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Lettres et papiers, 1760-1850, extraits de ses archives;

Le troisième volume que je présente aujourd'hui au lecteur comprend les années de 1805 à 1811 inclusivement. Par le caractère des lettres qu'il contient, il se divise en deux parties distinctes. La première, qui va jusqu'à l'année 1809, est une continuation de la correspondance entre le père et le (ils, c'est-à-dire entre le comte Guillaume de Nesselrode et le comte Charles, le Futur chancelier.

Le comte Guillaume, après une laborieuse et accidentée carrière, a pris sa retraite et s'est établi à Francfort-sur-le- Mein. Cette ville, une des villes libres du Saint-Empire, occupait une position prédominante dans l'Allemagne littéraire et l'Europe politique ; centre d'afïaires et d'intrigues, elle formait un point de halte sur la grand'route des voyageurs qui traversaient l'Europe de l'orient à l'occident. C'était un point où se centralisaient toutes les nouvelles politiques d'Allemagne, de France, de Hollande et par cette dernière de l'Angleterre; la gazette de Francfort était à juste escient considérée comme une des mieux informées. C'était bien là la ville qu'il fallait à ce vieux spectateur de l'histoire contemporaine qu'était le comte Guillaume dont la vie mouvementée avait parcouru presque toutes les capitales de l'Europe ; il s'y trouvait aux premières loges pour observer les événements, pour

2 ARCHIVES DU COMTE Cil. DE NESSELRODE.

recueillir les nouvelles sensationnelles et pour y guetter au passage les voyageurs intéressants.

De son côté, son fils, le comte Charles, faisait, à cette époque, ses premières armes dans cette carrière diplomatique qu'il devait illustrer plus tard ; attaché d'abord à la légation de Russie à Berlin, il y rencontre, grâce aux relations anciennes que s'y était créées son père, une société éminente, prête à le recevoir à bras ouverts, en souvenir de celui-ci; il s'y crée, à son tour, des relations dont quelques-unes devaient se transformer plus tard en amitiés solides et durables, et, guidé par les conseils, parfois un peu ironistes, du comte Guillaume, y apprend à se former un jugement sur les personnes et sur les choses. Ayant passé ses années de prime jeunesse et de collège à Berlin, il a d'abord une tendance à y voir tout en rose et à regarder cette ville comme la capitale la plus attrayante de l'Europe, mais peu à peu ses idées se modifient, les affaires qu'est appelé à connaître un jeune attaché d'ambassade, quoique peu importantes, lui montrent qu'il est par le monde d'autres centres politiques, d'autres villes où se préparent et s'élaborent la destinée des peuples.

Un changement du chef de la mission russe à Berlin le rend encore plus désireux de changer de résidence. Après un court séjour à Pétersbourg, il est nommé à la légation de Russie à La Haye. Là, en Hollande, presque à égale distance de la France, de l'Angleterre et de l'Allemagne, il se trouve plus près des grands événements ; il apprend pour la première fois à connaître et à juger par lui-même les représentants de cette puissante race française qui tenait alors entre ses mains les destinées de l'Europe. Il ne se voit plus là à une de ces anciennes cours où les petites intrigues ministérielles relèguent au second plan les grandes questions politiques, il est dans un Etat dont le régime se transforme, il y est le témoin de systèmes nouveaux, s'implantant, de haute main, à la place des traditions routinières. Un congé prolongé de son chef le

laisse quelque temps à la tcte de la mission et lui donne ainsi le moyen de donner la mesure de ses aptitudes.

Les circonstances politiques lui enlèvent à la fin de son séjour à La Haye tout caractère diplomatique. Il reste, pour ainsi dire, simple particulier, se dérobant autant que possible à la curiosité et aux investigations soupçonneuses de la police de Bonaparte. Les mesures de précaution qu'il prend pour sa correspondance, la prudence, peut-être un peu méticuleuse, du moindre de ses actes, nous donnent un tableau frappant de la puissance napoléonienne et des craintes qu'elle inspirait généralement. Cette époque de pseudo-retraite est une des plus actives de sa carrière et les preuves qu'il y donna de ses capacités et de son zèle amenèrent fort probablement la mission confidentielle qui lui fut confiée, peu de temps après, à Paris même et dont on voit le témoignage dans la seconde partie du présent volume.

Toute cette première partie, comme nous l'avons indiqué, ne contient, à de rares exceptions près, que des lettres échangées entre lui et son père, le comte Guillaume; cette correspondance est des plu^ volumineuses et j'ai cru n'en devoir présenter que la plus faible partie à l'attention des lecteurs, en éliminant à peu près tout ce qui n'avait pas trait à des questions politiques ou d'ordre général. Le caractère prédominant de ces lettres est la haine, mitigée de crainte, qu'inspirait autant au père qu'au fils celui qu'ils appelaient tour à tour le tyran corse, le fléau du monde ou le grand empereur. L'un et l'autre, à l'envi, ils sont toujours et partout en quête d'espérances pour arrêter sa marche triomphale. Ils s'en prennent constamment aux cours de Vienne, de Berlin et de Pétersbourg dont ils ne se lassent point d'incriminer la faiblesse et le manque d'énergie; le fils en arrive même à reprocher à son père de compromettre sa dignité, en assistant à des banquets donnés en l'honneur de généraux français.

Rentré de Hollande pour quelque temps en Russie, le

comte Charles en repart pour pénétrer cette fois-ci tout droit dans l'antre du lion. Nommé conseiller d'ambassade par l'empereur Alexandre, il vient à Paris, auprès du prince Kourakin, à la mission de Russie; il y reste les années 1810-1811 et y est chargé, en outre de ses fonctions officielles, d'une mission toute de confiance qui peint bien le caractère de celui qu'on nommait le dernier des Byzantins. En effet, l'empereur tenait à avoir, indépendamment des renseignements que lui fournissait son ambassadeur et, à l'insu de celui-ci, des nouvelles directes lui parvenant par une source uniquement officieuse. Le comte Spéranski, ce grand réformateur, était alors encore à l'apogée de sa faveur ; ce fut lui que désigna l'empereur pour lui servir d'intermédiaire avec le jeune diplomate qu'il avait honoré de sa confiance.

La seconde partie du tome III contient donc toutes les lettres adressées par le comte Charles de Nesselrode au comte Spéranski pour être mises sous les yeux de l'empereur. Il est intéressant d'y voir le rôle plein de duplicité que jouaient à celte époque plusieurs des premiers hommes d'État français. Les moyens par lesquels se procuraient les renseignements les plus secrets ne sont pas un exemple moins frappant de la vénalité qui régnait à cette époque. Je crois que cette correspondance doit avoir pour l'historien un véritable intérêt, car si les faits complètement nouveaux n'y sont pas fréquents, le tableau général qu'elle offre n'en est pas moins saisissant. Cette correspondance, je la publie intégralement, sans la moindre suppression, en me tenant toujours au texte original, même quand le sens n'est pas suffisamment clair. J'ai cru, vu l'importance de la matière, devoir m'abstenir des petites libertés que je me suis permises dans les lettres qui précèdent, c'est-à-dire de menues corrections, se lapportant du reste uniquement au style.

J'ose espérer que le présent volume sera digne de l'atten-

tion du lecteur. Le tome IV, que je compte pouvoir aussi publier dans le courant de cette année, contiendra tous les documents, afférents à l'année 1812, auxquels la présente correspondance du comte Charles deNesselrode avec le comte Spéranski servira pour ainsi dire d'introduction.

A, DE Nesselrode.

DU

Lettre du comte de Tauentzien au comte Guillaume de Nesselrode.

Berlin, 8 janvier 1805.

Voilà donc ces ridicules et absurdes farces françaises, qu'on nous a données à l'occasion du couronnement de Napoléon, terminées enfin. De Quast, ancien officier des gendarmes prussiens, est revenu hier de Paris. A ses récits, on est tenté de se demander, s'il faut en rire ou en pleurer. Ce qu'il y a eu de plus vrai et de plus plaisant parmi toutes les scènes pompeuses, est que notre général KnobelsdorfF, envoyé tout exprès par notre Roi pour complimenter le grand homme sur son avènement au trône, a conservé dans son maintien et ses gestes les formes orientales qu'il a rapportées de Constantinople, ce qui l'a fait remarquer et distinguer en toute occasion, au grand chagrin de son collègue, le

borgne Lucchesini, dont la femme s'amusait, en attendant, avec de Quast.

