AU MÊME
Saint-Prix, le 30 juillet 18 13.
Tu as bien raison, mon héros était un franc animal. J'ai là-dessus des notices {puisque notice y a) fort exactes et sûres. Cela est vraiment fâcheux. J'en voulais faire l'éloge d'une certaine façon, c'est-à-dire de façon à pouvoir insinuer ce que je pense du métier, en donnant doucement à entendre que mon homme eût été capable de quelque chose de mieux ; mais, ma foi, c'est tout le contraire. Voilà qui est fait, je n'y songe plus. Que ferai- je de mon éloquence ? Les éloges sont à la mode : il faut hurler avec les loups ; d'autres disent braire avec les ânes. Je trouve ici dans mon voisinage un sujet de panégyrique admirable, une madame de Broc ou du Broc, tombée dans un trou, à la suite de la reine de Hollande. Lis un peu la gazette ; on ne parle d'autre chose. Eh bien, cette dame de Broc, on l'enterre à ma porte. Elle vient de plus de cent lieues s'offrir à ma plume. Lui refuserai-je un compliment parce qu'elle est morte ? elle avait du mérite, beaucoup même, si l'on m'a dit vrai. A vingt-cinq ans, belle comme un ange, elle dépensait en aumônes la moitié de son revenu, ne voulait ni parures ni diamants.
Veuve depuis deux ans, c'était une Artémise. Nulle idée de se remarier, pas l'ombre d'un galant. On l'adorait, jeunes et vieux, pauvres et riches ; tout le monde l'aimait. En un instant la voilà morte, d'une mort horrible, imprévue ! Jeunesse, beauté, talents, tout s'engloutit dans ce gouffre.
Je ne sais, de tout temps, quelle injuste puissance Laisse le crime en paix et poursuit l'innocence.
Ceux que chacun maudit engraissent. S'il y a quelque maraud qui fasse tout le mal qu'il peut, il vivra, sois-en sûr. Le modèle des grâces, l'exemple des vertus, le refuge du pauvre et l'ornement du monde périt dans sa fleur. Ou je me trompe, ou il y a là tout ce qu'il faut pour un orateur, hors les six mille francs.
A propos, je suis fâché de n'avoir pu me trouver l'autre jour chez ton frère ; il m'a fallu partir, ma voiture partait. Ce que c'est d'être gueux, on dépend du coche. Si j'avais un carrosse... N'importe ; j'irai te voir lundi avant la paume. Tu as l'air de vouloir te moquer de ma paume : jeu de grands seigneurs, dis-tu; non de ceux d'aujourd'hui.
Faire la cour aux grands, et, dans leurs antichambres, Le chapeau dans la main, se tenir sur ses membres ;
c'est tout ce que la nouvelle noblesse a retenu de l'ancienne. Adieu, je t'embrasse.
A MADAME LA PRINCESSE DE SALM-DYCK
Paris, 29 septembre 1813.
Tout ce que vous me dites, madame, de vos courses à Aix-la-Chapelle et à Spa me donne des regrets, je dirais presque des remords de vous avoir faussé compagnie ; mais sachez, madame, que j'en ai été bien puni. Je suis tombé malade, peu s'en faut, et je crois même que j'ai eu la fièvre. Cette campagne d'où je vous écrivais près de Montmorency est un endroit malsain ; et comment ne le serait-il pas, à mi-côte, au midi, entouré et couvert par une montagne au nord ? C'est le vent du nord seul qui fait la salubrité d'un pays. C'est Borée qui rend le teint frais aux femmes de Frescati. La remarque est de moi, prenez-y- garde. On explique savamment le nom de cette ville par des étymologies qui ne me contentent pas. Je dis qu'on les nomme Frescati parce que les filles y sont fraîches comme roses au matin, ce que j'attribue aux caresses de l'amant d'Orithie ; et puis dites que je n'observe pas dans mes voyages.
Vous avez bien raison, madame, nous ne sommes jamais du même avis, vous et moi ; il est encore vrai que c'est pour cela précisément que nous sommes bien ensemble. Entendez ce mot comme il faut ; c'est-à-dire que nous causons avec plaisir ensemble. Vous aimez la contradiction ; vraiment vous n'êtes pas dégoûtée. C'est un des biens parmi tant d'autres qui manquent aux rois. Montaigne fait le conte de je ne sais quel grand qui, fatigué de la complaisance et de l'éternelle approbation de son confident, lui dit un jour :
« Pour Dieu, conteste-moi quelque chose afin que nous soj^ons deux !» J'en ai long à vous dire là-dessus quand nous nous reverrons, pourvu que vous preniez en main l'opinion contraire.
