PRÉFET A ROME
Rome, le 18 septembre 1810.
Monsieur, voici ma réponse aux demandes de M. le directeur de la librairie.
J'ai trouvé dans un manuscrit à Florence un morceau inédit de Longus, et en le copiant, j'ai fait à l'original^ une tache d'encre qui couvre environ une vingtaine de mots. J'ai donné au public d'abord ce fragment en trois langues, ensuite tout le texte de Longus revu sur les manuscrits de Florence. On ne peut arrêter la vente de ce livre, parce qu'il ne se vend point. J'en ai fait tirer cinquante exemplaires, c'est-à-dire, quatre fois plus qu'il n'y a de gens en état de le lire. Je le donne aux savants et aux bibliothèques publiques. Je n'en ai point envoyé à la Laurenziana de Florence, parce que cette bibliothèque ne contient que des manuscrits.
Au reste, je ne prétends, sur ce fragment trouvé par moi, ni sur aucun livre, aucun droit de propriété ; chacun peut le réimprimer. Il me reste vingt exemplaires de mon édition grecque qu'on peut saisir comme on a fait de ma traduction à Florence ; je n'y aurai nul regret et n'en ferai aucune réclamation.
M. le directeur peut apprendre des libraires et des savants de Paris que je m'occupe de ces études uniquement pour mon plaisir ; que je n'y attache aucune importance, et n'en tire jamais le moindre profit. Ma coutume est de donner mes griffonnages
aux libraires, qui les impriment à leurs périls et fortune ; et tout ce que j'exige d'eux, c'est de n'y pas mettre mon nom. Mais cette fois j'ai cru devoir faire moi-même les frais de l'impression, ayant appris que quelques gens, assez méprisables d'ailleurs, m'accusaient de spéculation dans l'affaire de la tache d'encre ; et je pensais qu'on pourrait bien se moquer de moi d'employer ainsi mon loisir et mon argent, mais non pas en faire un sujet de persécution.
A M. BOISSONNADE
A PARIS
Rome, le 7 octobre 1810.
Monsieur, je viens de lire votre article dans le Journal de l'Empire, où vous parlez beaucoup trop honorablement de moi et de ma trouvaille. Vous me traitez en ami, et je pense qu'ayant eu quelques nouvelles de la petite persécution qu'on m'a suscitée à cette occasion, vous avez voulu prévenir le public en ma faveur, action d'autant plus méritoire que probablement je ne serai jamais en état de vous en témoigner ma reconnaissance, si ce n'est par des paroles. J'avais souhaité, comme vous savez, qu'il ne fût point question de moi dans les journaux. Mais aujourd'hui qu'on me fait des chicanes qui, sans m'affliger beaucoup, ne laissent pas de m'importuner, je suis fort aise de me voir loué par un homme comme vous, à qui le public doit s'en rapporter sur ces sortes de choses. Cela pourra engager les satrapes de la ht-
térature à me laisser en paix, et c'est tout ce que je désire.
A M. CLAVIER
A PARIS
Rome, le 13 octobre 1810.
