‹ Lettres et pamphletsChapitre 29 sur 52 · FRAGMENT · texte numérisé non relu

FRAGMENT

A Rome, avril 1812.

... Ce matin, de grand matin, j'allais chez M. D'Agincourt, et comme je montais les degrés de la Trinité-du-Mont, je le rencontrai qui descendait, et il me dit : Vous veniez me voir ? — Il est vrai, lui dis-je ; mais puisque vous voilà sorti... — Non, reprit-il, entrez chez moi, je suis à vous dans un

1 Ce morceau ne parait pas être tiré d'une lettre.

moment. Je fus chez lui, et je l'attendis ; et, comme il tardait un peu, je descendis dans son jardin, et je m'amusai à regarder les plantes et les fleurs qui sont fort belles et nombreuses, et pour la plupart étrangères, à ce qu'il me parut, et aussi rangées d'une façon particulière et pittoresque. Car il y a beaucoup d'arbustes, dont les uns, plantés fort épais, font comme une espèce de pépinière coupée par de jolies allées ; les autres tapissent les murs, et du pied de la maison montent en rampant jusqu'au faîte. La maison est dans un des angles du jardin ; de grands arbres grêles, qui sont, je crois, des acacias, s'élèvent à la hauteur du toit, et parent les rayons du soleil sans nuire à la vue ; tellement qu'on voit de là tout Rome au bas du Pincio, et les collines opposées de Saint-Pierre in Montorio et du Vatican. Au fond du jardin, aux deux angles, il y a deux fontaines qui tombent dans des sarcophages, et dont l'eau coule par des canaux le long du mur et des allées. En me promenant, j'aperçus parmi des touffes de plantes fort hautes une tombe antique de marbre avec une inscription. Je m'approchais pour la lire, écartant ces plantes, cherchant à poser le pied sans rien fouler, quand M. D'Agincourt, que je n'avais pas vu : « C'est ici, me dit-il, l'Arcadie du Poussin, hors qu'il n'y a ni danses ni bergers ; mais lisez, Usez l'inscription. » Je lus ; elle était en latin, et il y avait dans la première ligne : Aux dieux mânes ; un peu au-dessous : Fauna vécut quatorze ans trois mois et six jours, et plus bas, en petites lettres : Que la terre te soit légère, fille pieuse et bien aimée /...

A MADAME LA PRINCESSE DE SALM-DYCK

A PARIS

Albano, le 29 avril 1811.

Madame, voici tantôt mille ans que vous n'avez ouï parler de moi. J'ai eu d'abord, trois mois durant, un mal diabolique à la main ; et depuis, d'autres incidents ayant tout dérangé mon système de vie, je ne sais, à vrai dire, combien de temps s'est écoulé pendant lequel je n'ai écrit à personne, pas même à vous, de qui j'eusse surtout voulu avoir des nouvelles. Selon ce que vous m'écriviez, longtemps y a, de votre château de Dyck, s'il vous en souvient, vous devriez être maintenant à Paris occupée de deux choses fort intéressantes : l'édition de vos ouvrages, et le mariage de mademoiselle votre fille. Voilà de grandes affaires pour vous, et comme mère et comme auteur. J'espère que vous me croirez digne, quand vous saurez que je suis au monde, d'être, en temps et Heu, informé du résultat de vos soins. Mais quand même vous n'auriez point de ces grands événements à me marquer, ne laissez pas de m' apprendre au moins comment vous vous portez, §>ur cet article, votre lettre ne me rassure point assez, quoique vous vous disiez rétablie de votre dernière grosse maladie. C'est la seconde, à ma connaissance, depuis à peine deux ans que je vous ai quittée, sans parler d'une autre un peu plus ancienne dont je me souviens très bien. Se peut-il que vous soyez si souvent malade ? vous êtes forte, et la nature vous a donné ce qu'il fallait pour être exempte de tous maux. Ne seriez-

vous point un peu livrée à la médecine ? Donnezvous-en de garde, et tenez pour sûr que cet art est un fléau de l'humanité. Molière s'en est moqué ; mais rien n'est moins plaisant. Enfin, que vous dirai- je ? cette idée m'est venue ; ne sachant à qui m'en prendre des variations de votre santé, c'est eux que j'en accuse, je veux dire les médecins. Je n'ai pas peur de leur attribuer plus de mal qu'ils n'en font ; mais pourvu qu'ils vous respectent, je leur pardonne tout le reste.

