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A 1VI

Lecce, le .. septembre 1805.

Mon colonel, j'ai à vous rendre compte d'un événement bien triste. Nous venons d'enterrer le capitaine Tela, qui fut hier assassiné par son hôte don Joseph Rao. Depuis quelque temps don Joseph, imaginant une intrigue entre sa femme et le capitaine, cherchait à les surprendre ensemble. Cela lui fut aisé, ils ne se cachaient point, et, selon l'apparence, n'en avaient nulle raison. Tela n'était point un galant : cette femme d'ailleurs, très sage, ne le voyait que rarement, lorsqu'il fallait quelque service des personnes de la maison. Il n'y avait là rien de ce que le mari supposait. Les trouvant ensemble, il les tua. Ce n'était, pas qu'il fût jaloux.

Il se souciait peu de sa femme, et ne vivait point avec elle, ayant d'autres liaisons connues ; mais quelques discours et la peur d'être appelé becco cornuto lui avaient tourné la cervelle. Voilà le point d'honneur italien. Ce becco cornuto est pour eux la plus terrible des injures ; c'est pis que voleur, assassin, fourbe, sacrilège, parricide.

Tela, comme par inspiration, voulut, il y a trois semaines, quitter cette maison. Son hôte l'y retint à force d'instances et de caresses ; avait -il dès lors son dessein ? On ne sait ; les avis là-dessus sont partagés. Hier, il voit sa femme entrer dans la chambre du capitaine, pour lui remettre quelque linge qu'on avait lavé ; il la suit, et lui porte trois coups de poignard. Elle eut pourtant encore la force de se sauver chez ses parents, où elle est morte cette nuit. Tela, frappé au;cœur, mourut à l'instant même. Mais une chose à remarquer, c'est le sangfroid de l'assassin. Venant de faire cette expédition, il rencontre sur l'escalier le colonel Huard, qui lui demande : Le capitaine est-il ici ? Montez, dit-il, vous le verrez, et il paraissait aussi calme que si rien ne fut arrivé.

La ville est consternée. On craint les vexations auxquelles cela peut donner heu de la part de gens habiles à saisir tous les prétextes. Nous cherchons fort le meurtrier ; mais les malins disent que nous le cherchons partout où nous sommes sûrs de ne pas le trouver. L'affaire s'accommodera, et l'on n'y pensera plus. Voilà pourtant trois hommes que nous perdons ainsi de l'artillerie seulement, et sans qu'il en soit autre chose. Nulle punition, nulle plainte à ce govevnaccio de Naples. On se soucie peu des vivants et point du tout des morts.

A M. POYDAVANT

COMMISSAIRE-ORDON NATEUR

De Strale, le 25 novembre 1805.

Mon cher ordonnateur,

Aimé va vous conter notre petite drôlerie. Ce qu'il vous pourra dire, c'est qu'il dormit fort ce jour-là. Je ne sais quelle heure il pouvait être lorsqu'il apprit dans son lit qu'on s'était battu. Il se leva en grande hâte, s'habilla, ou, comme disent ces messieurs, se fit habiller, et fut choisi pour vous porter l'heureuse nouvelle de l'affaire où il s'est distingué. Nous verrons cela dans la gazette avec la croix et l'avancement. Voilà ce que c'est d'être frère du valet de chambre du fils d'un châtreur de cochons des environs de Tonneins. Rappelez-vous Sosie :

Je dois, etc.

Nous avons pris des Quinze reliques une division tout entière, des chevaux bons à écorcher, et un prince émigré, qui, je crois, n'est bon à rien. Il a un coup de fusil dans le ventre ; on s'occupe très peu de lui ; on le laisse là, tout blessé qu'il est et Français. Nous n'aimons pas les émigrés ; à Paris on les honore fort. L'Empereur les chérit et révère ; c'est sans doute qu'il n'en peut faire, comme il fait des comtes, des princes.

Vous voyez bien, mes chers amis, qu'après vous on trouve à glaner, mais de la gloire seulement ; nous voudrions quelque autre chose plus substantielle, plus palpable. Cela ne se peut derrière vous ;

vous faites partout place nette. Il faut se payer de lauriers qui heureusement coûtent peu. Pour moi, j'en quitte ma part, j'ai de la gloire in ado, comme disent les Italiens, ou plus poliment in tasca, depuis que j'entendis quelqu'un de notre connaissance dire : je suis couvert de gloire, et les courtisans répéter : il est couvert de gloire.

