussi content ; je n'envie pas même les paysans que j'ai vus dans la Suisse : j'ai sur eux l'avantage de connaître mon bonheur. Ne me venez point dire : attendons la fin ; sauf le respect dû aux anciens, rien n'est plus faux que cette règle : le mal de demain ne m'ôtera jamais le bien d'aujourd'hui. Enfin, si je n'atteins pas le mentem sanam in corpore sano, j'en approche du moins depuis un temps.

Madame de Sévigné est donc aux Rochers ; je veux dire madame Clavier en Bretagne : je vous plains, son absence est pire que celle de toute autre. Présentez-lui, je vous prie, dans votre première lettre, mes très humbles respects.

J'irais voir madame Dumoret, appuyé de votre recommandation et d'un ancien souvenir qu'elle peut avoir de moi, si j'étais homme à tenir table, à jouer, à prendre enfin un rôle dans ce qu'on appelle société ; mais Dieu ne m'a point fait pour cela. Les salons m'ennuient à mourir, et je les hais

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autant que les antichambres. Bref, je ne veux voir que des amis ; car j'y crois encore en dépit de l'expérience et d'Aristote. Je n'en suis pas moins obligé à votre bonne intention de m'avoir voulu procurer une connaissance agréable.

A M. CLAVIER

A PARIS

Florence, le 8 février 1810.

Vous ne m'écrivez plus, monsieur ; je m'en prends à madame Clavier, et tout en lui présentant mon respect, c'est elle que je querellerai de votre silence. Au fait, quand elle était loin de vous j'avais de vos nouvelles ; depuis son retour pas une ligne.

Je vous félicite de tout mon cœur sur votre entrée à l'Institut, qui, ce me semble, avait plus besoin de vous que vous de lui. Cela vous était dû depuis longtemps. Mais c'est beaucoup d'obtenir tôt ou tard justice.

Je ne me trompais pas quand je vous marquai, dans ma dernière lettre, que je trouverais ici un Longus complet. Monsieur Renouard, témoin de cette découverte, vous contera comme il m'en a vu copier environ dix pages qui manquent aux imprimés, plus des phrases par-ci par-là, et des variantes inestimables. Vous verrez tout cela imprimé dans peu et traduit selon mon petit pouvoir.

Si vous ne voulez ou ne pouvez m'écrire, gardezmoi au moins, je vous prie, un souvenir d'amitié.

Je mets aux pieds de madame Clavier mes hommages respectueux.

P. S. C'est Renouard qui se charge de l'impression du Longus. Il a, dit-il, des gens capables de cette besogne. Dieu le veuille ! et s'il dit vrai, avril ne se passera point que vous n'en ayez le premier exemplaire.

A PARIS

Florence, le 3 mars 18 10.

J'ai reçu, monsieur, vos deux lettres relatives à la tache d'encre1. Je ne vois plus M. Fauchet2; mais je doute fort qu'il voulût entrer pour rien

1 Cette tache d'encre fit un bruit énorme et. assurément, sans proportion avec les dégâts qu'elle causa au manuscrit de Longus. Ce manuscrit était celui de Daphnis et Chloé. Courier, de passage à Florence, en 1807, l'avait eu entre les mains. De suite, il s'était aperçu que les éditions de l'idylle célèbre de Longus n'étaient pas entièrement conformes au texte du manuscrit. En 1809, il revint à Florence et examina de nouveau ledit manuscrit. Ayant découvert une dizaine de pages inédites, il les copia. Ce fut pendant cette opération que le petit malheur se produisit. Un signet que Courier mit dajis le manuscrit avait traîné dans l'encre ; il macula une vingtaine de mots. Du moins, telle est l'explication fournie par Courier. Mais il est vraisemblable que la tache fut faite volontairement par Courier, qui était très jaloux de sa découverte. En rendant le texte inédit indéchiffrable, il évitait qu'un autre que lui — notamment le bibliothécaire, F. del Furia — en donnât une édition. Au surplus, se reporter, plus loin, à V Avertissement sur la lettre à M. Renouard et à ladite lettre elle-rnême.

2 Le préfet de Rome.

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dans cette affaire. Vous comprenez que chacun évite de se compromettre avec la canaille. C'est le seul nom qu'on puisse donner à l'espèce de gens qui aboient contre nous. Pour moi, je ne m'en aperçois même pas. Les gazettes d'Italie sont fort obscures, et ne peuvent vous faire grand bien ni grand mal. Au reste, je ne souffrirai pas qu'on vous pende pour moi, et je suis toujours prêt à crier : Me, me, adsum qui feci. Je déclarerai, quand vous voudrez, que moi tout seul j'ai fait la fatale tache, et que je n'ai point eu de complices.

Je vous envoie par la poste la traduction complète imprimée ici. Cela ne se pouvait autrement. Notre première idée était folle. Le morceau déterré devait paraître à sa place, et je crois que vous en conviendrez.

