Talleyrand
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J'ai eu occasion de connaître, et même de me lier avec un compatriote et ami intime du prince de Pontecorvo. Ayant dernièrement causé avec lui de la position de ce prince, et lui en ayant fait compliment, il m'a dit que son élévation n'avaitchangé en rien les sentiments d'opposition aux idées de l'Empereur Napoléon qui l'ont de tout temps caractérisé, et qu'il a même exprimés avec plus de courage que de prudence ; qu'en prenant congé de lui, il l'avait assuré qu'ayant fait tant que d'accepter une couronne, il entendait bien être souverain indépendant; qu'une fois le ruisseau passé, il ne suivrait d'autres lois que celles que lui imposeraient les intérêts de la Suède et le bien-être de la nation qui lui a confié son sort. Il ne faudra pas beaucoup de temps, je pense, pour juger combien ces dispositions sont sincères.
C'est, en attendant, avec une bien grande satisfaction que je viens d'apprendre, par des voies indirectes, les mesures de défense que l'on commence à organiser chez nous. Une aussi sage prévoyance, jointe à la paix avec la Turquie, pourront seules offrir à la Prusse et à l'Autriche une garantie solide, propre à nous assurer un jour leur assistance. Celle-ci a déjà donné une preuve évidente de ses véritables dispositions, en se refusant à conclure une alliance oflensive et défensive avec la France, et il ne tiendra qu'à nous d'en tirer un plus grand parti encore.
Je suis heureux que tout ce que l'Empereur Napoléon a dit, tant au prince Alexis Kourakin qu'à M. de Tcher-
nîchef, confirme les données que je vous ai transmises depuis mon arrivée en France sur une aussi importante circonstance. Une autre, non moins remarquable sans doute, c'est d'entendre l'Empereur Napoléon se vanter vis-à-vis de nous d'avoir dédaigné l'alliance de l'Autriche ; de n'en avoir pas voulu, parce qu'elle lui semblait sans objet, et qu'il n'aime en général pas les coalitions; en un mot, de le voir se faire un mérite à nos yeux d'un résultat que nous ne devons qu'au bon esprit et à l'habileté du ministre qui dirige le cabinet de Vienne. Ce sont là de ces finesses grossières qui, je l'espère, n'en imposeront plus à personne en Europe, et n'ont d'autre
1. TcHERNicHEF (Alexandre, Ivanovitch, prince), diplomate et général russe, né en 1779, mort en 1857. Il était colonel des Cosaques de la garde lorsqu'il fut envoyé, en 1811, en mission auprès de Napoléon. Tout en ayant l'air de s'occuper moins de diplomatie que de fêtes et d'intrigues galantes, il réussit à corrompre un employé des bureaux du ministère de la guerre, qui lui communiqua tous les documents relatifs au plan de l'expédition de Russie. Pendant la campagne de 1812, il dirigea une expédition audacieuse sur les derrières de l'armée française et réussit à délivrer le général Wintzin gerode, qui avait été fait prisonnier. En mars 1813, il chassa le général Augereau de Berlin, battit à Halberstadt le général westphalien Ochs, prit Cassel par surprise et occupa Soissons en 1814. Promu lieutenant général, il suivit l'empereur Alexandre aux congrès devienne, d'Aix-la-Chapelle et de Vérone, fut plus tard employée diverses missions diplomatiques et fut créé comte par l'empereur, en récompense du dévouement qu'il avait montré pour ce princclors de la conjuration de 1825, à la répression de laquelle il eut la plus grande part. Nommé, en 1828, ministre de la guerre et chef de l'état-major général de l'empereur, il fit preuve dans ces hautes fonctions des talents les plus remarquables. Sous son administration l'armée fut complètement réorganisée. Nicolas 1*"% qui l'avait élevé en 1814 au rang de prince, l'appela en 1848, à la présidence du conseil de l'empire et du conseil des ministres.
but que d'entretenir des germes de discorde entre nous et l'Autriche.
Paris, ItJ -24 octobre 1810.
Les inquiétudes de l'Empereur sur le sort de l'armée de Masséna sont fondées. Il est certain que dans l'affaire de Busaco du 27 septembre il a été complètement repoussé et a perdu beaucoup de monde. Les Anglais sont restés maîtres du champ de bataille, et le maintenaient encore deux jours après l'affaire; mais par une fatalité constamment attachée aux succès que remportent les ennemis de la France, cette victoire de lord Wellington n'aura pas plus de résultats que celle d'Aspern et de Palavéra, car craignant d'être tourné il a jugé à propos de se retirer sur la rive gauche du Mondégo. La grande question est maintenant de savoir s'il s'embarquera à Lisbonne, ou s'il cherchera à se maintenir pendant quelque temps encore dans le midi du Portugal.
