‹ Lettres et papiers, 1760-1850, extraits de ses archives; (volume 2)Chapitre 19 sur 43 · I. Talleyrand · texte numérisé non relu

I. Talleyrand

terme à tous les bruits inquiétants qui couraient sur les relations des cours de Yienne et de France; ils cesseront au moins jusqu'à ce que le voyage de l'Empereur François les fasse renaître.

A l'égard de ce voyage, je puis vous annoncer aujourd'hui comme certain ce que dernièrement je ne vous mandais que comme une simple supposition. Dans l'audience de congé que M. de Metternich a eue de l'Empereur Napoléon, il a été décidé que l'Empereur d'Autriche viendrait à Paris au mois de mars pour les couches de l'Impératrice, sa fille; que l'Impératrice d'Autriche y arriverait à la même époque de Nice, où elle doit aller passer l'hiver pour le rétablissement de sa santé et qu'ensuite ils retourneraient tous les deux ensemble à Vienne. Le comte Metternich a fait un très grand mystère de son voyage et n'en a parlé à personne. Je sais cependant de bonne part qu'il ne le regarde nullement comme dangereux et se flatte qu'il n'aura aucun résultat politique. Cependant, il me semble que le caractère de l'Empereur François n'inspire pas assez de confiance pour que l'on puisse se livrer à l'espoir qu'il ne se laissera pas entraîner dans des engagements funestes au repos de l'Europe et, par conséquent, contraires aux intérêts de la Russie. Quoiqu'il en soit, la circonstance est si éloignée, il pourrait encore survenir tant d'incidents, qu'il est impossible de la juger dès à présent. En attendant, je vous prierai de m'en garder encore le secret qu'on m'a beaucoup recommandé.

Peu avant le comte Metternich, le nouveau prince

royal de Suède s'est mis en roule avec un assez nombreux cortège. Pour le moment, on ne lui prescrit que paix avec les voisins et guerre à l'Angleterre. Voici ce qu'il a répondu à quelqu'un de ma connaissance qui lui demandait si la Suède pouvait exister sans la Finlande. Il lui a dit : « Qu'elle avait 4 millions d'écus de revenus et 15 millions de dettes, dont l'intérêt se montait à peu près à 800000 écus; que si l'Empereur Napoléon permettait de payer les intérêts à ses sujets hollandais et génois, qui sont les créanciers de la Suède, en productions du pays, il pourrait se tirer d'affaire et se passer rigoureusement de la Finlande; que si, cependant, l'occasion de la ravoir se présentait, il ne la laisserait sûrement pas échapper, mais, d'un autre côté, ne ferait rien pour l'amener, puisque c'était surtout la conservation de la paix que réclamait l'intérêt bien entendu de la Suède ». Il me semble que ce raisonnement retrace avec assez de vérité la situation actuelle de ce pays et le système d'administration et de politique de son nouveau souverain. L'empereur Napoléon l'a traité avec assez de générosité; il lui a donné un million et lui a laissé tous ses revenus particuliers en France, même ses appointements.

Depuis quelque temps, ce souverain a voué des soins particuliers aux finances, mais il les administre toujours à sa manière, c'est-à-dire en écrasant ses sujets sous le poids des mesures fiscales. Les Hollandais sont réduits au désespoir. Imaginez-vous que l'on revient sur des cargaisons américaines entrées dans les ports de la Hol-

lande, il y a deux et trois ans, et que l'on va obliger les consignataires à en verser la valeur dans le trésor public. On aime mieux prendre les mesures les plus violentes et les plus injustes, que d'avouer le besoin pécuniaire très réel dans lequel on se trouve. Les nouvelles licences offrent si peu de facilités au commerce, elles exigent tant de formalités, que les négociants ne paraissent pas sensibles à cette faveur. Si on voulait les adopter également chez nous, il serait indispensable de les baser sur des principes plus libéraux.

M. de Champagny a fait venir chez lui M. Six, dès le lendemain de son arrivée de Pétersbourg, et l'a beaucoup questionné sur les dispositions de la Russie envers la France. Cet ex-ministre de Hollande a répondu que ses dispositions dépendaient uniquement de la conduite que la France tiendrait à l'égard de la Russie; qu'il n'avait pas rencontré dans ce pays un homme sensé qui ne reconnût l'impossibilité d'aller, avec quelque apparence de succès, attaquer l'empire français dans le dessein de borner la puissance de l'Empereur; mais que, si ce souverain avait des vues offensives contre la Russie, on y élait décidé à lui opposer la plus formidable défense et à dévaster cent lieues de pays en Pologne pour mettre un désert entre soi et l'ennemi. Il assura encore le duc de Cadore qu'en ne troublant pas la Russie dans la possession de ses provinces ci-devant polonaises, de la Finlande récemment réunie, et en n'eritravant pas l'acquisition de la Moldavie et de la Valachie, la France pourrait toujours compter sur l'alliance de l'empereur

Alexandre et sur la sincérité de son cabinet. Il me semble que nous n'avons pas lieu d'être mécontent du langage que M. Six a tenu en cette occasion; pour moi, qui ai l'honneur de le connaître depuis longtemps, je vous avoue que je ne l'aurais guère cru capable d'exprimer son opinion avec tant de franchise et de courage, et je me méfierais des détails de cette conversation si je ne les tenais de très bonne part. 11 loue tant qu'il peut les mesures que nous prenons pour le rétablissement de nos finances, el, comme il passe ici pour être très versé dans cette partie, on croit assez ce qu'il dit. L'Empereur Napoléon en a même parlé dernièrement avec éloge, approuvant surtout la vente des domaines, qu'il qualifiait de mesure européenne annonçant en nous une intention bien décidée de quitter les habitudes asiatiques.