J'ai passé, contre mon dessein, cet hiver à Rome, fort doucement, je vous assure, sans feu, sans froid, sans ennui (j'étais à mille lieues de m'ennuyer), et Dieu merci sans amis. Oui, madame, j'ai pris en grippe l'amitié comme la médecine, et le tout par expérience. Je n'en suis ni plus chagrin ni plus misanthrope pour cela ; au contraire, je veux vivre avec tout le monde ; mais point d'amitié, s'il vous plaît ; messieurs, point d'amis ; je ne suis plus dupe. J'ai donc eu cet hiver à Rome six mois des meilleurs de ma vie, certes, les meilleurs que je puisse avoir au point où me voilà. Maintenant je m'en vais à Xaples. d'où je compte revenir à Paris.

Ce que je pourrai vous dire de mes voyages sera peu de chose, n'ayant ni remarques curieuses ni aventures à vous conter. Je .vais lentement, non pour observer, car je n'ai nul dessein de vendre ma relation avec un atlas ; mais pour jouir un peu des délices du climat et de la saison. Je m'arrête vraiment à tout bout de champ. Ici, j'y suis depuis huit jours, et ne sais encore quand j'en partirai. Ce qui m'y retient, c'est un printemps dont, ma foi, vous ne vous doutez pas ; ce sont des bois, des eaux, un lac, des vues qu'on ne voit point ailleurs.

Vous décrire tout cela, j'en aurais bien envie, et croyez qu'il y a de quoi se faire honneur dans le genre descriptif ; mais vous, poète, vous goûtez peu la prose poétique, et puis vous n'êtes point femme des champs, moins encore des bois : mes ombrages frais, mes ruisseaux limpides vous feraient dormir debout ; vous pensez qu'on ne vit qu'à Paris.

Paris, dans le fait, peut bien avoir aussi son mérite, surtout quand vous y êtes ; et c'est pour cela que j'y veux arriver avant votre départ pour Dyck, où je vous vois en train d'aller passer vos étés ; mais, pour vous trouver encore à Paris, pensez que je hâterai ma marche. Je m'en vais musant et baguenaudant, comme disait Rabelais, jusqu'à Naples ; et de là, ayant fait ce que j'ai à faire, vu ce que j'ai à voir (c'est l'affaire de peu de jours), je repars ventre à terre à bride abattue jusqu'à Paris, jusqu'à vous, madame ; je veux vous apparaître dans mon équipage de pèlerin. C'est une vision qui, je crois, vous divertira, étant prévenue de n'avoir pas peur.

Quand je dis point d'amitié, vous entendez très bien ce que cela veut dire. Je parle au genre humain, de qui j'ai à me plaindre ; je parle à mon bonnet, comme le valet de Molière. Un ancien disait : Mes amis, il n'y a plus d'amis. Se trompait-il ? ou si la race en a reparu depuis ? C'est à vous, madame, à nous éclaircir ce point. Car s'il y en a, des amis, ce doit être pour vous.

Puisqu'il me reste du papier, je veux vous tancer sur un mot de votre dernière lettre. Qu'est-ce, je vous priet que ces portraits qui semblent vous dire- : Que fais-tu là ? rappelez-vous cette folie, folie s'il y en eut jamais. Mettez-vous donc dans l'es-

2i6 LETTRES CHOISIES

prit que, s'il y a quelque endroit où vous soyez déplacée, c'est tant pis pour cet endroit-là.

A M. BOISSONNADE

A PARIS

Frascati, le 23 mars 1812.

J'ai reçu, monsieur, votre lettre que m'a remise M. Fauris de Saint-Vincent ; c'est un homme de mérite, et je vous remercie de m' avoir voulu procurer une si belle connaissance. Mais malheureusement je ne suis plus du monde. Je fuis un peu le genre humain, et je le donnerais, ma foi, de bon cœur à tous les diables, n'étaient quelques gens comme vous en faveur desquels je fais grâce à tout le reste. Il me charge, M. Fauris, de recommander à votre souvenir un sien ouvrage de l'Art de traduire ; apparemment vous êtes au fait, et vous saurez ce que cela veut dire.