Il est mort un homme de l'Institut. On m'a parlé de me présenter pour le remplacer. Je ne puis encore m'y résoudre. Je ne suis point du tout fait pour remplir un fauteuil, et par bonheur je me trouve fort bien sur une escabelle. Il n'est pire compagnie, selon moi, qu'une compagnie de gens de lettrés, et puis leurs habits, leurs visites, leurs cérémonies, tout cela me ferait crever de rire ; d'autres choses me feraient mal au cœur. Vous pensez peut-être que c'est *** qui veut me pousser là, point du tout ; il ne m'en dit mot, lui qui me tourmentait l'autre fois, vous vous en souvenez. Il me fait la mine depuis quelque temps. Je devine pourquoi ; il a tort. Mais dites-moi, madame, comment faisait mon père ? Il avait des amis, et même il les garda jusqu'à la fin de sa vie. On valait mieux alors.
Tout le monde ici lit la gazette et parle de nouvelles. Je vois des gens qui suivent les armées sur la carte et ne les perdent non plus de vue que s'ils répondaient de l'événement. Dieu me fait la grâce d'être là-dessus d'une parfaite indifférence ; mais je crains que tout ce vacarme, dont vous êtes plus près que nous, ne vous cause quelque inquiétude et ne vous empêche de venir ici cet hiver.
Trouvez bon, madame, que je me rappelle au souvenir de M. le comte, et agréez l'assurance de mon très humble respect.
A MADAME CLAVIER1
Paris, le mercredi .. avril 1814. '
Madame,
Je vous prie de vouloir bien me renvoyer par le porteur ma canne, que j'ai laissée chez vous. J'ai un mouchoir à vous, que je vous renverrai si vous me défendez de vous le porter moi-même.
Il y a quinze jours aujourd'hui que je vous dis ce mot dont vous vous souvenez : Tout ce que j'aime est ici ; cela est parfaitement vrai. Vous alors, madame, vous voyiez en moi un homme destiné à faire le bonheur de votre fille, et par là le vôtre et celui de toute votre famille. M. Clavier pensait comme vous. Sa sœur, me disait-il, allait être contente. M. Lemontey paraissait également satisfait. Tout le monde approuvait une union qui semblait de longtemps préparée et fondée sur mille rapports. Pour moi, je fus heureux ces huit jours que je me crus votre gendre. J'aimais, Dieu me pardonne, tout comme à vingt-cinq ans, et d'un amour que personne ne pouvait blâmer. Cette fois mon plaisir et mon devoir se trouvaient d'accord; j'éprouvais dans cette passion qui a
1 Cette lettre a trait aux hésitations auxquelles Courier fut livré lorsqu'il songea à se marier. Il aimait la fille aînée de M. Clavier, mais, aussi, il aimait sa liberté ; sacrifier celle-ci lui coûtait extrêmement. D'autre part, ses parents le détournaient de ce mariage. Il rompit. Deux jours après il revenait sur sa décision. Il implore la famille de la jeune fille. On l'écouta, et le 12 mai le mariage était conclu.
fait le tourment de ma vie un sentiment nouveau de calme et d'innocence. N'en riez pas, non. C'est le mot, et je voyais s'offrir à moi un bonheur durable. Qui m'a enlevé tout cela en si peu de temps ? ce qui perdit la pauvre Psyché : conseils de parents.
Il est fort assuré que vous ne trouverez personne qui vous soit aussi sincèrement attaché que je le suis, ni qui vous estime avec la même connaissance de cause, personne qui vous convienne aussi bien à tous égards, hors un point que vous ne regardez pas comme essentiel ; et pouvez-vous sacrifier tant de convenances à un petit ressentiment de vanité offensée, lorsque vous savez que l'offense ne vient pas de moi, et que vous la voyez réparée par un si prompt retour ? Toutes les autres raisons que vous et M. Clavier me donnâtes l'autre jour, franchement, sont misérables ; car tout se réduit à dire que je l'aime trop, et que je suis tïop facile à me laisser conduire : fâcheuses dispositions dans un homme qui doit l'épouser et vivre avec vous.
