A MADAME
A Reggio, en Calabre, le 15 avril 1806.
Pour peu qu'il vous souvienne, madame, du moindre de vos serviteurs, vous ne serez pas fâchée, j'imagine, d'apprendre que je suis vivant à Reggio, en Calabre, au bout de l'Italie, plus loin que je ne fus jamais de Paris et de vous, madame. Pour vous écrire, depuis six mois que je rouie ce projet dans ma tête, je n'ai pas faute de matière, mais de temps et de repos. Car nous triomphons en courant, et ne nous sommes encore arrêtés qu'ici, où terre nous a manqué. Voilà, ce me semble, un royaume assez lestement conquis, et vous devez être contente de nous. Mais moi, je ne suis pas satisfait. Toute l'Italie n'est rien pour moi, si je n'y joins la Sicile. Ce que j'en dis c'est pour soutenir mon caractère de conquérant ; car entre nous, je me soucie peu que la Sicile paie ses taxes à Joseph ou à Ferdinand. Là-dessus, j'entrerais facilement en composition, pourvu qu'il me fût permis de la parcourir à mon aise ; mais en être venu si près, et n'y pouvoir mettre le pied, n'est-ce pas pour enrager ? Nous la voyons en vérité, comme des Tuileries vous voyez le faubourg Saint-Germain ; le canal n'est ma foi guère plus large, et, pour le passer, cependant nous sommes en peine. Croiriezvous ? s'il ne nous fallait que du vent, nous ferions comme Agamemnon : nous sacrifierions une hlle. Dieu merci, nous en avons de reste. Mais pas une seule barque, et voilà l'embarras. Il nous en vient, dit-on ; tant que j'aurai cet espoir, ne croyez pas, madame, que je tourne jamais un regard en ar-
rière, vers les lieux où vous habitez, quoiqu'ils me plaisent fort. Je veux voir la patrie de Proserpine, et savoir un peu pourquoi le diable a pris femme en ce pays-là. Je ne balance point, madame, entre Syracuse et Paris ; tout badaud que je suis, je préfère Aréthuse à la fontaine des Innocents.
Ce royaume que nous avons pris n'est pourtant pas à dédaigner : c'est bien, je vous assure, la plus jolie conquête qu'on puisse jamais faire en se promenant. J'admire surtout la complaisance de ceux qui nous le cèdent. S'ils se fussent avisés de le vouloir défendre, nous l'eussions bonnement laissé là ; nous n'étions pas venus pour faire violence à personne. Voilà un commandant de Gaëte, qui ne veut pas rendre sa place ; eh bien ! qu'il la garde ! Si Capoue en eût fait de même, nous serions encore à la porte, sans pain ni canons. Il faut convenir que l'Europe en use maintenant avec nous fort civilement. Les troupes en x\llemagne nous apportaient leurs armes, et les gouverneurs leurs clefs, avec une bonté adorable. Voilà ce qui encourage dans le métier de conquérant ; sans cela on y renoncerait.
Tant y a que nous sommes au fin fond de la botte, dans le plus beau pays du monde, et assez tranquilles, n'était la fièvre et les insurrections. Car le peuple est impertinent ; des coquins de paysans s'attaquent aux vainqueurs de l'Europe. Quand ils nous prennent, ils nous brûlent le plus doucement qu'ils peuvent. On fait peu d'attention à cela : tant pis pour qui se laisse prendre. Chacun espère s'en tirer avec son fourgon plein, ou ses mulets chargés, et se moque de tout le reste.
mt à la beauté du pays, les villes n'ont rien
de remarquable, pour moi du moins ; mais la campagne, je ne sais comment vous en donner une idée. Cela ne ressemble à rien de ce que vous avez pu voir. Ne parlons pas des bois d'orangers ni des haies de citronniers ; mais tant d'autres arbres et de plantes étrangères que la vigueur du sol y fait naître en foule, ou bien les mêmes que chez nous, plus grandes, plus développées, donnent au paysage un tout autre aspect, Un voyant ces rochers, partout couronnés de myrte et d'aloès, et ces palmiers dans les vallées, vous vous croyez au bord du Gange ou sur le Nil, hors qu'il n'y a ni pyramides ni éléphants ; mais les buffles en tiennent lieu, et figurent fort bien parmi les végétaux africains, avec le teint des habitants, qui n'est pas non plus de notre monde. A dire vrai,' les habitants ne se voient plus guère hors des villes ; par là ces beaux sites sont déserts, et l'on est réduit à imaginer ce que ce pouvait être, alors que les travaux et la gaieté des cultivateurs animaient tous ces tableaux.