L'Impératrice Joséphine ne retournera probablement pas à Paris; l'Empereur lui a écrit que son retour ferait une sensation trop défavorable pour elle dans l'esprit du public et lui a offert le gouvernement de Rome où elle ne manquerait certainement pas de lui gagner tous les cœurs.

Je n'ai rien à ajouter au tableau que je vous ai dernièrement adressé sur les affaires d'Espagne; les Français n'ont fait aucun progrès depuis et on les juge toujours dans un assez mauvais état pour y envoyer continuellement des renforts. Jusqu'au 24 septembre, il n'y a eu aucune affaire entre Masséna et lord Wellington ; mais si ce dernier était forcé, ce qui est même probable, à évacuer le Portugal, il n'y a pas de doute

qu'il ne débarque sur quelque autre point de la Péninsule. Un mot très profond du marquis d'Almonaca, ou qu'on lui attribue du moins, dépeint avec la plus grande vérité la position des armées françaises en Espagne : « Partout victorieuses et partout bloquées, telle est depuis trois ans la situation à laquelle elles sont réduites «.

Par le premier courrier, je serai peut-être à même de vous donner des détails plus curieux encore sur Bernadette; n'oubliez pas qu'il n'a jamais été aveuglément dévoué à l'empereur Napoléon et ne vous inquiétez pas plus qu'il ne faut de sa nomination.

Adieu, Monsieur, croyez que rien n'égale les sentiments d'estime et d'attachement que je vous porte.

Fontainebleau, 4 '23 octobre 1810.

Tchernichef vous apporte, je suppose, le supplément de toutes les démonstrations que l'Ambassadeur a transmises par Boutyaguine. On veut absolument avoir l'air d'être au mieux avec nous; on distingue beaucoup tous les Russes ; on ne nous parle qu'un langage rassurant; enfin on cherche, your le moment, à nous cajoler tant qu'on peut. Cette disposition, au moin? en apparence plus favorable, doit, il me semble, être attribuée à trois causes :

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1" Au mauvais état des affaires d'Espagne ;

2" A l'impossibilité de porter l'Autriche à conclure une alliance politique avec la France ;

5" Au désir que nous adoptions les mesures dirigées contre le commerce des denrées coloniales.

Quant au premier point* il n'est presque pas douteux que les nouvelles, arrivées, il y a peu de jours, du maréchal Massénane sont pas telles qu'on les attendait. I/Empereur loue beaucoup lord Wellington; il a dit avant-hier, et je suis sûr du propos: « C'est un homme comme il m'en faudrait un, il veut la gloire ou la mort. » C'est le seul indice que j'aie à l'appui de mon opinion; à Paris, je serai peut-être à même de me procurer des donnés plus positives.

A 1 égard du second point, je viens d'apprendre que malgré que l'Empereur Napoléon vous dise et que M. de Champagny nous répète à chaque occasion que la France n'a pas voulu d'alliance avec l'Autriche, parce qu'elle serait tout à fait sans but, ce souverain a épuisé tous les moyens de la persuasion pour engager le comte Metternich à consolider par une pareille transaction les relations de famille qui subsistent entre ces deux cours. Mais M. de Metternich a toujours répondu que les événements avaient trop de mobilité dans ce siècle pour que l'on pût prendre des engagements éventuels, et. s'est même refusé à en faire la proposition à l'Empereur d'Autriche. Il est à craindre que ce dernier souverain ne montre pas, dans le voyage qu'il va faire au printemps à Paris, la même fermeté dont son ministre vient de faire

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preuve. C'est là probablement le vrai motif qui fait tant désirer ce voyage à l'Empereur Napoléon.

Dans raffaire des denrées coloniales, Henry' conseille défaire beaucoup de bruit et peu d'effet; en général, de payer d'une grande fausseté ceux qui n'emploient pas d'autre monnaie, vis-à-vis de nous. On nous engage, en effet, à ne pas trop pousser nos avantages contre les Turcs, à nous tenir dans une bonne position sur le Danube, même à le repasser pour nous borner à l'occupation des deux Principautés, et on nous exagère les dangers de trop nous porter en avant. Rien de plus insidieux que ce langage, qui n'a d'autre but que de faire durer la guerre; car il est évident que la cession de la Moldavie et de la Valachie ne saurait être obtenue que par une offensive acti%^e et vigoureuse, et en remportant des succès éclatants et décisifs, tels que M. le comte de Kamenski vient d'en avoir. Si contre toute attente cette brillante victoire ne devait point avoir les résultats que nous avons lieu d'en espérer, et qu'il fallût encore du temps et de plus grands sacrifices pour les obtenir, l'avis des gens les plus attachés à la cause de la Russie, comme à celle de l'Europe, serait d'ajourner à des temps plus propices le projet de faire des acquisitions aussi conséquentes aux dépens de la Porte Ottomane; car, d'après leur opinion, elles ne sauraient compenser le mal qui résultera de la durée de cette guerre.

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