Je ne sais vraiment qu'imaginer pour vous faire changer de résolution. Dites à M. Clavier, madame, je vous prie, que je ferai pour lui toutes les traductions, recherches, notes, mémoires, qu'il lui plaira me commander. Je tâcherai d'être de l'Institut. . Je ferai des visites et des démarches pour avoir des places, comme ceux qui s'en soucient. En un mot, je serai à lui, à ses ordres, en tout et partout. Trop heureux s'il me rend ce qu'il m'a déjà donné, et qui, à vrai dire, m'appartient. L'autre ne travailla que sept ans pour Rachel ; moi je travaillerai aussi longtemps que
M. Clavier voudra, et ce ne sera pas trop de lui consacrer toute ma vie, s'il la rend heureuse. .
A MADAME COURIER1
Au Havre, le 25 août 1814.
Je relis ta lettre du 14, car je n'en ai point d'autres de toi. Tu m'en as sûrement écrit depuis, qui viendront, j'espère; mais je n'ai reçu que celle-là. Ton sermon me fait grand plaisir. Tu me prêches sur la nécessité de plaire aux gens que l'on voit, et de faire des frais pour cela ; et, comme s'il ne tenait qu'à moi, tu m'y engages fort sérieusement et le plus joliment du monde. Tu ne peux rien dire qu'avec grâce. Mais je te répondrai, moi, ne forçons point notre talent, c'est La Fontaine qui l'a dit. Si Dieu m'a créé bourru, bourru je dois vivre et mourir, et tous les efforts que je ferais pour paraître aimable ne seraient que des contorsions, qui me rendraient plus maussade. D'ailleurs, veux-tu que je te dise : Je suis vieux, maintenant, je ne puis plus changer; c'est toi qui pourrais te corriger, si quelque chose te manquait pour plaire. Et remarque encore, tu
1 Toute sa vie, Courier fut d'un caractère impulsif, fantasque, et n'aimant rien plus que sa liberté. A peine marié, le mariage lui pesa. Il avait besoin d'indépendance. Un jour, il s'évade. Le voilà en route pour la Touraine ; de là, il passe en Normandie. Il est même sur le point de s'embarquer pour le Portugal. Les lettres de sa femme finissent par l'apprivoiser. Il revient à Paris. Par la suite, il ne se séparera de sa femme qu'à regret. Il est vrai qu'il fut pour elle jaloux, violent, tyrannique.
me compares à des gens... mais parlons d'autre chose.
Ma façon de vivre est assez douce, quoique je ne connaisse personne ici, ou peut-être est-ce pour cette raison que je m'y trouve bien. Je me promène, je griffonne pour passer le temps ; mais surtout je nage deux fois par jour avec un plaisir infini ; j'ai fait de grands progrès dans cet art. Mon école de natation à Paris m'a bien profité, j'y ai fait de nouvelles études en regardant les grands nageurs, et me voilà un tout autre homme, comme Raphaël quand il eut vu les peintures de Michel- Ange. Il me faut maintenant si peu de mouvement pour me tenir sur l'eau que j'y reste des heures entières sans me fatiguer, ni penser seulement où je suis, et que j'ai sous moi un abîme, car je me fais conduire en pleine mer : là je suis bercé par les vagues ; j'oublie... et mes chagrins et mes sottises pires que tout le reste.
Mon bonheur dépend de toi... douces paroles dont peut-être à présent tu ne te souviens plus. C'est pourtant de ta dernière lettre. Ce ne sont pas seulement ces choses-là qui me les font aimer, tes lettres ; mais c'est que vraiment tu écris bien, et beaucoup mieux que ceux ou celles qui ont cette prétention. Ton expression est toujours juste, et tu as de certaines façons de dire... Tu te peins toi-même dans ton style ; et moi qui te connais, je vois dans chaque mot ton geste, ton regard, et ce parler si doux, et ces manières qui m'ont conduit au 12 mai l. Il y a cependant quelque chose à dire à cette lettre : c'est que tu ne me
1 Jour de son mariage.
parles guère de toi. Tu n'entres dans aucun détail. Tu ne me dis point de que tu fais, ce que tu vois, et sans doute tu ne peux pas tout me dire. Me conterais-tu, par exemple, tout ce qui s'est passé depuis mon départ jusqu'au jour où vous partîtes pour la campagne ? Non, sûrement ; et je n'ai garde d'exiger cela. J'imagine que quelque jour tu te tromperas d'adresse, et que je recevrai une lettre écrite pour madame Montgolfier, ou pour quelque autre personne de tes amis. Je le voudrais ; mais non, toute réflexion faite, j'aime mieux que cela n'arrive pas; et je te prie d'y prendre garde.