Voulez-vous, madame, une esquisse des scènes qui s'y passent à présent ? Figurez-vous sur le penchant de quelque colline, le long de ces roches décorées comme je viens de vous le dire, un détachement d'une centaine de nos gens, en désordre. On marche à l'aventure, on n'a souci de rien. Prendre des précautions, se garder, à quoi bon ? Depuis plus de huit jours il n'y a point eu de troupes massacrées dans ce canton. Au pied de la hauteur coule un torrent rapide qu'il faut passer pour arriver sur l'autre montée ^ : partie de la file est déjà dans l'eau, partie en deçà, au delà. Tout à coup se lèvent de différents
côtés mille tant paysans que bandits, forçats déchaînés, déserteurs, commandés par un sousdiacre, bien armés, bons tireurs ; ils font feu sur les nôtres avant d'être vus ; les officiers tombent les premiers ; les plus heureux meurent sur la place ; les autres, durant quelques jours, servent de jouet à leurs bourreaux.
Cependant le général, colonel ou chef, n'importe de quel grade, qui a fait partir ce détachement sans songer à rien, sans savoir, la plupart du temps, si les passages étaient libres, informé de la déconfiture, s'en prend aux villages voisins ; il y envoie un aide de camp avec cinq cents hommes. On pille, on viole, on égorge, et ce qui échappe va grossir la bande du sous-diacre.
Me demandez-vous encore, madame, à quoi s'occupe le commandant dans son cantonnement ? s'il est jeune, il cherche des filles ; s'il est vieux, il amasse de l'argent. Souvent il prend de l'un et de l'autre : la guerre ne se fait que pour cela. Mais, jeune ou vieux, bientôt la fièvre le saisit. Le voilà qui crève en trois jours entre ses filles et son argent. Quelques-uns s'en réjouissent ; personne n'en est fâché ; tout le monde en peu de temps l'oublie, et son successeur fait comme lui.
On ne songe guère où vous êtes si nous nous massacrons ici. Vous avez bien d'autres affaires : le cours de l'argent, la hausse et la baisse, les faillites, la bouillotte ; ma foi, votre Paris est un autre coupe-gorge, et vous ne valez guère mieux à que nous. Il ne faut point trop détester le genre m humain, quoique détestable ; mais si l'on pouvait f\ faire une arche pour quelques personnes comme vous, madame, et noyer encore une fois tout le
7o LETTRES CHOISIES
reste, ce serait une bonne opération. Je resterais sûrement dehors, mais vous me tendriez la main ou bien un bout de votre châle (est-ce le mot ?), sachant que je suis et serai toute ma vie, madame...
A M. CHLEWASKI
A TOULOUSE
Tarente, le 8 juin 1806.
Monsieur, j'apprends que vous êtes encore à Toulouse, et je m'en félicite, dans l'espoir de vous y revoir quelque jour ; car j'irai à Toulouse, si je "retourne en France. Deux amis, dans le même pays, m'attireront par une force que rien ne pourra balancer. Mais en attendant, j'espère que vous voudrez bien m'écrire, et renouveler un commerce trop longtemps interrompu ; commerce dont tout le profit, à vous dire vrai, sera pour moi ; car vous vivez en sage, et cultivez les arts ; sachant unir, selon le précepte, l'utile avec l'agréable, toutes vos pensées sont comme infuses de l'un et de l'autre. Mais moi, qui mène depuis longtemps la vie de Don Quichotte, je n'ai pas même comme lui des intervalles lucides; mes idées sont toujours plus ou moins obscurcies par la fumée de mes canons ; vous, observateur tranquille, vous saisissez et notez tout ; tandis que je suis emporté dans un tourbillon qui me laisse à peine discerner les objets. Vous me parlerez de vos travaux, de vos amusements littéraires, de vos efforts unis à ceux d'une société savante pour
hâter les progrès des lumières, et ralentir la chute du goût. Moi, de quoi pourrai-je vous entretenir? de folies, tantôt barbares, tantôt ridicules, auxquelles je prends part sans savoir pourquoi ; tristes farces, qui ne sauraient vous faire qu'horreur et pitié, et dans lesquelles je figure comme acteur du dernier ordre.
