Bray (chevalier de). Voir comte de Bray, tome II
répondu que son opinion était que les sentiments pacifiques professés par l'Empereur, notre auguste maître, étaient sincères, que d'après sa plus intime conviction, il ne ferait jamais la guerre à la France, sans y être forcé, qu'il n'avait rencontré personne en Russie qui voulût cette guerre; que la seule opposition au système d'alliance entre la Russie et la France qu'il avait remarquée chez nous, consistait dans le désir d'obtenir la liberté du commerce, sans laquelle notre pays ne saurait subsister. Je ne sais si M. de Bray a tenu un langage aussi positif; je suis loin de vouloir répondre des sentiments d'un homme aussi dévoué à la France, cependant je crois être sûr que dans cette circonstance il s'est conduit avec assez de modération, et n'a point cherché a attiser le feu.
Le prince Poniatowski, qui a suivi à peu près la même ligne, autant du moins qu'il est possible à un Polonais de ne pas s'en écarter, est traité plus froidement. On assure que c'est à cause de sa liaison avec la" princesse Pauline, sœur de l'Empereur, il me semble plutôt que c'est parce qu'on a moins besoin de lui, comme des Polonais en général auxquels on vient de faire une espèce de réprimande, d'avoir poussé à la guerre par les nouvelles fausses et exagérées qu'ils communiquaient sur nos armements et nos projets. Peut-être aussi commence-t-on à s'apercevoir que le prince Poniatowski a trop peu de moyens et d'ambition pour servir utilement les vues de la France. Si, comme tout le porte à croire, la guerre n'a pas lieu cette année-
AIICHIVES DU COMTE Cil. DE NESSELRODE. 555
ci, on lui répétera probablement en le congédiant après les fêtes, ce qu'on lui a dit à Varsovie en 1807 : « Que le moment n'est pas venu encore où la Pologne peut èlre rétablie, et qu'il doit continuer en attendant à augmenter l'état militaire du duché, et à se ménager des intelligences chez nous.
Un associé de la maison Perregaux, revenu dernièrement de Londres, et qui a eu occasion de voir des membres du ministère anglais et de s'entretenir avec eux sur les moyens d'arriver à une pacification entre les deux pays, a rapporté quelques idées sur les conditions auxquelles l'Angleterre conclurait peut-être la paix. D'après ces notions, elle demanderait à la France le rétablissement de Ferdinand VU sur le trône d'Espagne et l'entière évacuation de la Péninsule par les troupes françaises; la restitution du pays de Hanovre, et la révocation des décrets de réunion des villes hanséatiques et de la Hollande qui formerait de nouveau un état indépendant sous le gouvernement d'un slathoudérat, à rétablir en faveur de la maison d'Orange. L'Angleterre, en revanche, rendrait toutes les colonies françaises et hollandaises, excepté le Cap et l'He-de- France, dont la possession est si importante pour elle qu'elle ne s'en dessaisira probablement jamais; en outre, elle garderait Malte, mais elle serait assez disposée à céder des établissements aux Grandes Indes. Ces bases ont été soumises au duc de Bassano, qui les a jugées entièrement inadmissibles, et je crois qu'il n'a été donné aucune suite à cette affaire. Ce ministre n'est pas
susceptible de vues assez profondes pour sentir que les sacrifices que ces conditions imposeraient à la France, loin d'être déshonorants pour elle, ainsi qu'il les a envisagés, seraient même avantageux sous plus d'un rapport. D'après l'opinion des hommes les plus éclairés de ce pays, il n'y en a pas que l'Empereur ne dût faire pour arriver à la paix, puisque sans elle sa position ne reposera jamais sur une base solide. Mais M. Marct ne me paraît pas assez convaincu encore de l'extrême besoin que la France et son souverain ont de la paix. Tout me confirme dans l'opinion que je vous ai mandée sur ce ministre; nous avons beaucoup gagné pour les formes, mais peu pour le fond ; il ne possède ni les moyens, ni le caractère qu'il faudrait pour influencer et mitiger les déterminations de son maître; c'est un honnête homme qui a même une certaine loyauté; il ne fera jamais le mal, mais aussi ne saura pas l'empêcher.