En attendant, Schack est encore resté à Paris jusqu'en mars, quoique obligé de rejoindre son régiment. Il s'attend probablement à être couché par Bonaparte sur la liste des frais extraordinaires du couronnement, ainsi que cela eut lieu jadis à Berlin, lors du mariage du Duc d'York.

Hélas! cher comte, Berlin est toujours aussi plat et maussade que vous l'avez connu dans le temps, et ses habitants ne valent guère mieux! Nous avons en ce moment très peu d'étrangers. Mon très illustre beaufrère, le comte de Haugwitz, est arrivé depuis quelques jours, gros, gras et rubicond, grâce h la bonne chère que lui a fait faire en Yalachie le Prince Ypsylanti^ En politique, il est resté aussi flottant qu'il l'était jadis, quand le fardeau des affaires reposait encore sur ses frêles épaules, trop faibles pour les supporter. Néanmoins, Son Excellence tiendrait encore beaucoup à garder de l'influence, mais son successeur tient les rênes du gouvernement d'une main trop ferme pour vouloir jamais admettre aucun partage.

1. Ypsilanti (Constantin, prince), homme d'État grec, né à Constantinople vers 1760, mort à Kiew (Russie) en 1816. Détermina le gouvernement turc à entrer clans la coalition contre la Révolution française. Nommé hospodar de Moldavie (1799), puis de Valachie (1802), il rédigea pour cette dernière principauté, régie par des coutumes incohérentes, un code de lois qui fut conservé par ses successeurs. Après l'envahissement de la Valachie par les Russes, prit le parti de se soumettre à Alexandre I" qui le combla de biens et d'honneurs.

11 faut, en passant, vous rendre compte d'une facétie qui est éclose dans le cerveau du célèbre général Armfeldt et qu'il a songé à faire exécuter par le Roi, son maître. Il ne s'agissait de rien moins que de mettre 25000 fidèles Suédois à la solde de l'Angleterre, bien entendu à raison des plus gros subsides à obtenir, subsides qui auraient été plus faciles à toucher que les troupes à être fournies. Un projet aussi dangereux pour le repos du grand Napoléon étant parvenu à la connaissance de notre Cour, celle-ci n'a pas hésité un instant à faire insinuer au sieur Brinckmann\ chargé d'affaires de Suède à Berlin, que si Sa Majesté suédoise s'avisait de donner la moindre suite à un projet aussi funeste pour le repos du continent, la Prusse ne tarderait pas un instant à faire entrer ses troupes dans la Poméranie suédoise. N'est-ce pas un magnifique exemple d'énergie que ma Cour a donné là?

Recevez, mon cher Comte, etc., etc.

i. Brinckmann (Charles-Gustave), homme d'État et poète suédois; d'abord secrétaire de légation à Dresde et, de 1798 au 18 Brumaire, chargé d'affaires à Paris; de 1801 à 1808 dans les mêmes fonctions à Berlin, puis en 1810 ambassadeur à Londres.

Le comte Guillaume de Nesselrode à son fils.

A Francfort-sur-le-Mein, 9 janvier 1805.

Comment se fait-il, mon très cher fils, qu'à la date du 4 janvier, qui est celle de votre lettre dernière qui m'est parvenue hier, vous n'ayez pas encore été instruit à la Haye de la banqueroute, au moins d'un tiers sur 44 millions de florins, que viennent d'essuyer les fidèles sujets de la République batave dans l'emprunt fait par la Cour impériale d'Autriche pour soutenir sa guerre contre la France. Mais l'on se flatte ici que le grand Napoléon interviendra à cet égard par des représentations efficaces à Vienne, pour qu'il soit porté quelque remède à cette disposition financière du comte Zichy*, car, au fait, il ne peut être indifférent au souverain de la France de laisser tomber dans le néant les sujets de la meilleure et de la plus utile alliée, qu'il peut avoir dans sa guerre contre l'Angleterre. Mais qui pourra porter quelque soulagement aux pauvres citoyens de Francfort? je l'ignore toujours. Il y a bien eu quelques mouvements séditieux ces jours passés parmi les habitants de la rue des Juifs, qui, dans leur juste ressenti-

1. ZicHY (comte Charles de), ITôS-lSSe. En 1786 président de la chambre aulique hongroise. En 1802, directeur des finances générales, en 1808, ministre d'État et en 1809, ministre de la guerre; fut placé pendant les années 1815 et 1814 à la tête de l'administration intérieure.

ARCHIVES DU COMTE CH. DE NESSELRODE. i\

ment méditaient de brûler en place publique le comte Zichy en effigie, mais la surveillance active de la police de notre bonne ville a su prévenir l'explosion de cette facétie hébraïque. Je ne vous fais ce récit, mon cher fils, que pour vos menus plaisirs, et vous prie de n'en communiquer rien à vos collègues diplomatiques, qui plus ou moins ont l'âme sensible et timorée ; en attendant, je puis vous dire, que notre fat et superbe consul en a diablement sur l'oreille depuis cette bagarre arrivée dans la circulation pécuniaire, et il commence à prendre des habitudes plus modestes, dans lesquelles, j'espère, il persévérera.

Le comte Charles de Nesselrode à son père.

Le Haye, 15 janvier 1805,

Pour vous faire commencer l'année gaiement, à travers les événements lugubres qui passent sous nos yeux je risquerai le paquet, mon cher père, et vous manderai aujourd'hui deux des plus jolis calembours ayant été dit à l'occasion du couronnement, lequel en raison de cet esprit français, toujours porté à la plaisanterie dans les moments même les plus critiques et toujours prêt à saisir le ridicule, n'a pu qu'en produire des milliers. Lorsqu'on s'étonna que dans les décorations de

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Bonaparte, dans son costume et dans l'ameublement de ses appartements il y eût tant d'étoiles, un mauvais plaisant l'expliqua en disant qu'il n'y avait rien de plus naturel, car il était tombé des nues.

Avant le sacre, les oiseaux de mauvaise augure annoncèrent qu'aussitôt que Bonaparte deviendrait César la République serait Pompée. Plût au ciel que cette citoyenne française ait seule ce déplorable sort, mais il n'y a pas de doute qu'il ne s'étende également aux Républiques alliées et ne leur fasse encore davantage éprouver ses rigueurs. La république batave n'a à cet égard pas à se plaindre ; elle jouit depuis longtemps de cet heureux destin et le paragraphe la concernant dans l'exposé de M. de Champagny ne lui annonce guère un avenir plus doux. Sur cet avenir continue à régner ici la plus grande incertitude et il faut croire que le retard que met le régulateur des destinées de l'Europe à se prononcer définitivement sur cet objet tient à des considérations majeures, peut-être même à quelques restes de ménagement pour les Puissances du Continent. Autremen t je ne concevrais pas cette indécision de la part d'un homme, dont jusqu'ici toute la conduite a été marquée au coin de la plus grande fermeté et de la promptitude des résolutions. Le choix du personnage à placer à la tête de ce pays-ci ne saurait donc l'embarrasser et comme vous, mon cher père, je pense que, malgré les 14 millions offerts à M. de Talleyrand, le prince de Weilbourg ne l'emportera pas. Telle est au moins l'opinion des gens instruits de La Haye qui, jusqu'ici, était en faveur de

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M. Schimmelpenninck; mais depuis quelques jours, on (lit les actionsde cet Ambassadeur extrêmement en baisse aux Tuileries, aussi se perd-on tout-à-fait dans ces conjectures. Toutefois, quel que soit le président, le stathouder ou le grand préfet de la République batave, celle-ci continuera à gémir sous le joug français et à être continuellement menacée d'une ruine totale, à laquelle vient charitablement coopérer une puissance, qui, en raison de la fidélité et de l'exactitude avec lesquelles elles remplissait les engagements et vaquait à ses payements, avait joui icijusqu'à présentd'un créditconsidérable. Onnel'auraitjamaiscrucapabled'unemesureaussi atroce et aussi préjudiciable dans ses suites funestes, que celle énoncée dans la fameuse lettre du comte Zichy, arrivée ici par courrier seulement le 4 au soir et n'ayant été publiée par la mission autrichienne que deux jours après. Voilà pourquoi, mon cher père, je n'ai pu vous en parler dans ma lettre du 4 janvier, la vôtre du 9 m'est arrivée hier et vous voudrez bien en agréer tous mes remerciements. Non moins grande qu'à Francfort, a été à Amsterdam et dans toute la République batave la triste sensation produite par l'opération financière de la Cour de Vienne, mais au moins ne s'est-elle pas comme chez vous manifestée par des mouvements séditieux. Les juifs hollandais sont aussi flegmatiques que leurs compatriotes chrétiens, n'ayant guère la tête près du bonnet ni l'esprit porté à la plaisanterie. Ici il n'est pas du tout question de démarches à faire en faveur des pauvres capitalistes bâta ves par l'Empereur des Français,

li ARCHIVES DU COMTE Cil. DE NESSELRODE.

l'allié le plus fidèle de leur coffre-fort, qui d'ailleurs se trouverait avoir de plus chers intérêts à défendre, tels que ceux des habitants de la Belgique, qui ont une part considérable à l'emprunt des 44 millions fait par MM. Goll et Ozy. Au reste il serait assez extraordinaire de voir le Gouvernement français faire des réclamations de cette nature auprès de la Cour de Vienne, après avoir lui-même réduit sa dette de deux tiers.