Toutefois, il n'est rien dont on ne puisse faire un bon usage ; ainsi, professant l'art de massacrer, comme l'appelle La Fontaine, j'en tire parti pour une meilleure fin, et d'un état en apparence ennemi de toute étude, je fais la source principale de mon instruction en plus d'un genre. C'est à la faveur de mon harnais que j'ai parcouru l'Italie, et notamment ces provinces-ci, où l'on ne pouvait voyager qu'avec une armée. Je dois à ces courses des observations, des connaissances, des idées que je n'eusse jamais acquises autrement ; et, ne fût-ce que pour la langue, aurais-je perdu mon temps, en apprenant un idiome composé des plus beaux sons que j'aie jamais entendu articuler ! Il me manque à présent d'avoir vu la Sicile ; mais j 'espère y passer bientôt, et aller même au delà, car ma curiosité, entée sur l'ambition des conquérants, devient insatiable comme elle. Ou plutôt c'est une sorte de libertinage qui, satisfait sur un objet, vole aussitôt vers un autre. J'étais épris de la Calabre ; et, quand tout le monde fuyait cette expédition, moi seul j'ai demandé à en être. Maintenant je lorgne la Sicile, je ne rêve que les prairies d'Enna et les marbres d'Agrigente ; car il faut vous dire que je suis antiquaire, non des plus habiles, mais pourtant de ceux qu'on attrape le moins. Je n'achète rien, j'imite le comte de Haga,
che tutto vede, poco compra e meno paga. Cette épigramme ou cette rime fut faite par les Romains, le plus malin peuple du monde, contre le roi de Suède, qui passait chez eux sous le nom de comte de Haga. Je n'emporterai de l'Italie que des souvenirs et quelques inscriptions.
C'est tout ce que l'on trouve ici. Tarente a disparu, il n'en reste que le nom, et l'on ne saurait même où elle fut, sans les marmites dont les débris, à quelque distance de la ville actuelle, indiquent la place de l'ancienne. Vous rappelezvous à Rome Morde Testaccio (qui vaut bien Montmartre), formé en entier de ces morceaux de vases de terre, qu'on appelait en latin testa, ce que je puis vous certifier, ayant été dessus et dessous. Eh bien, monsieur, on voit ici, non pas un Monte Testaccio, mais un rivage composé des mêmes éléments, un terrain fort étendu, sous lequel en fouillant on rencontre, au lieu de tuf, des fragments de poteries, dont la plage est toute rouge. La côte qui s'éboule en découvre des lits immenses; j'y ai trouvé une jolie lampe; rien n'empêche que ce ne soit celle de Pythagore. Mais dites-moi, de grâce, qu'était-ce donc que ces villes dont les pots cassés formaient des montagnes ? Ex lingue leonem. Je juge des anciens par leurs cruches, et ne vois chez nous rien d'approchant.
Prenez garde cependant qu'on ne connaissait point alors nos tonneaux. Les cruches en tenaient lieu ; partout où vos traducteurs disent un tonneau, entendez une cruche. C'était une cruche qu'habitait Diogène, et le cuvier de La Fontaine est une cruche dans Apulée. Dans les villes comme
Rome et Tarente, il s'en faisait chaque jour un dégât prodigieux ; et leurs débris, entassés avec les autres immondices, ont sans doute produit ces amas que nous voyons. Que vous semble, monsieur, de mon érudition ? Vous seriez- vous imaginé qu'il y eût tant de cruches autrefois, et que le nombre en fût diminué ?
Je vois tous les jours le Galèse, qui n'a rien de plus merveilleux que notre rivière des Gobelins, et mérite bien moins l'épithète de noir, que lui donne Virgile :
Qua niger humectât flaventia culta Galesus. Il fallait dire plutôt :
Qua piger humectans arentia culta Galesus.
Au reste, les moissons sur ses bords ne sont plus blpndes, mais blanches ; car c'est du coton qu'on y recueille. Le dulce pellitis ovibus Galesi est devenu tout aussi faux ; car on n'y voit pas un mouton. Je crois que le nom de ce fleuve a fait sa fortune chez les poètes, qui ne se piquent pas d'exactitude, et pour un nom harmonieux donneraient bien d'autres soufflets à la vérité. Il est probable que Blanduse, à quelques milles d'ici, doit aux mêmes titres sa célébrité, et, sans le témoignage de Tite-Live, je serais tenté de croire que le grand mérite de Tempe fut d'enrichir les vers de syllabes sonores. On a remarqué, il y a longtemps, que les poètes vantent partout Sophocle, rarement Euripide, dont le nom n'entrait guère dans les vers sans rompre la mesure. Telle est leur bonne foi entre eux ; pour flatter
l'oreille et gagner ce juge superbe, comme ils l'appellent, rien ne leur coûte ; ainsi, quand Horace nous dit qu'il faut à tout héros, pour devenir immortel, un poète, il devrait ajouter « et un nom poétique » ; car, à moins de cela, on n'est inscrit qu'en prose au temple de Mémoire. Et c'est le seul tort qu'ait eu Childebrand.