Monsieur, j'envoyai à Paris longtemps y a, comme dit Amyot, dix-huit exemplaires d'un beau Longus grec, dix-huit des cinquante-deux en tout que j'en ai fait tirer. C'est trop, me direz- vous. Où trouver autant de gens à iqui faire ce cadeau ? Vous avez raison ; mais enfin il y en a, de ces dixhuit, un pour vous, et celui-là du moins sera bien placé ; un pour M. Bosquillon, un pour le docteur Coray ; ceux-là encore sont en bonnes mains. J'ai adressé le tout à madame Marchand, ma cousine, dont vous savez la demeure, et qui doit en être la distributrice. Voilà qui va bien jusque-là ; mais le mal est que je n'ai de nouvelles ni de ma cousine ni de Longus. J'ai adressé directement à vous et à quelques personnes le morceau inédit imprimé à part. Mais je vois par votre lettre du 28 septembre, et par l'article de Boissonnade dans le Journal de l'Empire, que rien n'est parvenu à Paris ou n'a été remis à sa destination. Il faut assurément que les Italiens zélés pour la littérature aient tout fait saisir à la poste, comme ils ont fait saisir ma pauvre traduction par un ordre d'en haut. Pareil ordre est venu ici de confisquer tout de même le grec, c'est-à-dire vingt exemplaires environ qui m'en étaient demeurés. Il y
en a heureusement huit ou dix dans différentes mains, et voilà madame de Humboldt qui en emporte un en Allemagne, où il sera réimprimé. Ainsi la rage italienne, secondée de toute l'iniquité des satrapes de l'intérieur, de la police et autre engeance malfaisante, n'y saurait mordre à présent. Un de ces derniers, se disant directeur de la librairie, a écrit ici au préfet une lettre fort mystérieuse, qui ne m'a été communiquée qu'en partie. J'ai répondu succinctement à ce qu'il demande ; et pour conclusion je le prie de se contenter de mon livre que je lui abandonne volontiers, trop heureux si je sauve ma personne de ses mains redoutables. Je l'assure que je ne ferai jamais aucune réclamation de mes griffonnages saisis par lui, convaincu qu'il aurait pu me saisir moi-même et me faire pendre avec autant de justice. Je loue autant sa clémence, et suis avec grand respect son très humble serviteur.
J'attends impatiemment votre Archéologie. Cela me viendra fort à propos. Bonne provision pour cet hiver que je compte passer encore ici.
Gail me paraît trop sot pour être ridicule ; en le montrant au doigt vous lui ferez trop d'honneur, et à vous peu ; et puis la belle matière à remuer pour vous que son dégobillage ! Fi ! laissez-le là. Jamfœtet.
Si j'avais su que quelqu'un songeât à -répondre aux Italiens sur la grande affaire de la tache d'.encre je n'aurais pas pris la peine d'écrire, et d'imprimer une longue diatribe1 que je vous ai envoyée, mais que probablement vous ne recevrez
1 La lettre à M. Renouard (voir page 430).
point, vu l'embargo mis à la poste sur tout ce qui vient de moi. Je suis tenté de croire, comme Rousseau, que tout le genre humain conspire contre moi. J'en rirais, si j'étais sûr qu'on ne touchât qu'à mon grec. Boissonnade m'a trop bien traité dans son journal. Je l'avais prié de ne dire mot de moi ni de mes œuvres ; mais sans doute il aura voulu secourir un opprimé et me défendre un peu, voyant que je ne me défendais pas moi-même.
Je passe ici mon temps assez bien avec quelques amis et quelques livres. Je les prends comme je les trouve, car si on était difficile, on ne lirait jamais, et on ne verrait personne. Il y a plaisir avec les livres, quand on n'en f^it point, et avec des amis, tant qu'on n'a que faire d'eux. J'ai renoncé aux manuscrits. C'est une étude trop périlleuse. Ceux du Vatican s'en vont tout doucement en Allemagne et en Angleterre. Le pillage en fut- commencé par le révérend père Altieri, bibliothécaire. Il les vendait cher, cent dix sous le cent, comme Sganarelle ses fagots. Je crois qu'on les a maintenant à meilleur marché. Mais notez ceci, je vous en prie. Altieri vend les manuscrits dont il a la garde ; il est pris sur le fait ; on trouve cela fort bon ; personne n'en dit mot ; on lui donne un meilleur emploi. Moi je fais un pâté d'encre, tout le monde crie haro ! J'ai beau dépenser mon argent, traduire, imprimer à mes frais un texte nouveau, je n'en suis pas moins pendable, et rien que la mort n'est capable, etc. Je vous embrasse. Mille respects à madame Clavier.
A M. BOISSONNADE
A PARIS
Rome, le 22 octobre 18 10.