Nous sommes ici sans nouvelles marquantes de la capitale du monde. La députation batave a enfin eu son audience de congé de Bonaparte et doit immédiatement après s'être mise en route pour La Haye. Comme partout on parle de changements dans' le ministère; on prétend aussi que dans celui de France M. de Champagny passerait de l'intérieur à la marine. Nous ignorons complètement qui remplacera M. de Cobentzel à Paris. Je ne crois pas que ce soit le comte Stadion et j'avoue que je ne l'espère pas ; ce poste ne saurait en aucune manière lui convenir, pas plus qu'il ne me semble fait pour le bien remplir, car il ne cadre pas du tout avec sa façon de penser.

Les dernières lettres de Londres qui vont jusqu'au 7 et ont été apportées ici par le général OTarrill arrivé avant hier et s'en retournant en Espagne, ayant tout à fait quitté la mission de Berlin, par rapport à la santé de sa femme,, qui ne peut supporter le climat du Brandebourg, sont peu intéressantes. Elles parlent d'un raccommodement entre MM. Pitl et Addington, amené par le roi lui-même, ainsi que de la retraite de Lord

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HaiTowby, mais elles ne disent pas le parti ministériel renforcé par quelques-uns des adhérents du prince de Galles, renfort dont il aurait tant besoin pour combattre avec succès une opposition formidable, en raison surtout des gens de talent qui la composent et qui n'aura pas une mauvaise cause à plaider dans les prochaines séances parlementaires, dont nous attendons des nouvelles avec la plus grande impatience.

Le comte Guillaume de Nesselrode à son fils.

A Francfort-sur-le-Mein, 20 janvier 1805.

De tout temps, mon cher fils, la nation française fut fertile en calembours et en bons mots; mais alors même que les individus de cette nation ont des pensées justes, ils mettent toujours dans leur exécution des folies, des extravagances, et les atrocités les plus cruelles qui paraissent inséparables de leur caractère naturel. En lisant leur histoire, depuis que ce peuple a été une nation civilisée, on en trouve la preuve à chaque page, témoin tout ce qui s'est passé du temps de la ligue, de la fronde et des barricades et dans tous les troubles suitout dans ceux de la ville de Paris. A cette occasion je me rappelle qu'en 1752 je me trouvais à diner chez feu l'Électeur Palatin à Schwetzingen, maison

de campagne près de Manheim, Voltaire y était, et y séjournait pendant 15 semaines. Dissertant un jour à table sur les folies de ses compatriotes, il finit la dissertation en disant : « que pour bien connaître un Français « en dernier examen, il fallait se le réprésenter avec « une figure moitié singe, moitié tigre et que dans cha- « cun de ces deux caractères on trouverait toujours la « ressemblance parfaite d'un français. »

Le comte Guillaume de Nesselrode à son fih.

A Fraucfort-sur-le-Mein, 27 janvier 1805.

Keller, sur lequel je n'ai plus eu le temps d'ajouter de renseignements dans ma dernière lettre, est ce qu'on appelle un bon enfant dans toute l'étendue du terme. Je lui crois même le cœur honnête, sans le prendre précisément au point de vue ministériel pour un grand génie et c'est ce qui l'a fait accueillir si favorablement jusqu'ici à la Cour de Vienne en qualité de ministre prussien; car, soutenu qu'il est par l'esprit philanthropique de son maître, on a tiouvé fort commode à Vienne d'avoir un esprit aussi tranquille à manier. 11 a commencé sa carrière diplomatique par la mission de la Haye, de là il a passé à celle de Pétersbourg, où j'ai fait sa connaissance. La mauvaise

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humeur de notre irascible vice-chancelier de ce temps, M. d'Ostermann, suscitée par les intrigues du comte de Gobentzel, alors ambassadeur d'Autriche à notre Cour, le fit rappeler de ce poste et à cette époque il m'adressa une lettre de justification de huit à dix pages, que j'ai encore parmi mes papiers, écrite avec une grande candeur et qu'il me demandait de mettre sous les yeux de Mamonof, le favori de ce temps. Mais en même temps, il écrivit au Roi, son maître, qu'il ne désirait point garder ce poste; il fut rappelé et envoyé quelques années après à Vienne pour relever M. de Haugwitz. x\u reste sa jeunesse a été formée sous l'égide de notre ami l'archi-chancelier de l'Empire, qui prit soin de lui, à cause de la tendresse qu'il avait pour sa sœur, Mlle de Bechtolsheim. Tout ceci se passait du temps que notre ami était encore stadhalter à Erfurt.

Le comte Charles de Nesselrode à son père.

La Haye, 3 mars 180ô.

Après avoir passé la semaine dernière à la Haye à conférer avec le Gouvernement à l'agonie, le Pensionnaire en herbe est retourné à Amsterdam, d'où il doit revenir ici dans huit jours, accompagné du général Marmont et de ceux de ses amis auxquels il jugera à

propos de conférer les emplois lucratifs de la République, car c'est toujours par là que finissent ces opérations et ces petites révolutions, sur les causes véritables desquelles on a, quoiqu'un peu chèrement, appris à ne plus se faire illusion. Encore plus qu'ailleurs, le « Ote-toi que je m'y mette » est à l'ordre du jour dans ce pays; l'on soupçonné à peu près quels seront ceux qui auront à se ranger, mais l'on ignore par qui ils seront remplacés. Pour les finances, on nomme un négociant d'Amsterdam d'origine francfortoise. Il n'est même pas impossible que le sieur Gogel qui est l'homme en question fût de nos parents, mais toujours me garderai-je bien de m'en targuer, car il passe pour un des plus forts jacobins de ce pays et ce qui le prouve bien, c'est que déjà il s'est trouvé à la tête des finances et cela dans un moment où le parti révolutionnaire tenait exclusivement le gouvernail de la République. Faisant précéder les affaires par les plaisirs, le général en chef français va encore donner une fête brillante aux Amsterdamois, qui aimeraient mieux s'amuser un peu moins et gagner un peu plus d'argent, leur commerce étant presque entièrement paralysé par les entraves continuelles que mettent les autorités françaises à l'entrée et à la sortie des bâtiments marchands, même de ceux qui portent pavillon neutre.

M. de Sémonville nous quitte jeudi prochain avec toute sa famille qui sera généralement regrettée ici; nous ne connaissons pas encore son successeur.

Nos dernières lettres de Russie nous disent seulement, en fait de nouvelles intéressantes, qu'après six semaines de sollicitations le comte Panin aurait obtenu sa démission complète du service et que probablement il se remettrait à voyager. D'après ces lettres il ne paraîtrait pas du tout sûr que le prince Bariatinski' obtînt la mission d'Espagne; il avait pour concurrent le baron Grégoire Strogonof, ayant sur lui le grand avantage d'être sur les lieux et de pouvoir travailler lui-même à son affaire. Pour de l'esprit et de l'amabilité, ces deux candidats en ont certainement plus qu'il n'en faut à la Cour d'Espagne, mais ont-ils le bon sens et le caractère nécessaires pour bien occuper, de nos jours, une place diplomatique, c'est là une question sur laquelle je ne me permettrai pas de me prononcer, ayant eu trop peu d'occasions de connaître ces deux personnes. Toujours en auront-ils autant que le petit Tatichtchef qui, après avoir obtenu 20 000 roubles d'argent de voyage, va enfin se mettre en route pour Naples, où le débarquera une de nos frégates qui, de Corfou, ira le prendre à Venise afin de lui éviter le passage par les armées françaises répandues dans presque toute l'Italie.

