A M. SYLVESTRE DE SACY
A PARIS
Rome, le 3 octobre 1810.
Monsieur, puisque mes lettres vous parviennent, j'espère qu'enfin vous recevrez l'espèce de factum littéraire, dont je vous adresse de nouveau trois exemplaires. Vous trouverez cela misérable ; et si vous n'en riez, vous aurez pitié d'une telle querelle. Peut-être encore penserez-vous qu'il fallait se taire ou parler plus civilement. Mais songez, s'il vous plaît, qu'on tâchait à me faire pendre. Que voulez- vous, monsieur ? j'ai eu peur, non des cuistres, mais des satrapes de la littérature. Voyant à mes trousses chiens et gens, j'ai fait le moulinet avec mon bâton, sans trop regarder où je frappais.
Vous avez bien de la bonté de penser à mon Xénophon. Son malheur est d'être sorti de vos mains. Je ne sais bonnement où il est, ni ce qu'il deviendra. Un M. Stone l'avait imprimé à moitié, assez mal. Voilà tout ce que je puis vous en dire. Je serais fâché seulement que le manuscrit se perdît, car c'est un travail que ni moi ni autre ne saurait refaire, et qui, à vrai dire, ne se pouvait faire que dans les casernes et les écuries où je vivais alors.
Oui, monsieur, j'ai enfin quitté mon vilain métier, un peu tard, c'est mon regret. Je n'y ai pas pourtant perdu tout mon temps. J'ai vu des choses dont les livres parlent à tort et à travers. Plutarque à présent me fait crever de rire. Je ne crois plus aux grands hommes.
Sur ce que vous me demandez si je reste en Italie, je puis bien vous dire, monsieur, ce que je projette en ce moment ; mais ce qui en sera, Dieu le sait. Car outre l'incertitude ordinaire de l'avenir, j'ai peu d'idées fixes, et je trouve même une espèce de servitude à dépendre trop de ses résolutions. Je veux maintenant aller à Naples, et de là, si je puis, à Corfou. Or, venu jusqu'à Corfou, ne suis-je pas aux portes d'Athènes? Peut-être au reste n'irai-je ni à Naples, ni à Corfou, ni à Athènes, mais à Paris, où je me promets le plaisir de vous voir. Peut-être aussi ne bougerai-je d'ici ; voilà comme ma volonté tourne à tous les points du compas. J'ai cependant un désir inné de visiter la Grèce. C'est pour moi, comme vous pouvez croire, le pèlerinage de la Mecque.
Si on ne vous a point remis une feuille servant de supplément à mes notes sur Longus, ayez la bonté de l'envoyer prendre chez madame Marchand. Sans cela votre exemplaire serait incomplet.
A M. BOSQUILLON
A PARIS
Rome, le 10 novembre 18 10.
Je ne saurais vous dire, monsieur, combien vous me rendez aise par l'approbation que vous donnez à mon apologie1. Il vous semble donc que j'ai dit à peu près ce qu'il fallait ? Tout le monde n'en a pas jugé de même. M. Clavier pense comme vous, et m'assure que j'ai bien fait d'appeler un chat un chat ; mais M. de Sacy ne peut me le pardonner, et je vois bien, quoi qu'il en dise, que ma justification n'est à ses yeux qu'un crime de plus. Ici, en général, on est de cet avis ; et tous ceux qui me condamnaient auparavant sur mon silence, depuis que j'ai ouvert la bouche me veulent écorcher vif. Je vous parle de gens que je vois tous les jours, de connaissances de vingt ans ; pensez ce que disent les autres. Les plus modérés trouvent que je puis avoir au fond quelque espèce de raison, qu'à la rigueur je n'étais point tenu de me laisser opprimer par humilité chrétienne, sans faire entendre aucune plainte. Mais, selon eux, au lieu de dire, vous mentez, à mes calomniateurs, je devais dire : Messieurs, j'ose vous supplier de vouloir bien considérer que ce que disent Vos Seigneuries dans le dessein de me faire pendre, paraît s'écarter tant soit peu de la vérité. Voilà comme il fallait parler pour ne point choquer les honnêtes gens. Car on est sévère aujourd'hui sur les bienséances, et notez ceci, je vous prie. Deux articles paraissent