Lorsque vous m'écrirez, monsieur, dites-moi, s'il vous plaît, une chose : allez- vous toujours prendre l'air, le soir, dans cette saison-ci, par exemple, sous ces peupliers au bord du canal ? Ah ! quelles promenades j'ai faites en cet endroitlà ! quelles rêveries quand j 'y étais seul ! et avec vous quels entretiens ! d'autant plus heureux alors que je sentais mon bonheur. Les temps sont bien changés, pour moi du moins. Mais quoi ! nul bien ne peut durer toujours, c'est beaucoup d'avoir le souvenir de pareils instants, et l'espoir de les voir renaître. Un jour, et peut-être plus tôt que nous ne le croyons, vous et moi nous nous retrouverons ensemble au pied de ces pauvres Phaétuses. Saluez-les un peu de ma part, et donnezmoi bientôt, je vous en prie, de leurs nouvelles et des vôtres.
OFFICIER D'ARTILLERIE, A COSENZA
Monte-Leone, le 21 juin 1806.
J'arrive. Sais-tu ce qu'il 1 me dit en me voyant : Ah, ah ! c'est donc vous qui faites prendre nos
1 II désigne ici le général Reynier, lequel avait envoyé Courier, avec le capitaine d'artillerie Monval et quatre canonniers, à
canons ? Je fus si étourdi de l'apostrophe, que je ne pus d'abord répondre ; mais enfin la parole me vint avec la rage, et je lui dis bien son fait. Non, ce n'est pas moi qui les ai fait prendre ; mais c'est moi qui vous fais avoir ceux que vous avez. Ce n'est pas moi qui ai publié un ordre dont le succès dépendait surtout du secret ; mais je l'ai exécuté malgré cette indiscrétion, malgré les fausses mesures et les sottes précautions, malgré les lenteurs et la perfidie de ceux qui devaient me seconder, malgré les Anglais avertis, les insurgés sur ma route, les brigands de toute espèce, les montagnes, les tempêtes, et par-dessus tout sans argent. Ce n'est pas moi qui ai trouvé le secret de faire traîner deux mois cette opération, presque terminée au bout de huit jours, quand le roi et l'état-major me vinrent casser les bras. Encore, si j'en eusse été quitte à leur départ ! mais on me laisse un aide de camp pour me surveiller et me hâter, moi qu'on empêchait d'agir depuis deux mois, et qui ne travaillais qu'à lever les obstacles qu'on me suscitait de tous côtés ; moi qui, après avoir donné de ma poche mon dernier sou, ne pus oDtenir même la paie des hommes que j'employais. Et où en serais-je à présent, si je n'eusse d'abord envoyé promener mon surveillant, trompé
Tarente pour prendre l'artillerie nécessaire à l'armement des côtes faisant face à la Sicile. Courier expédia plusieurs vaisseaux chargés d'artillerie, puis estimant sa mission finie, s'embarqua lui-même sur une polaque qui transportait encore douze pièces. En route, un brick anglais survint qui lui donna la chasse. Courier voulant éviter que les pièces ne tombassent aux mains des Anglais, fit mettre une chaloupe à la mer, y descendit avec l'équipage et ordonna de couler la polaque. Mais, malgré ces dispositions, vaisseaux et artillerie furent saisis par les Anglais.
le ministre pour avoir la moitié de ce qu'il me fallait, et méprisé tous les ordres contraires à celui dont j 'étais chargé ? Ce ne fut pas moi qui dispensai la ville deTarente de faire mes transports ; mais ce fut moi qui l'y forçai, malgré les défenses du roi. En un mot, je n'ai pu empêcher qu'on ne livrât, par mille sottises, douze pièces de canon aux ennemis ; mais ils les auraient eues toutes, si je n'eusse fait que mon devoir.
Voilà, en substance, quelle fut mon apologie, on ne peut pas moins méditée ; car j'étais loin de prévoir que j'en aurais besoin. Soit crainte de m'en faire trop dire, soit qu'on me ménage pour quelque sot projet dont j'ai ouï parler, il se radoucit. La conclusion fut que je retournerais pour en ramener encore autant, et je pars tout à l'heure. Cela n'est-il pas joli ? Par terre tout est insurgé ; par mer les Anglais me guettent ; si je réussis, qui m'en saura gré ? si j'échoue, haro sur le baudet. Ne me viens pas dire : Tu l'as voulu. J'ai cru suivre un ami, et non un protecteur ; un homme, non une excellence. J'ai cru, ne voulant rien, pouvoir me dispenser d'une cour assidue, et, dans^le repos dont on jouissait, goûter à Reggio quelques jours de solitude, sans mériter pour cela d'être livré aux bêtes. Mais enfin m'y voilà. Il faut faire bonne contenance et louer Dieu de toutes choses, comme dit ton zoccolante.
Toi, cependant, tu fais l'amour à ton aise : j'en ferai autant quand j'y serai, en bon lieu, comme toi, s'entençl ; maintenant je suis démonté de toute manière. Adieu, Guérin te remettra ceci, fais pour lui ce que tu pourras.