M. de Sémonville est parti ce matin; sa famille le suivra à la fin de la semaine et son secrétaire d'am-

i. Bariatisski (Ivan, prince), diplomate russe, né en 1769, mort en 1825. Ambassadeur à Madrid. 11 épousa en premières noces la fille de lord Sherborne, et, en secondes noces, Wilhelmine, fille du comte Keller, homme d'Etat prussien, née en 1793, morte en 1858, laquelle fonda plusieurs hôpitaux et établissements de bienfaisance.

bassade, Marivault, restera ici en qualité de chargé d'affaires.

Le comte Guillaume de Nesselrode à son fils.

A Frandbrt-sur-le-Mein, 43 mars 1805.

D'après des lettres de Vienne arrivées ici, hier au soir, deux feld-maréchaux autrichiens, dont l'un, le prince de Wurtemberg, commandant de Vienne, frère de notre impératrice douairière, l'autre, le prince Adam Czartoriski, commandant de la garde galicienne, doivent être en route tous deux pour se rendre en Russie. Malgré que je sois bien persuadé, mon cher fils, qu'aucun de ces deux maréchaux ne serait capable de gagner une victoire à lui tout seul, je ne le suis pas moins que pour le moment ils sont chargés tous deux de commissions importantes et que leur voyage a un but des plus sérieux. Comme ceci tient indubitablement aux mystères d'une politique profonde, j'ai le devoir de vous en faire part immédiatement, cet objet étant bien plus de votre ressort que du mien.

Le comte Charles de Nesselrode à son père.

La Haye, 21 mars 4805.

Yous avez vu par le plan de Constitution que je vous ai adressé par le dernier courrier que le voile est enfin tombé et que les pauvres Bataves sont mis au fait du sort provisoire qui les attend. Ils auront un grand pensionnaire, plus puissant que jamais le prince d'Orange ne l'a été, et avec cela le bonheur d'avoir une Constitution entièrement basée sur celle de la grande nation, leur fidèle alliée. Comme tout ce projet va être soumis à la sanction du peuple, ainsi que c'est l'usage aujourd'hui, il se pourrait bien que le nouvel ordre de choses ne soit mis en activité de si tôt, maison tout cas il ne sera pas rejeté, car, depuis dix ans, il est bien démontré que le peuple n'a jamais de volonté à lui. Plus difficile à remplir que cette formalité sera celle de l'argent à trouver et, pourtant sans lui rien ne marche, surtout là où, avant toute chose, il y a eu un déficit de 40 millions à combler. On prétend que M. Schimmelpenninck a tenté fortune auprès des commerçants d'Amsterdam, mais les grandes maisons ne veulent pas entendre parler d'un emprunt qui très probablement ne serait hypothéqué que sur les brouillards de la Seine. Il vient de retourner à Paris et il faudra voir s'il y sera plus

22 ARCHIVES DU COMTE Cil. DE NESSELRODE.

heureux; en allendanl il a fai( proposer au Corps législatif une contribution extraordinaire de trois pour cent sur les propriétés, proposition qui très probablement sera prétexte à grands débats. On peut encore s'accoutumer à des cbangements de Constitution, mais les Hollandais s'habitueront bien difficilement à des impositions aussi fortes, réitéi'ées à tous moments, car on les prend là par leur endroit sensible et dans le fait, sans chérir l'argent autant qu'ils le font, il me paraîtrait permis de geindre, car, bien certainement, il n'y a jamais eu de pays qui, à cet égard, ait souffert autant que celui-ci. — Voilà, mon cher père, où en sont les choses en ce moment; on présume que ce ne sera qu'au mois de mai que commencera le règne de Schimmelpenninck premier; l'on ignore par conséquent quels sont ses ministres et ses conseillers d'État, mais il paraît très probable que le fameux Gogel gouvernera la partie infiniment intéressante des finances et nul doute que, surveillé comme il le sera par un homme ferme et habile, qualités qu'on ne saurait refuser au futur Grand Pensionnaire, il n'ait cette fois-ci les intérêts de l'État plus à cœur qu'il ne les eut lors de son premier Ministère. C'est il me semble assez longtemps fixer votre attention sur des objets d'une importance secondaire; je suis malheureusement réduit à me rabattre sur eux, car je me trouve dans l'ignorance la plus complète de tout ce qui se passe à Berlin, ce point central de la politique moderne (hélas! pourquoi La Haye ne l'est-elle plus) où se traitent actuellement toutes les grandes affaires,

dont l'issue fixera probablement l'époque du voyage en Italie de l'Empereur des Français. Cette absence du Maître, rendant le séjour de Paris fort insignifiant, plusieurs des membres du Corps diplomatique de cette ville se proposent de profiter de ce moment de vacances pour faire une tournée en Hollande et c'est comme cela qu'on nous annonce pour la foire le marquis de Gallo et le comte de Cobentzel.

Nos dernières nouvelles de Russie ne nous disent pas encore qui remplacera M. de Mouravief en Espagne, mais il paraît bien décidé que celui-là perdra sa place, car l'on prétend que c'est la cour de Madrid elle-même qui, sans demander formellement son rappel, a tout au moins témoigné à Pétersbourg qu'elle le désirait. Ce Ministre, après avoir perdu presque toute sa fortune au jeu dans la bonne société, a cru pouvoir se refaire en établissant chez lui un tripot où plusieurs jeunes gens de Madrid perdirent tant, que leurs parents se virent forcés d'en faire des plaintes h leur Cour, et voilà ce qui, d'après ce que m'a dit le Ministre d'Espagne d'ici, causa, comme de raison, la disgrâce de notre Ministre à Madrid. Et voilà encore un de ces hommes, comme chez nous l'on en rencontre beaucoup, [)ossédant des moyens, des talents et môme de l'habileté dans les affaires, mais n'ayant malheureusement pas cet esprit

i. Mouravief-Apostol (Ivan Matvéiévitch), 1769-1 851, fut sous Paul I"^ ambassadeur de Russie à Madrid. Il traduisit en russe les Satires d'Horace et les Nuées d'Aristophane. Il a écrit un voyage archéologique en Tauride (1822).

(le conduite, dont la nécessité commence à se faire sentir chez nous.

Une aventure peu gaie vient d'arriver à Berlin au fils du baron de Krudener, ancien camarade à moi h la Légation de Berlin, qui a eu le malheur de tuer un autre jeune homme de la Colonie étrangère en duel. Ils se prirent de dispute à un bal, pour une place de contredanse; l'explication fut très vive, il y eut des soufflets donnés de part et d'autre. Le lendemain on alla se battre à trente pas, en marchant l'un sur l'autre. Le jeune homme fut légèrement blessé à la cuisse, il voulut finir en s'ofTrant à faire publiquement des excuses à Krudener; les seconds s'y opposèrent ; le combat continua, et Krudener, après avoir essuyé le feu de son adversaire, le coucha sur le carreau. Immédiatement après, il partit pour Dresde où il attendra les suites de cette affaire qui pourrait influer sur le reste de ses jours et empêcher son avancement, ce qui serait d'autant plus malheureux, que c'est un bon garçon, ayant de l'esprit, un cœur excellent et point de fortune.

Le comte Charles de Nesselrode à son père.

La Haye, 26 mars 1805.

Yoilà, mon cher père, enfin le dé jeté, et toutes ces belles négociations à Vienne et à Berlin n'ont pu em-

pêcher que Bonaparte ne se fît roi d'Italie. La nouvelle du développement de cette importante affaire nous est arrivée par courrier vendredi dernier, peu de moments après le départ de la Poste d'Empire, ce qui m'a empêché de vous en parler dans ma lettre de ce jour. Elle a été terminée ainsi que l'on s'y était toujours attendu ici. La couronne de Lombardie, devenue celle de toute rilalie, était à ce qu'il paraît trop belle pour tout autre que Napoléon lui-même, aussi s'en est-il emparé avec sa modération habituelle. Il y aurait bien des choses à dire sur cet événement, sur l'arrogance française, sur l'apathie des puissances du continent, mais, comme ces réflexions n'y changeraient rien, il vaut encore mieux se taire, au moins est-ce là le parti le plus prudent.