1 La lettre à Renouard du 20 septembre (voir page 430).
contre moi et Renouard dans la Gazette de Milan, remplis d'injures et d'impostures. Qui que ce soit n'y trouve à redire. M. Furia imprime que je lui ai volé, ce sont ses propres termes, ses papiers et sa découverte, action atroce, ajout e-t-il, qui a fait frémir d'horreur toute la ville de Florence. Ce petit mensonge, exprimé avec tant de délicatesse, ne scandalise personne. Moi je dis qu'il ne sait pas le grec ; ah ! cela est trop fort. Je m'amuse à le peindre au naturel, et il se trouve que c'est un sot. Ah ! de tels emportements ne se peuvent excuser. Le seigneur Puzzini, que je ne connais point, se met dans la tête de me faire un mauvais parti. Il ameute sa clique, me dénonce au ministre, arme l'autorité pour me persécuter, parce que je suis Français, et qu'il me croit sans appui ; cela est tout simple. J'insinue doucement qu'un petit chambellan qui vit de ses bassesses dans une petite cour, haïssant les Français, qu'il flatte pour avoir du pain, n'est pas un personnage à respecter beaucoup hors de son antichambre ; voilà qui crie vengeance.
Pour moi, ces choses-là ne m'apprennent plus rien ; ce n'est pas d'aujourd'hui que j'ai heu d'admirer la haute impertinence des jugements humains. Ma philosophie là-dessus est toute d'expérience. Il y a peu de gens, mais bien peu, dont je recherche le suffrage ; encore m'en passerais-je au besoin.
La suite prouvera si j'ai bien ou mal fait. Qu'on me laisse en repos, c'est tout ce que je désire ; et, si la cour me blâme, je prendrai patience, comme le cocher de fiacre. Gardez-vous bien de croire que j'aie voulu répondre aux sottises des gazettes. Je les ai laissées dix mois entiers me huer, m' aboyer,
sans seulement y faire attention ; j'ai laissé confisquer, sans souffler, sans mot dire, les bagatelles que j'imprimais pour quelques savants. Mais quand j'ai vu qu'après mes livres on allait saisir ma personne, que le maire de Florence avait ordre d'instruire mon procès, qu'il fallait une victime à la haine nationale, et qu'on me livrait aux Italiens, me voyant enfin la corde au cou, j'ai dit comme j'ai pu ce que j'avais à dire pour qu'on me laissât aller. L'ouvrage de M. Clavier nous est parvenu ici. Je ne l'ai point lu encore ; mais d'autres l'ont lu, qui connaissent mieux que moi ces matières. On le trouve fort savant. Quant à moi, ôtez-vous de l'esprit que je songe à faire jamais rien. Je crois, pour vous dire ma pensée, que ni moi ni autre aujourd'hui ne saurait faire œuvre qui dure. Non qu'il n'y ait d'excellents esprits, mais les grands sujets qui pourraient intéresser le public et animer un écrivain, lui sont interdits. Il n'est pas même sûr que le public s'intéresse à rien. Au vrai, je vois que la grande affaire de ce siècle-ci, c'est le débotté et le petit coucher. L'éloquence vit de passions ; et quelles passions voulez-vous qu'il y ait chez un peuple de courtisans, dont la devise est nécessairement : Sans humeur et sans honneur ? Contentonsnous, monsieur, de lire et d'admirer les anciens du bon temps. Essayons au plus quelquefois d'en tracer de faibles copies. Si ce n'est rien pour la gloire, c'est assez pour l'amusement. On ne se fait pas un nom par là, mais on passe doucement la vie ; prions Dieu seulement que ces études si nécessaires à tous ceux qui en ont une fois goûté, ne fassent nul ombrage à la police.
A M. ET MADAME CLAMER
A PARIS
Rome, le 23 janvier 1811.
Monsieur, je n'ai pu répondre plus tôt à votre lettre du 10 novembre, ni vous envoyer le chiffon que demandait ce directeur de la librairie, ni vous remercier comme j'aurais voulu de vos bons offices auprès de Son Excellence : tout cela, parce que j'ai eu mal au doigt ; mais un mal qui me privait de mon bras, et qui a duré deux mois ; et pendant que j'attendais ma guérison pour vous écrire, il a écrit, lui directeur, ici au préfet, disant, comme il a dit à vous, qu'il voulait avoir cette copie du Supplément de Longus, et qu'il lâcherait aussitôt mon livre bleu 1 qu'il a saisi. J'ai vite donné toutes les copies dont je me suis pu aviser, non pas pour ravoir ma brochure, car, à vous dire vrai, je ne m'en soucie guère, mais pour me tirer, moi, de la gueule du loup ; et je pense que voilà qui est fait.