Grand merci, monsieur, de vos bons avis. Je suis enchanté que mon petit cadeau vous agrée. Je n'ai point eu d'autre dessein que de plaire aux gens comme vous. Il est sûr que les manuscrits m'ont fourni des choses très précieuses ; mais, à dire vrai, mon travail n'est rien. J'aurais fait quelque chose à Paris avec des livres et du temps ; car il faut vous imaginer qu'on ne soupçonne pas en Italie, qu'il ait rien paru depuis les Aides en matière de grec ou de critique. M. Furia, bibliothécaire, n'aurait jamais su sans moi qu'il y eût d'autres éditions de Longus que celle de Jungermann ; c'est ce que vous pouvez voir dans la préface de son Ésope. Voilà dans quelle misère il m'a fallu travailler : logé à l'auberge, notez encore ce point, et dans les transes d'un homme qui voit des archers à ses trousses, car je savais à merveille ce qui se tramait contre moi. Pensez à tout cela, et puis querellez-moi sur les fautes d'impression ; je vous répondrai comme Brunet : Tu veux de l'orthographe avec une méchante plume d'auberge !
Le vizir de la librairie a, en effet, donné un ordre de saisir tout mon grec, mais cet ordre n'a pas été exécuté. Je ne sais bonnement pourquoi. Le fait est qu'on s'est contenté de prendre quelques informations, auxquelles j'ai répondu d'assez mauvaise humeur ; ma lettre a dû être envoyée à cette Excellence. Toutes ces chicanes m'ont
déterminé à faire imprimer une complainte, diatribe ou invective, comme il vous plaira l'appeler, en forme de lettre à M. Renouard. On trouve que dans cette brochure je ne parle pas assez civilement des gens qui veulent me faire pendre. Je vous l'ai envoyée ; mais il se pourrait qu'on eût arrêté le paquet à la poste.
Si vous revoyez ce bon monsieur, de la direction de la librairie, assurez-le bien, je vous prie, que je n'ai point la rage de me faire imprimer ; que le hasard,
Et, je pense, Quelque diable aussi me poussant,
m'a fait traduire ce fragment ;
Que cent fois j'ai maudit cette innocente envie ;
que je fais un vœu bien sincère et un ferme propos de ne jamais rien écrire en quelque langue que ce soit pour le public ; qu'enfin lui et son directeur, si j'échappe de- leurs mains redoutables, peuvent compter qu'ils n'entendront jamais parler de moi.
A MADAME LA PRINCESSE DE SALM-DYCK
Tivoli, 12 juin et Ier octobre 1810.
Madame, vous deviez partir pour vos terres dans deux mois, lorsque vous me fîtes ces lignes très aimables. Or, votre lettre est du 6 mai ; la poste sera bien paresseuse, si celle-ci ne vous trouve encore à Paris.
Il y a quelques mots dans votre lettre qui pourraient faire croire que vous ne vous êtes pas toujours bien portée depuis la dernière fois que j'eus l'honneur de yous voir. Vous étiez alors fraîche et belle, si je m'y connais, et vous ne paraissiez pas pouvoir être jamais malade. Mais enfin, je vois bien qu'à l'heure où vous m'écriviez, votre santé était bonne ; elle le serait toujours, s'il y avait quelque justice aux arrangements de ce monde.
Assurément, j'irai vous voir dans votre château, et plus tôt que plus tard, et voici comment. D'ici à Paris, quand je m'y rendrai, je passe à Strasbourg, je trouve de là le Rhin :
Doutez-vous que le Rhin ne me porte en deux jours Aux lieux où la Roër y voit unir son cours ?
