Sidmouth (Lord). Voir Addington
4. BucKiNGHAM (Richard Grenville-Nugent-Temple-Brydges Chandos, duc de), né en 1776, mort en 1859.
5. Vansittart (Nicolas), lord Bexley, homme d'État et financier anglais, né en 1766, mort en 1851.
AllClUVES DU COMTE CH. DE NESSELRODE. 49
quelques différends qu'ils eurent avec M. Pitt sur l'affaire de Lord Melville.
M. le comte de Staremberg est attendu aujourd'hui; en date du 4, il donne au baron de Feltz des nouvelles peu rassurantes sur l'état de la santé du Roi, qui, menacé également d'une cataracte sur l'autre œil, perdra, à ce qu'on craint, entièrement la vue.
M. Vander Goes m'a remis l'extrait d'une dépêche au Conseil asiatique qui contenait des nouvelles de l'escadre de M. deKrusensternS il m'a en même temps réitéré les assurances du désir constant qu'a M. Schimmelpenninck d'aller au-devant de tout ce qui pourra être agréable à S. M. I. J'en ai fait mon rapport à M. le prince Czartoryski et je crois de mon devoir d'en informer également votre Excellence.
M. le chevalier de Bezerra vous ayant écrit lui-même par le courrier de vendredi, je crois, monsieur le Comte, n'avoir rien à ajouter à son sujet; il paraît que sa santé est un peu meilleure, nous allons quelquefois le soir faire un whist, chez lui; il ne peut malheureusement plus être question de boslon.
Fort occupé de l'expédition du courrier de ce jour, je demande à votre Excellence la permission de remettre à vendredi le soin de l'entretenir de plusieurs objets qui me restent à lui mander. Avec mes excuses, elle voudra bien agréer l'expression de ma profonde recon-
1. Krusesstern (Adam Jean de), navigateur russe (1770-1845), exécuta de 1803 à 1806 un voyage autour du monde, dans lequel il fit plusieurs découvertes, entre autres celle des îles Orlov.
naissance, que je ne saurais lui réitérer assez souvent, ainsi que celle des sentiments d'attachement respectueux avec lesquels j'ai l'honneur d'être, monsieur le Comte, de votre Excellence, le très humble et très obéissant serviteur,
Cii. Nesselrode.
Le comte Charles de Nesselrode à son père.
La Haye, 9 août 1805.
Depuis que le gouvernement français a jugé à propos de faire connaître à l'Europe son système politique par l'organe du Moniteur, vous ne douterez pas, je l'espère, que je le lis et le relis toujours avec grande attention, aussi bien que ses troupes légères le Publiciste et le Journal des Débats actuellement appelé celui de l'Empire. Le fameux article sur la note présentée à Berlin par N. n'a donc pu m'échapper, il fournit ample matière à réflexions sur l'état malheureux de l'Europe; il ne me paraît pas opportun d'exprimer les miennes et je dois remettre à d'autres temps de vous en faire part, me bornant à vous dire aujourd'hui mon impatiente curiosité de voir le numéro de ce journal où il sera rendu compte de la victoire des Anglais sur les escadres combinées, qu'on n'aura apprise en France que par ici, car, si la nouvelle y était arrivée par l'Espagne, les papiers en auraient déjà parlé. Ceux de Londres du
5 août, arrivés ici avant-hier, nous donnent une seconde lettre de sir Robert Calder*, écrite le 26juillet, quatre jours après la bataille où il avait été joint par la croisière anglaise de Rochefort et qui renforçait son escadre de six vaisseaux de ligne, mais il n'avait pu donner suite à son dessein d'attaquer la flotte ennemie une seconde fois, l'ayant entièrement perdue de vue. Il doit surtout avoir beaucoup regretté de n'avoir pu se rendre maître des trois vaisseaux de cinquante canons, armés, qui n'étaient autres que des galions du Mexique que l'amiral Gravina* avait été chargé de convoyer jusqu'aux ports espagnols. Ses regrets doivent être d'autant plus vifs que sa mission était précisément de s'emparer de ces vaisseaux et qu'elle l'avait obligé aux Antilles à se séparer pour quelque temps de l'escadre de Toulon. Celle-ci avait réussi à débarquer des troupes dans les colonies et à les mettre à l'abri d'une invasion anglaise et à renforcer le général Ferrand^ qui, à Santo
1. Caldek (Robert), amiral anglais (1745-1818), se signala à la bataille du cap Saint-Vincent (1797), arrêta la flotte de Villeneuve à la hauteur du cap Finistère (180b), mais ne joua plus jusqu'à sa mort qu'un rôle elTacé.
2. Gravina (Ch. duc de), amiral espagnol, né à Naples en 1756, était le fils du prince Montevago. Il reçut en 1795 le commandement d'une division de la flotte espagnole, eut une part honorable à la défense de Rosas en Catalogne, assiégée par l'armée française. La paix ayant été faite avec la France, il fut créé capitaine général des armées navales et commanda la flotte espagnole réunie devant Cadiz à la flotte française sous les ordres de l'amiral Villeneuve (1805; il mourut de ses blessures après la bataille de Trafalgar (1800).
3. Ferrand (Marie-Louis), général français, gouverneur de Saint- Domingue, né à Besançon en 1755, mort par suicide en 1808.
52 ARCHIVES DU COMTE Cil. DE iNESSELRODE.
Domingo, allait prendre l'offensive. De Lord Nelson, on n'avait eu la moindre nouvelle.
Je viens de recevoir à l'instant votre lettre du 4 août et commence par répondre à votre question relativement au comte Yernegues sur lequel vous me demandez des renseignements et qui est le même qui, l'année dernière, causa notre Ijrouillerie avec la Cour de Rome, puisque, nonobstant les réclamations de notre chargé d'affaires, Cassini*, elle permit au cardinal Fesch^ de le faire arrêter et conduire en France. A l'occasion du couronnement de l'empereur Napoléon, le Saint Père obtint sa mise en liberté, après quoi il se rendit à St-Pétersbourg et il paraît qu'il vient de nouveau d'être attaché à quelque mission en Italie, comme il l'a constamment été depuis le règne de l'impératrice Catherine. Au reste je ne saurais vous dire quel est l'objet du voyage qu'il fait actuellement à Naples.
i. Cassi.m (comte Victor Ivanovitch), 1754-1811. Entra en 1790 au service de la Russie, fut chargé d'affaires près du Saint-Siège et enfermé sur l'ordre de Napoléon, en 1801, au fort Finestrel.
2. Ffsch (Joseph), cardinal, archevêque de Lyon, né à Ajaccio (1765-1859) était oncle maternel do Napoléon I".
Le comte Charles de Nesselrode à son père»
La Haye, 3 septembre 1805.
Ce que je puis vous annoncer aujourd'hui avec certitude est que tout me paraît tendre à une guerre continentale et rien ne l'indique, il me semble, autant que l'arrivée de 18 000 voyageurs, tant français que bataves, que je puis vous garantir, mon cher père, comme très prochaine dans vos environs. Voici le fait que je n'ai que le temps de vous mander très en abrégé, comme j'ai dû malheureusement presque toujours faire, depuis quelque temps, en me réservant de vous écrire à ce sujet, comme sur d'autres, plus au long par le courrier prochain. Samedi, le 31 au soir, arriva au général Marmont un ordre qui lui fut expédié par un aide de camp du Ministre de la guerre Berthier, de Boulogne même, portant de faire débarquer toutes les troupes tant françaises que bataves qui sont sous ses ordres et de se rendre en marches forcées par Nimègue, Clèves et Cologne à Mayence. On a de suite procédé à l'exécucution de ces ordres; dimanche, la première division a mis pied à terre, lundi la seconde, et aujourd'hui la troisième et dernière. On apprend que simultanément s'effectuèrent des débarquements sur les côtes de la Manche et surtout de Boulogne,* d'où plusieurs divisions sont déjà parties pour les bords du Rhin, ainsi que
54 ATlCniVES DU COMTE CH. DE ^•ESSELRODE.
d'autres et nouvellement des régiments cantonnés dans les environs de Paris pour Strasbourg, la Suisse et l'Italie. Si tous ces mouvements-là n'annoncent pas la guerre je ne m'y connais pas, nous ne serons pas longtemps avant d'en acquérir la certitude, car le Moniteur en dira bien un mot, et d'ailleurs la réponse à la note autrichienne a déjà été envoyée à Vienne, il y a plus d'une semaine, et cela directement de Boulogne, sans qu'elle ait passé par les mains de Philippe de Cobentzel.
Les nouvelles de l'Andeterre du 28 nous ont appris
ppi
la mort du duc de Glocester', frère du Roi; elles ne disent rien sur la marche de la flotte combinée, sortie de nouveau du Ferrot le 15 août et ne publient que des détails sur les tentatives qu'avait faites l'escadre de Brest, le 22 août, de mettre en mer et auxquelles s'était opposée la croisière anglaise qui, après s'être battue avec elle pendant plus d'une heure et lui avoir fait essuyer de fortes avaries, l'obligea de se retirer dans la baie de Camaret. D'après ce rapport officiel, il paraît qu'elle était forte de 21 vaisseaux de lignes et de frégates, mais les feuilles françaises veulent, à toute force, nous faire accroire que 5 vaisseaux seulement avaient essayé de sortir et qu'ils sont parvenus à obliger l'ennemi de gagner le large.
Yeuillez, mon cher père, recevoir très à la hâte l'as-
1. Glocester (duc de), William-Henri, fils d'Ernest Auguste, électeur de Hanovre et neveu du roi Georges Ht, fut nommé duc de Glocester par proclamation royale de l'année 17G4.
surance de mon respectueux attachement et pardonnez mon horrible griffonnage.
Lettre du comte Guillanme de Nesselrode à son fils.
Francfort-sur-le-Mein, 25 septembre 1805.
Hier, mon cher fils, j'ai reçu vos lignes datées du 20 courant et, ce matin, une partie de l'armée francohatave a passé par cette ville pour se rendre à Offenbach ; de là, ils passeront par la Franconie pour se rendre en Bohême, d'après ce qu'ils disent. J'espère bien que d'ici à là, ils rencontreront en route à qui parler. Ils avaient passé, hier, le Rhin àMayence; le corps d'armée de Bernadette, qui a traversé la Hesse, passera ici demain; jusques à présent nous ne savons rien encore de positif de l'occupation de la Suisse par les Autrichiens, si essentielle pour leur assurer des succès au début de cette nouvelle campagne. Au moment oii je suis occupé à vous écrire cette lettre, nous n'avons pas encore ici de nouvelle positive sur l'arrivée de Bonaparte à Strasbourg, ce qui fait croire à beaucoup de monde que les Cours impériales sont occupées encore à négocier la paix. Et ceci paraît vraisemblable, car jusqu'ici elles n'ont rappelé aucun de leurs ambassadeurs respectifs, ni de Paris, ni de Yienne. Ce qui
f)6 ARCHIVES DU COMTE CH. DE NESSELRODE.
m'empêche, moi, de me rendre à cette opinion, est qu'il me paraît hors de toute vraisemblance, qu'on eût fait marcher les armées russes jusqu'au Danube, si on n'avait pas été sérieusement dans l'intention de frapper de grands coups. Il est vrai, mon cher fils, que dans le monde, où nous vivons, tout est contradiction et inconséquence jusque dans les objets les plus graves ; mais l'arrivée de nos troupes pour rejoindre l'armée autrichienne, à l'heure qu'il est, ne me paraît plus douteuse.
Le comte Charlea de Nesselrode à .so?? père.
La Haye, 27 septembre 1S05.