Ne croyez pas pourtant, madame, que je me sois fort tourmenté des disgrâces de ma Chloé. Je n'en ai pas perdu un coup de dent ni une partie de volant quand j'ai trouvé des joueuses comme mesdemoiselles vos filles. Cela est rare malheureusement, et surtout ici. Les demoiselles, en Italie, ne jouent guère au volant ; elles ont des pensées plus sérieuses, et l'amour n'attend pas le nombre des années, aux filles bien nées, s'entend, comme elles sont toutes en ce pays-ci.
1 La traduction imprimée à Florence, et couverte eu papier bleu.
Vraiment il y avait du bon dans nos commentaires sur Racine, et je suis ravi, madame, que vous vous en souveniez. Je ne l'entends bien, pour moi, que quand je le lis avec vous, je veux dire quand c'est vous qui me le lisez. Nul autre ne devrait s'en mêler. Je ne pense pas toutefois que vous l'ayez beaucoup étudié ; mais c'est qu'il a écrit pour vous et vos pareilles. Vous avez le sentiment inné de ses divines beautés, et cela vaut mieux que le feuilleton 1.
J'ai furieusement dans la tête le pèlerinage d'Athènes, et, si cette dévotion me dure, je pourrais bien partir au printemps. Le fait est que je veux, avant de mourir, voir la lanterne de Démosthène, et boire de l'eau d'Ilissus, s'il y en a encore. Voilà ce que je rêve à présent ; ce qu'il en sera est écrit aux tablettes de Jupiter.
'A MADAME PIGALLE
A LILLE
Rome, le 30 janvier 181 1.
Ah ! la bonne lettre, cousine, que je reçois de vous, et que vous employez bien cette fois votre jolie écriture ! De tout mon cœur assurément je vous accuse la réception et vous remercie, non tant à cause des 1,200 francs ; j'en avais besoin, à vrai dire, mais ce n'est pas par là que vous m'obligez le plus. Vous vous souvenez du pauvre cousin,
1 Feuilleton du Journal de l'Empire, rédigé par Geoffroy.
et vous le défendez contre la médisance, quoique d'ailleurs vous n'en ayez pas trop bonne opinion : c'est cela, voyez-vous, qui me touche le cœur. Je ne vous en saurais aucun gré, si vous eussiez pris ma défense dans la pensée qu'on me faisait tort ; j'aime bien mieux des preuves de votre amitié que de votre équité. Pour vous rendre la pareille, je voudrais trouver quelqu'un qui dît du mal de vous. Cela se pourra rencontrer ; vous avez aussi des parents. Messieurs et mesdames, leur dirai-je, je demeure d'accord avec vous que notre cousine... sans doute... tout ce qu'il vous plaira... Car il ne me viendra jamais à l'esprit que ces bons parents puissent ne pas vous rendre une justice exacte, en disant de vous pis que pendre. Mais, comme je l'aime, ajouterai-je, je soutiens qu'elle n'a point tant de torts. N'est-ce pas comme cela, cousine, que vous plaidez ma cause aux assemblées de famille ? Ce que vous dites pour justifier vos éternelles grossesses prouve seulement que vous en avez honte. Si ce sont là toutes vos raisons, franchement elles ne valent rien ; car enfin, qui diantre vous pousse... ? et puis ne pourriez- vous pas... ? Allons, cousine, n'en parlons plus ; ce qui est fait est fait. Je vous pardonne vos cinq enfants ; mais pour Dieu ! tenez-vous-en là, et soyez d'une taille raisonnable quand nous nous verrons à Paris. Vous me décidez à y aller, et ce projet, entre une douzaine d'autres, est maintenant ' mon rêve favori. Je me trouvais bien ici ; on m'appelait à Venise ; j'ai quelque affaire à Naples ; mais je vais à Paris, puisque vous y serez dans la saison des violettes. Voilà de mon langage pastoral. Que voulez-vous ? je suis monté sur ce ton-là, il ne me
manque qu'un flageolet et des rubans à mon chapeau.