On ne peut mettre assurément moins de génie dans un ouvrage qu'il n'y en a dans cette version. Voulez-vous avoir une idée de ma finesse comme traducteur ? Vous savez les vers de Guarini : sentirsi morir, se sentir mourir, e non poter dir, et ne pouvoir dire, morir mi sento, je me sens mourir. Voilà comme j'ai fait tout du long du Longus. Si cette innocence ne désarme pas la critique, il n'y a plus de quartier à espérer pour personne. Au reste, ceci n'est pas public : c'est une pièce de société qu'il n'est pas permis de siffler. Si cependant quelqu'un s'en moque, je dirai comme d'Aubigné, attendez ce loyer de la fidélité.

A M. BOISSONNADE

A PARIS

Florence, le 3 mars 18 10.

Monsieur, on vous remettra une brochure avec ce billet : vous verrez d'abord ce que c'est. La trouvaille que j'ai faite est assurément jolie : vous aurez le texte dans peu, et vous vous étonnerez que cela ait pu échapper aux Dorville, Cocchi, Sâlvini et autres, qui ont publié différentes parties du manuscrit original ; car c'est le même d'où ils ont tiré Chariton, Xénophon d'Éphèse, et en dernier lieu les fables d'Ésope, qu'on vient d'imprimer ici. Ne dites mot, je vous prie, de tout cela dans vos journaux. Ce n'est ici qu'une ébauche qui peut-être ne mérite pas d'être terminée ; mais bonne ou mauvaise, elle n'est pas publique, car, de soixante exemplaires, il n'y en aura guère que vingt de distribués. C'est une pièce de société qu'il n'est pas permis de siffler. Une grande Dame1, de par le monde, qui est maintenant à Paris pour le mariage de son frère, me fit dire, étant ici, qu'elle en accepterait la dédicace : je m'en suis excusé sur l'indécence du sujet. M. Renouard pourra vous conter cela, il était présent quand on me fit cette flatteuse invitation.

J'entends dire que votre Eunapius s'imprime bien lentement. Donnez-moi, je vous prie, monsieur, de ses nouvelles et des vôtres. Personne ne s'intéresse plus que moi à vos travaux.

1 La princesse Élisa, sœur de Napoléon. 6a

A MADAME LA PRINCESSE DE SALM-DYCK

A PARIS

Florence, le 3 mars 1S10.

Madame, vous recevrez avec ce billet une brochure où il y a quelques pages de ma façon, façon de traducteur s'entend. C'est un roman (comme Oronte dit : c'est un sonnet) non pas nouveau, mais au contraire fort antique et vénérable. J'en ai déterré par hasard un morceau qui s'était perdu : c'est là ce que j'ai traduit, et par occasion j'ai corrigé la vieille version, qui, comme vous verrez,

Dans son vieux style encore a des grâces nouvelles.

Si cela vous amuse, ne faites aucun scrupule, pour quelques traits un peu naïfs, d'en continuer la lecture. Amyot, évêque, et l'un des pères du concile de Trente, est le véritable auteur de cette traduction, que j'ai seulement complétée : vous ne sauriez pécher en lisant ce qu'il a écrit.

Je vous supplie, madame, de vous rappeler quelquefois qu'il y a delà les monts un Grec qui vous honore, pour ne rien dire de plus ; et, si vous êtes paresseuse, comme je le crois, ne vous déplaise, ordonnez à M. Clavier de me donner de vos nouvelles.

A M. ET MADAME CLAVIER

A PARIS

Florence, le 13 mars 18 10.

Monsieur, voici ce que dit Molini. Il va vous envoyer les fables d'Ésope, qui, par parenthèse, sont tirées du même manuscrit que mon Longus. Il vous enverra en même temps le compte de ce qu'il a vendu de Votre Apollodore.

Vous êtes bien bon de voua occuper des grands hommes ; j'en ai vu de près deux ou trois ; c'étaient de sots personnages.

Lisez Daphnis et Chloé, madame ; c'est la meilleure pastorale qu'ait jamais écrite un évêque. Messire Jacques la traduisit, ne pouvant mieux, pour les fidèles de son diocèse ; mais le bon homme eut dans ce travail d'étranges distractions, que j'attribue au sujet et à quelques détails d'une naïveté rare. Pour moi, on m'accuse, comme vous savez, de m'occuper des mots plus que des choses ; mais je vous assure qu'en cherchant des mots pour ces deux petits drôles, j'ai très souvent pensé aux choses. Passez-moi cette turlupinade, comme dit madame de Sévigné, et ne doutez jamais de mon profond respect.

Il y a bien plus à vous dire. Amyot fut un des pères du concile de Trente ; tout ce qu'il a écrit est article de foi. Faites à présent des façons pour lire son Longus. En vérité, il n'y a point de meilleure lecture : c'est un livre à mettre entre les mains de mesdemoiselles vos filles tout de suite après le catéchisme.

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