Je n'ai pas, mon cher père, depuis deux mois, douté un instant de la guerre et j'avais pour cela les plus fortes raisons ; ainsi, en vous parlant de quelque espoir de paix, n'ai-je fait que vous énoncer l'opinion de plusieurs personnes de ce pays-ci, qui sans doute s'y étaient livrées, parce que dans ce moment on espère toujours ce qu'on désire. D'ailleurs qui aurait plus do motifs de souhaiter un pareil résultat que la république batave qui contre ses vrais intérêts se trouvera de nouveau entraînée dans une guerre et forcée à en supporter le fardeau, comme elle l'a été dans celle contre l'Angleterre? Cette opinion de ces pauvres Hollandais se
ARCHIVES Dr COMTE CH. T)E NESSELRODE.
fondait sur la durée du séjour à Paris de M. de Cobentzel et sur les négociations, non entièrement rompues encore; mais tous les incidents survenus depuis doivent les avoir complètement désabusés. A ceci viennent encore s'ajouter les dernières nouvelles de France qui disent la guerre décidée et le départ de Bonaparte pour l'armée très prochain. En attendant, on est ici dans l'appréhension d'une invasion des xVnglais et il faut avouer que jamais ils n'auront de meilleure occasion pour cela, mais il est probable que, d'après leur louable habitude, ils n'en profiteront que lorsqu'il n'en sera plus temps et quand les mesures de défense seront entièrement exécutées et de nouvelles troupes françaises (dont il n'y a peut-être actuellement en Hollande que 2 500 hommes) arrivées. De tout cela il n'y a donc à prévoir qu'unecacade semblable à celle de l'année 1799, puisque ces messieurs ne savent jamais saisir le moment et que, sur terre, ils sont aussi obstinés et ignorants qu'ils sont habiles sur mer et qu'enfin le sort paraît avoir décidé qu'aucune expédition ne sortira des ports d'Angleterre sans avoir à sa tête ce trop fameux duc de York. C'est de lui que parlent effectivement les dernières feuilles de Londres comme devant commander le rassemblement de 40 000 hommes prêts à s'embarquer aux dunes et qui pourrait faire à présent une puissante diversion dont le succès serait complet, vu le dénuement de troupes dans lequel se trouvent les côtes de ce pays aussi bien que celles de la Belgique. Je n'ai pas tardé un seul instant après la réception de
votre intéressante lettre du 18 septembre à me procurer le journal de Francfort et à en dévorer le contenu. Ce qui m'a paru le plus saillant c'est l'annonce insérée dans la note de M. de Rasumovski de deux armées de 50 000 hommes chacune que nous avons décidé d'envoyer en Allemagne afin d'appuyer nos efforls pour le rétablissement de la paix. Yoilà ce qui s'appelle parler; je ne reconnais que cette manière de négocier et, depuis trois ans que cet état désolant pour l'Europe dure, il ne s'est rien dit de plus sensé ; tout le reste n'est que vains mots et ce n'est, à coup sûr, pas par des phrases qu'on parviendra à réduire la puissance de Bonaparte. Je viens de lire dans une feuille anglaise l'extrait d'un mémoire de Cents composé à l'occasion de l'établissement de l'empire français et présenté dans le temps à la cour de Yienne.
J'en ai été éminemment satisfait.
Au moment de fermer cette lettre, j'en reçois une du comte Stackelberg, datée de Kœnigsberg, oii il est arrivé le 17 septembre, fort ennuyé des lenteurs prussiennes; il me dit que l'empereur devait le 51 août, lendemain de la Saint-Alexandre, quitter Saint-Pétersbourg pour se rendre à l'armée, que le grand-duc Constantin, tombé malade en route, a dû y retourner, que les préparatifs chez nous sont immenses et que deux corps russes traversent dans ce moment la Galicie. Sur leur marche vous aurez probablement des nouvelles plus fraîches et j'ose vous prier, mon cher père, de m'écrire ce que vous en apprendrez à Francfort et de
me mander au plus tôt si dans ces temps calamiteux il n'y a pas h craindre des changements dans la manière dont vous parviennent mes lettres.
Je suis avec respect et attachement votre fils le plus tendre. Tout à vous.
Cii. Nesselrode.
Le comte Guillaume de Nesselrode à son fils.
Francfort-sur-le-Mein, 29 septembre 1805.
Vous me fournirez, si vous le pouvez, sur le point suivant une explication diplomatique mon cher fils : comment M. Maurice Bethmann, consul de Russie, chevalier de l'ordre de Sainte-Anne, a-t-il pu donner un somptueux dîner à tous les commissaires et trésoriers de l'armée gallo-batave qui étaient rassemblés ici? Vous sentez bien que je n'eus point l'honneur d'être convié à ce repas, je ne m'y serais du reste pas rendu; mais je serais curieux encore de connaître votre opinion sur cette démonstration éclatante de notre consul, surtout dans les présentes circonstances. Malgré que je sache que ce n'est que l'esprit mercantile qui a pu faire naître dans sa tète une idée aussi mirobolante, cette idée cependant quelque bien calculée qu'elle fût, n'a point atteint le but auquel il s'attendait, car les paye-
ments de l'armée gallo-batave, par la protection du S"". Gogel, ministre des finances bataves, ont été confiés exclusivement au marchand de vin de ce nom qui est ici, ce qui a mis toute la perspicacité de notre petit consul en déroute. En attendant, les deux armées destinées à se rendre en Franconie ont achevé hier de défiler par cette ville, et, à cet égard, je crois devoir vous observer d'après l'avis des personnes les plus compétentes qui ont vu défiler ces troupes, qu'elles ont été jugées inca- |)ables de soutenir une campagne d'hiver, surtout la partie de l'armée de Marmont qui est restée si longtemps embarquée au Helder et à Helvœt. Il est certain que je n'ai vu passer aucun cheval qui ne fût éclopé, surtout des jambes de derrière, ce qui n'est pas étonnant par les marches forcées que les troupes de l'armée gallobatave ont eues à faire, depuis qu'elles ont quitté la Hollande. En tout cas l'armée de Bernadette est en bien meilleur état de faire la guerre que celle de Marmont, mais vous pouvez compter avec certitude, que ce qu'on appelle l'esprit pour faire la guerre est également mauvais dans les deux armées, car tous les officiers ont publiquement manifesté leur mécontentement à cet égard, ce qui ne me semble pas pronostiquer un début très heureux pour eux. En attendant, il paraît très vraisemblable que l'Électeur Palatin s'est déterminé à faire joindre ses troupes à l'armée française, et j'ai lieu de présumer que celles de Wurtemberg et de Bade subiront le même sort; -la faute en est aux Autrichiens qui n'ont pas prévenu l'entrée des Français en Franconie,
ARCHIVES Dl] COMTE Cil. DE NESSELKUDE. 01
car c'est aujourd'hui que la tête de l'armée de Bernadette comptait être rendue à Wurtzbourg.
Le comte Charles de Nesselrode à son père.
La Haye, 15 octobre 1805.
Je suis, mon cher père, parfaitement de votre opinion sur les affaires générales; je ne conçois absolument rien aux compliments qu'on se fait avant de commencer la contredanse, car l'éviter me paraît chose impossible, malgré que les ambassadeurs respectifs continuent à rester à leurs postes et que la Cour de Berlin se donne beaucoup de mouvement dans le but de renouer les négociations par l'entremise de son illustre llaugwitz. En attendant, nos troupes marchent et elles font bien. Peut-être attend-on leur jonction avec les armées autrichiennes pour aller en avant, car, sans cela, je ne comprendrais en vérité pas pourquoi on laisse à l'ennemi tout l'avantage de l'offensive, mais je ne veux me prononcer sur rien. On juge toujours mal quand on juge en aveugle et je suis trop peu instruit de l'ensemble des projets formés pour cette campagne pour ne pas me trouver dans ce cas. De Pétersbourg, je n'ai aucune information; tout ce que j'en ai reçu, c'est l'annonce officielle du départ de l'Empe-
62 AIICHIVES DU COMTE Cil. DE INESSELUÛDE.
reur, qui, comme vous l'aurez constaté, ne voyage pas moins vite que les autres. La station qu'il a faite à Pulaw prouve le crédit constant de notre Prince, directeur des affaires étrangères, mais je vous avoue que je ne puis encore croire à celle qu'il se propose de faire à Vienne, à moins que, de là, il ne veuille aller lui-même se mettre à la tète des armées. A juger de cette inconstance, il ne me paraît pas qu'il puisse encore être question de l'entrevue avec celui que Lady Carrysford appelait si bien le Spectateur du Nord, mais qui, j'en ai grandement peur, ne va pas rester cette fois-ci aussi spectateur que jadis; le journal de Francfort d'avanthier nous annonce que le maréchal Bernadotle a établi son quartier général à Anspach; j'avoue que si c'est là de la neutralité je ne m'y connais pas et me flatte toujours que cette nouvelle n'est qu'un racontar de gazettes. D'ailleurs notre ami Tauentzien n'y aurait jamais consenti; s'il avait sur les délibérations potsdamoises autant d'influence que je lui en souhaiterais, les choses iraient mieux.
On dit depuis hier que les dispositions de la Cour de Berlin sont devenues plus favorables pour nous, que Dolgorousky y a été parfaitement accueilli, que l'entrevue a de nouveau été décidée et que le départ du Roi a été fixé au 8. La violation du territoire prussien par Bernadotte doit y avoir produit une forte sensation, elle a particulièrement déplu au Spectateur même quiaflectionne beaucoup ces margraviats; on espérait qu'il montrerait à la fin les dents, mais j'avoue que j'ai de
la peine à y croire et s'il y a de l'opposition ce sera, je suppose, encore une énergie de vingt-quatre braves comme lors de l'enlèvement du chevalier Rumboldt. Nos lettres de Londres vont jusqu'au 10, il n'y a pas encore de détails bien positifs sur l'affaire du 27 septembre, il paraît cependant sûr que le Calcutta a été pris mais que les bâtiments convoyés par lui sont parvenus à gagner les ports d'Angleterre; mais l'escadre de Rochefort avait fait antérieurement huit prises de moindre valeur, ne venant que des Indes occidentales. Les Marattes ont essuyé une défaite totale, les nouvelles de l'Inde du 7 mai disaient qu'on y était occupé d'une pacification générale.
Le comte Charlea de Nesselrode à son père.
La Haye, 18 octobre 1805.
11 paraît, mon cher père, que nous sommes condamnés à ne jamais voir que des bêtises. Le cœur doit saigner à tout honnête homme quand il voit les auspices sous lesquels commence cette nouvelle guerre. Les détails du passage du Danube, reçus ici ce matin par les journaux français, qui comme de raison n'ont rien eu de plus pressé que de s'en larguer, sont réellement affreux. Il est inconcevable ({u'après dix années de
guerre, on ne soit pas parvenu à mieux connaître son ennemi et qu'on veuille toujours s'obstiner à ne pas croire à la marche rapide du gouvernement français. Je ne suis pas assez militaire pour juger la position des autrichiens, mais il me semble qu'à la guerre comme ailleurs tout mouvement sans but est très dangereux; or, en voyant le général Mack ^ ne pas s'opposer au passage du Rhin, ne pas attaquer séparément les colonnes françaises et ne pas empêcher la jonction des corps de Bernadette et de Marmont avec la grande armée, je ne conçois absolument rien à la pointe qu'il est venu pousser en Souabe, où s'éloignant de ses renforts et de ses auxiliaires, il ne se trouva pas suffisamment en force pour risquer une bataille. Alors il aurait certes mieux valu rester derrière l'Inn et attendre l'arrivée des deux armées russes, aiin de pouvoir prendre l'offensive et trancher dans le vif, ce qui me paraît la seule manière de faire la guerre aux Français qui sont aussi vite abattus par un échec qu'exaltés par le moindre petit avantage. Mais, au lieu de cela on s'est tenu sur la défensive, on a temporisé; on a de gaieté de cœur fourni à l'ennemi 30 000 Bavarois qu'il aurait fallu désarmer pour ne pas faire les choses à demi, et on usera les forces dans de petits combats qui ne signifient rien et qui n'empêcheront pas les Français de pénétrer avant l'hiver jusqu'aux frontières de l'Autriche. Pardon, mon cher père, de ma colère, je sens qu'elle n'aboutit
1, Mack de Leiberich (Charles, baron de), général autrichien 175'2-
ARCHIVES DU COMTE Cil. DE NESSELRODE. 05
à rien et que les choses n'iront pas mieux pour cela, mais comment rester de sang-froid quand on voit si mal défendre la plus belle cause qui se soit jamais pi a idée?