Adieu, nous ne voulons toujours point être sous vos ordres. En attendant une décision, nous méditons sur la carte. Nous espérons qu'on pourra bien se casser le nez à Saint-Polten ou ailleurs, et, comme vous pouvez croire, alors nous prendrions un autre ton.

OFFICIER D'ARTILLERIE, A NAPLES

Morano, le 9 mars 1806.

Bataille ! mes amis, bataille ! Je n'ai guère envie de vous la conter. J'aimerais mieux manger que t' écrire ; mais le général Reynier, en descendant de cheval, demande son écrit oire. On oublie qu'on meurt de faim : les voilà tous à griffonner l'histoire d'aujourd'hui ; je fais comme eux en enrageant. Figurez-vous, mes chers amis, qui avez là-bas toutes vos aises, bonne chère, bon gîte et le reste ; figurez-vous un pauvre diable non pas mouillé, mais imbibé, pénétré, percé jusqu'aux os par douze heures de pluie continuelle, une éponge qui ne séchera de huit jours ; à cheval dès le grand matin, à jeun ou peu s'en faut au coucher du soleil ; c'est

le triste auteur de ces lignes qui vous toucheront si quelque pitié habite en vos cœurs. Buvez et faites brindisi à sa santé, mes bons amis, le ventre à table et le dos au feu. Voici en peu de mots nos nouvelles.

Les Zapolitains ont voulu comme se battre aujourd'hui ; mais cette fantaisie leur a bientôt passé. Ils s'en vont et nous laissent ici leurs canons, qui ont tué quelques hommes du Ier d'infanterie légère par la faute d'un butor : tu devines qui c'est. Je t'en dirai des traits quand nous nous reverrons. — N'ayant point d'artillerie (car nos pièces de montagne c'est une dérision), je fais l'aide de camp les jours comme aujourd'hui, afin de faire quelque chose ; rude métier avec de certaines gens. Quand, par exemple, on porte les ordres de Reynier au susdit, il faut d'abord entendre Reynier, puis se faire entendre à l'autre, être interprète entre deux hommes dont l'un s'explique peu, l'autre ne conçoit guère ; ce n'est pas trop, je t'assure, de toute ma capacité.

On doit avoir tué douze ou quinze cents Napolitains ; les autres courent, et nous courrons demain après eux, bien malgré moi.

Remacle a une grosse mitraille au travers du corps. Il ne s'en moque pas autant qu'il le disait. A l'entendre, tu sais, il se souciait de mourir comme de... mais point du tout, cela le fâche. Il nomme sa mère et son pays.

On pille fort dans la ville et l'on massacre un peu. Je pillerais aussi, parbleu, si je savais qu'il y eût quelque part à manger. J'en reviens toujours là, mais sans aucun espoir. L'écriture continue, ils n'en finiront point. Je ne vois que le major Stroltz

qui au moins pense encore à faire du feu ; s'il réussit, je te plante là.

Le mouchard s'est distingué comme à son ordinaire : fais-toi conter cela par L..., qui fut témoin. Il était en avant, lui mouchard, avec quelques compagnies de voltigeurs. Tout à coup le voilà qui accourt à Dufour : Colonel ! je suis tourné, je suis coupé, j'ai là toute l'armée ennemie. L'autre d'abord lui dit : Quoi ! vous prenez ce moment pour quitter votre poste ? On y va, il n'y avait rien.

Je me donne au diable si le général veut cesser d'écrire. Que te marquerai-je encore ? J'ai un cheval enragé que mes canonniers ont pris. Il mord et rue à tout venant : grand dommage, car ce serait un joli poulain calabrais, s'il n'était pas si misanthrope, je veux dire sauvage, ennemi des hommes.

Nous sommes dans une maison pillée ; deux cadavres nus à la porte ; sur l'escalier, je ne sais quoi ressemblant assez à un mort. Dans la chambre même, avec nous, une femme violée, à ce qu'elle dit, qui crie, mais qui n'en mourra pas, voilà le cabinet du général Reynier ; le feu à la maison voisine, pas un meuble dans celle-ci, pas un morceau de pain. Que mangerons-nous ? Cette idée me trouble. Ma foi, écrive qui voudra, je vais aider à Stroltz. Adieu.

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