Quand je dis que je reste ici, c'est une façon de parler, je vais bientôt retourner à Rouen, d'où je compte aller à Amiens ; mais écris-moi toujours à Rouen, poste restante.
A MADAME COURIER
Luynes, le 14 juin 1815.
Je vins ici avant-hier ; le bien de Bourgueil est vendu. On m'assure que c'eût été pour moi une mauvaise acquisition. Je le crois et je me console ; c'est le meilleur parti, et puis, ils sont trop verts. Je demande à tout le monde de l'argent ; personne ne m'en veut donner. Bidaut l se moque de moi ; quand je lui parle d'affaires, il me parle politique. C'est la scène de M. Dimanche. Je n'ose lui rompre en visière, parce que je suis dans ses
1 Notaire de Tours.
griffes ; mais je tâche de m'en tirer tout doucement. Quel malheur de ne rien entendre à ce chien de grimoire ! Je voudrais, comme M. Jourdain, avoir le fouet devant tout le monde, et savoir non pas le latin, mais quelque peu de chicane, assez pour ma provision.
Je ne m'ennuie point ; Plutarque m'est d'un grand secours pour passer le temps ; je serais heureux si je t'avais ; mais en bonne foi, je ne crois pas que tu puisses, dans un pays tel que celui-ci, être une semaine sans mourir. Il est vrai que tu t'occuperais. Enfin nous verrons quelque jour. Je me promène, je vais courir au haut et au loin, je revois les endroits où j'ai joué à la fossette et au cerf-volant : ces souvenirs me font plaisir.
Je ne sais que te marquer encore : rien de ce que je vois ne t'est connu. Quand je te dirai que la petite Bourdon mourut il y a quelques mois, n'en seras-tu pas bien fâchée ? C'était la fille du boulanger, jeune, fraîche et gentille, petite blonde d'environ dix-neuf ans, mariée à un homme de vingt-deux ; cela devait être heureux. Point du tout : au bout de cinq ou six mois de ménage il lui prend un chagrin. La voilà qui ne dit mot et maigrit à vue d'ceil. Et mère de l'interroger, et voisines de la tourmenter pour savoir où le mal la tient. Qu'a-t-elle ? rien. Que veut-elle ? que lui manque-t-il ? on ne sait. Elle languit et meurt. Le mari n'en a. cure ; et c'est là, dit-on, ce qui l'a tuée. Il est le seul qui ne la regrette pas.
Mais M. de Fenïères regrette trop la sienne. C'est un gentilhomme que tu connais comme Jean de Werth. Elle était jeune, belle et bonne. Elle lui laisse deux enfants. Il l'a tant soignée, tant
veillée dans sa dernière maladie, et tant pleurée depuis, qu'il s'en va mourir, le pauvre homme, à quarante-cinq ans. Ceci a l'air d'un conte inventé à la gloire des quadragénaires ; mais demande au petit Gasnault, quand tu le verras.
Veux-tu de la politique ? Les chouans, les Vendéens, les brigands, les insurgés, les royalistes, les bourbonistes sont à douze lieues d'ici, au Lude. Quand ils .y entrèrent, un parent de M. Vaslin, qui demeure là, patriote, jacobin, terroriste, républicain, bonapartiste, comme tu voudras, fit feu sur eux, leur tua un homme. Ils l'ont pris, lui, et ne l'ont pas tué ; mais ils ont pillé sa maison et quelques autres. Toute la gentilhommerie se sauve des campagnes, de peur des paysans. M. de la Beraudière s'est retiré à Tours avec sa famille ; les petites en sont ravies, parce qu'elles s'amusent. Ce sont des gens qui de leur vie n'ont fait mal à qui que ce soit : ils font bien d'être sur leurs gardes.
Je ne sais, de tout temps, quelle injuste puissance Laisse le crime en paix et poursuit l'innocence.