Le comte Charles de Nesselrode à son père.
La Haye, 22 octobre 1805.
En attendant, si les nouvelles de Berlin qu'on débile ici sont vraies, ce sera du baume pour vous comme elles l'ont été pour moi. On dit que l'affaire d'Anspach a tellement mis le Roi en colère qu'il avait d'abord voulu faire mettre les La Forest et Duroc, avec toute la kyrielle d'employés français, dans deux voitures pour les renvoyer en France, mais que, sur les vives représentations de son Conseil d'État et de ses ministres, il s'était borné à faire annoncer à ces messieurs que les négociations étaient rompues et qu'il ne conférerait plus avec eux. Un courrier a tout de suite été envoyé à Paris et on va jusqu'à prétendre qu'il est porteur du rappel de M. de Lucchesini et que la coopération prussienne à la coalition a été décidée. Voilà, mon cher père, ce que nos savants en politique se disent à l'oreille.
J'avoue que j'ai de la peine à y croire et que surtout je ne sais comment combiner ces circonstances avec le refus du Roi do Prusse de se rendre à l'entrevue à
laquelle noire Empereurl'a faitinviter. En général, clans ce début tout est incompréhensible pour moi. Je vois que je ne suis pas assez avancé encoi-e clans la diplomatie actuelle pour pénétrer ces vastes et profondes conceptions, aussi je vous prie, mon cher père, de ne pas me comprendre parmi les diplomates apostrophés dans votre lettre. Mais ce qui me paraît inexplicable et d'un comique achevé, c'est la continuation de séjour que paraissent vouloir faire les deux ambassadeurs à Paris et à Yienne. Il y a plus de six semaines que ce dernier n'a reçu signe de vie de son gouvernement ; peut-être que le maître compte lui donner des instructions verbales et, du train dont il va, il ne sera pas long à réaliser cette intention. Yeuillez me dire, moucher père, ce que nous faisons et oii peuvent elre en ce moment nos troupes, à la lenteur extraordinaire desquelles je ne conçois rien. Enfin, tout est énigme; nous finirons bien par en trouver le mot et j'ai grande peur que ce ne soit : « bêtise ».
Pour vous donner cependant une nouvelle, de celles extrêmement peu nombreuses et intéressantes qui arrivent jusqu'à nous c[ui sommes si éloignés du théâtre où se jouent à présent les grandes farces de ce monde, pour, dis-je, satisfaire votre curiosité au moins sur un point, il faut que je vous annonce que votre favori, le roi de Suède, va se mettre à la tête de ces Vandales qui sont venus débarquer en Poméranie et que, comme Gustave-Adolphe, il se propose d'être le libérateur de l'Allemagne, et cela dans le sens opposé à celui de
AHCHIVES DU COMTK CH. DE KESSELRODE. 67
l'autre grand homme, car ce dernier aussi prélcnd vouloir délivrer TAllemagne.
Le comte Guillaume de Nesselrode à son fils.
A Francfort-sur-le-Mein, 27 octobre 1805.
Mercredi dernier, mon cher fils, une heure après l'expédition de ma letlre pour vous, [par la poste de ce jour, est arrivée une lettre de Berlin, datée du 15 courant, qui a apporté la nouvelle que le Roi avait consenti au passage des troupes russes à travers ses États, et la poste de Vienne, arrivée le lendemain matin, en a apporté la confirmation. La lettre de Berlin contient en même temps un ample récit sur les événements malheureux arrivés au corps d'armée autrichien qui s'était sauvé à Taflaire de Memmingen et lors de la reddition d'Ulm et qui, sous les ordres de l'archiduc Ferdinand, tâchait de regagner la Bohême en traversant les margraviats prussiens. Ce corps fut attaqué deux fois pendant sa route par la cavalerie française sous les ordres du prince Murât chargé de la poursuivre depuis l'affaire de Memmingen et, chaque fois, il essuya des échecs notables surtout dans son train d'artillerie. Le jeudi malin, la poste d'ici reçut encore la nouvelle que ce corps avait été atteint de nouveau par l'ennemi en descendant les
montagnes du Fichtelgebirge pour rentrer dans le pays de Bayreuth, ce qui le met tout à portée de gagner la frontière de la Bohême. Il faut espérer que ce sera le dernier échec auquel ce corps se verra exposé. Néanmoins, lorsqu'il aura achevé sa retraite du théâtre, il n'en restera pas moins étrange que plus d'une douzaine d'officiers généraux autrichiens, parmi lesquels plusieurs d'une réputation militaire très méritée, se soient renfermés dans une place telle que celle d'Ulm pour se rendre prisonniers de guerre au bout de quatre jours, le général Mack à leur tête, et vous avez bien raison, mon cher fils, de me marquer dans votre précédente les regrets que vous avez de ne pouvoir vivre dans un siècle qui fournisse des Marlborough' et des Eugène. Ajoutez encore le regret non moins vif que je ressens, de ce qu'à une époque aussi désastreuse que celle où nous vivons, parmi tous les puissants souverains de l'Europe, de nos jours, il n'existe point une tête organisée comme celle du roi Guillaume d'Angleterre qui sut employer de tels généraux et former une coalition qui dura onze ans avec des succès non interrompus contre l'ambition démesurée de Louis XIV, qui visait dès lors à la monarchie universelle en voulant réunir la couronne d'Espagne sur la tête des princes de la maison de Bourbon. Ce roi Guillaume, souvent malheureux à la guerre, lorsqu'il combattait en personne, avait le talent si rare de reparaître toujours devant l'ennemi à
1. Marlborouch (Jotin Churchill, duc de), célèbre général et homme d'État anglais, né le 24 juin 1650, mort le 10 juin 1722.
ARCHIVES DU COMTE Cil. DE NESSELRODE. 69
la suivante campagne avec une armée plus formidable encore. Cette guerre, dont le plan fut formé par lui, ainsi que celui de la coalition chargée de l'exécution, dura onze ans avec des succès non interrompus; et ne fut terminée que sous le règne de la Reine Anne par un ministre vénal, Milord Bolingbroke, qui au demeurant avait beaucoup d'esprit, mais qui, par la paix qu'il fit, changea entièrement la situation politique des affaires de l'Europe en laissant à la France une supériorité de forces par son armée de terre qui la laissait absolument la maîtresse de s'agrandir aux dépens de l'Allemagne, selon son bon plaisir. Ce nouveau système politique, ou plutôt l'abolition de celui que le roi Guillaume avait conçu dans son génie pour mettre l'Allemagne à l'abri d'être conquise par la France, fut poursuivi encore par ce trop célèbre prince de Kaunitz, qui persuada à sa cour de renoncer au traité de Bavière anciennement conclu entre sa cour et les puissances maritimes pour la défense des Pays-Bas contre l'envahissement de la France. De plus, il imagina, dans sa haute intelligence, de faire conclure, en 1755, un traité d'alliance contre sa cour et la France, ce qui produisit une guerre de sept ans qui, d'après le plan du grand ministre, devait faire récupérer la Silésie à la maison d'Autriche, et qui ne produisit rien pour elle que des défaites et un affaiblissement considérable dans les forces à opposer à la France. D'ailleurs, je pense, et je l'ai pensé dans le temps, qu'il était bien peu important pour le maintien, du repos en Allemagne, que le duché de Silésie restât
70 ARCHIVES DU COMTE CH. DE îsESSELRODE.
en la possession de la maison de Brandebourg ou repassât en celle de la maison d'Autriche.
Toutes les lettres arrivées ici, hier soir, de Berlin continuent à donner les espérances les mieux fondées que le spectateur prendra enfin un parti conforme à nos vœux. Très incessamment une armée prussienne de 50000 hommes sera formée dans les margraviats de Franconie, sous les ordres du prince de Hohenlohe'. Heureusement, par la poste de ce matin, nous avons appris que les débris du corps de l'archiduc Ferdinand sont enfin rentrés en Bohême sans avoir essuyé d'échecs ultérieurs. Il n'y a qu'une partie de la grosse artillerie qu'il amenait avec lui que, pour alléger sa marche, il a laissée en dépôt dans l'arsenal de Nurenberg. Nous né savons rien de positif encore sur les opérations en Italie, quoiqu'on ait appris par des voyageurs que les hostilités y avaient été commencées le 5 de ce mois par les Français qui avaient emporté l'épée à la main le poste de Yicence, ville de terre ferme de l'État de Yenise. Nous ignorons également encore les détails des opérations sur l'inn de nos troupes qui, depuis la jonction avec le corps autrichien sous les ordres du général Kienmayer*, ne peuvent avoir tardé de pénétrer en Bavière.
1. Hohenlohe-Ingelfingen (Frédéric-Louis, Prince de), 1746-1818, Général prussien. En 180-4 gouverneur des provinces franconiennes, puis inspecteur-général militaire de Silésie, commanda, pendant la guerre de 1805, un corps d'armée entre la Saale et la forêt de Thuringe et en 1806 le corps d'armée qui eut à combattre les Saxons.
2. KiENMATER (Michel, baron de), 1740-1820, feld-maréchal autrichien.
Le comte Charles de Nesselrode à wn père.
La Haye, 1" novembre 1805.
Je m'empresse d'entrer en matière pour vous mander que nos données sur la cour de Berlin sont absolument conformes à celles dont vous me fîtes part. J'ai lu la note que ce Cabinet a fait remettre à Bonaparte sur la violation du territoire d'Anspach. Outre beaucoup de phrases, à la vérité très fortes et qui doivent avoir singulièrement donné delà bile au grand homme, il y avait la déclaration qu'il n'existerait désormais plus de neutralité du nord de l'Allemagne et que les troupes de Sa Majesté prussienne allaient se mettre en marche pour occuper le pays de Hanovre et enfin que malgré cela les efforts du Roi tendraient constamment au rétablissement de la paix en Europe. On ajoute que des bases pour une pacification générale ont été annexées à cette pièce et l'on croyait que, si les conditions proposées étaient rejetées, on ferait cause commune avec nous et l'Autriche. Ne pouvant fonder mon opinion que sur des conjectures très vagues et sur des renseignements qui ne sont rien moins que positifs, elle ne saurait être d'aucune valeur, mais je crois pourtant que, si la note prussienne était arrivée avant l'affaire malheureuse de Memmingue et la reddition réellement inouïe d'Ulm, on aurait au quartier général
français fait son possible pour filer doux et tâcher de ne pas encore avoir cette puissance à dos, mais comme elle n'a pu y arriver qu'après la grande victoire, d'après la connaissance que je crois avoir du caractère de Napoléon, je doute qu'il mette un frein à sa fougue et qu'il écoute les conseils que lui dictera la prudence. — Sur les désastres autrichiens on ne sait que dire, il paraît que la bêtise sera à jamais le partage des employés tant civils que militaires "de cette monarchie et, avant que l'Empereur ne se détermine à faire fusiller ceux qui ont eu le plus de part à ces différentes transactions honteuses, il ne parviendra pas à avoir de bons généraux. Il serait réellement curieux de connaître tout ce qui s'est passé à Ulm et ce qui a pu déterminer Mack à se rendre le lendemain du jour où il publiait une déclaration par laquelle il faisait espérer une résistance à mort. Il faut qu'il y ait eu des intrigues ou de la trahison, autrement je ne comprendrais jamais comment 27 000 hommes ont pu se laisser prendre sans coup férir.