Je lis toujours avec plaisir vos fi, quand cette feuille me tombe sous la main. Vous êtes riche en citation de vos auteurs ; Dieu me pardonne, votre sac est plein. Vous avez quelque projet. On ne fait pas pour rien de telles provisions. Courage, monsieur, venez au secours de notre pauvre langue, qui reçoit tous les jours tant d'outrages. Mais je vous trouve trop circonspect ; fiez-vous à votre propre sens ; ne feignez point de dire en un besoin que tel bon écrivain a dit une sottise. Surtout gardez-vous bien de croire que quelqu'un ait écrit en français depuis le règne de Louis XIV ; la

moindre femmelette de ce temps-là vaut mieux pour le langage que les Jean-Jacques, Diderot, d'Alembert, contemporains et postérieurs ; ceux-ci sont tous ânes bâtés, sous le rapport de la langue, pour user d'une de leurs phrases ; vous ne devez pas seulement savoir qu'ils aient existé. Voilà qui est plaisant, je fais le docteur avec vous. Je vous tiendrais trop, à vous dire tout ce que j'ai rêvé là-dessus.

Ce n'est donc pas vous qui succédez à M. Ameilhon, ni Coray non plus, et il y a en France quelqu'un plus habile que vous deux ? On me dit que c'est un commis de la trésorerie. Croyez-vous qu'il eût été reçu, si le caissier se fût présenté ?

Nous avons ici, vous le savez, le célèbre M. Millin ; mais vous serez bien surpris quand vous apprendrez qu'il arrive n'ayant que trois habits habillés. Il est clair qu'il a cru que Rome n'en méritait pas davantage. Il reconnaît sa faute, et, pour la réparer, il écrit à Paris qu'on lui envoie ventre à terre, par une estafette, ses autres habits habillés, et le plus habillé de tous, son habit de membre de l'Institut. Rome verra sa broderie, son claque et sa dentelle. C'était le moins qu'il dût aux Césars et à l'impératrice Faustine, qui ne reçut jamais de membre d'aucun corps que dans l'état convenable. Il faut que cette science de l'étiquette et du savoir-vivre ait fait à Paris de grands progrès, car il nous en vient de temps en temps des modèles accomplis. M. de Gérando était ici naguère. Chaque fois qu'il parlait en public, il ne manquait point de saluer le Capitole, et les Sept CoUines, et le Tibre, et la colonne Trajane. Il avait toujours quelque chose d'obligeant à dire aux Scipions et

aux Antonins. Sa civilité s'étendait à toute la nature et à tous les siècles. M. Miliin projette d'aller jusqu'en Calabre, pays où l'on n'a jamais vu d'habits habillés ; à peine y habiile-t-on les hommes.

Ne me parlez point des papyri 1, c'est le sujet de mes pleurs. Ils étaient bien mieux sous terre que dans les mains barbares où le sort les a mis. Il y a là force scribes et académiciens payés pour les dérouler, déchiffrer, copier, publier. Ce sont autant de dragons qui en défendent l'approche à tout homme sachant lire, et qui n'en font, eux, nul usage. Monsignor Rosini s'en occupa jadis ; mais depuis qu'il est prélat de cour, il n'a plus dans la tête que le baciamano et le- petit coucher. Si vous y allez jamais, on vous les montrera, mais de loin, comme la Sainte Ampoule ou l'épée de Charlemagne. Je n'ai pu seulement obtenir qu'on en copiât un alphabet de la plus belle écriture.

La mort de M. Bast m'a vraiment affligé, quoique je ne le connusse point ; mais j'espérais le connaître un jour, et tous ceux qui cultivent comme lui ces études me sont un peu parents : mais c'est vous, monsieur, que je plains. Je ne vous dirai point que de telles pertes se puissent réparer : rien n'est si rare qu'un ami, et en trouver deux en sa vie, ce serait gagner deux fois le quine.

Je compte être bientôt à Paris, où je me promets le plaisir de causer avec vous.

1 Les manuscrits antiques trouvés à Herculanum.

A MADAME PIGALLE

A LILLE

Paris, le 20 novembre 1812.

Je reçus à Rome, chère cousine, il y a six mois environ, une lettre de vous, et comme elle me fit grand plaisir, j'y répondis sur-le-champ. Mais je gardai ma lettre, afin de vous la porter moi-même ; car alors j'avais résolu de partir pour Paris, où je comptais vous trouver. Cependant il arriva que je ne partis point. Ainsi cette réponse est restée dans ma poche. Que voulez-vous ? l'homme propose et Dieu dispose. Vous qui deviez être ici au commencement d'avril, vous y venez à la fin de juillet, et vous y restez jusqu'au jour de mon arrivée. Cela avait tout l'air d'une chose arrangée, comme si nous fussions convenus de nous éviter. J'entrais par une porte, et vous sortiez par l'autre. Ne me demandez pas si j'enrageai. Ce fut le commencement de mon guignon ; rien ne m'a réussi depuis.