Comme vous me l'avez annoncé, il y a déjà quelques mois, ce sera notre ami Voûte qui sera chargé de présenter à la Cour de Vienne les réclamations des créanciers belges et bataves. Il s'est fait longtemps tirer l'oreille pour accepter une commission aussi épineuse et ce n'est qu'après le refus de Labouchère* qu'il s'en est chargé. Malgré que sa cause soit on ne peut plus juste et qu'en esprit et adresse il ait tout ce qu'il faut pour la bien remplir, je doute qu'il soit aussi heureux qu'il l'a été chez nous, à moins qu'il ne soit fortement appuyé par M. de la Rochefoucauld*, ce qui devrait bien être le

i. Labouchère (Pierre-César), 1772-1859, hollandais, entra dans la diplomatie française. Finit sa vie dans la retraite en Angleterre. 2. La Rochefoucauld (Alexandre, comte de), 1767-1841, diplomate

cas d'abord parce que la République batave est l'alliée la plus fidèle comme la plus ancienne de la France et que, dans le cas de non réussite, ce serait autant de niillions de perdus pour le trésor public. Afin de donner plus de relief à sa mission, notre ami va se marier avant son départ; il épouse une jeune personne de famille réfugiée et établie à La Haye où il va arriver à la fin de la semaine pour y célébrer ses noces.

Le comte Guillaume de Nesselrode à son fils.

A Francforl-sur-le-Mein, 27 mars 1805.

Le rappel de Mouravief devenait un acte indispensable, car il n'est point naturel de croire qu'avec un peu de raison un souverain puisse vouloir s'opiniâtrer à laisser en place un de ses représentants, coupable d'avoir établi un tripot de jeu dans son hôtel, surtout quand il a été dénoncé par la puissance auprès de laquelle il était accrédité.

Je me rappelle avoir vu pareil exemple pendant mon séjour à Paris, et c'était un ambassadeur, Pantaleone, de Venise, qui le donna ; mais le gouvernement fran-

et homme politique français. En 1800, préfet de Seine-et-Marne, puis successivement chargé d'affaires en Saxe et ambassadeur à Vienne et à La Haye.

çais, toujours plus expéditif, au lieu de s'en plaindre à Venise, fit fermer le tripot par la police de Paris, ce qui mit la République dans le cas de se plaindre à la France de ce qu'on avait enfreint l'immunité de l'hôtol de son ambassadeur ; mais l'ambassadeur n'en fut pas moins rappelé et la République n'obtint aucune satisfaction, parce que le gouvernement français prétendait n'avoir exercé ses droits qu'envers des sujets français qui y restaient assujettis en quelque endroit qu'ils fussent.

Cette scène se passa à l'époque du ministère du duc de Choiseul et n'eut aucune autre suite, malgré la très mauvaise humeur du corps diplomatique de ce temps.

Le comte Guillaume de Nesselrode à son fils.

A Francfort-sur-le-Mein, 31 mars 1805.

Vous avez parfaitement raison, mon cher fils, la couronne d'Italie était trop belle pour être placée sur toute autre tête que sur celle du Grand Ronaparte et d'autant plus qu'il y a déjà trois mois il en avait fait faire l'annonce aux grandes puissances de l'Europe, par tous les orateurs de la nation, et les puissances ont acquiescé à une entreprise aussi magnanime de sa part, ce qui me persuade encore, comme vous le dites très bien, que

tout ce qu'on pourrait alléguer de plus concluant sur la lâcheté des puissances environnantes qui restent les témoins muets de ce grand événement n'apporterait aucun remède, pas même du soulagement dans une calamité aussi publique que celle-là; je suis même convaincu, par une expérience de plus de trente ans, que lorsqu'on s'avise de prêcher à des gens qui sont nés sans caractère, on ne doit s'attendre à nul autre effet, que celui que produirait une voix qui crierait dans le désert pour appeler au secours-

le comte Charles de Nesselrode à son père.

La Haye, 26 avril 1805.

Le comte Gobentzel nous a quittés hier; il va faire la tournée des provinces de Hollande et d'Utrecht et doit nous revenir pour le temps de la foire qui commencera dans une dizaine de jours. 11 paraît fort las de son ambassade de Paris et désire toujours beaucoup sa retraite, à laquelle certainement la diplomatie autrichienne ne perdrait pas beaucoup. M. Schimmelpenninck est attendu tous les jours, car sa nouvelle constitution, dont l'adoption n'a rencontré d'opposition que dans la province d'Utrecht, doit très incessamment être mise en activité. Dans la province de Hollande, elle a

ARCHIVES DU COMTE CH. DE iNESSELRODE. 29

été acceptée à l'unanimité, en quoi l'on y a eu raison, car toute protestation devient ridicule, dès qu'on ne peut la soutenir.

Le comte Guillaume de Nesselrode à son fils.

A Francfort-sur-le-Mein, 5 mai 1803.

Comme vous, mon cher fils, je ne puis penser sans horreur et sans effroi à la marche générale des affaires de l'Europe dans un moment de crise générale tel qu'il n'en a jamais existé peut-être depuis la création du monde et il m'est pénible de voir toutes les puissances assujetties au joug et à la fantaisie d'un seul homme. Il est vrai que la bêtise et l'ineptie du gouvernement anglais auront puissamment contribué à hâter l'arrivée de ce moment. Quant à l'opprobre dont s'est couvert M. Dundas* dans l'administration des deniers publics de son département, il flétrira pour jamais le ministère de M. Pitt quelle qu'en puisse être la durée; mais, au demeurant, sa chute ne saurait plus guère être éloignée, car, si la jonction de la flotte de Toulon à celle de Cadix que vous m'annoncez par votre lettre arrivée hier se confirme, elle ne peut manquer d'amener des coups décisifs dont les bons succès influeront nécessai-

1. DuNDAS (Henry, vicomte Melville), homme d'État anglais, né à Edimbourg en 1741, mort in 1811.

rement sur la destinée de ce ministère. Je l'envisage, en tout cas, dès aujourd'hui, comme un ministère déshonoré par l'appui accordé à un homme tel que M. Dundas qui, dès sa première entrée dans l'administration, c'est-à-dire depuis plus de vingt ans, avait déjà donné les plus grandes marques de cupidité ; et dans toute l'histoire moderne de l'Angleterre, mon cher fils, vous ne trouverez peut-être jamais d'exemple semblable que dans le cas de feu milord Holland', père de M. Fox, qui quitta en ] 751 son emploi de payeur de rentes des troupes de terre, sans avoir jamais rendu compte des deniers publics confiés à son administration. Si d'heureux succès peuvent procurer la paix à l'Angleterre, il serait sans exemple, dans l'histoire de ce pays, que le ministère qui a conduit la guerre puisse se maintenir à la paix. Mais un phénomène à propos duquel je désirerais cependant être mauvais prophète et que je vous invite, mon cher fils, à considérer avec attention, c'est la ciontenance qu'observeront les grandes puissances de l'Europe quand Bonaparte, ayant posé encore la couronne d'Italie sur sa tête, sera, par le succès des événements, le maître d'étendre ses usurpations d'après son bon plaisir dans le reste du monde.

i. HoLLAND (Henri Fox, lord), le premier homme d'État anglais qui ait porté le litre de lord Holland, 1705-1774, avait été élevé à Éton avec Pitt, dont il fut le constant adversaire; il entra au Parlement en 1755, s'attaciia au ministre Walpole, devint secrétaire de la guerre en 1746, payeur général des troupes en 1757 et fut créé en 17G2, par George III, lord Holland et pair. Son fils aîné, Stephen Fox, hérita du titre de lord Holland ; son deuxième fils est le célèbre orateur Ch.Fox.

IjC comte Guillaume de Nesselrode à son fils.

A Francfort-sur-le-Mein, 19 mai 1805.

A propos de la nomination que vient de faire le Grand Pensionnaire des nouveaux Etals Généraux des membres de son conseil, en y faisant entrer différents partisans de l'ancien stalhoudérat, il me paraît qu'il n'a fait que suivre exactement le système de son maître Bonaparte qui, en établissant son nouveau gouvernement en France, avait également adopté le système de la fusion et plaçait un jacobin à côté d'un ancien royaliste, parce que de celte manière, disait-il, « je suis toujours sûr de chasser l'un par l'autre, quand bon me semblera et le bien ou le mal qu'ils feront dépendra de moi w. Je sais avec certitude que telle fut la réponse que donna le grand homme à un de ses confidents qui osa lui faire des remontrances sur la nomination, à la préfecture de Mayence, de M. Jean-Bon-Saint-André', un des jacobins les plus déterminés de son temps, qui vola pour la mort de Louis XVI et fut envoyé après, comme vous savez, par le Directoire en qualité de Consul français à

1. Jean-Bon-Saint-André (André-Jeanbon, duc), 1749-1815. Célèbre conventionnel. Pasteur protestant. Député à la Convention, membre du comité du Salut public. Consul de France à Alger sous le Directoire, commissaire général dans les quatre départements de la rive gauche du Rhin en 1801 et préfet du Mont-Tonnerre jusqu'à sa mort.