De nos côtés, il n'y a absolument rien de saillant à vous mander, mon cher père. Les nouvelles d'Angleterre, qui donnaient encore de l'intérêt à notre position, arrivent actuellement trop tard pour en avoir, et la faute en est aux vents qui sont toujours contraires. En Westphalie les troupes prussiennes commencent à se rassembler.
J'attends avec la plus grande impatience des nouvelles des faits et gestes du général Koutousof, Dieu
veuille qu'il réussisse à laver le linge sale des généraux autrichiens.
Le comte Guillaume de Nesselrode à son fils.
Francforl-sur-le-Mein, G novembre 1805.
La poste de Hambourg, qui a porté les lettres datées le 29 octobre conjointement avec celles de Berlin de la date du 26, n'est arrivée ici que dimanche dernier à six heures du soir. L'empereur est arrivé à Berlin la veille de cette date à deux heures après-midi; il est descendu au château, où il a été reçu par le Roi et toute la famille royale. Son entrée en ville a été accompagnée de toutes les cérémonies tant militaires que civiles, qui ont eu lieu sous le règne de Frédéric-Guillaume, aïeul de celui-ci, à l'époque où Pierre le Grand, revenant du voyage qu'il avait fait en France, passait à Berlin pour rentrer dans son Empire. L'Empereur a amené dans sa suite le comte Tolstoï, son grand maréchal, le prince Czartoryski, le prince Dolgorouki, adjudant général, et le comte deLieven, ayant le portefeuille militaire. Dans sa suite on nomme encore le médecin Willié*, conseiller
•1. WiLLiÉ (Jacob Vasilievitch, baronnet), 1765-1856, né en Ecosse, étudia la médecine à Edimbourg et à Aberdeen, entra au service de la Russie en 1790, comme médecin de régiment, fut nommé en 1799 chirurgien de la cour; de 1809 à 1858 fut président de l'Académie de
d'Élat, ainsi que le conseiller d'État Oubril, sous la qualification de secrétaire du département de la guerre. Telle est la liste de ceux de la suite de l'Empereu i qu'on a donnée à la cour et qui en conséquence ont été présentés au Roi. On croyait que le séjour de l'Empereur à Berlin ne se prolongerait pas au delà du mardi suivant, 20 octobre. Ensuite il ira voir sa sœur à Weimar, d'où l'on croit qu'il se rendra directement à Prague pour s'aboucher avec l'empereur d'Autriche, et passer de là ensemble chacun à son armée respective. Ils les trouveront vraisemblablement encore réunies sur les bords de l'Inn, et c'est tout ce que je puis jusqu'à ce moment, mon cher fils, vous mander de plus sûr à l'égard de la marche de notre Empereur. ,îe crois devoir vous communiquer un petit fait que renferme les lettres de Berlin, quoique peu intéressant par le fond : C'est que l'Empereur ayant rendu la visite au maréchal de Moellendorff, ainsi qu'au ministre, comte de Schulenburg, n'en a fait aucune au premier ministre, comte de Hardenberg. Ces mêmes lettres nous ont transmis encore la note in extenso, que le Roi a fait remettre le 14 octobre aux missions françaises de MM. Duroc et de LaForest, en réponse à leur mémoire justificatif sur les griefs qui lui avaient été présentés de la part du Roi, relativement à la violation ouverte de la neutralité stipulée pour son territoire dans les margraviats de la Franconie. Je ne disconviens pas avec vous, mon cher
médecine. Était sous Alexandre l" de tous les services médicaux de l'Empire.
lîls, que si cette note prussienne, d'après le ton et le style dont elle est écrite, avait pu être remise 15 jours plus tôt, elle eût prévenu peut-être, non la reddition honteuse d'Ulm avec tout un corps d'armée, mais une partie des désastres qui en ont été la suite, surtout ceux que le corps d'armée sous les ordres de l'archiduc Ferdinand a essuyés durant sa retraite. Mais vous conviendrez de votre côté, que, d'après le système que nous connaissons de la cour de Berlin, nous ne devions guère nous attendre à ce que cette note fût remise à la légation française de Berlin avant que la violation du territoire du roi ne fût réalisée effectivement. Je puis même vous dire en confidence, comme une chose très sûre, qu'on en était convenu ainsi avec la cour de Vienne pendant la dernière mission qu'y fit le comte de HaugAvitz, et dont cette cour témoigna puhliquement son contentement. En attendant cette note a déjà produit l'effet très salutaire de l'évacuation du pays de Hanovre, dont nous reçûmes la nouvelle authentique avant-hier. Les Prussiens rassemblés à Hildesheim, sous les ordres du duc de Brunswick, y étaient entrés, et les Excellences Hanovriennes étaient réinstallées déjà à la tête de l'administration de leurs départements respectifs; on ne doutait plus même que l'évacuation de la forteresse de Hamneln par les Français ne s'en suivît incessamment. Je désirais fort, mon cher fils, en répondant à votre lettre du 1"" novembre qui m'est venue hier, avoir à vous mander des nouvelles aussi agréables de l'Italie que du côté de l'Inn ; mais il semble que
jusques à ce moment les brouillards qui sont clans les têtes des gens destinés à agir de ces côtés sont toujours aussi forts que ceux que répand sur nous tous la saison de novembre. Ainsi il ne me reste plus pour ce jour, mon cher fils, qu'à vous embrasser avec tendresse.
Le comte Guillaume de Nesselrode à son fils.
Francfort-sur-le-Mein, 10 novembre 1805.
Le journal français de cette ville du 7 de ce mois m'apprend, mon cher fils, que vous êtes maintenant établi à Amsterdam et sur le point de quitter la Batavie; mais, comme vous ne m'en dites rien par votre lettre du l", je ne sais si j'ose trop me livrer à l'espoir que me donnerait la vérité de cette nouvelle, celui de vous revoir bientôt en passant par ici, le plus cher des vœux de mon cœur. Les dernières lettres de Berlin que nous avons ici jusqu'à ce moment ne sont que de la date du 29 octobre et, jusqu'à ce jour, rien ne paraissait déterminé encore sur celui du départ de l'empereur; non plus que sur la route que tiendrait sa Majesté, soit pour se rendre par Prague directement à son armée comme on l'avait cru d'abord, ou à Vienne pour s'aboucher avec l'empereur d'Autriche, qu'on dit trop occupé dans ce moment à faire sa paix avec Bonaparte pour pouvoir
quitter sa résidence. Dans le cours de cette négociation, pour obtenir la paix, malgré toutes les pertes que viennent d'essuyer leurs armées, les ministres de l'Autriche ne la servent pas mieux que ne l'ont fait ses généraux au début d'une campagne, oii tout devait être à leur avantage; on me rapporte une anecdote, qui paraît incroyable, mais qui est attestée de toutes parts, c'est la réponse que fit M. Mack à Bonaparte, lors de la reddition d'Ulm, quand l'empereur se fît présenter les généraux prisonniers. Celui-ci lui ayant adressé la question pourquoi son maître faisait la guerre à la France, Mack eut la bêtise insigne de répondre : « C'est que l'empereur de Russie l'a voulu ainsi! » A moi, il m'aurait semblé qu'aucun général autrichien ne pouvait répondre à cette question extravagante de Bonaparte que par les mots suivants : « Je me suis rendu ici par ordre de mon maître, et j'ignore le motif qui peut l'avoir déterminé. »
Le comte Charles de Nesselrode à son père.
La Haye, 12 novembre 1805.
Avant-hier, j'ai eu le plaisir, mon cher père, de recevoir votre lettre du 6 novembre, ainsi que les gazettes de Francfort qui ne parlent que de retraite,
mot que je commence à avoir en horreur eL dont je crains que nous n'entendions parler encore longtemps. D'un côté, on va trop vite, de l'autre, on ne voit que des lenteurs qui me désolent. Je ne conçois rien à la marche de nos troupes, qui réellement avancent à pas d'écrevisses. Dieu sait où se trouve actuellement la seconde armée, sans laquelle la première ne pourra cependant rien faire qui vaille et je crains bien que notre sage général Koutousof et la capitale impériale ne soient gobés, avant que les Michelson, Buxhoewden et tous nos autres héros surannés n'aient atteint les frontières autrichiennes. Tantôt, on les dit déjà arrivés en Bohême, tantôt, ils n'ont pas dépassé Varsovie, de façon qu'on ne peut exactement rien comprendre. En attendant, l'archiduc Charles a encore été battu; un courrier, venu hier de Paris, nous en a porté la nouvelle, mais, comme vous l'aurez apprise aussi vite que moi, je ne vous dirai rien de ces détails réellement affreux dont le Moniteur est tout plein.
Au milieu de nos désolations, je reçois les feuilles anglaises du 7 novembre, et j'ose espérer que les nouvelles qu'elles contiennent, dont je m'empresse de vous donner un extrait, seront du baume pour les plaies frappées en Souabeet en Italie, comme elles ont soulagé mon cœur oppressé par ces désastres. Voilà donc à la fin les Français bien frottés, mais si complètement que j'appliquerai à la marine de Bonaparte le mot des feuilles de Paris sur la défaite de Mack, et que je vous annoncerai quil a existé une flotte combinée à Cadix.
ARCHIVES Dl COMTE CH. DE >ESSELRODE. 79
Lord Nelson ayant retiré sa croisière de la hauteur de ce port, l'escadre combinée, forte de 18 voiles françaises et de 15 espagnoles, profita de ce moment pour mettre, à la voile; elle dirigea sa course vers le détroit où elle fut atteinte par la flotte anglaise de 27 vaisseaux, se vit attaquée et eut sa ligne percée en deux endroits; le combat, ayant duré quatre heures, a été des plus opiniâtres et sanglants; les Anglais prirent 19 vaisseaux de ligne, l'amiral Villeneuve* et l'amiral espagnol, mais ils eurent le malheur de perdre Lord Nelson, tué, au commencement de l'affaire, par un coup de fusil tiré du vaisseau espagnol le Trinidad. L'amiral Gravina était rentré à Cadix avec le reste de la flotte. Au temps déjà fort gros, durant le combat, succéda immédiatement une tempête qui rendit la position des Anglais extrêmement difficile; plusieurs prises leur échappaient et ils étaient obligés de couler bas o vaisseaux de ligne, parmi lesquels le Trinidad de 130 canons, qui avaient trop souffert pour pouvoir lutter contre l'ouragan
i. ViLLENELVE (J.-B. Silvestrc), vice-amiral (1705-t80G), capitaine de vaisseau en 1795 et contre-amiral en 1796, commanda l'arrièregarde à la bataille d'Aboukir (1798) et put gagner Malte après la défaite; il fut en 1805 opposé à Nelson, avec l'amiral espagnol Gravina; mais, après avoir vainement essayé d'attirer les flottes anglaises dans les Antilles, il revint vers l'Europe, rencontra près du cap Finistère une escadre britannique commandée par Calder, et, au lieu de livrer bataille, alla s'enfermer dans la rade de Cadix, où il fut aussitôt bloqué par les Anglais. Accusé de lâcheté par l'empereur, il força témérairement le blocus, et fit écraser inutilement sa flotte à Trafalgar, où il fut fait prisonnier. Redevenu libre en 1805, il revint en France et prit la route de Paris; mais, pressentant un mauvais accueil de la part de Napoléon, il s'arrêta à Rennes et s'y tua.
affreux qui s'était élevé. L'amiral Gollingwood', ayant pris le commandement après la mort de Nelson, termine ses deux rapports du 22 et 24 octobre, en rendant justice à la valeur des ennemis et annonce que, dès que le temps se calmera et qu'il pourra disposer d'une frégate, il enverra une relation détaillée, n'ayant même pas encore pu parvenir à recueillir tous les renseignements des vaisseaux anglais extrêmement éparpillés par l'effet de l'ouragan. Nul doute que le nombre de morts soit prodigieux de part et d'autre, parmi les Espagnols se trouve l'amiral Alava* et parmi les Anglais deux capitaines de haut bord.