C'est Racine qui dit cela, et il dit bien vrai.
Tours, le mercredi.
Voilà tes lettres de samedi, dimanche, lundi, mardi, mercredi. Je les ai lues avec grand plaisir, et beaucoup plus de raison que je n'eusse imaginé. Continue, je t'en prie, ce journal, le seul qui me puisse intéresser. Je ne t'en écris pas davantage, parce quei le temps me manque. Je ne suis pas non plus si bien ici qu'à Luynes pour causer avec toi. Une maudite auberge, des allants et venants,
un vacarme d'enfer. Et puis, de quoi te parleraisje ? d'hypothèques, de contrat, de principal, d'intérêts et de cent autres misères auxquelles tu n'entends rien, et moi fort peu de chose. Que n'ai-je cent mille livres de rentes ! J'en laisserais quatre-vingt-dix aux honnêtes gens qui me viennent dire :
J'étais fort serviteur de monsieur votre père,
et je vivrais sans soins peut-être avec le reste. Mais quoi ! on me le volerait encore, et il faudrait livrer bataille pour garder un morceau de pain. Je ne serais pas plus tranquille.
A MADAME COURIER
Tours, le 17 juin.
Je reçois ta lettre de mercredi soir et jeudi, bien bonne et bien longue. Que te dirai-je ? il faudrait t'adorer. Ta pauvre santé m'afflige bien. Je suis sûr que la campagne te rétablira. Mais ne songe point à venir ici, par cent raisons. D'abord le pays n'est pas tranquille, .et il y a tel événement qui pourrait nous engouffrer dans une bagarre effroyable. Moi seul je m'échappe aisément. Et puis tu me gênerais dans mes courses. Cette raison ne m'arrêterait pas si ta santé y devait gagner. Mais Luynes est un endroit malsain dans cette saison-ci ; j'y reste le moins que je puis, de peur de la fièvre, et je me sauve sur les hauteurs, où l'air est plus pur, mais où je ne pourrais me loger avec toi. Sitôt
que je serai de retour, nous irons, si tu veux, nous établir quelque part, à Sceaux, à Saint-Germain. Au reste, attends quelques jours. Si l'empereur gagne la partie, ce pays-ci sera bientôt calme.
Je retourne à Luynes, et j'y achèverai mes affaires. Je visiterai mes biens, et ferai du tapage aux gens qui me doivent. Malheureusement ils me connaissent, et ne s'effraient pas de mes menaces ; ils finissent toujours par me payer quand ils veulent.
A MADAME COURIER
Tours, le ... 1816.
Voici la nouvelle de Luynes : le curé allait avec un mort, un homme venait avec son cheval. Le curé lui crie de s'arrêter ; il n'en a souci, et passe outre sans ôter son chapeau, note bien. Le prêtre se plaint, six gendarmes s'emparent du paysan, l'emmènent Hé et garrotté entre deux voleurs de grand chemin. Il est au cachot depuis trois semaines, et depuis autant de temps sa famille se passe de pain.
Autre nouvelle du même pays. Le curé a défendu de boire pendant la messe ; tous les cabarets à cette heure doivent être fermés. Le maire y tient la main. L'autre jour mon ami Bourdon, honnête cabaretier, s'avise de donner à déjeuner à son beaufrère : or c'était un dimanche, et on disait la messe ; le maire arrive, les voit, et les met à l'amende, qu'ils ont très bien payée. Mais voici bien pis. Le curé a défendu aux vignerons, qui voulaient
célébrer la fête de saint Vincent leur patron, d'aller ce jour-là au cabaret. J'ai vu le curé, et je lui a dit : Vous avez bien raison ; c'est une chose horrible d'aller au cabaret, un jour de fête surtout ; et vous faites très bien, vous, monsieur le curé, de ne jamais vous griser qu'en bonne compagnie dans le courant de la semaine. Cependant raisonnons, s'il vous plaît ; saint Vincent aime les vignerons, puisqu'il est leur patron. Aimant les vignerons, il doit aimer la vigne, et par conséquent le vin, et aussi le cabaret, car tout cela se suit. Comment donc trouve-t-il mauvais que le jour de sa fête on aille au cabaret ? Il n'a su que me répondre:
Je te conte des balivernes ; l'heure de la poste arrive ; adieu.