5/17 juin 1811.
En résumé, les choses en sont au point où elles étaient il y a trois ou quatre mois. L'arrivée du duc de Vicence n'a point changé la question, car on veut toujours croire à la marche des divisions de Finlande et de la Turquie en Pologne. L'Espagne seule a changé les mouvements militaires et la politique du moment. Il faut être fort et plus fort que jamais ; des troupes se
rendent en Espagne, et même de la garde. En même temps on augmente ce corps de plusieurs bataillons, dont quatre de vieilles gardes. Les régiments de cavalerie de la garde sont doublés, quoique les cadres ne soient pas augmentés. En général, on se fortifie ici tous les jours davantage. Les affaires d'Espagne embarrassent un peu ; par cela même on désire la paix avec nous. Il faut donc profiter du moment, tenir un langage positif et plus ferme, et finir les affaires de la Turquie ; ceci est de la plus grande importance.
Le prince Kourakin se plaint beaucoup de l'abandon oij on le laisse. Le gouvernement français sait qu'il est très mécontent de sa cour, cela joint à son défaut complet d'énergie, nuit essentiellement aux affaires. Sa demande d'aller aux eaux, l'insinuation faite par la France d'ouvrir une négociation pour arranger les différends existants, offrent plusieurs prétextes pour le changer. Il faut envoyer un homme fort et qui ait surtout la confiance entière de l'Empereur et celle du ministre; il faut qu'il sache la pensée tout entière de l'un et de l'autre, afin que rien n'arrête; et que si on négocie, on termine sans attendre des réponses de Pétersbourg, car les événements marchent vite. Telle circonstance favorable à la France survient, et tout ce que le moment actuel présentait d'avantageux à la Russie, pour assurer la sécurité à venir de l'Europe et la sienne, est détruit. Tout ici dépend du moment, et il est indispensable que le négociateur chargé de traiter avec la France jouisse de la confiance et des pouvoirs suffisants pour le saisir.
et conclure dans toutes les circonstances tout ce qu'il jugera utile aux intérêts de sa cour. Ce n'est qu'à Paris qu'on peut juger les embarras que le gouvernement français éprouve, et qu'il est possible d'en tirer parti, car ils peuvent cesser avant que les courriers les plus prompts aient parcouru l'énorme distance qui nous sépare du véritable foyer des affaires. Cette marche, appuyée par un langage ferme, peut seule leur donner une meilleure tournure. Nous sommes fondés à nous plaindre, et l'affaire de l'Oldenbourg embarrasse à Paris plus qu'on ne le croit à Pétersbourg. Des explications franches, précises, un langage convenable prouveront d'ailleurs qu'on ne veut pas la guerre, et voilà ce qu'on révoque en doute à Paris. En France on veut gagner du temps, profiter du moment pour se mettre bien en mesure, et changer le langage : Dantzig en est la preuve. Tout ambassadeur envoyé en ce moment sera bien reçu. 11 est essentiel de lui recommander de traiter davantage par écrit qu'on ne l'a fait jusqu'à présent, et d'adopter même chez nous cette méthode vis-à-vis de l'ambassade de France. Il paraît qu'il n'y a point de préventions contre M. de Kotchoubei. En changeant le prince Kourakin, il faut le très bien traiter; on veut regarder comme une intention hostile le silence gardé sur l'offre de négocier et l'expédition des trois derniers courriers. L'arrivée du duc de Vicence a fait quelque effet pour les mouvements militaires vers l'Allemagne dont plusieurs ont été contremandés ; mais comme on a pardessus tout à cœur de gagner du temps, et qu'on n'est
pas obligé de regarder ce qu'il dit comme officiel, il paraît qu'on n'en a pas tenu grand compte, et qu'on s'en réfère toujours à l'offre d'ouvrir une négociation.