Le rapport de Collingwood est un clief-d'œuvi-e de modération et contraste bien fort avec les bulletins remplis de jactance qui se publient de l'autre côté. Pardonnez, mon cher père, ce griffonnage, mais je suis très pressé.
i. Collingwood (lord Cuthbert), marin anglais (1748-1810), prit part au blocus de Toulon et de Brest et au combat du cap Saint- Vincent, fut nommé vice-amiral en 1804, enferma dans le port de Cadix l'amiral Villeneuve, contribua puissamment en 1805 à la victoire de Trafalgar et remplaça Nelson tué dans le combat.
2. Alava y Navarete (Don Ignacio-Maria de), amiral espagnol, né à Vittoria, mort à Chiclana, près de Cadix, en 1817. Prit part au combat de Trafalgar, où il commandait une escadre et où il fut blessé. Plus tard, il fut nommé grand amiral.
ARCHIVES DU COMTE Cil. DE NESSELRODE. m
Le comte Charles de Nesselrode à son père.
La Haye, 15 novembre J805.
Nous voilà, mon cher père, revenu ,iux négociations, et c'est tout le résultat des grandes conférences tenues à Potsdam, oij, comme ailleurs, on s'imagine encore pouvoir dompter le tigre par ce moyen ! Les dernières nouvelles de Berlin nous annoncent le départ de l'Empereur, celui de l'archiduc Antoine et la décision prise d'envoyer Haugwitz au quartier général de Bonaparte pour traiter avec lui de la paix ; et ce quartier général sera probablement à Vienne, car je ne vois pas ce qui pourra arrêter actuellement le torrent dans sa course rapide, après que de gaieté de cœur on a laissé disperser une armée de 80 000 hommes et que celles qui doivent y suppléer sont encore si loin de la scène, car à leur marche, d'une lenteur si opposée à la plus grande célérité dans les armées françaises qui du Texel et de Boulogne ont, en moins de six semaines, atteint la Bavière, je ne comprends absolument rien. Les nouvelles sont plus mauvaises les unes que les autres ; il n'y a que celles de la mer qui nous rassurent un peu; il est malheureux qu'elles n'avancent en rien les affaires du Continent, où il nous faudrait des Nelson et non des Mack et des Koutousof. La perte de cet amiral est certainement bien grande pour l'Angleterre, il eût
82 ARCHIVES DU COMTE Cli. DE NESSELUODE.
mieux valu prendre quelques vaisseaux de moins et le conserver, car c'était l'homme qu'il fallait dans ce siècle-ci et qui était le plus propre à la manière actuelle de faire la guerre, attendu qu'il était aussi fanfaron que ses ennemis et, à coup sûr, non moins brave et audacieux.
Vous avez bien raison de trouver invincible la bêtise de la Cour de Tienne qui serait réellement à son comble, si, à présent, elle allait faire la paix, qu'elle n'obtiendrait jamais que moyennant les plus grands sacrifices, car elle ne pourrait être conclue qu'aux portes de Vienne où j'ose toujours me flatter, quoique bien faiblement, que les Français auront le sort des Turcs qui y furent défaits par Jean Sobieski'. Quanta la réponse de Mack à Bonaparte, j'ai de la peine à me convaincre qu'elle ait jamais existé ailleurs que dans sa tête creuse ou dans le Moniteur, car ce n'est que par les Français que nous en sommes informés et la déclaration de l'électeur de Bavière, qui m'avait si fort indigné sur la conduite de l'Autriche, incriminée avec tant de fausseté et avec des assertions mensongères, digne du machiavélique Montgelas% m'a bien appris à apprécier le proverbe : Audeatur et altéra pars.
Sur quoi, mon cher père, ne pouvant par mes phrases rien changer à la mauvaise tournure des
1. SoBiESKi (Jean III), roi de Pologne et l'nn des héros du xvn" siècle, 1629-1696.
2. Mo.NTGELAs (Maximilien-Joseph-Gamcriu, baron, puis comte de), homme d'État allemand (1759-1838).
affaires, je me hâte de terminer mon ennuyeux verbiage, par les assurances de l'attachement le plus respectueux et inaltérable que je vous ai voué pour la vie.
Le comte Guillaume de Nesselrode à son fils.
A Francforl-sur-lc-Mein, '20 novembre 1805.
Un événement très extraordinaire qui vient d'arriver parmi tant d'autres de cette nature, et que toutes les gazettes ont rendu public, m'invite à vous demander des éclaircissements diplomatiques, si vous pouvez m'en donner, mon cher fils. Dites-moi, comment il se peut faire qu'une archiduchesse d'Autriche, mariée à un roi de Naples fou, ou imbécile tout au moins, ait pu permettre à un freluquet tel que le marquis de Gallo, son secrétaire d'État, de convenir d'un traité de neutralité avec Bonaparte pour le royaume de Naples. L'effet le plus immédiat de ce traité sera de faire refluer une armée française de 28000 hommes, sous les ordres du général Saint-Cyr*, contre l'archiduc Charles occupé à défendre, assez mal, les tristes restes des possessions de la maison d'Autriche en Italie contre l'usurpateur Bonaparte. Je pense que
1. Gouvion-Salnt-Cyr (Laurent, marquis de), maréchal de France, né à Toul (Meurthe-et-Moselle) en 1764, mort en 1850.
le résultat de la réponse à cette question produira la preuve que dans le siècle où nous vivons cette monarchie autrichienne n'est pas plus heureuse dans le choix des chefs de sa diplomatie que dans celui des défenseurs militaires de ses États et je me flatte, mon cher fils, que vous pensez de même.
Le comte Chaî^les de Nesselrode à son père.
La Haye, 22 novembre 1805.
Dans une lettre que j'ai reçue il y a quatre jours de Berlin, on me dit que notre Empereur y avait opéré des miracles. Je désire qu'on ait dit vrai, mais j'avoue que je me défie encore extrêmement de l'énergie de ce Cabinet, surtout des Haugwitz et Lucchesini ayant été chargés de traiter avec Bonaparte, ce qui ne me paraît pas de bon augure, car je suis toujours de l'avis, et j'y persiste, que des négociations ne produiront jamais aucun effet et que des coups de canon seuls pourront arranger nos affaires. Ceux des Anglais ont fait merveille le mois dernier et j'aime sir Sydney Smith pour avoir annoncé à l'armée du maréchal Brune* la destruction de l'escadre combinée de la même manière que
1. Brune (Guillaume-Marie-Anne), maréchal de France, 1765-1815.
celui-ci avait jugé à propos de l'informer de la déconfiture autrichienne en Souabe. Mais ce qui me paraît le plus heureux dans tout cela, c'est que les dernières feuilles de Londres démentent le bruit qui avait couru que le duc de York allait être mis à la tête des expéditions destinées à agir sur le continent.
Le comte Charles de Nesselrode à son. père.
La Haye, 15 décombro ISO.*).
Noire pelil coin, si tranquille jusqu'à présent, est à la veille d'éprouver les mêmes malheurs que le midi de l'Allemagne. Des troupes y arrivent de toutes paris; sur les frontières il y on a de différentes nations qui sont déjà impatientes d'agir, mais on leur fera une vigoureuse résistance, dirigée par le Prince Louis Bonaparte, depuis trois jours en Hollande. Aussitôt après son arrivée à Bréda, il envoya son Chambellau Villeneuve faire les compliments d'usage à M. Schimmelpenninck, qui de son côté doit répondre à cette mission par l'envoi au quartier général de ce connétable, établi à Nimègue, de ses Ministres de la Marine et de la Guerre qui, à ce que l'on suppose, n'y feront pas des phrases uniquement. Si les affaires en Moravie ne vont pas beaucoup mieux, au moins ne vont-elles pas plus mal
86 ARCFllVES DU COMTE CH. DE NESSELRODE.
et c'est beaucoup dans des moments aussi malheureux ; nous avançons et les Français se retirent. C'est la première fois que cela leur arrive dans cette guerre et il faut espérer qu'ils y persévéreront. Les dispositions de la Cour de Berlin sont, je crois, très bonnes, mais elles sont très lentes à se développer, en tout cas je ne voudrais pas que l'on s'y liât trop. Au reste il n'y a ici plus rien de saillant. Les dernières nouvelles d'Angleterre sont sans le moindre intérêt et les petites bisbilles intérieures de ce pays-ci qui subsisteront toujours, car il est dans le caractère hollandais de ne jamais être content de son Gouvernement et de le fronder, heureusement en criant plutôt qu'en agissant, n'intéressent actuellement personne.
Lettre du comte Guillaume de Nesselrode à son fils.
Francfort-sur-le-Mein, 15 décembre 1805.
Depuis trois jours, mon cher fils, le pavé de Francfort n'est couvert que par des courriers français qui traversent cette ville pour aller porter à leurs fidèles alliés en Hollande les détails de la victoire d'Austerlitz et la Gazette Française d'ici, de ce jour, en mettra tous les détails, tirés d'un bulletin qui nous est venu hier de Vienne, sous vos yeux; ainsi j'épargne à mon Ame
affaissée la douleur de vous les retracer ici. Ce qui paraît sûr jusqu'ici, à n'en pouvoir douter, c'est qu'à la suite d'un combat aussi désastreux une entrevue a ou lieu entre les deux Empereurs, celui d'Autriche et celui des Français, dans laquelle on est convenu d'un armistice qui stipule la retraite absolue des Russes et remet la conclusion du traité définitif pour la paix à une négociation qui doit avoir lieu incessamment et dont les représentants de la part de l'Autriche seront, votre ami le Comte de Stadion, Ambassadeur en Russie, et un général Comte de Gyulay.
Les trois fidèles alliés de Ronaparte, les Électeurs de Ravière, de Rade et de Wurtemberg, nous ont aussi étourdi par la fréquence des courriers, qu'ils ont dépêchés pour aller publier par toute la terre les triomphes du Grand Napoléon. Je suis réellement hors d'état, mon cher fils, de vous en dire davantage aujourd'hui puisque je ne puis plus tenir la plume entre mes doigts. Ainsi adieu.
Le comte Charles de Nesselrode à son père.
La Haye, 27 décembre 1805.
Les conditions de l'armistice, conclu entre les empereurs François et Napoléon, ne laissent plus de doute sur la défaite totale, que nous avons eu le malheur
d'essuyer le 2 décembre. Tout est dit, il n'y aura désormais que deux puissances en Europe. L'orgueilleuse maison d'Autriche, perdue d'honneur et ruinée par les vices de son administration, demeurera rabaissée jusqu'à ce qu'un homme de génie, qui sache tirer parti des ressources immenses que lui offrent la Bohème, la Hongrie, vienne la relever. La Prusse, que les Français appellent actuellement l'alliée de tout le monde, reprendra son système de bassesses et de condescendances, moyennant lequel elle se tirera d'affaire comme elle le pourra. Et nous, nous en serons pour nos frais de guerre, des millions de braves soldats et ce qui pis est pour notre considération. L'Angleterre ira son train et ne fera à mon avis jamais la paix sous les conditions qui lui seraient actuellement proposées; Bonaparte reviendra à Boulogne poursuivre les préparatifs d'une expédition, qu'il n'exécutera pas, puisque ses menaces continuelles font beaucoup plus de mal à son ennemi, qu'une entreprise dont l'issue n'est que fort incertaine. Le pauvre monde gémira encore plus que par le passé sous le poids de l'oppression continentale et maritime, que cette troisième coalition n'a fait qu'augmenter par le mauvais emploi des moyens immenses qui étaient à sa disposition.