C'était à quinze ans qu'il fallait lire Daphnis et Chloé. Que ne vous connaissais-] e alors ! mes lumières se joignant à votre pénétration naturelle, ce livre aurait eu, je crois, peu d'endroits obscurs pour vous ; mais, après cinq enfants faits, que peut vous apprendre un pareil ouvrage ? aussi l'exemplaire que je vous destine, c'est pour l'éducation de vos filles. En vérité il n'y a point de meilleure lecture pour les jeunes demoiselles qui ne veulent pas être, en se mariant, de grandes ignorantes ; et je m'attends qu'on en fera quelque jolie édition à l'usage des élèves de madame Campan.
Dieu permettra, je l'espère, que je me trouve à Paris quand vous y serez, cousine ; mais, s'il en allait autrement, sachez que parmi mes projets il y en a un, et ce n'est pas celui auquel je tiens le moins, de me rendre à Leyde, cette année, en passant par Lille. Je vous reverrai alors avec tous vos marmots ; ils doivent être grands, ne vous déplaise, non pas tous, mais enfin le général Braillard (vous souvient -il de cette folie ?) doit avoir bien près de dix ans : ce serait quelque chose si c'était une fille ; vous avez fini justement par où il fallait commencer. Quand je dis fini, c'est que je suis loin et ne sais guère de vos nouvelles ; car peut-être, en Usant ce mot, aurez- vous sujet d'en rire : grosse ou non, je vous embrasse, vous et eux, j'entends la marmaille et M. Pigalle.
A M. ET MADAME CLAVIER
A PARIS
Albano, le 29 avril 1811.
Monsieur, pour avoir votre ouvrage je vois bien qu'il faudra que je l'aille chercher ; et cependant vous êtes cause qu'on se moque de moi. Je reçois avis l'autre jour qu'un monsieur venant de Paris m'apportait un paquet de la part de M. Clavier. Je cours où l'on m'indiquait ; ce n'était pas là, c'était à l'autre bout de la ville ; j'y vais, on se met à rire, et on me dit : Poisson d'avril. Or, imaginez que la veille j 'expliquais à ces bonnes gens, à ceux mêmes qui m'ont joué ce tour-là, ce que c'est chez nous que poisson d'avril ; et ils ne comprenaient pas qu'on y pût être attrapé, sachant d'avance le jour. Il faut, disaient-ils, que vos Français soient bien étourdis. Vous pouvez croire qu'on n'en doute plus après cette épreuve.
J'ai enfin quitté Rome. J'y vins pour quinze jours, il y a un an ou plus. Me voici en chemin pour Naples, je n'y veux être qu'un mois si je puis, mais c'est un pays où je prends aisément racine. J'y trouve quelque chose de cette ancienne Antioche de Daphné, dont je m'accommode fort en dépit de Julien et de sa secte.
Donnez-moi, je vous prie, de vos nouvelles. Avez- vous répondu à Gail, comme vous le projetiez ? Où en est le Plutarque de M. Coray ? votre Pausanias? M. de la Rochette nous donnera-t-il enfin cette anthologie ?
J'ai écrit à madame de Salm, mais je ne sais si
je sais son adresse : j'ai mis rue du Eac ; est-ce cela ? En tout cas je vous prie, monsieur, de lui présenter mon respect, comme aussi à madame Clavier, qui ne va plus, j'espère, en Bretagne.
Si vous n'avez point reçu un supplément de notes à joindre au Longusgrec, envoyez-le prendre chez madame Marchand, rue des Bourdonnais, maison Combe, sans quoi votre exemplaire ne sera pas complet.
J'ai passé ce dernier mois presque tout à la campagne, mais quelle campagne, madame ! Si vous saviez ce que c'est, vous m'envieriez. Comme je vous plains d'être confinée à Paris, ville de boue et de poussière ! Ne me parlez point de vos environs ; voulez-vous comparer Albano et Gonesse, Tivoli et Saint-Ouen ? La différence est à la vue comme dans les noms. Au vrai, c'est ici le paradis. Je vais pourtant trouver mieux. Dans le pays où je vais est le véritable Éden. Mais que dites-vous de ma vie ? Toujours de bien en mieux. C'est vivre que cela.