Alger. Bonaparte ajouta, à Thommequi lui fit des représentations sur cette nomination : « Si M. Jean-Bon ne « fait pas bien à Mayence, est-ce que je n'en serai pas « quitte pour le renvoyer à Alger où il fera tuer tant « de monde que bon lui semblera? »

Le comte Charles de Nesselrode à son père.

La Haye, 'il mai 1805.

Je ne veux pas, mon cher père, importuner aujourd'hui voire attention par des détails sur ce pays-ci, qui m'en paraissent indignes, surtout quand il y a des objets plus intéressants à vous offrir; tels sont, il me semble, les événements qui se préparent sur mer, où nécessairement se 'frappera quelque grand coup dans le courant de cet été. Les nouvelles arrivées avant-hier ne laissent presque plus de doute sur la destination de la flotte de Toulon que l'amiral Nelson a laissé échapper avec sa maladresse ordinaire. Les indications les plus positives qu'on avait reçues à cet égard annonçaient qu'elle avait fait voile pour les Indes occidentales, et ce qui confirme cette opinion, c'est la marche qu'a suivie l'escadre de Bochefort, s'amusant à lever des contributions à droite et à gauche et ayant l'air d'attendre l'arrivée de forces plus considérables pour

faire quelque entreprise importante. Il est tout à fait probable que les deux escadres avaient la même destination, qu'on suppose en Angleterre devoir être la Jamaïque, laquelle est certainement la possession la plus intéressante que les Anglais aient aux Petites Indes et dont la perte leur serait fort sensible. On était un peu rassuré à cet égard depuis que Ton savait arrivée dans ces mers l'escadre de l'amiral Cochrane', ayant douze vaisseaux de ligne sous ses ordres qui, réunis à six composant l'escadre du Commodore Hood, présente une flotte respectable et très capable de lutter contre les forces gallo-espagnoles, malgré que celles-ci se composent de vingt-cinq vaisseaux de ligné, s'ils parviennent à opérer la jonction avec l'amiral Missiessy', commandant l'escadre de Rocheforl. Outre cela, on a des nouvelles positives du convoi de Cook qui a réussi à jeter des troupes dans presque toutes les colonies de l'Amérique et surtout à la Jamaïque, laquelle, fort facile à défendre, offrira toujours une conquête difficile aux Français, surtout si le gouvernement est du même calibre que le général Prévost qui vient de se distinguer par sa belle défense de la Dominique. A mon avis et autant que je suis à même d'en juger, bien loin de s'en plaindre, les Anglais devraient être satisfaits de

1. CocHRAMî (Alexandre-Forester), amiral anglais, né en 1758, mort en 1852.

2. MissiEssY (Édouard-Thomas-Burgues, comte de), 1754-1832. amiral français. Capitaine de vaisseau en 1792, contre-amiral en 1795, préfet maritime du Havre en 1803. Commandant d'escadre en 1805, fut nommé par Louis XVllI préfet maritime de Toulon.

54 ARCHIVES DU COMTE Cil. DE NESSELIIODE.

cette destination de l'escadre de Toulon, et de ne pas la voir se diriger vers les Indes orientales, où la puissance britannique n'est certainement pas dans un état prospère et oii la guerre continuelle qu'elle est obligée de livrer aux indigènes donnerait beau jeu aux ennemis s'ils pouvaient y débarquer une dizaine de mille hommes. Si les nouvelles extérieures ne sont pas bonnes, celles de l'intérieur de l'Angleterre ne le sont guère davantage; le ministère jouit de peu de considération, il en perd journellement par le peu d'énergie qu'il déploie dans la manière dont il fait la guerre, par sa marche pusillanime et vacillante, comme par le peu d'estime et de confiance qu'inspirent la plupart de ses membres, parmi lesquels il n'y a, excepté M. Pitt, pas un seul homme de talent et le crédit de ce dernier lui-même a essuyé un rude échec par l'affaire de Lord Melville.

Le comte Guillaume de Nesselrode à son fils.

Francfort-sur-le-Mein, 22 mai 1805.

Mille et mille grâces, mon cher fils, pour votre attention de m'avoir fait passer le discours de M. Schiramelpenninck au nouveau gouvernement batave, avant que le gazetier de Leyde ait jugé à propos d'en régaler le public étranger. Je suis d'accord avec vous que ce dis-

cours est le meilleur possible pour la circonstance; il contient les flagorneries habituelles, en faveur du grand homme du siècle, et qui, à force d'être répétées en tout et partout deviennent plates et odieuses, même aux oreilles les plus disposées à entendre les éloges de l'idole qu'on se plaît à encenser sans cesse; mais tel est le caractère inhérent aux Français de ne se lasser jamais des éloges qu'on leur prodigue, et toute l'histoire moderne de cette nation atteste que de tous les héros français, hors le maréchal de Turenne, il n'en a jamais existé aucun, qui sût joindre à la vaillance celle modestie qui caractérise le vrai héros, et qui rend le grand courage si estimable aux yeux du monde. Le siècle de Louis XIY et le commencement du règne de ce prince, si fertile en grands événements en sont la preuve; les grands auteurs fr.mçais de ce temps ne se lassèrent point d'encenser leur héros jusque dans les ballets de l'opéra qu'on donnait à Versailles; mais les désastres qui ont accablé la fin de ce règne ont donné la conviction la plus complète, que la jactance fut dans tous les temps inséparable du caractère français, et l'avidité — pour les éloges les plus outrés — insatiable, ce qui contraste si fort avec les marques d'un grand caractère qu'on lui accorde très volontiers, pour avoir si bien établi son influence suprême sur toutes les puissances du continent.

Si les meilleures lettres de Berlin, arrivées hier, disent juste, M. de Lucchesini doit avoir été chargé de demander à l'empereur Napoléon de la part de sa cour

des passeports pour que M. de Novossiltzof puisse se rendre à Milan, chargé de propositions, pour faire la paix avec l'Angleterre. J'avoue que ce bruit m'a tout l'air d'être une fable prussienne; cette démarche, en effet, quelque philanthropique qu'elle puisse paraître! me semble trop contraire à la dignité de notre cour. 11 est vrai que, si le grand Pitt continue à mener la guerre de sa nation de la même manière qu'il l'a conduite jusqu'à présent, il ne faut plus s'étonner de toutes les caricatures que la politique moderne fera passer sous nos yeux. Dieu veuille, mon cher fils, que votre attente très raisonnable de quelque coup décisif sur mer puisse être remplie bientôt, car, lorsque la guerre est engagée une fois entre de grandes puissances, il me paraît bien difficile de pouvoir se flatter de la terminer par des négociations philanthropiques. 11 n'y a que des grands coups portés avec suite et énergie qui puissent ramener la paix, ce- bien si désirable pour l'humanité en général, et il semble que M. Pitt, avec tout son talent, a dédaigné dans la conduite de cette

1. NovossiLTzoF (Nicolas Nicolaïevitch, comte), homme d'État russe, 1762-1858, fut élevé à la cour de l'impératrice Catherine avec les grandsducs Alexandre et Constantin et le prince Adam Czartoriski et remplit des missions diplomatiques en Allemagne et en Angleterre. En 1805, il fut envoyé à Paris auprès de Napoléon, mais il s'arrêta à Berlin, où il devait préparer une nouvelle coalition des États allemands contre la France. Cette mission échoua, et il ne fut plus employé dans la diplomatie. En 1814, il fut nommé membre du gouvernement provisoire de la Pologne et dut s'enfuir pendant le soulèvement de 1830. Il devint plus tard sénateur, président du Sénat et en 1855, recul le litre de comte.