Je suis fâché que nous ayons perdu Buxhoewden. Ce n'était pas je crois un grand général, mais c'était à coup sûr un très bon administrateur; aussi n'aurait-on jamais dû le tirer de son gouvernement de Riga, mais je suis encore plus peiné que Koutouzof ait de nouveau
ARCHIVES nu COMTE CH. DE NESSELRODE. 89
été blessé et surtout que son beau-fils, le comte Tiesenhausen, ait été tué, car c'était un fort bon garçon, qui, quoique jeune, avait acquis des connaissances dans la partie du génie qui était l'arme dans laquelle il servait. Le Moniteur lui accorde tout mérite, parce qu'il a été avec Sprengporten à Paris, que cette mission a été très agréable au grand homme et qu'il s'y est distingué en coupant les oreilles à un officier français avec lequel il eut une affaire d'honneur. Je ne connais presque aucun des généraux qui ont été faits prisonniers dans cette malheureuse affaire, si ce n'est le prince Repnin, petit-filsde feld-maréchal, qui a été avec moi aide de camp de Paul et s'appelait alors le prince Volkonsky ; cette perte n'est pas grande, car ce n'est dans le fait qu'un polisson dénué de toute espèce de mérite. Je regrette plus que cela ces pauvres gardes à cheval qui doivent avoir cruellement souffert; je tremble de voiries listes des officiers qui ont péri. Ce sont là de ces détails affreux inséparables de la guerre, mais qu'un homme sensible ne peut apprendre sans douleur et cette douleur ne peut qu'augmenter extrêmement lorsqu'on considère <[ue toutes les pertes que le cœur a faites n'aboutissent à rien. Les chagrins sont doubles alors, on pleure ses amis, et l'on gémit des malheurs de sa patrie.
Jji comte Charles de Nesselrode à son père.
La Haye, 5 janvier 1806.
Tout est tranquille ici, les armées françaises, qui s'augmentent journellement, s'étaient avancées jusqu'aux frontières de la Westphalie, mais elles viennent de rétrograder et même de détacher un corps de six mille hommes versMayence. On est dans l'attente d'une paix générale; je la désire plus que je n'y crois et ne prévois rien de bon de tout ce qui se tripote à Yienne et à Berlin; au reste, je ne suis nullement instruit des détails de ce tripotage; je n'en suis informé que parles gazettes, aussi vous concevez bien que je ne suis guère à même d'en juger; les individus y figurant ne me plaisent pas, ils me paraissent petits, comme les moyens dont on s'est servi, et ne viser qu'à des boîtes et des cordons, par oii s'est terminée cette illustre mission du comité Haugwitz, qui devait sauver l'Europe et dont jusqu'ici je ne vois aucun résultat qui puisse autoriser à croire que l'on parvienne à ce but.
Le comte Guillaume de Nesselrode à son fih.
Francfort-sur-le-Mein, 8 janvier 1800.
C'est votre ami le comte Stadion, qui est nommé pour conduire le timon des affaires diplomatiques de la cour de Vienne; son très immoral prédécesseur, le comte Louis Cobentzel, a été congédié en plein, en attendant les autres changements qui auront lieu à cette cour, par ordre de Bonaparte, et que nous recevrons vraisemblablement demain, en même temps que les conditions de la paix que ce grand homme a jugé à propos d'accorder à l'empereur d'Autriche. Ces conditions sont convenues et signées depuis le 26 de l'autre mois, mais nous sommes bien plus impatients ici d'apprendre le sort qu'on aura fait aux trois nouveaux rois qu'on est convenu d'établir en Allemagne en vertu de ce traité, quoiqu'on assure depuis hier qu'un des trois électeurs désignés pour cette nouvelle dignité (celui de Bade) l'a refusé par le motif qu'il trouvait cette couronne trop lourde pour sa tête; mais le Palatin de Bavière et celui de Wurtemberg se sont fait proclamer déjà.
Ce dernier, le jour même qu'il a posé la couronne sur sa royale tête, a commencé par créer des Princes et des Comtes, et vous devinerez aisément que le nom
de son ami Wintzingerode est à la tête de la liste des premiers.
Le comte Charles de Nesselrode à son père.
La Haye, 10 janvier 1806.
Voilà donc la paix, mon cher père, et malgré que je n'en connaisse pas les conditions, j'ajouterai hardiment : quelle paix! Car il n'est pas difficile de s'imaginer les bases sur lesquelles elle est fondée; il suffit pour cela de lire le Bulletin du 26 décembre, qui prouve bien que celui qui par un ordre du jour fait des rois, destitue des reines, anéantit des corporations, pourra désormais tout ce qu'il voudra dans la partie occidentale de l'Europe. Si ces bulletins pouvaient ne pas ronger le cœur de tout honnête homme, ils seraient amusants; on peut les comparer à une lanterne magique, où l'on fait passer les objets les plus disparates sous les yeux des spectateurs, car il y a absolument de tout, des choses de l'importance la plus grande et la plus malheureuse pour la pauvre humanité placées à côté de la pluie ou du beau temps, le chanteur Crescentini' et Mme de Colloredo. Il faut avouer que cela surpasse tout ce que nous avons vu jusqu'à présent, de même que les
1. Crescentini (Girolamo), célèbre chanteur italien, né près d'Urbin en 1766, mort à Naplesen 1846.
événements de cette malheureuse guerre surpassent tout ce que la plus grande présomption aurait pu imaginer.
Si notre Cour y a fait de grandes fautes, au moins ne lui reprochera-l-on pas de n'avoir pas été loyale, car rien n'est à coup sûr plus beau et plus noble que ce que notre Empereur vient de faire, vis-à-vis de la Cour de Berlin. Après la bataille d'Austerlitz, il envoya le Prince Dolgorouki avec une lettre au Roi dans laquelle il lui annonça que, l'Autriche étant satisfaite et ayant conclu un armistice, il retirait ses troupes des Étals de l'Empereur d'Allemagne au secours duquel il était venu. Mais comme il était possible que la Cour de Berlin fût entraînée à la guerre par l'attitude hostile qu'elle avait prise, il lui déclarait qu'il ne l'abandonnerait pas et mettait à son entière disposition, non seulement les deux Corps Russes de Benningsen et de Tolstoï qui se trouvaient déjà dans les États Prussiens, mais aussi tous ceux de son armée dont le secours pourrait lui être nécessaire. J'ose me flatter, mon cher père, qu'une conduite aussi magnanime vous causera quelques-uns de ces moments agréables, devenus, je le suppose, un peu rares dans ces temps pleins de malheurs.
Nous possédons depuis ce matin le Prince Louis Bonaparte qui, n'ayant rien à faire pour le moment à son Quartier Général, où d'ailleurs il a laissé ses généraux Broussier* et CoUard, s'amuse à parcourir la Hol-
1. Broussieu, J.-B., (comte), général, né en 1796, mort en 1814. Gouverneur de Milan, Parme et Plaisance, de 1801 à 1803, se couvrit de gloire à Wagram et dans la campagne de Russie.
94 ARCHIVES DU COMTE Cil. DE NESSELHODE.
lande : mais il voyage incognito; aussi ne lui rend-on que les honneurs de simple général en chef. On croit qu'il retournera en France.
Le comte Charles de Nesselrode à son père.
La Haye, 14 janvier 1806.
La Cour de Berlin se berce de l'espoir d'étendre la paix à l'Angleterre et c'est de sa réponse que les diplomates sont avides. Si, pour son commerce, elle n'y trouve pas trop de désavantage, je croirais qu'à présent le moment est plus opportun que lorsque les démonstrations expéditionnaires, auxquelles on n'a certes pas renoncé encore, recommenceront sur les côtes, où l'on assure déjà que l'Armée du Nord va de nouveau se rendre. Alors on se repentira de n'avoir point saisi le moment favorable qui s'est présenté, il y a environ deux mois, de détruire ce menaçant établissement de Boulogne et la Flotte du Texel, mais, en vérité, c'eût été la première fois que les Anglais auraient profité d'une bonne occasion. Je ne vous parle pas des nouveaux Rois faits à la parade, mais je vous demanderai de vouloir bien me dire pourquoi le Badois ne l'esl pas devenu aussi, lui, le plus fidèle, le plus dévoué de tous: ne serait-ce pas à cause de son petit-fils qui, sans
doute, n'a pas voulu renoncer à la Princesse de Bavière?
Mais surtout vous prierai-je de me dire, si vous le savez, comment il se fait que Stadion, dont on n'avait pas voulu pour pacificateur, soit devenu directeur des Affaires étrangères. Le seul bien que la Maison d'Au- Iriche m'a paru avoir retiré de cette guerre est d'être débarrassée de ses Cobentzel, car j'ose au moins me flatter «{ue le frère Philippe ne retournera plus à Paris et ne fera plus désormais que de planter des choux sur sa montagne, de laquelle on n'aurait jamais dû le faire descendre.
Vous avez eu grandement raison, mon cher père, de ne pas vous être laissé aller aux douces illusions que les nouvelles de Berlin ont pu faire naître; j'y ai été pris une fois, mais j'aurai garde d'y donner une seconde. On dit que Hardenberg a donné sa démission, à cause de l'article inséré contre lui dans un des bulletins de la Grande Armée, mais qu'on l'a retenu; ce qui est sûr, c'est que M. La Forest a eu l'ordre de ne plus conférer avec lui.
Nous avons eu pendant une couple d'heures le Prince Louis Bonaparte que personne n'a vu, hors les Gouvernants de ce pays-ci. 11 est parti cette nuit pour retourner à Paris rejoindre son auguste frère, qui doit déjà y être arrivé. On l'avait attendu depuis quatre jours et ce n'est que hier soir, qu'il est arrivé ici dans le plus parfait incognito. Son armée qui d'abord devait se disperser dans le pays vient de recevoir l'ordre de rester là où elle est; on croit que c'est la colère
m ARCHIVES DU COMTE CH. DE NESSELRODE.
toujours croissante du Roi des Ostrogoths qui y a donné lieu. On dit qu'il ne veut absolument pas entendre raison; il doit avoir déclaré qu'il se souciait fort peu de tous les arrangements pris entre la Cour de Berlin et celle de France, par rapport au pays de Hanovre, qu'il comptait s'y maintenir et attaquer les Français partout où il les trouverait. Yoilà qui frise la folie; je n'en dirais pas autant, si ce digne successeur de Charles XII avait une armée de trois cent mille hommes à sa disposition. Pourquoi ceux qui se trouvent dans ce cas ne pensentils pas comme lui?
Notre ami, le Baron, disait : « Voudrais-tu ce que tu veux jusqu'au jour du jugement dernier, cela me serait parfaitement indifférent; je te demanderais seulement ce que tu peux », et, en cela, vous conviendrez, mon cher père, qu'il avait raison peut-être pour la première fois de sa vie.
Le comte Charles de Nesselrode à son père.
La Haye, 24 janvier 1806.
En politique, il n'y a ici, commode coutume, rien de nouveau.
Les articles du traité de Presbourg occupent principalement nos diplomates; on les retourne de cent façons, on fait des commentaires, des conjectures, mais
malgré cela et les efforts de quelques-uns de ces Messieurs pour montrer cette paix moins défavorable à la Maison d'Autriche qu'elle ne l'est, en effet, je ne puis m'empêcher de la trouver détestable et flétrissante, au point que je ne conçois pas que, lorsqu'on a encore une armée de cent mille hommes et un général tel que l'archiduc Charles, on ait pu se soumettre à des conditions aussi déshonorantes. Il paraît que l'Angleterre ne veut rien entendre à celles que Bonaparte lui a fait proposer ; du moins, les dernières lettres de ce pays ne sont-elles rien moins que pacifiques.