J'ai depuis longtemps, madame, votre château dans la tête, mais d'une construction toute romanesque. Il serait plaisant qu'il n'.y eût à ce château ni tourelles, ni donjon, ni pont-levis, et que ce fût une maison comme aux environs de Paris. J'en serais fort déconcerté ; car je veux absolument que vous soyez logée comme la princesse de Clèves ou la Dame des Belles Cousines, et je tiens à cette fantaisie. Sur vos environs, je crains moins d'être démenti par le fait ; je vois vos prairies, vos bois, votre Rhin, votre Roër, qui ne se fâcheront pas si je les compare au Tibre et à l'Anio, à moins qu'ils ne soient fiers de couler à vos pieds ; mais, en bonne foi, rien ne se peut comparer à ce pays-ci, où partout de grands souvenirs se joignent aux beautés naturelles. C'est tout ensemble ce
qu'il y a de mieux clans le rêve et la réalité. Votre idée de laisser là Paris tout cet hiver, si c'était pour venir ici, aurait quelque chose de raisonnable ; mais là-bas, dans vos frimats, bon Dieu ! J'ai passé un hiver sur les bords du Rhin ; j'y pensai geler à vingt ans ; je ne fus jamais si près d'une cristallisation complète.
Que vous manderai- je d'ici? Les rossignols ne chantent plus depuis quelques jours, dont bien me fâche. Si les nouvelles de cette espèce vous peuvent intéresser, je vous en ferai une gazette. Ma vie se passe à présent toute entre Rome et Tivoli ; mais j'aime mieux Tivoli. C'est un assez vilain village à six lieues de Rome dans la montagne. Pour la description du pays, on en a fait vingt volumes, et tout n'est pas dit. Si vous en voulez avoir une idée, il y faut venir, madame ; vous ne sauriez faire, de votre vie, un plus joli pèlerinage. Tout ce que j'ai d'éloquence sera employé quelque jour à vous prêcher sur ce texte.
Vous avez l'air de parler froidement de mon Longus, comme si j'y avais fait quelque petit ravaudage ; mais, madame, songez que je l'ai ressuscité. Cet auteur était en pièces depuis quinze cents ans. On n'en trouvait plus que des lambeaux. J'arrive, je ramasse tous ces pauvres membres, je les remets à leur place, et puis je le frotte de mon baume, et l'envoie jouer à la fossette. Que vous semble de cette cure ? La Grèce me doit des autels.
Je ne sais si dans votre château vous aurez plus qu'à Paris le temps de penser à moi, et de m'en bailler par-ci par-là quelque petite signifiance, comme dit le paysan de Molière. Ne seriez-vous
point de ces gens qui, moins ils voient de monde, et plus ils sont occupés ? Quoi qu'il en soit, comme on se flatte, et moi surtout plus que personne, je compte bien avoir de vos nouvelles à tout le moins une fois l'an.
J'ai lu avec très grand plaisir votre éloge de Lalande ; cela donne envie d'être mort, quand on est de vos amis. Je ne saurais prétendre aux honneurs de l'éloge ; mais pour mon épitaphe je me recommande à vous : c'est une chose que vous pouvez faire sans beaucoup y rêver. Il s'agit seulement de mettre en rimes que je m'appelais Paul-Louis, de Saint-Eustache de Paris, et que je fus toute ma vie, madame, votre très humble, etc.
P. S. Ayant trouvé dans mes papiers ce griffonnage, que je croyais parti depuis six mois, je devine enfin, madame, pourquoi vous n'y répondez pas ; je vous l'envoie, tout vieux qu'il est. Mon étourderie vous fera rire, et cela vaudra mieux que tout ce que je pourrais vous mander à présent.
Je vous ai adressé dernièrement, par la poste, quelques exemplaires d'une brochure, espèce de factum pédantesque qu'il m'a fallu faire imprimer pour répondre à d'autres sottises imprimées contre mon Longus. Tout cela est misérable, et je n'ai garde de penser que vous en puissiez lire deux lignes sans mourir ; mais quelqu'un de vos Grecs le lira et vous dira ce que c'est. Je doute, d'ailleurs, que ce paquet vous parvienne, car depuis quelque temps les ministres s'amusent à saisir tout ce que j'envoie à Paris ; c'est pour eux une pauvre prise : le grec ne se vend pas comme du sucre. Les bu-
reaux en doivent être pleins, je veux dire de grec pris sur moi, et les dépêches vont s'en sentir pendant plus de huit jours.