Adieu, Monsieur, ne doutez jamais de tous les sentiments que je vous porte.
302 AKCHIVES DU COMTE CH. ])E NESSELKODE.
Paris, 5 17 décembre 1810.
Vous trouverez mes idées bien noiies aujourd'hui, mais tout ce qui se passe autour de moi n'en inspire pas d'autres, et depuis très longtemps je n'ai reçu de vos nouvelles. Malgré cela, je pense qu'on nous laissera encore tranquilles pendant l'année 1811; ce qui arrivera après me semble assez clairement indiqué par les formidables levées qui se font.
Vous recevrez le projet de la nouvelle garde nationale ; je vous conseille de vous le faire communiquer, et de concevoir les plus sérieuses inquiétudes sur les entreprises d'un gouvernement qui a de pareils moyens à sa disposition. Cependant avec la paix de Turquie et 500 000 mille hommes sur nos frontières, il sera peutêtre encore possible de conjurer l'orage ; on y réfléchira à deux fois avant que de traverser les marais de Pologne pour aller les attaquer. En attendant, ayez l'œil sur M. deThiard*, et empêchez-le, si vous le pouvez, de pénétrer en Russie. C'est un homme fort dangereux, et un des agents secrets les plus habiles dont le gouvernement français se soit servi. 11 a un talent éminent pour l'espionnage, et ne peut avoir entrepris ce voyage que dans le but de l'exercer chez nous. Fort mal avec l'Empereur depuis la campagne de 1800, où il avait tenu des propos qui lui ont valu une disgrâce complète,
1. Thiard de Bissy (Auxoime-Théodore-Marie, comte de), général français, né à Paris en 1772, nioit dans la même ville en 1852.
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car il avait même été rayé de la liste des chambellans, il ne s'en est relevé que par la protection de Savary, au({uel il avait servi ici d'espion subalterne, avant que d'avoir été employé de nouveau à une plus grande destination. Tout cela ne fait pas un homme que l'on puisse être jaloux de recevoir chez soi, et, malgré notre hospitalité reconnue, nous ferions bien de le mettre à la porte, ou, ce qui vaudrait mieux, de l'empêcher d'entrer iihez nous. C'est toujours plus sûr.
Je ne vous parlerai aujourd'hui ni finances, ni commerce. Sur ce dernier chapitre, j'envoie de longues doléances à M. de Gourief. Le résultat en est que l'on croit ici qu'un État n'a pas besoin de commerce, et, partant de là, on prend, de dessein prémédité, toutes les mesures qui ne peuvent manquer dans très peu de temps de le ruiner de fond en comble. Je vois avec j)laisir qu'on se refuse toujours chez nous à suivre ce funeste exemple, et s'il faut absolument brûler, ne brûlons que des billets de banque. J'attends avec une égale impatience et le moment où cent millions auront été voués aux flammes, et celui où finira cette éternelle guerre de Turquie. Mais ce qui ne finira jamais, c'est l'attachement que je vous ai voué.
Paris, 5/17 décembre 1810.
Après un assez long silence, nous vous expédions aujourd'hui un courrier fort intéressant. Il vous apporte :
1" La réunion des villes hanséatiques;
^^ La retraite du maréchal Masséna ;
3° Une nouvelle conscription de 120000 hommes.
Chacun de ces faits ofFre, sans doute, ample matière à réflexion ; je ne m'arrêterai qu'au dernier, à mon avis, le plus important pour nous.
Pendant son séjour à Fontainebleau, l'Empereur, considérant la soumission de l'Espagne comme plus prochaine que les événements qui ont eu lieu depuis ne semblent l'indiquer, s'est beaucoup occupé de ce qu'il aurait à faire, ce résultat obtenu ; car ayant à jamais banni la paix de la terre, on ne saurait douter qu'il médite sans cesse de nouveaux bouleversements. D'après toutes les idées qu'à cette époque il énonçait dans son intérieur, c'est sur l'affaiblissement de la Russie qu'elles auraient porté ; et on en concluait qu'il songeait à préparer le rétablissement de la Pologne, afin de pouvoir l'effectuer aussitôt que la force des circonstances auraient amené de la tiédeur dans ses relations avec nous. Pour y parvenir, il sacrifierait d'abord la Prusse en lui enlevant la Silésie, qu'il donnerait à la Saxe, afin de l'indemniser de la perte du duché de Varsovie; et ensuite, il chercherait à rendre l'Autriche favorable à ce projet, en lui offrant la restitution de
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Tiiesle, de Fiume, de la Dalmalie et de loiil le liltoia. en échange de la Galicie. Cette rétrocession serait entièrement conforme aux intérêts de la Hongrie; elle souffre beaucoup de n'avoir plus aucun débouché pour l'exportation de ses produits, et s'en plaint hautement. Comme son influence sur les déterminations du cabinet autrichien doit être très grande, l'Empereur Napoléon espère qu'il ne pourra pas se refuser à ime proposition offrant tant d'avantages à cette province, et que par ce moyen il obtiendrait facilement son adhésion à ses plans. Dans ce cas, il n'exigerait même aucune coopération de la cour de Vienne, et se bornerait à lui demander qu'elle ne contrariât pas ses vues sur la Pologne. En attendant que le moment de travailler ouvertement à l'exécution de ce plan fût venu, il entraverait tant qu'il pourrait la conclusion de la paix entre la Russie et la Porte; et on prétend que de nouveaux ordres ont été envoyés dans ce buta Latour-Maubourg'; il lui a été prescrit de ne point compromettre sa cour par des ouvertures écrites, et de ne chercher à influer qu'au moyen d'insinuations verbales.