La Cour de Berlin se donne beaucoup de mouvement pour ménager un rapprochement entre nous et le gouvernement français, il faudra voir si elle sera plus heureuse dans ces efforts qu'elle ne le fut, l'année dernière.
Depuis deux jours, le bruit s'est répandu ici que le prince Alexandre Kourakin avait été nommé chancelier à la place du comte Worontzof, décédé à Moscou.
Le comte Charles de Nesselrode à son père.
La Haye, 51 janvier t806.
Je ne regarde pas comme très facile le raccommodement que la Cour de Berlin s'est chargée de négocier
entre iiolreCour et celle de France; ce qui me confirme dans cette opinion, c'est que l'on ait choisi pour cette besogne un personnage aussi marquant que le duc de Brunswick. Il traitera directement avec le maître, et voilà, je crois, le but qu'on s'est proposé en faisant ce choix, car on craint certaines influences, et des caractères violents et fort prononcés que l'on ne rencontrera pas chez Alexandre. En attendant, le frère Constantin fait des siennes; il a le talent de se faire détester partout où. il se montre, tandis que son aîné n'inspire que des sentiments d'amour et d'admiration. Un tel prince est une véritable calamité; je voudrais que l'on eût assez de fermeté pour le mettre à la raison et surtout qu'on l'empêchât de faire des folies ailleurs que chez lui, en l'y retenant toujours. Sa conduite, oîi il y a même de l'esprit, produit une sensation d'autant plus fâcheuse, qu'elle ne peut que rejaillir sur toute la nation. Je ne connais que peu de particularités de celle qu'il a tenue à Berlin, mais toujours assez pour m'en affliger. Il demeure au château et y fait venir des filles depuis le matin jusqu'au soir, au grand scandale de Mme de Yoss*, et, ce qui pis est, du roi, qui, comme vous savez, est le plus moral et le plus vertueux des hommes. Encore ne se borne-t-il pas à s'amuser avec ces créatures : il va jusqu'à les maltraiter et ne craint aucun éclat. C'est surtout une scène fort honteuse qu'il fit chez une danseuse de l'Opéra qui a fait le plus
1. Voss (comtesse de), grande maîtresse de la Cour de Prusse.
d'effet, il l'a rudoyée tellement et l'a traitée si durement qu'elle jeta des hauts cris et appela au secours; les voisins accoururent, ce qui donna à cette équipée une publicité très fâcheuse.
Une telle visite, toute illustre qu'elle est, devient un vrai fléau pour un ministre, et je suppose que c'est pour le punir de ses péchés à votre égard, que le ciel dans sa colère lui a envoyé le Grand Duc sur les bras.
Le comte Charles de Nesselrode à son père.
La Haye, 4 février 1806.
J'ai, mon cher père, tant de choses à vous dire que je ne sais, en vérité, par où commencer, ni commeiit finir, ayant encore beaucoup d'autres écritures sur les bras. Je fais des vœux bien sincères pour que votre santé se rétablisse et que vous soyez au plus tôt délivré de vos cinq mille hôtes, afin que rien ne s'oppose plus à votre entrée dans le nouvel appartement que vous venez d'arrêter. Mais je ne doute pas que vos espérances à cet égard ne se réalisent bientôt ; les nouvelles de Berlin, que nous venons de recevoir, me le feraient au moins croire. D'après elles, il paraît que les arrangements entre les Cours de France et de Berlin, tendant à
100 ARCHIVES DU COMTE Cil. DE NESSELRODE.
maintenir la tranquillité du nord de l'Allemagne, ont été ratifiés à Munich par Napoléon. En conséquence de cette espèce de convention qui a été conclue à cet effet, les anciens rappoi'ts entre ces deux gouvernements ont été rétablis; tout le froid que le passage d'Anspach avait produit va cesser, et l'occupation du pays de Hanovre par une armée prussienne de cinquante mille hommes, sous les ordres du comte de Schulembourg, s'en suivra. Dans les patentes publiées à cet effet à Berlin, il est dit que cette prise de possession ne se fait que pour assurer la paix au nord de l'Allemagne, et que cette occupation ne se fera que provisoirement et jusqu'à une paix générale. Mais ce ne sont, comme vous le sentez bien, que des phrases; il n'est pas difficile de savoir à quoi s'en tenir à ce sujet, ni comment qualifier une pareille conduite. Aux lettres de Londres du 28, déjà arrivées samedi passé, et nous annonçant la mort de M. Pitt, ont succédé hier celles du 30 janvier qui nous donnent quelques lumières sur la nouvelle composition du ministère britannique. Immédiatement après la mort du premier ministre, le roi fit venir lord Grenville et conféra avec lui; il en résulta le projet ci-dessous qui cependant n'était pas ratifié encore par Sa Majesté, mais que l'on supposait ne plus être en butte à aucune difficulté. La place de M. Pitt a été partagée, celle de premier lord de la Trésorerie a été donnée à lord Grenville; celle de chancelier de l'Échiquier, à M. Grey' ; les
1. Greï {lord Charles Howick, comte), homme d'État anglais, né à Fallowden en 1764, mort en 1845.
Affaires étrangères à Fox; rintérieur, à Windham*; la Marine, à lord Spencer. Lorsque Fox fut présenté, le roi recula, mais lord Grenville s'approchant et procédant à la présentation, il chercha à vaincre son aversion et s'entretint même pendant un quart d'heure avec son nouveau ministre. Yoilà certes un ministère comme il n'y en a jamais eu; une telle réunion de talents est presque inouïe dans l'histoire; espérons-en de plus heureux résultats que ceux que nous avons vus jusqu'ici. Au milieu de tout cela, l'Angleterre, qui ne joue pas de bonheur, vient de faire une perte sensible, celle de lord Cornwallis, décédé aux Indes, peu après son arrivée. La guerre était sur le point d'y éclater de nouveau; il est donc naturel qu'en ce pays on ait vivement regretté un homme qui, par son esprit conciliant, serait peut-être parvenu à la prévenir.
Le comte Guillaume de Nesselrode à son fils.
Dusseldorf, 9 février 1806.
Depuis deux jours, mon cher fils, nous sommes ici dans la plus effroyable bagarre. Le maréchal Augereau vient d'imposer aux citoyens de cette ville une contri-
i. WiNDHAM (William), homme d'État et orateur anglais, né à Lon dres en 1750, mort en 1810.
bution de 4 millions de livres de France, payables en huit jours, sous la menace qu'à défaut de paiement la ville resterait chargée de l'entretien d'une garnison de sept mille hommes, jusqu'à l'époque de la paix générale. Si tels sont les fruits de la paix de Presbourg, mon cher fils, vous conviendrez, je l'espère, avec moi, qu'ils sont bien amers; mais j'ai la plus grande confiance dans le changement du ministère anglais que vous m'avez transmis par votre lettre du 4 courant, laquelle m'est arrivée hier au soir, et je vous remercie bien sincèrement de cette charmante attention, puisqu'elle m'a valu d'être ici l'un des premiers instruit de cet important événement, qui donne l'espoir de voir changer bientôt favorablement la face des affaires de l'Europe, tant est grande la confiance qu'on a dans la tête de M. Fox, et cette confiance est méritée, car, malgré toute 1 immoralité de sa jeunesse, on ne saurait lui contester le plus grand génie, (jue ses ennemis même n'ont pu lui contester dans aucun temps.
Le comte Charles de Nesselrode à son père.
La Haye, 14 février 1806.
Les gazettes de Leyde d'avant-hier ont dû vous apprendre la composition définitive et officielle du nou-
ARCHIVES DU COMTE Cil. DE ^ESSELRODE.
veau ministère anglais. Les plus grands talents s'y trouvent réunis, mais je crains de n'y voir l'unité nécessaire. Les éléments sont trop hétérogènes pour qu'elle puisse s'y soutenir, du moins longtem])s. Tous ces membres sont trop connus pour que je croie avoir besoin d'ajouter quelques détails à leur sujet. Le seul qui ne le soit pas beaucoup est lord Henry Petty', le nouveau chancelier de l'Échiquier; il est fds de lord Shelburne% et jeune homme rempli de talents et d'excellentes dispositions qu'il n'a pas encore eu l'occasion de faire briller; il est, en outre, partisan chaud de Fox, et voilà ce qui l'a porté au ministère plus que tout autre chose, car dans ce gouvernement si vanté, il n'y a pas moins de népotisme qu'ailleurs. Heureusement, qu'il y a un Parlement où il s'agit de savoir bien parler de façon au moins qu'un sot ne puisse jamais devenir premier ministre, ainsi que cela s'est vu et se voit malheureusement encore dans d'autres pays. Voilà, mon cher père, comme on m'a dépeint ce jeune lord de 24 ans, et ce portrait est fidèle» car je le tiens de quelqu'un qui connaît beaucoup sa seigneurie. Qui sera heureux de ces changements? c'est notre vertueux Comte Semen ; l'histoire d'un déplacement n'est, je le crois et je le crains même, qu'un bruit de gazette. A présent que son ami lord Grenville se trouve à la tête du gouvernement
1. Pettï (lord Henry, marquis de Lansdowne), homme d'État anglais, né en 1780, mort en 1865.
2. Shelburne (Guillaume Petty, comle de), marquis de Lansdowne, homme d'État anglais, né en 1757, mort en 1805.
iU ARCHIVES DU COMTE CH. DE NESSELRODE.
britannique, il se réjouira moins que jamais de quitter l'Angleterre.
J'en suis fâché pour ceux qui sont en passe de le remplacer, et parmi lesquels j'en connais qui le valent bien, surtout pour lesqualités de l'esprit qui nese trouvent pas toujours alliées à la vertu. Nicolaï père a fort bien dit de lui que c'était le plus galant homme de la Russie et le plus médiocre.
A propos de gens médiocres, j'ai également raison de croire que la nomination de notre superbe prince Kourakin à la place du chancelier n'est également qu'un faux bruit.
Le comte Guillaume de Nesselrode à son fils.
Francfort-sur-le-Mein, 19 février 1806.
Si Bonaparte achève de bouleverser l'Europe jusque dans ses plus petits fondements, il faut avouer, que la nature des moyens qu'on lui a opposés jusqu'ici, pour l'en empêcher, a merveilleusement contribué à avancer ses succès. Car vous conviendrez bien avec moi, je pense que, si la Cour de Vienne a été forcée, par les désastres qu'elle a essuyés, de faire sa paix séparément, rien ne pouvait l'empêcher de stipuler dans son traité de paix que les armées françaises ne rentreraient plus en Aile-
Le Pkixck Dt: TALi.i'.vii.vMi
d'après un dessin original d'Isabey de la coUeclion
du Comte de Nesselro 'e.
magne et n'y lèveraient plus de ces impositions qui l'épuisent à fond. Cependant si vous étiez ici, vous ne vous apercevriez pas de la calamité générale, au milieu du mouvement joyeux que vous verriez dans les rues depuis six heures du matin.
Notre illustre consul donne aujourd'hui dans les environs d'ici, une grande chasse aux deux maréchaux de France, nos bienfaiteurs MM. Àugereau' et Lefebvre*, à la suite de laquelle il leur donnera un splendide repas de 50 couverts et vous resterez convaincu comme moi, mon cher fils, qu'à travers la misère générale même, il n'y a que les gens à argent qui sachent prospérer aux dépens du public, et c'est le seul métier à faire de nos jours, lorsqu'on le peut.