On le répète : il faut des pouvoirs illimités à celui qui viendra, afin que rien ne traîne, car sans cela l'f]mpereur ira en Espagne au mois de septembre prochain, rien ne sera fini, l'état d'incertitude se prolongera, et la crise actuelle laissera, par conséquent, le moyen et le prétexte de continuer les mouvements sans donner aucune satisfaction. La manière de faire les affaires à Pétersbourg sans que la légation puisse répéter à Paris ce qui s'est dit chez nous, la met dans une position très embarrassante et même louche-, elle accrédite l'opinion d'une politique double, de vues secrètes en un mot; elle fonde en apparence les doutes qu'on veut croire. C'est ce qui est arrivé encore pour le mouvement des troupes: la légation n'ayant été prévenue de rien, elle n'a pu répondre d'une manière positive sur rien et a même pu croire que les mouvements étaient à peu près tels qu'on les lui représentait, puisqu'on lui affirmait iei des choses qu'elle ne pouvait contredire.
Les généraux et les journaux seront plus circonspects pendant quelque temps. Mais qu'on ne s'y trompe pas, ni la politique ni les mesures ne seront changées. Ce n'est que par un langage très positif et une attitude aussi imposante que les vues de notre cabinet sont sages et modérées que l'on peut réussir à conserver la paix. La paix de Turquie à tout prix; ou la guerre générale au printemps. Si on obtient quelque évacuation
de places en Prusse, le rétablissement de Dantzig sur l'ancien pied, enfin une satisfaction quelconque, qui prouve à l'Europe que la France veut la paix, ce ne sera que par une négociation prompte et avant que l'empereur Napoléon puisse avoir des succès en Espagne; il faut compter les heures, car il paraît qu'on se montre ici disposé à ne faire aucun sacrifice, si on peut s'en dispenser avec adresse. On sait qu'on a tort dans la discussion, mais on sait aussi qu'on a affaire avec un cabinet peu décidé, et qui ne met pas toujours le temps et les circonstances à profit.
Le gouvernement français veut toujours nous attribuer les premiers armements; on désire s'entendre sur les affaires de l'Oldenbourg, parce qu'il est difficile de les justifier aux yeux de la nation. Il faut donc profiter de cet avantage pour établir une négociation qui, n'eûtelle pas d'autre résultat, ferait connaître avant l'hiver si la France veut réellement consentir à donner de la sécurité à l'Europe. Elle a profité des dernières circonstances pour s'établir à Dantzig.
J'apprends à l'instant que le duc de Vicence a eu les entrées; j'apprends aussi, et c'est un peu plus important, que l'Empereur a fourni à son frère un secours de plus de 50000 hommes, et que les ordres sont donnés pour les faire marcher en Espagne.
Agréez, Monsieur, les senliments de mon sincère attachement comme celui de ma plus haute considération et estime.
Paris, 5/17 juin 1811.
Notre ami Polaensky ' me mande qu'il a été très content de tout ce que Holtschinski* lui a dit de la part de sa Louise% et me charge de vous prier de vouloir bien lui en témoigner sa reconnaissance. Il lui a communiqué aussi qu'il était sérieusement question de faire revenir mon neveu des pays étrangers. Cette détermination paraît à Holtschinsky plus urgente que jamais, il conseille d'y persévérer, et de ne pas tarder à la mettre à exécution. Polaensky ajoute que Holtschinsky se conduit très bien, et de manière à justifier l'estime et la confiance que Louise lui a accordées. D'après tout ce qu'il a reçu par celui-ci, il compte prolonger encore son séjour là où il est.
Quant à moi, je me vois malheureusement dans le cas d'en faire autant, et d'attendre l'arrivée de votre courrier. Yous seriez bien aimable si vous pouviez m'envoyer par lui les fonds que j'ai déboursés et que je suis tout honteux de vous rappeler, mais ils me seraient indispensables pour me mettre en route. Cependant si, comme on ledit, l'Empereur partait, je ne les attendrais pas; et profiterais bien vite du congé que je dois à vos bontés. Rien n'est encore fixé à cet égard. Tantôt, on le fait aller en Italie, tantôt en Espagne; cette dernière