Voilà quelles doivent avoir été les idées de l'Empereur à Fontainebleau, telles qu'elles auraient été consignées dans plusieurs mémoires rédigés sous ses yeux, et qu'elles m'ont été communiquées par le cousinHenry^ Depuis son retour à Paris, rien ne m'annonce qu'elles
t. Latour-Maubodrg (Just-l^ons-FIorimond de Fay, marquis de), diplomate français, né en 1781, mort en 1857. 2. Talleyrand.
soient devenues plus pacifiques. La non-réussite de l'expédition de Masséna, et le peu de progrès que font les affaires d'Espagne, en retarderont probablement l'exécution. Les circonstances y apporteront nécessairement des modifications; mais l'intention d'affaiblir la seule puissance qui peut offrir encore un contrepoids au pouvoir démesuré de l'Empereur Napoléon me paraît très conforme à l'esprit de sa politique, pour que l'on puisse douter qu'elle existe dans sa pensée. Ce n'est qu'à une grande entreprise qu'il peut vouloir employer les forces immenses qu'il va mettre sur pied. Une conscription de 120000 hommes, jointe à une garde nationale de 900 000, dont le tiers sera toujours disponible, voilà assurément bien plus que n'exige la Péninsule insurgée. En parlant l'autre jour des mauvaises nouvelles qu'il venait d'en recevoir, il doit avoir dit : « Au reste, je me moque de l'Espagne, elle est hors de mon système. » Les personnes devant lesquelles il a laissé échapper ce propos remarquable, croient qu'il a voulu dire qu'il était parvenu à se créer assez de moyens pour soutenir la guerre d'Espagne, sans être arrêté par là dans le développement de ses autres j)rojets. La réunion des villes hanséatiques, les nouvelles levées de troupes et d'autres indices encore, donnent assez de probabilité à cette interprétation. Tout, en général, annonce depuis quelque temps des arrière-pensées fort en contradiction avec les assurances dont il nous berce. Il a fait demander àLajard* (le même qui, en 1. Lajabd (Jcan-Baptisle-Félix), archéologue français, né à Lyon
revenant de Perse avec le général Gardanne*, a séjourné assez longtemps dans l'intérieur de notre pays) des notes sur nos recrutements, sur notre administration militaire, sur nos magasins, sur nos troupes, sur l'état de nos forteresses; et au colonel Pouthon, des mémoires topographiques sur le cours de nos rivières, sur les positions militaires, et les moyens d'approvisionnement que présentent nos provinces frontières.
Dans le courant de la semaine dernière, il a reçu un courrier de Constantinople, et je sais que depuis il regarde notre paix avec la Porte comme beaucoup plus probable. 11 paraît en être fort dépité et en rejette la faute sur Latour-Maubourg, qu'il se repent de n'avoir pas remplacé depuis longtemps par un ambassadeur assez habile et assez ferme, pour faire suivre au Divan les impulsions de sa politique secrète contre nous. Mais celle-ci une fois dévoilée, la conduite que nous avons à lui opposer semble très simple. Se rendre fort et finir la guerre de Turquie, voilà ce que Henry* veut que je vous répète encore aujourd'hui parce que jamais les circonstances ne l'ont exigé plus impérieusement. Si après
en 188Ô, mort en 1858. Neveu du célèbre chirurgien Chaplal, dut à la protection de son oncle d'être attaché en 1807 à l'ambassade du général Gardanne en Perse. Pendant les trois années qu'il passa dans cette contrée, il s'adonna surtout à des recherches sur les antiquités et sur les anciennes doctrines religieuses de l'Orient et forma une riche collection de cylindres babyloniens qui se trouve aujourd'hui à la Bibliothèque nationale.
1. Gardanne (Claude-Matthieu de), général et diplomate français, né à Marseille en 1766, mort en 1818.