Le comte Charles de Nesselrode à son père.
La Haye, 25 février 1806.
Vous avez parfaitement raison de dire qu'il n'y a que les gens à argent qui prospèrent de nos jours, mais il n'est pas donné à tout le monde d'être de ceux-là, de
1. AuGEREAU (Pierre-François-Charles), duc de Castiglione, maréchal et pair de France, né à Paris en 1757, mort en 1816.
2. Lefebvre (François-Joseph), duc de Dantzig, maréchal de France, né à Ruffach (Alsace) le 25 octobre 1755, mort à Paris, le 14 septembre 1820.
même que ni vous, ni moi ne le voudrions par les moyens que ces messieurs emploient, car vous conviendrez qu'il est un peu fort de voir un consul de Russie, chevalier de l'Ordre de Sainte-Anne, donner des chasses et des fêles aux généraux français, au moment où h Mo7iiteur ne cesse de vomir des injures contre sa Cour. Tout ce que nous savons, en politique, se borne à des conjectures; nous nous épuisons à en faire sur le voyage de M. Lucchesini, rien ne transpire à Paris des objets négociés par Haugwitz, mais il paraît cependant que tout n'est pas terminé entre les Cours de France et de Berlin. De là, vos malheurs et la conservation d'une armée de près de cent mille hommes au beau milieu de cette pauvre Allemagne. Il est assez aisé de voir le mal et d'en gémir ; ce qui me paraît fort difficile et presque impossible, c'est, après tout ce qui s'est passé, d'indiquer le remède. En attendant, ces bons Viennois dansent et chantent de nouveau comme s'il n'y avait jamais eu de Français chez eux. Ici, on désire la paix, car la continuation de la guerre maritime achèverait de perdre ces pauvres Bataves, qui succombent presque sous le poids du nouveau système d'impositions générales, qui cependant s'exécute, malgré toutes les criailleries de ses antagonistes, composés pour la plupart de Gueldrois, qui sont en effet très lésés par ce plan de finance. On s'est attendu à Paris à des ouvertures de paix de la part du nouveau ministère britannique; il paraît que l'on a été furieux de voir cette espérance trompée. Il sera toujours fort curieux de
savoir ce que fera l'Angleterre et quel parti prendra notre Cour; nous sommes à ce sujet dans la plus parfaite ignorance comme à l'égard de tout le reste. Même les nouvelles de Londres, du 22 février, nous laissent dans cette incertitude ; elles ne parlent que de la situation fâcheuse produite dans les États-Unis par les vexations que le commerce américain éprouve de la part des Anglais, qui devraient cependant commencer par être justes eux-mêmes avant de vouloir forcer les autres de l'être. Ils ont poussé leurs violences au point d'enrôler de force des matelots américains dans les ports britanniques. D'après les feuilles les plus accréditées, on regardait à Londres cette affaire comme pouvant devenir très sérieuse.
].e comte Guillaume de Neaselrode à son fils.
Francfort-sur-le-Mein, 25 février 180G.
Jeudi dernier, à neuf heures du matin, a passé par cette ville venant de Paris le seigneur Lucchesini, si bien appelé par feu l'Ambassadeur Slackelberg « Il Marchese Tulipano » ; il est descendu à la maison rouge, ne s'y est arrêté qu'une heure pour déjeuner, n'a vu personne, et a continué sa route pour Berlin, où il comptait être rendu samedi, c'est-à-dire, hier au
soir. Il n'était accompagné que de son fils; c'est à vous à me dire si, d'une marche aussi inopinée, il faut croire à la réunion des deux cabinets des Tuileries et de Berlin, ou s'attendre à l'éclat d'une nouvelle guerre générale sur le continent. Dans le dernier cas, je fais des vœux pour que les mesures qu'on prendra pour celle-ci soient plus heureuses que les précédentes, et que surtout le concert pour leur exécution soit plus parfait. D'après toutes les lettres de Vienne, il n'est point douteux que votre ami Stadion ne se maintienne parfaitement dans la direction des affaires Étrangères de cette Cour par l'intelligence parfaite qui règne entre lui et le Comte de Wrbna* qu'on assure généralement être un très brave homme et du meilleur caractère. La Gazette de Pétersbourg arrivée ici hier, datée du premier de ce mois, nous annonce, parmi les arrivants en cette résidence, le Comte de Merveldt*, général autrichien, chargé d'un message militaire près de notre Cour, et c'est à peu près tout ce que je suis à même de
i, Wrbna de Freudenthal (Rodolphe), administrateur allemand, né à Vienne en 1762, mort en 1825. Il était vice-président delà chambre impériale chargée de la direction des monnaies et des mines, lorsque, après l'entrée de l'armée française à Vienne en 1805, il fut chargé d'administrer celte capitale, que l'Empereur François II venait d'abandonner.
2. Merveldt (Maximilien, comte de), excellent officier de cavalerie, aide de camp de Cobourg, général major en 1796, feld-maréchallieutenant en 1800, il signa, après Hohenlinden, un armistice avec Moreau. Envoyé à Saint -Pétersbourg de 1806 à 1808, blessé et fait prisonnier à Leipzig en 1813, commandant en GaHcie, mort pendant son ambassade à Londres (1815).
VOUS dire de plus essentiel aujourd'hui. Les exigences françaises dans celle ville continuent toujours; un million aux dépens du capital des pauvres comme des riches citoyens de cette ville est prêt à leur être payé; mais ils refusent de l'accepter à moins que le second million ne soit joint au premier. Les seigneurs et maîtres de celte ville se flattent toujours d'obtenir ce rabais par les humbles supplications qu'ils font adresser dans ce but par leurs Députés à Paris au grand monarque de la France; mais, quant à moi, je me permets de douter fort du succès de leur demande ; cependant, ce qui me paraît de plus remarquable pour la circonstance, c'est que, depuis le retour des différentes armées françaises sur leMein et le Rhin, aucun des villages hessois de ces environs n'a encore été frappé de contribution, ce qui me semble prouver que la guerre avec la Prusse n'est point encore si près d'éclater qu'on le débite : je ne sais si je me trompe dans mon raisonnement.
Le comte Guillaume de Nesseîrode à son fils.
Francfort-sur-le-Mein, 2 mars 1806.
Vous me dites que vous êtes sans nouvelles chez vous, tandis que le tyran Bonaparte médite le projet le plus atroce contre la liberté de toute l'Europe par la fermeture du passage du Sund qui doit intercepter tout
le commerce de la Russie avec les autres puissances. Nous savons ici, depuis trois jours, bien positivement, que tous les négociateurs français sont en l'air dans toutes les Cours du continent pour faire approuver l'exécution de ce projet, auquel cette misérable Cour de Danemark a déjà accédé; vous savez sans doute mieux que moi qu'une révolte très sérieuse a été sur le point d'éclater dans l'armée prussienne, à l'occasion de la cession que vient de faire son illustre Roi de son pays d'Anspach à la Majesté bavaroise par l'ordre suprême du tyran français, qui a honni et bafoué de toute manière l'illustre Lucchesini dans la première audience publique qu'il a donnée depuis son retour de l'armée.
Le comte Charles de Nesselrode
La Haye, 4 mars 1806.
La Cour Impériale, est, dit-on, toute occupée des préparatifs que nécessite le mariage de Mlle Reauhainais avec le Prince de Raden. Elle a été faite Princesse française avant de devenir Princesse allemande, afin qu'il n'y ait pas de mésalliance. Je ne vous parle pas de l'Ordre de fer; toutes ces choses parviennent aussi vite à votre connaissance qu'à la nôtre. Ce qui n'est pas moins de fer, c'est le Moniteur qui nous donne les détails de l'entrée à Naples. Si des remèdes aussi forts
n'intluenl pas, s'ils ne dessillent pas les yeux de ceux qui s'obstinent à se faire illusion sur leur-propre position, il faut désespérer de tout et regarder l'Europe comme perdue. Avec cela, comment est-il possible de croire, ainsi que beaucoup de personnes s'en flattent, que l'Angleterre fera et puisse faire la paix? Comment imaginer qu'elle veuille se dessaisir du sceptre des mers, tandis que la domination française s'étend à toutes les parties du Continent et s'étendra tous les jours davantage, grâce au système de faiblesse et d'inertie qu'on lui oppose? Enfin, nous sommes dans un tel imbroglio, tout est si fort renversé dans ce monde, que je m'y perds complètement, que je né sais comment on s'en tirera et que je crains beaucoup qu'il n'y ait qu'un seul qui doive s'en tirer bien. Je ne m'arrête pas aux petites bisbilles entre les Cours de Suède et de Berlin.
Ce premier Ostrogoth est complètement fou; il ne le serait pas tant s'il avait trois cent mille hommes à ses commandements, mais tel est l'ordre malheureux des choses, que ceux (|ui les ont n'ont pas la moitié de son énergie. Il a fait déclarer, par son lieutenant Lœvvenhielm* au Comte Schulembourg : qu'il n'était pas. d'humeur à souffrir que les troupes prussiennes occupassent le Luxembourg. En même temps, il envoyait deux courriers, l'un à Pétersbourg, l'autre à Londres pour demander du secours et pour réclamer la garantie de la Poméranie, dans le cas où l'on voudrait l'atta-
]. LoEWENHiELM (Gustave, comte de), dipiouiate suédois, né à Stockholm en 1771, mort en 1856.
quer. On dit même qu'un corps d'armée prussien a eu ordre de réaliser cette attaque, mais cette circonstance demande confirmation. Dans tout cela, vous ne voyez rien d'anti-français; aussi croirais-je plutôt à la parfaite union des deux Cabinets de Berlin et de Paris qu'à leur désunion. En général, l'expérience et l'examen des événements qui se sont passés sous mes yeux m'ont habitué à ne jamais croire ce que je désire, mais toujours le contraire; cela m'a paru dans ces temps-ci le meilleur moyen de trouver la vérité.
Le comte Guillaume de Nesselrode à son fils.
Francfort-sur-le-Mein, 5 mars 1806.
Des lettres de Paris nous assurent bien positivement, que vous ne devez pas vous attendre à voir de si tôt le célèbre Amiral Verhuel de retour à La Haye, attendu qu'il a été appelé à Paris pour assister aux conférences qui se tiennent journellement chez Bonaparte sur les moyens de fermer le passage du Sund, afin d'ôler à la Russie tout le commerce avec le reste de l'Europe.
L'exécution de ce projet, mon cher fils, ne me paraît pas trop juste non plus; mais que faire, si l'on n'avise aux moyens de l'empêcher? Subir la Loi du vainqueur,
car telle est la solution des problèmes politiques de nos jours par nos politiques modernes.
On assure même de Paris que ce sera M. Verhuel qui sera chargé en chef de cette expédition dans laquelle il sera aidé par une gmnde partie de la Hotte balave qui sera sous ses ordres.
D'après les lettres de Berlin qui nous sont venues hier, le célèbre négociateur Tulipano* est tombé dans la plus haute disgrâce auprès de l'Empereur des Français. 11 a été rappelé de suite et remplacé par le général Knobelsdorf qui était ministre prussien à Gonstantinople, et que j'ai connu sous-lieutenant dans les Gardes, dans le temps que j'étais chez le feu Roi Frédéric, à Potsdam. Il est vrai qu'il venait déjà dans le temps fréquemment à Berlin pour étudier la diplomatie, sous son oncle, le grand ministre Hertzberg, et peu après, il fut envoyé ministre à Gonslantinople, et est aujourd'hui ministre à la première Gour de l'univers.
Le comte Charles de Nesselrode à son père.
La Haye, H mars 1806.
Le projet de fermeture du Sund est digne de celui qui l'a conçu, mais c'est, je l'avoue, celle de ses con-