guerre, de suivre le plan que lui avait tracé son père, Lord Chatam', dans la guerre de Sept Ans, qu'il termina si glorieusement en 1763 par le traité de Fontainebleau. Ce traité est, à mon avis, la plus belle paix que l'Angleterre ait jamais faite, en conservant aux puissances du continent toute la considération de la part de la France, qui fut entièrement abandonnée dans ce trop célèbre traité d'Ulrecht par lequel on accorda la réunion de la couronne d'Espagne à celle de France, en faveur de la maison de Bourbon dont la séparation avait été le but de la guerre qui aurait été parfaitement rempli par les triomphes continuels de la part des alliés, et qui auraient mené cet arrogant Louis XIV à sa perle: mais la trahison du Cabinet britannique changea alors la face des affaires; le roi Guillaume qui conduisait la ligue qu'on avait formée contre l'ambition de la France mourut; une vieille femme qui radotait, appelée la reine Anne, monta sur le trône de la Grande-Bretagne, et un grand philosophe de ce temps appelé Lord Bolingbroke^ , vendu à la France, parvint à force d'intrigues subalternes à faire signer à la reine ce traité d'Utrecht tant vanté, par lequel on accorda à la France la supériorité bien marquée sur toutes les puissances du continent ; c'est là l'origine de tous les maux sous lesquels nous gémissons et dont la durée vraisembla-

i. Chatam (Lord), célèbre homme d'État anglais, surnommé le grand député des communes (1708-1778).

2. BoLiNGBROKE (Hcnri Saint-John, vicomte), homme politique et philosophe anglais (1678-1750).

5S ARCHIVES DU COMTE Cil. DE NESSELRODE.

blement sera longue, si elle finit jamais, à moins que, parmi les souverains de l'Europe, la Providence ne fasse naître un second roi Guillaume, ce qui est fort à désirer, mais non à prévoir.

Le comte Charles de Nesselrode à son père.

La Haye, 50 mai 1805.

En attendant le développement de ces grandes affaires, décidant de la paix ou de la guerre, je vous conterai une petite aventure, mon cher père, qui, si elle est vraie, ne laisse pas que d'être piquante. C'est l'arrivée au Texel, la semaine dernière, du bâtiment ayant à bord Mme Jérôme Bonaparte; par ordre du général Marmont, l'officier, y commandant la garnison française, refusa de la laisser débarquer; sur quoi le capitaine mit de nouveau à la voile et est entré depuis à Douvres, où il n'a éprouvé aucun obstacle et où la Dame qu'il avait à bord s'est vue parfaitement accueillie. Voilà ce qu'on m'a raconté à Amsterdam, mais je ne vous garantis nullement le fait, car même les feuilles de Londres qui vont jusqu'au 21 n'en disent rien. Les nouvelles qu'elles donnent ne sont d'ailleurs intéressantes que par les affaires intérieures du pays et notamment par la proposition d'émancipation des catho-

liques, qui a de nouveau été rejetée, après avoir causé de très violents débats à la Chambre des communes.

Je vous annonce le comte Philippe Cobentzel qui vient de quitter la Hollande, après l'avoir arpentée en tous les sens, et après y avoir débité maintes bêtises; je désire que vous puissiez en tirer le même parti que nous, car, bien loin de nous ennuyer, ses ridicules nous ont amusés et nous en avons beaucoup ri. Il paraît dans le fait bon homme, mais il faut avouer que c'est un triste ambassadeur avec lequel Bonaparte a eu beau jeu et auquel lui et le grand chambellan Talleyrand ont fait avaler autant de couleuvres qu'ils ont voulu. Ce n'est que dans l'histoire du dîner, lors du Couronnement qu'il s'est permis de montrer les dents, en rejetant l'invitation faite aux Ambassadeurs, sous le prétexte qu'on ne leur avait pas assigné les places qui leur revenaient. Au reste, mon cher père, vous jugerez par vous-même cet illustre personnage, car il passe par Dusseldorf et Francfort où probablement il s'arrêtera quelques jours, pour retourner à son poste.

Le comte Guillaume de Nesselrode à son fils.

Francfort-sur-le-Mein, 5 juin 1805.

Vous avez parfaitement raison, mon cher iils, et je pense comme vous que la fin ou la durée de cette

malheureuse guerre dépendra du succès de la négociation de Novossiltzof, succès qui ne me paraît guère douteux, à en juger par la facilité qu'on a mise à accorder les passeports, pour que notre négociateur se rendît h Milan, et je sais, de source certaine, qu'il y a plus de huit jours que M. de Ilardenberg a remis ces passeports entre les mains de M. d'Alopeus pour les faire passer de suite par un courrier à Pétersbourg; mais j'ose penser que le succès de la négociation tiendra encore plus à la nature des propositions destinées à servir de base à la médiation qu'on voudra faire agréer, qu'à la célérité qu'on mettra à les proposer, car, si ces bases ne sont fortement appuyées par une médiation armée, il est aisé à prévoir qu'elles ne seront point acceptées par le grand Empereur, à moins qu'elles ne soient entièrement à son gré, et elles ne lui paraîtront telles qu'autant qu'elles aideront à établir la supériorité de la France en tout et partout. Youlez-vous une preuve de cette vérité, mon cher fils, et je vais vous la donner et d'autant plus authentique qu'elle est extraite, mot à mot, d'une lettre de Vienne, en chiffres, arrivée ici, hier : « Lorsqu'il arrive ici un courrier, porteur d'une proposition quelconque, de la part de Bonaparte à cette Cour, l'ambassadeur français est chargé d'aller la porter de suite à M. de Gobentzel, en y ajoutant, que son Courrier a l'ordre de l'Empereur de n'attendre que trois fois 24 heures, pour porter la réponse de la Cour de Vienne, et c'est ainsi que la négociation pour la couronne d'Italie a été remplie sans hésiter. »

Cette manière de négocier me semble tenir encore au système de la Terreur. Pensez-vous que notre philanthrope médiateur Novossiltzof pourra s'en accommoder au nom de son maître?

Le comte Charles de Nesselrode à son père.

La Haye, 14 juin 1805.

On dit ici, depuis quelques jours, que le prince Eugène de Beauharnais est nommé successeur aux trônes réunis d'Italie et de France; je ne sais, pour quelle époque, je dois vous garantir cette nouvelle ; si cela n'est pas fait, cela se fera, disent les gens instruits et qui ont observé de près la marche du gouvernement français, mais toutefois cela me paraît moins probable que la réunion à la Monarchie universelle de la République ligurienne dont parlent les journaux français.

Les lettres de Londres, allant jusqu'au 6, ne disent rien de saillant ; on va de nouveau bloquer le port de Rochefort, ce qui est de la moutarde après dîner et le vrai complément des sottises sans nombre qui ont été faites dans la conduite de cette guerre. Cela n'empêchera pas l'amiral Missiessy de sortir une seconde fois, si cela lui fait plaisir, mais, s'il ne parvient pas à faire plus de mal aux Anglais que la dernière fois, il fera tout aussi

bien de se tenir tranquille, car son expédition n'a fait de bruit que dans le Moniteur.

Le comte Guillaume de Nesselrode à son fils.

Francfort-sur-le-Mein, 26 juin 1805.

Le jeune baron de Dalberg', neveu de l'Électeur de Mayence de ce nom, qui a infiniment plus d'esprit que son oncle, surtout en ce qu'il a plus de bon sens que lui, a accompagné Bonaparte à Milan, en qualité d'envoyé de l'Électeur de Bade, son maître, pour féliciter le premier sur son avènement à la Couronne d'Italie, et ayant demandé et obtenu de son maître la permission d'aller faire un tour à Naples pendant le temps que l'Empereur séjournerait en Ligurie, se faisant présenter pour prendre congé, l'Empereur lui dit : « Vous devriez bien avertir la Reine de Naples, qu'il est temps qu'elle abandonne son anglomanie, car vous pouvez la prévenir que, si elle y tient si fort, elle n'aura plus, à la fin de l'année, un seul village du Royaume de Naples. » Si après une déclaration aussi franche, aussi loyale de la part du grand Empereur, nos puissants philanthropes de ce siècle persistent h croire que ce sera par la voie des négociations qu'ils parviendront à arrêter le

1. Dalberg (Emmerich, baron de), neveu de l'éloctour de Mayence.

ARCHIVES DU COMTE Cil. DE NKSSELRODE. 45

torrent prêt à tout engloutir et à établir la monarchie universelle tout au beau milieu des puissances de l'Europe, je les plaindrai sincèrement, et je prierai Dieu pour eux dans le dernier instant qui me restera encore à vivre dans ce malheureux monde. C'est tout, je pense, ce qui me reste à faire pour l'acquit honorable de ma conscience dans la situation déplorable où l'Europe est plongée.