Tout à l'heure encore deux gendarmes me gardaient à vue jour et nuit ; le jour ils me couvaient des yeux, et la nuit, avec deux chandelles, ils m'écïairaient de près pour dormir, crainte qu'on ne m'enlevât par l'air. Je ne pouvais, sauf respect, faire mon grand tour sans l'assistance de ces deux messieurs. On vous aura conté cela. J'étais un conjuré : j'avais entrepris de faire passer la couronne dans une autre branche. Si on m'eût coupé la têta pour crime d'État, c'eût été pour vous un grand lustre : rien n'honore plus une famille, et

tous mes parents auraient mis cela dans leurs papiers. Malheureusement on s'aperçut que j'étais un pauvre diable qui ne savait pas même qu'il y eût des conspirations, et on m'a laissé aller. Tout cela ne me serait point arrivé si je vous avais vue cette année ; car un bonheur amène l'autre. Mais une fois en guignon, tout tombe sur un pauvre homme.

On dit que nous avons à Hasbourg ou Hasbruck, ou Hasbroek, une cousine d'environ seize ans, dont la figure et le caractère ne font point du tout de déshonneur à la famille, une fort belle personne, aussi sage que belle, et tout à fait aimable. Sur un pareil bruit, chère cousine, il y a dix ou douze ans, j'aurais été rôder dans ce canton sans rien dire. Mais à présent je puis déclarer mon projet, et annoncer que j'irai là tout exprès pour voir cette merveille ; car je ne puis croire ce qu'on en dit, que je ne l'aie vue et touchée.

Je vois vos enfants le dimanche chez M. Marchand ; ils sont jolis et dignes de vous ; l'aîné surtout montre de l'esprit. Je ne laisse pas, tout diables qu'ils sont, de leur apprendre quelquefois des polissonneries de mon temps, inconnues dans ce siècle-ci, où tout dégénère. Alfred fera ce qu'il voudra ; mais je suis fâché qu'on les désole pour des études assommantes, et dont l'utilité après tout est douteuse.

Ne comptez-vous pas, dites-moi, vous ou votre mari, venir bientôt à Paris ? Si vous ne venez, je vais vous voir. Je pensais d'abord devoir attendre la belle saison ; mais depuis, réfléchissant à l'incertitude de la vie, j'ai trouvé que c'était sottise de différer un plaisir, surtout quand on a comme moi

quarante ans et des cheveux blancs : rien n'est plus vrai. J'en ai beaucoup et je les garde précieusement pour vous les faire voir. Que direzvous à cela ? car enfin, ou le proverbe ment, ou ma tête n'est pas celle d'un fou, comme il vous a plu de le dire, sans reproches, en bien des rencontres. Je veux vous demander là-dessus une petite explication au coin du feu, nous deux, si je m'y trouve, comme je l'espère, avec vous cet hiver.

Répondez-moi bien vite. Vos lettres sont charmantes : j'aime fort à en recevoir, quoiqu'il n'y paraisse guère. J'en regrettai fort une que je devais avoir à Milan, et que je n'y trouvai point, sans doute par le retard de mon voyage. Vous avez un style naturel et fort agréable. Pour moi, je griffonne tout le jour des choses assez ennuyeuses, et je n'en puis plus quand il s'agit de faire une lettre qui m'amuserait.

A MADAME LA PRINCESSE DE SALM-DYCK

(Billet sans date.)

Madame,

Je n'aurai pas le plaisir de dîner avec vous, et cela parce que je suis mort. Je m'enterrai hier avec les cérémonies accoutumées pour traduire un livre grec. C'est une belle entreprise dont je suis fort occupé. Ainsi je n'y renoncerai guère que dans huit ou dix jours. Alors je ressusciterai et je vous apparaîtrai. Ne soyez pas fâchée, madame, si je vous manque de parole. J'ai fait

pis à madame Ci. ments de

diner chez ehe hier, je n'y suis point aile. ment je travaille comme un n« : faire

quelque chose si je puis. Je pense à vous dans mon tombeau. J'en sortirai avant le jour du jugement pour vous aller un peu présenter mon respect. Mais ce sera le matin, si vous le permettez.

De profundis.

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