A MILAN
Rome, le 9 mai 1S10.
Je ne m'étonne pas qu'on vous ait bien reçu à Paris, avec ce que vous y portiez, et connu comme vous l'êtes en ce pays-là où l'on aime'les gens tels que vous. Cet accueil vous doit engager à y retourner, et ainsi j'espère que nous pourrons nous y revoir quelque jour.
Si les Molini de Florence ne vous ont point envoyé la brochure l qu'ils m'ont promis de vous faire tenir, écrivez-leur, ou faites-la réclamer par M. Fusi. Il y a un exemplaire pour vous, un pour Bossi et un pour le sénateur Testi.
La tache d'encre au manuscrit est peu de chose, et les sottises qu'on a mises à ce sujet dans les journaux ne méritent pas que Renouard s'en inquiète si fort. Un papier qui me servait à marquer dans le volume l'endroit du supplément s'est trouvé, je ne sais comment, barbouillé d'encre en dessous, et, s'étant collé au feuillet, en a effacé une vingtaine de mots dans presque autant de lignes : voilà le fait. Mais le bibliothécaire est un certain Furia qui ne se peut consoler, ni me pardonner d'avoir fait cette petite découverte dans un manuscrit qu'il a eu longtemps entre les mains, et dont il a même publié différents extraits : et voilà la rage.
Vos notes sur Homère seront assurément excel-
1 La traduction de Daphnis et Chloé, imprimée à Florence.
lentes, et pour ma part je suis fort aise que vous les vouliez achever. Mais, de grâce, après cela, ne penserez-vous point tout de bon à ces Argonautes ? Songez que quatre beaux vers tels que vous les savez faire valent mieux que quatre volumes de notes critiques. Assez de gens feront des notes, et même -de bonnes notes ; mais qui saura rendre dans nos langues modernes les beautés de l'antique ? Il faut pour cela les sentir d'abord, c'est-à-dire avoir du goût, et puis entendre les textes, et puis savoir sa propre langue ; trois choses rares séparément, mais qui ne se trouvent presque jamais unies. Et de fait, excepté votre Œdipe, avons-nous, je dis nous Français et Italiens, une bonne traduction d'un poème grec ? Celui d'Apollonius intéresserait davantage le public, et aurait plus de lecteurs que la tragédie. Le sujet en est beau, les détails admirables, et l'étendue telle, que vous en pouvez terminer avec soin toutes les parties sans vous engager dans un travail infini. En un mot, c'est une très belle chose à faire et que vous seul pouvez faire. Ne me venez point dire : Ce ne sera qu'une traduction. La toile et les principaux traits, voilà ce que vous empruntez ; mais les couleurs seront de vous. Vous en avez une provision de couleurs, et des plus belles ; faites-en donc quelque chose. Je vous dirai plus : j'aime mieux cela qu'un poème sur un sujet neuf, entreprise que je ne conseillerais à personne.
Mon dessein est toujours de vous aller voir avant les grandes chaleurs : mais n'y comptez pas ; car je change souvent d'idée, n'en ayant de fixe que celle de vous aimer, et de vous faire traduire Apollonius. Adieu. Je vous recommande cette toison.
Chantez-nous un peu de ia toison. Si ce sujet -là ne vous anime, cher Lamberti, qu'êtes-vous devenu ?