Le comte Charles de Nesselrode à son père.

La Haye, 28 juin 1803.

J'ai aujourd'hui quelques nouvelles intéressantes à vous mander, mon cher père, mais avant d'entrer en matière il faut que je tâche de vous égayer un peu par le récit d'une petite facétie du général Marmont. Le camp de Zeist où les troupes sont rentrées depuis quelques semaines n'est pas comme l'année dernière composé de tentes, mais de baraques qui lui donnent un air plus lugubre, mais qui acheminent insensiblement vers le but qu'on s'est proposé d'y établir une colonie gallobatave. Le général Marmont pour seconder ce projet, autant qu'il le peut, a acquis pour son compte un certain nombre d'arpents de bruyère qu'il fait défricher et où il veut fonder un bourg déjà appelé Marmonville. Afin de le peupler, il choisit quatre grenadiers les plus sains, les plus robustes et les plus virils de l'armée.

puis il écrivit au maire d'Amersfort pour lui demander quatre pucelles, mais il en reçut un refus. Le maire, après avoir fait toutes les recherches et perquisitions possibles, fut obligé de répondre comme Xaintrailles dans le poème de Voltaire qu'il ne s'en trouvait pas une seule dans son arrondissement.

Un changement dans le ministère anglais qui ne s'est pas fait encore, mais sur lequel il ne reste plus de doutes, c'est la rentrée du parti Grenville à l'exception de M. Fox qui, voyant qu'il était la seule pierre d'achoppement, a sacrifié son intérêt particulier à celui de la patrie, en renonçant formellement au ministère. De l'ancien, il ne restera que M. Pitt; tous les autres marmousets seront mis dehors. Lord Grenville aura la marine et Lord Spencer' les affaires étrangères, ce qui doit paraître extraordinaire quand on pense au succès avec lequel ce dernier a dirigé anciennement la marine. Les niêmes nouvelles du 24 disaient Curaçao pris et les escadres combinées de Toulon et de Cadix voguant vers les grandes Indes. Ici, l'on fait mine de s'embarquer; depuis une semaine, il y a de grands mouvements au Texel qui n'est plus bloqué; quatre compagnies d'artillerie y ont été envoyées du camp de Zeist et le général Marmont doit aujourd'hui s'y rendre lui-même, afin de faire manœuvrer l'escadre, démonstrations qui ne paraissent que fausses, et uniquement en vue d'atti-

\. Spencer (Jean, Charles, comte), (1782-1845), plus connu sous le nom de Lord Althorp. Entra en 1805, à la chambre des communes, eut plusieurs portefeuilles sous les ministères Fox et Grenville,

rer de ce côté-ci les forces anglaises. Si Ton avait sérieusement le projet de s'embarquer, on y mettrait moins d'éclat et surtout plus de rapidité, car, depuis cinq ou six jours, il n'est question que de ces manœuvres dans le public.

Nous avons eu ici pendant cette semaine le prince héréditaire de Wurtemberg que j'ai trouvé fort changé, d'abord très enlaidi et puis extrêmement silencieux et préoccupé, ce qui est fort naturel dans sa position. Le Corps diplomatique lui a donné plusieurs soupers et ce n'est qu'hier qu'il nous a quittés pour aller au camp de Zeist. Il restera dans le pays jusqu'au 15 juillet et se rendra à Yalençaychez M. de Talleyrand.

Voilà, mon cher père, tout ce que j'ai aujourd'hui le temps d'ajouter aux assurances de mon respectueux dévouement.

Le comte Charles de Nesselrode à son père.

La Haye, 2 juillet 1805.

Les nouvelles concernant un changement de ministère en Angleterre que je vous mandai par le dernier courrier ne se confirment pas, mon cher père, non plus que celles répandues ici par les Français de la prise de la Trinité immédiatement après l'arrivée aux petites Indes de l'escadre combinée de Toulon et de Cadix. Au

46 ARCHIVES DU COMTE Cil. DE NESSELRODE.

moins les dernières lettres de Londres ne parlent-elles plus du premier de ces événements et n'ont-elles jamais fait mention du second; par contre, elles nous donnent l'extrait d'un discours fort extraordinaire de M. Pitt, qui dans un débat avec M. Fox assura la Chambre que si les ouvertures de paix que deux grandes puissances du continent s'étaient chargées de faire n'avaient aucun succès et se trouvaient rejetées, il avait le plus grand espoir que la guerre deviendrait générale. Cette assertion me paraît aussi imprudente que précipitée et ne laisse pas que de compromettre les deux cours qu'il a jugé à propos de citer en plein parlement, surtout celle de Vienne qui, vu son état de faiblesse et sa mauvaise administration intérieure, a si fort besoin de mesurer ses actions et de ne rien entreprendre sans la })lus grande réserve jusqu'à ce qu'elle soit parvenue à se relever un peu et qu'elle ait appris à tirer partie des ressources immenses qu'elle a, car il est inouï qu'après cinq ans de paix tout soit dans la monarchie autrichienne dans un état de décomposition et de désordre qu'on ne saurait trouver qu'en Espagne ou dans l'empire ottoman.

Je vous suis infiniment obligé, mon cher père, pour votre lettre du 26 juin et pour la phrase remarquable de Bonaparte à M. Dalberg et qui porte bien le cachet de ses vues gigantesques sur lesquelles, j'espère, il n'y aura plus d'homme sensé capable de se faire illusion. En attendant, Novossiltzof est parti de Saint-Pétersbourg, le 7 juin; on a môme la nouvelle de son arrivée à Berlin,

le 22; mais jusqu'ici il n'avait pas encore poursuivi sa roule, peut-être qu'il y attendra pour apprendre en quel endroit il aura à se rendre. L'opinion que vous avez du jeune Dalberg est partagée par tous ceux qui le connaissent, il jouit d'une grande considération h Paris, il s'y est toujours conduit avec esprit, bien que son oncle n'y ait fait que des sottises et des bassesses qui n'ont abouti à rien.

Le comte Charles de Nesselrode au comte Slackelberg.

La Haye, 16 juillet 1805.

Monsieur le Comte,

Au l'etour d'une excursion à la campagne de M. Bricker où j'ai passé deux jours, j'ai trouvé hier à la Haye deux paquets pour votre Excellence : l'un assez volumineux et portant le timbre d'Aschaffenbourg, avec une adresse allemande, me paraît contenir un livre et ne pas exiger une transmission fort prompte, je crois par conséquent bien faire, monsieur le Comte, en le gardant jusqu'à ce qu'une occasion de voyageur me fournisse des moyens moins dispendieux de vous le faire parvenir. L'autre était un billet de Chancellerie que, conformément à vos ordres, j'ai décacheté et auquel j'ai répondu de suite; comme il annonce la nomination de

Krudener et qu'il s'y trouve quelques autres détails pouvant vous intéresser, j'ai l'honneur d'en joindre ici une copie faite par M. de Kochelef sur la santé duquel je puis vous donner les meilleures nouvelles possibles. Un courrier arrivé hier au soir à M. Sérurier* nous porte la nouvelle du retour en France de Bonaparte, qui, le 12, est débarqué à Fontainebleau avec Mme Bonaparte et les aides-de-camp de service. Le lendemain, il expédia lui-même ce courrier, on est fort curieux ici de connaître le contenu des dépèches que celui-ci a apportées, mais dont rien n'a transpiré jusqu'ici. Les mouvements au Helder continuent, malgré l'apparition d'une croisière anglaise qui a failli devenir funeste au général Marmont. Embarqué avec l'amiral de Winter' sur deux frégates, il leur fit faire quelques évolutions et fit mettre à l'ancre dans la rade extérieure, mais l'arrivée de deux vaisseaux ennemis l'obligea à faire couper les câbles et à rentrer en toute hâte, fort heureux d'en avoir été quitte pour les ancres. Les nouvelles d'Angleterre ne disent rien de positif à l'égard des flottes; elles nous annoncent la retraite de Lord Sidmouth '', du duc de Buckingham* et de M. Yansittart^ motivée par

1. SÉRURiKR (Jeaii-Mathieu-Philibert, comte), maréchal de France, né à Laon le 8 septembre 1742, mort à Paris le 21 décembre 1819.

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